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PURCHASED FOR THE
UNIVERSITY OF TORONTO LIBRARY
FROM THE
CANADA COUNCIL SPECIAL GRANT
FOR
HISTORY OF ART
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sou V ELLE PERIODE
lYi'CxjRAi'ini;
EDMOiND MONNOVEK
LK MANS (Sahtmk)
L'ARTISTE
liEVUE q)E 'PdA'lilS
HISTOIRE DE L'ART CONTEMPORAIN
SOIXANTE-UNIÈME ANNÉE
NOUVEL Lie PERIODI-: — T O M !•: I
PARIS
IMRriSTE — REVUE DE PARIS
44, QUAI DF.S ORFKVRKS
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FEB23 1970
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^7
LES MAITRES DE LA LITHOGRAPHIE
PAUL HUET
A première suite lithographiée par Paul
Huet parut en 182g, à Paris, chez Rittner,
et à Londres, chez Ch. Tilt. Ce sont les
quatre feuilles de croquis variés, connus
sous le nom de Macédoines. S'il est vrai
qu'elles aient été exécutées en 1825,
ainsi que l'affirment MM. Burty et Ches-
neau ( 1 ), ce qu'elles offrent de plus remar-
quable, c'est la personnalité du style qui
s'y révèle. On y trouve des incorrec-
tions de dessin, nombreuses même. On
n'y relèverait pas une incertitude de sentiment ou d'intention pit-
toresque. Paul Huet, né le 3 octobre 1804, avait alors vingt et un
ans : il était déjà pleinement lui-même. Ce n'était pas une raison
(i) Il existe sur Paul Huet deux notices fort bien faites. La première est
celle de Ph. Burty, parue dans la Ga-{ette des Beaux-Arts du i»'' avril 1869, et
depuis plusieurs fois réimprimée. C'est un chapitre d'histoire excellent. On y
trouvera, nettement débrouillé, tout ce qui concerne les- étapes successives de
la carrière du peintre à partir des origines, le caractère et la valeur de ses
œuvres, l'impression qu'elles produisirent à leur apparition, et l'influence
qu'elles ont exercée. La seconde est celle de M. E.Chesneau. Composée pres-
que entièrement de souvenirs personnels et de documents intimes, pleine de
lettres et de fragments où P. Huet se dévoile lui-même, elle jette sur la figure
de l'homme le jour le plus sympathique. Il y revit comme dans un portrait.
1801 — l'artiste — NouvKi.r.F- période: t. 1 I
L'ARTISTE
pour séduire aisément un éditeur. En cette année i825, Delacroix
faisait justement ses fameux croquis de médailles, et Tanecdote que
P. Huet aimait à conter plus tard est bien jolie : M. Pierrct, i"ami
commun des deux amis, partant le matin avec une pierre litho-
graphique de l'un, une pierre de l'autre, sous chaque bras, et ne ren-
trant que le soir, harassé, rapportant les deux blocs dont nul mar-
chand n'avait voulu. Il fallut bien se résigner et attendre. Quatre
ans plus tard, on dut comprendre mieux ce que contenaient en
germe ces croquis variés et significatifs : l'espoir et l'annonce du pay-
sage nouveau qu'appelait déjà la prose de René et d'Obermann,
avant les vers de Lamartine ou de Sainte-Beuve.
Mais n'anticipons pas. J'ai dit que les Macédoines étaient variées.
Pour en donner une idée, voici les sujets de quelques croquis, pris
seulement dans les deux premières feuilles. Une voiture de paysans,
attelée de quatre chevaux, au milieu de la campagne; un âne chargé
de deux paniers ; une paysanne vue de dos, en costume normand ;
un braconnier fumant sa pipe, à demi-couché dans l'herbe ; un cava-
lier sur son cheval, arrêté; une mère jouant avec son petit enfant
dans un parc ; des lavandières pressant leur linge au bord
d'une mare sous bois. Un seul lien rattache ces choses diverses :
l'esprit qui les anime; un respect constant de la nature, non dans
ses détails, mais dans sa physionomie générale et dans sa signifi-
cation pittoresque. Rien n'est plus, comme on le croyait au temps
du paysage classique, indigne d'être peint; rien ne doit être
rectifié, simplifié, amélioré. Les épisodes suffisent à faire tableau,
ayant un sens par eux-mêmes, donnant aux yeux un spectacle et à
l'âme une impression. On chercherait vainement des origines à
une telle faconde voir et dépeindre. A peine quelque sujets rappel-
lent-ils ceux qu'aimait Bonington, par exemple celui qu'on trouve
en tête de la feuille n"i : Une rue normande bordée de vieilles mai-
sons, avec des paysannes qui causent ; encore la facture de P. Huet
a-t-elle si peu les qualitisde celle de Bonington, qu'on ne songe même
pas à établir de rapprochement.
Je dois ajouter que les feuilles n°' 3 et 4 paraissent en sensible pro-
grès sur les feuilles n"' i et 2. S'il existe, dans les deux premières,
plus d'un sujet pleinement réussi (par e.xemple les trois formant la
ligne du milieu de la deuxième feuille), ce ne sont que des croquis
PAUL IlUET
sans importance, comparés au lumineux paysage marin placé en haut
de la troisième feuille, à droite, ou bien à la vaste vue qui occupe
tout le bas de la même feuille. Et de même dans la feuille n° 4, au
milieu du rang du bas se trouve un petit paysage en hauteur, un bou-
quet d'arbres au premier plan, un chemin qui tourne et la plaine sans
fin derrière, le tout si bien vu et senti que nous n'aurons rien de
plus définitif à admirer dans les séries suivantes, à la plus belle
époque de P. Huet.
Il n'est pas à ma connaissance que les Macédoines aient été l'objet
d'aucune appréciation ou critique dans les journaux et revues du
moment. Elles sont devenues rares, ce qui prouve qu'elles furent
tirées à petit nombre. Les douze Paj'sages imprimés et publiés par
Motte, au débutde i83o, eurent au contraire plusieurs éditions et furent
très remarqués, surtout des artistes. Ce n'étaient pourtant pas encore
des pièces ambitieuses ni par la grandeur du format, ni par l'appli-
cation du travail; mais le talent de Paul Huet était mûr et ses moin-
dres productions devenaient des œuvres. Les douze Paysages (1) por-
tent en haut la lettre A, comme pour annoncer d'autres séries, et
sont numérotés ; toutefois ce numérotage n'implique aucun ordre
chronologique. Je ne m'astreins pas à le suivre rigoureusement. La
pièce n° i du recueil est une des plus caractéristiques. Elle a pour
titre les Braconniers et reproduit probablement une aquarelle exposée
au Salon de i83( sous lé n° 1090. On aurait pu l'appeler « le Hêtre »;
car un de ces arbres magnifiques l'occupe à peu près tout entière tl
en est, à vrai dire, le sujet, avec son tronc lisse et puissant, enraciné
dans le talus d'un chemin creux, et ses larges retombées de feuillage.
Autant et plus peut-être qu'aucun homme de son temps, P. Huet a été
possédé de ce profond amour des bois qui fait vibrer l'âme par toutes
ses cordes et la met à l'unisson de leur poésie. Le tableau du Louvre,
celui qui vient d'y entrer, est une merveille à cet égard : il peut sans
crainte affronter n'importe quel voisinage de chefs-d'œuvre. La petite
lithographie des Braconniers chante moins haut le même hymne ;
c'est toute la différence.
La Maison du maréchal et le Soir sont deux pièces jumelles; deux
variantes d'un thème unique. P. Huet l'avait trouvé sur les lisières
de la forêt de Compiègne et l'aimait, car il l'a repris encore dans
(i) Sous couverture ;ivec titre lithographie aussi par P. Huet.
L'ARTISTE
ses eaux-fortes n°' 3 et 4 (de la suite publiée chez Rittner et Goupil).
Ce thème c'est la chaumière agreste, isolée au milieu des champs,
avec quelques arbres auprès et la mare devant. Les eaux-fortes sont
plus composées, plus grandes, elles l'emportent de beaucoup par
l'éclat et par le style, les lithographies sont plus naturelles et plus
familières. Le Clocher d'HarJleur correspond à une aquarelle expo-
sée au Salon de i83i, sous le n° 1092; il atteste l'influence de l'école
anglaise et spécialement de Constable. Celle de Charlet n'est peut-être
point absente dans le Ruisseau, ni surtout dans VEntrce du bois. Il
faut se rappeler que, plusieurs années avant, Charlet avait déjà donné,
dans ses Albums^ des pièces comme la Ferme béarnaise^ la Surprise,
la Maison du garde-chasse. Mais en peignant les bois, P. Huet y
met toujours ce que Charlet semble ignorer : l'humide fraîcheur
qu'on y respire, et l'air léger qui fait murmurer les feuilles (i).
Les Ormeaux ne sont qu'une étude. Le sentiment en est joli, c'est
l'ordinaire chez P. Huet dont Tàme vibrait si juste à toutes les im-
pressions de la nature. Le Crépuscule est presque un tableau; un
grand effet de solitude romantique y est obtenu par des moyens d'exé-
cution fort intéressants; tout le ciel est frotté à la flanelle, tandis que
les terrains, les eaux et les feuillages sont faits entièrement au lavis
d'encre et travaillés ensuite au grattoir ; la juxtaposition de ces deux
procédés, toujours difficile, donne ici le résultat le plus heureux. La
Prairie est simplement admirable. Jamais la poésie plantureuse et
pourtant mélancolique des herbages normands n'avait trouvé d'inter-
prétation plus complète. La terre est gonflée de sève et gorge les
plantes et les bêtes, tandis qu'au-dessus s'étend éternellement un ciel
chargé de vapeurs lourdes, prêtes à se résoudre en eau ou en orages.
Trois marines complètent la série : une, le Malin., n'est réussie
qu'à demi; les deux autres sont infiniment précieuses en elles-mêmes
et surtout quand on les rapproche de celles que faisaient presque en
même temps Gudin et Eug. Isabey. Le Gros temps rappelle certaine-
ment Gudin, et je dirais que la Plage a bien du rapport avec les sujets
ordinaires d'Eug. Isabey, si les dates n'excluaient toute idée d'imita-
(i) Comme Delacroix, P. Huet eut dès l'origine et conserva jusqu'à la fin la
plus vive admiration pour le talent de Charlet. On sait que Delacroix, a la suite
d'une longue causerie où ils s'étaient exaltés ensemble en revoyant des cartons
de Charlet, lui avait légué tous ceux qu'il possédait.
PAUL HUET
tion. Mais, entre les trois artistes, quelles différences! Je ne pre'tends
pas diminuer les deux autres, dont un au moins a fait aussi de vrais
chefs-d'œuvre. Comment ne pas avouer cependant que P. Huet, seul,
paraît avoir eu l'intime intelligence de la mer? Si défectueuse qu'en
soit l'exécution, sa Plage nous touche au cœur, son Gros temps nous
impressionne comme les plus beaux ouvrages des marinistes étrangers
contemporains.
A la suite que je viens de décrire se rattachent plusieurs pièces que
leur encadrement et leur numérotage pareils, et même pour une
d'elles, la lettre A dont elle est aussi marquée, semblent indiquer
comme en faisant partie. Burty en connaissait trois. J'en ai quatre sous
les yeux, et rien ne défend de croire qu'il en existe d'autres encore.
Selon toutes probabilités, c'étaient des pierres de rechange, auxquelles
on en préféra d'autres pour des raisons que nous ignorons. Au reste,
leur valeur d'art est fort inégale. Je ne fais que mentionner la Cam-
pagne de Paris, qui d'ailleurs ne porte point au bas les adresses de
l'éditeur. « A pillage in Normand/ » est assez joli ; on dirait presque
un Roqueplan si le crayon de P. Huet avait plus de désinvolture et
de brio; ou plutôt ce sont encore les souvenirs de l'école anglaise qui
reparaissent, non plus, il est vrai, de la grande école de Gonstable,
mais de celle des petits maîtres familiers, G. Morland, par exemple.
La Fabrique est une chose charmante, plus tard insérée dans le
Monde dramatique. Bien des années avant nos modernes réalistes,
P. Huet y devinait ce pittoresque particulier des alentours de grande
ville. Sa manière de le sentir a sans doute peu de rapport avec celle de
M. Raffaelli. Est-il sijr que l'une soit plus naïve et plus vraie que
l'autre ? Ce grand mur avec sa crête en dents de scie, qui sort du
milieu des herbes et se profile sur le ciel, est de l'effet le plus inat-
tendu. L'ensemble de la pièce est aussi très finement nuancé.
Le Marais doit être compté parmi les plus belles lithographies de
P. Huet. Ce qu'il y a représenté n'est pas, comme on pourrait le
croire, un véritable marécage, mais plutôt une contrée de prairie
basse, coupée de cours d'eau, un paysage de la Somme probablement.
Au second plan, quelques toits se mêlent à un groupe d'ormeaux ;
une cheminée assez haute laisse échapper un panache de fumée ; un
horizon bas et sombre s'enfonce très loin sous un ciel immense,
plein de nuées. Un rayon de jour perce pourtant l'atmosphère, et
L'ARTISTE
s'étale sur l'étendue herbeuse du premier plan. L'impression produite
est d'une largeur extrême, d'une grande beauté mélancolique, c'est le
pendant de la Prairie.
Aussi achevée dans une note tout autre est la petite pièce que
j'appellerai, faute de titre, « le Sous bois aux lapins », elle est
encadrée des mêmes filets que la suite de Motte, mais je ne lui ai
jamais vu de numéro. Néanmoins, en examinant bien les deux seules
épreuves que j'en ai rencontrées, il m'a semblé reconnaître sur le
chine des traces de grattoir, à l'endroit même où devrait se trouver
le chiffre. Je la rattache donc encore conditionnellement à la suite
de 1829. Elle représente une entrée de futaie : un tapis d'herbe et de
mousse dont l'œil devine la moelleuse épaisseur, s'étend sous la feuil-
lée des vieux hêtres; un tronc coupé gît au premier plan et l'on voit
auprès deux petits lapins. Par je ne sais quel moyen, toute la pierre
semble avoir d'abord été couverte d'un teinté de gris très doux, puis
dessinée, puis des rehauts de blanc enlevés au grattoir, puis le dessin
repris encore, de manière à faire l'illusion d'une lithographie à deux
teintes. Mais la coloration générale est d'une finesse et d'une souplesse
que les impressions repérées n'atteignent jamais.
Les Huit sujets de Paysage parus chez Gihaut ne forment pas
une suite aussi homogène que les douze paj'saffes de Motte; mais
il n'ont ni moins de mérite ni moins d'intérêt : même, à les exa-
miner de près, ils me semblent marquer le point culminant de
la première manière de P. Huet, celle à peu près exclusivement
imaginative, où il fut lui-même plus que jamais. La première
pièce n'a pourtant rien de bien saillant, sinon qu'elle représente
ce Pont dans les bois (souvenir d'Auvergne probablement) qui fut
un sujet si cher à P. Huet. J'en ai vu, dans un des cahiers de poche
qu'il portait habituellement sur lui, les premiers et rapides croquis
pris sur nature. Il en fit d'abord une petite lithographie rare, puis
celle qui nous occupe, et plus tard la dernière de ses six eaux-fortes et
la plus belle. Vient ensuite une petite pièce d'inspiration anglaise et
romantique, assez jolie, une vue de rivière avec des arbres, et au
second plan, cachées à demi par leurs feuillages, les ruines d'un châ-
teau. Le n° 3, grande composition très étudiée et très poussée, repro-
duit un tableau intitulé les Braconniers. Il y a cependant quelques
différences : ainsi le premier mulet qui dans le tableau était chargé de
FAUL HUET
gibier, ne porte plus que des étoffes drapées sur son bât, et l'homme
qui le conduit tient à la main un fouet au lieu d'un fusil. C'est dans
cet important sous-bois qu'il faut chercher la plus complète expres-
sion des idées de P. Huct sur la beauté des arbres et sur la lumière
qui se tamise à travers leur verdure ou vient se jouer sur leurs troncs.
Une certaine exagération n'est point niable dans l'eflét du n° 4 :
Vue prise des collines de Sainl-Saiiveur, près Rouen. Cette vaste
campagne accidentée, qu'éclaire à son milieu seulement un jour bla-
fard, ce ciel noir au point de se confondre à droite avec la terre, pro-
duisent une impression curieuse mais confuse. Les phénomènes de
la nature, même extraordinaires, ont plus de logique en leur déve-
loppement. On relèverait sans peine aussi des choses peu compréhen-
sibles dans le n" 5 (appelé par Burty le « Plateau », bien qu'il s'agisse
d'un pays tout bossue de monticules), mais le sentiment en est si
grandiose que je ne puis m'empêcher de tout pardonner. Ce n'est, si
l'on veut, qu'une esquisse à voir d'un peu loin et sans chercher le
détail, c'est à coup sûr une superbe inspiration, un des morceaux les
plus élevés du maître.
Exécuté dans une gamme toute claire et placé là comme pour le
contraste, le n" 6 est délicieux. Burty l'intitule simplement : «Plein
soleil»-, c'est encore une vue de ces campagnes du Nord dont le sol
mamelonné, semé d'arbres à fruits, se nivelle dans les lointains en
plaine sans bornes. Un ciel très haut occupe les deux tiers de la
composition, léger, lumineux, plein d'air presque à l'égal du fameux
ciel de la petite Vue d'Abberille (de Bonington). Les plans, les acci-
dents de terrain, les groupes de verdure même sont indiqués en quel-
ques coups de crayon, rapidement, sans souci de varier ou de renou-
veler la facture. La réussite est pourtant complète et l'œuvre, faite de
rien, presque un chef-d'œuvre.
La Maison de campagne dans les bois offre cet intérêt que, de toutes
les lithographies de P. Huet, elle est probablement la plus fidèle à la
nature, la plus directement prise sur le site qu'il avait eu devant les
yeux. La bourgeoise habitation qui s'y trouve reproduite est, paraît-
il, la propriété de F'oUembray, près Coucy.
Moins belle assurément que le n" 5, bien qu'elle soit un peu du
même ordre, la pièce n° 8 attire l'attention par son grand ciel illu-
miné d'un jour diffus et trouble. Les contrées hurnides et voisines de
L'ARTISTE
la mer ont souvent de ces splendidcs météores que n'égalent point
ceux des climats les plus fameux. Turner le savait : il eût applaudi à
cette page digne de lui.
Six Marines lithographiées d'après nature {iSBs) forment la qua-
trième et dernière suite publiée par P. Huet. Je ne la sépare point
des autres, bien qu'elle en diffère absolument. C'est à croire qu'il a
fait un échange, donnant toutes les qualités éminentes qu'il avait jus-
que-là, contre celles, un peu vulgaires, qui lui manquaient encore. Ph.
Burty juge ainsi les Six Marines : « Elles sont plus nettes, mais d'une
exécution moins originale. Huet a toujours eu avantage à se rappeler
les effets, à les outrer même un peu. L'étude littérale de la nature le
gênait visiblement de même que tous les romantiques, qui n'interro-
geaient pas en greffiers purs, mais rédigeaient en poètes. » L'arrêt
n'est pas injuste en ses conclusions. Mais est-il aussi bien motivé qu'il
le paraît, et la nature trop fidèlement suivie est-elle vraiment respon-
sable de ce qui manque aux Six Marines? Je n'aurais pas de peine à
montrer, s'il le fallait, ce que vaut ici le « d'après nature » de
P. Huet. La question du rôle que doit jouer la nature dans la création
des œuvres de l'art, était justement une de celles qui avaient le plus
occupé ses réflexions. Maintes fois, au cours de sa vie, il s'en est
expliqué, soit verbalement dans des causeries dont les auditeurs sont
encore là pour en témoigner, soit même par écrit dans ses notes ou
dans ses lettres. Sa pensée, qui n'a jamais varié, était celle-ci : on ne
doit pas, on ne peut pas faire, avec la nature sous les yeux, autre
chose que des études. Prétendre copier un paysage qu'on rencontre,
si beau qu'il soit, est une niaiserie. Le ciel, la lumière, le sens des
choses auront vingt fois le temps de changer, l'impression cent fois
le temps de se brouiller pendant le travail. Il faut voir le réel ; il n'en
faut surtout emporter qu'une vision franche, puis, seul avec elle, dans
le silence de la réflexion, la reproduire à l'aide des documents notés
sur l'heure et de la science acquise.
Mais pourquoi m'étendre? Burty l'a dit, c'était un poète que
P. Huet, un poète au moins autant qu'un peintre. Et qu'on ne se
méprenne pas à la valeur de cette formule, ici rigoureusement
exacte. Un peintre est un homme ainsi organisé qu'il perçoit, avec
une intensité supérieure, les qualités plastiques des choses, leur
forme, leur coloration. Ce que voit d'elles P. Huet, c'est surtout
PAUL HUET
leur signification immatérielle, leur beauté qui ne touche pas les
sens. La nature ne lui dirait rien si elle ne parlait à son âme, le ren-
dant, suivant le mot de Vlmilation, « tantôt triste, tantôt joyeux ».
En présence d'elle, il est ému sans cesse, il est pénétré, tremblant
presque, ainsi que celui qui aime devant son amour. Sa force est là
et en même temps sa faiblesse. Une grande force, il faut le dire, et
une faiblesse qui ne se trahit que rarement, quand l'émotion
n'atteint pas sa plénitude pour devenir l'inspiration. Ce dernier cas
est malheureusement celui des Six Marines. La main du maître s'y
montre adroite et ferme, brillante et savante, mais son âme n'y est
qu'à demi. Les souvenirs des autres abondent. Saint-Valery res-
semble à un Eug. Isabey, la Brise à un Gudin, le Calme voudrait
rivaliser avec un Bonington; sans la lettre, on croirait que le cahier
tout entier est lithographie d'après des peintures, par un lithographe
de profession.
Je passe aux pièces exécutées pour des publications diverses, revues
ou autres.
Pour l'Artiste d'abord: il ne faut pas oublier que P. Huet fut,
dès le début, un ami de la maison. Il ne se contentait pas de colla-
borer de son crayon, il y prenait la plume au besoin. Témoin ces
Notes où il tance si rudement l'Institut, l'École et l'Académie de
Rome, réclamant, cinquante ans trop tôt, le système qui fonctionne
aujourd'hui : exposition annuelle, jury^élu par les artistes ayant
exposé aux Salons précédents, prix et bourses trisannuelles (i).
Quatre lithographies de P. Huet ont paru dans l'Artiste., ce sont :
la Vue de Château-Gaillard et le Bénitier (i83i), la Terrasse de
Saint-Cloud (i832), le Château d'Eu (1834).
La Vue de Château-Gaillard est toute claire et charmante, et
l'évidente parenté qui la rapproche de certaines pièces d'Eug. Isabey
ne lui ôte rien de son mérite. Au reste, il est probable que P. Huet
n'en était lui-même pas mécontent, car il l'a, par exception, signée.
Le Bénitier est médiocre; les personnages sont gauchement dessinés,
l'ensemble manque de franchise. La Terrasse de Saint-Cloud renferme
(i) Notes adressées à MM. de la Commission chargée des modifications à
apporter aux règlements de l'Ecole des Beaux- Arts et de l'Académie de France
à Rome, — l'Artiste, tome I (iS3i), page 5i, dans le même numéro que la
fameuse Z,e«re d'Eug. Delacroix à ilicourt.
L'ARTISTE
de belles parties, gâte'es par d'autres incomplètement venues. Je ne
parle pas du Château d'En, simple reproduction d'un tableau.
Les deux pièces données par P. Huct au Voyage pittoresque en
Auvergne de Nodier et Taylor, sont de grandes dimensions et impor-
tantes. La première représente la Tour de Mont-Pcrrou, pue de
l'Allier. L'arrière-plan, comprenant la tour elle-même avec le groupe
de maisons et de jardins qui l'environne et l'éminence qui la porte,
forme un panorama doucement éclairé. C'est la partie géographique
de la composition. Le premier plan, exclusivement pittoresque, n'a
pas pour nous moins d'intérêt. Au centre surtout, les maisons situées
entre la route et l'eau, les broussailles qui couronnent la berge du
fleuve, la route montant vers le petit pont, sont dispersées et détail-
lées avec un goût charmant. Le tout s'enlève en lumière sur les lignes
rondes et les colorations neutres de la colline qui sert de fond. Il en
résulte une impression originale, certainement recueillie sur les lieux
mêmes.
Le Château de Leotaing n'a pas la même valeur, bien qu'il s'y
trouve encore de fins morceaux, par exemple la crête couronnée de
maisons au bout de laquelle se dresse le château, ou le petit groupe,
de paysans, au premier plan, sur le penchant de la montagne; mais
ces jolies parties sont perdues dans trop de choses négligées ou de
remplissage.
Enfin une caricature dans le journal de Philipon : Amnistie pleine
et entière, accordée par la mort en i832.
C'est l'unique trace qu'ait laissée, dans l'œuvre de l'artiste, la
passion politique de l'homme et du citoyen. Mais ceux qui ont
connu P. Huet se rappellent comme un trait de son caractère que
l'insurgé de i83o et le républicain qu'on allait coller au mur en
décembre i85i, faisait par principe deux parts dans sa vie, tenant
que l'art éternel issu de la nature n'a rien à voir avec les violences
passagères des hommes. Il n'avait pas mis son nom au bas de
r^mjzzs^î'e (i), et jusqu'à la fin de sa vie il n'avouait pas volontiers
en être l'auteur. U Amnistie n'est point, au reste, un ouvrage de
premier ordre. Ainsi que l'exprime la lettre qu'on lit au bas, l'idée en
appartient à Philipon, et P. Huet n'a été que son interprète. Il est
(i) Dans la table du volume figure cependant son initiale : H.
PAUL HUET II
vrai que, pour ce faire, il n'a rien négligé, allant jusqu'à prendre au
Père-Lachaise plusieurs études qui existent encore. Mais, si intéres-
sante que soit au fond la vue de Paris, que nous sommss loin de ce
chef-d'œuvre où la scène se passe presque dans le même décor:
Enfoncé^ Lafayettc^ par Daumier! Je reproduis, à titre de curiosité,
le commentaire qui accompagnait \ Amnistie, dans le numéro de la
Caricature Am ^ novembre i838. Rien ne fait mieux juger du ton
auquel étaient alors montés les esprits et de la façon dont on comprenait
cette guerre de la plume et du crayon : « Voilà les idées de caricature
qu'inspire le séjour de Sainte-Pélagie. En ce lieu de colère, l'ironie est
sanglante, car toujours le rire est convulsif. Oh ! je lésais, celui qui
n'a pas vécu quelques mois sous les barreaux et les verrous ; celui
qui n'a pas entendu ses enfants ou ses amis frapper à une porte qu'il
ne leur est permis de franchir qu'à certains jours et pour un moment;
celui qui n'a pas été seulet malade dans une prison, qui n'a pas essuyé
l'outrage et la lâche vengeance de quelques drôles qui n'oseraient
pas le regarder en face s'il était libre, celui-là nous trouvera méchant.
— Je le sais. — Mais qu'il attende pour nous juger que son tour de
souffrir soit venu. S'il est homme de conscience et de cœur, il criera tôt
ou tard, comme nous, à la trahison; alors, comme nous, il connaîtra
Sainte-Pélagie, et là le sang de Jacobéus, la chambre de Ricard-
Farrat, le souvenir de ce pauvre Monchenil mort le jour où il devait
être libre, l'histoire du Suisse Zanoff se coupant la gorge après avoir
vainement attendu six mois son jugement, la mort de tant d'autres
prisonniers enlevés par le choléra à ce cloaque infect: tout lui fera
comprendre qu'on ait pu vouloir dire par une composition lugubre;
« Bienheureux ceux quisout morts ». Nos abonnés trouveront comme
nous qu'une bambochade eût été déplacée à côté d'un tel dessin.
Jeudi prochain nous reviendrons à notre état naturel de moquerie
rieuse et nous promettons pour ce jour-là une charge qui sortira,
comme celle d'aujourd'hui, du genre ordinaire des caricatures, mais
qui sera infiniment plus gaie. — Ch. Pu. » — Et de fait, sur les
tombes répandues au premier plan, on lit : « Ricard Farrat mort en
prison »; « Zenotïmortdc désespoir »; «Jacobéus assassiné à Sainte-
Pélagie », etc. Mais ces inscriptions ne sont pas de la main de
P. Huet. Il est probable qu'elles sont de celle de Philipon.
Enfin, dans une petite revue à peu près du même temps, nous
L'ARTISTE
trouvons encore deux excellentes pièces, j'oserai dire presque deux
chefs-d'œuvre. Il est bien oublie' aujourd'hui (i), ce Monde dramati-
que, fondé par le pauvre Gérard de Nerval à la gloire de son amie
Jenny Colon, ce « recueil à la fois léger, incisif et frivole i>,dont le
premier volume s'ouvrait par un frontispice à Teau-forte de Céles-
tin Nanteuil, et montrait au bas de presque toutes ses pages des
signatures comme celles de Th. Gautier, de Soulié, d'Alph. Karr,
d'Alex. Dumas, de Roger de Beauvoir, de Planche, de Marmier, de
Janin, de Berlioz et même d'A. de Musset. Mais, dès la seconde année,
cette brillante phalange ne figure plus guère que sur le prospectus, et
dans le troisième volume (i836) où sont insérées les deux lithogra-
phies de P. Huet, c'està peine s'il reste encore une nouvelle d'Alexan-
dre Dumas. J'ai déjà parlé de la Fabrique, certainement contempo-
raine de la série publiée par Motte (son numéro 5 en fait foi).
Fantaisie a plus de séduction encore, et si dans l'œuvre entier de
P. Huet il fallait choisir une seule pièce, je crois que je n'en cherche-
rais pas d'autre. Le sujet est pris évidemment en Normandie, au
bord de la Seine. A droite et à gauche, deux ou trois souches de vieux
saules, plantées dans la berge, tordent leur écorce vermoulue, d'où
s'échappent en haut des faisceaux débranches, et leur fine verdure fait
un berceau d'ombre à toute la composition. Au-dessous et au milieu
d'une échappée par où l'on voit le fleuve, et au delà tout au fond, la
flèche aiguë d'un petit clocher, un pêcheur à la ligne est assis ; une
jeune femme en costume de paysanne se tient debout près de lui et
cause ; l'attitude des deux personnes est prise sur le fait. L'herbe est
haute autour d'eux et l'on croit en respirer la plantureuse fraîcheur;
la lumière, d'une finesse exquise dans les lointains, se joue sur jl'eau,
sur le luisant des joncs, dans le réseau mouvant des feuilles. . .
Mais à quoi bon décrire ? Ce que jamais je ne saurais dire, c'est la
poésie simple, saine, naturelle en ses moindres détails, que le
maître a su répandre sur cette vision de paix, de jeunesse et de prin-
temps.
Au lendemain de la mort de P. Huet, Michelet a écrit sur lui ces
(i) Hormis des bibliophiles, car les quelques volumes formant la collection
sont un des ouvrages actuellement les plus recherchés de la période romantique.
Le Monde dramatique avait alors pour directeur Edouard Alboize, l'auteur dra-
matique et le parent du directeur actuel de l'Artiste.
PAUL HUET
lignes qu'on citera toujours : « Il était né triste, fin et délicat, fait
pour les nuances fuyantes, les pluies par moment ensoleillées. S'il faisait
beau, il restait au logis ; mais l'ondée imminente l'attirait, ou les
intervalles indécis, quand le temps ne sait s'il veut pleuvoir. Une
femme a bien dit :« Nul n'a eu plus le sens despleursde la nature (i). »
Ce sont de belles paroles, et bien vraies eu égard à la généralité des
ouvrages du peintre : mais qu'au moins le chef-d'œuvre du lithogra-
phe, l'exquise Fantaisie soit là, pour témoigner qu'il a su voir aussi,
et goûter, et rendre les plus doux sourires de la nature.
{A suivre.)
GERMAIN HEDIARD.
(i) Article publié dans le Temps du 12 janvier 18G9. En traduisant avec cet
éclat de langage la façon de sentir de P. Huet, Miclielct ne faisait d'ailleurs
que formuler ses intimes impressions personnelles. Voir, passim, le livre intitulé :
Ma Jeunesse. « J'ai toujours aimé la pluie », dit-il quelque part.
/»
LE PORTRAIT EN FRANCE
AUX Xllie, XIV" ET XV SIECLES
ES pages qui suivent forment l'introduction
dune thèse sur VHistoire du portrait en
Fiance aux XIl'o et XV' siècles, bril-
lamment soutenue, le mois dernier, par
notre collaborateur, M. Paul Leprievir,
élève de MM. Lafenestre et Courajod, à
1 l-.colo du Louvre. Ce travail, dont Vallet
lIc Viriville avait eu autrefois l'idée, mais
qu'il n'avait traité que par fragments, prê-
tait à des recherches intéressantes, à des
licveloppements ingénieux. C'est une œu-
vre importante, autant pour notre histoire
nationale que pour l'histoire de l'art, et
dont il est à souhaiter que l'Ecole du
Louvre entreprenne la publication. Nous
sommes heureux de pouvoir en détacher
un fragment pour les lecteurs de l'Artiste.
L'importance exceptionnelle que prit le portrait en France dans
les premières années du xiv' siècle est un fait depuis longtemps
reconnu par les historiens. Tous ceux qui se sont occupes de l'art
du moyen âge, qui ont étudié et suivi de près les transformations,
LE PORTRAIT EN FRANCE AUX XIII" XIV'o ET XV» SIECLES iS
soit de la statuaire, soit de la peinture envisagée en elle-même
(fresque, miniature et tableau), ou dans ses applications plus essen-
tiellement décoratives comme la tapisserie et le vitrail, ont constaté
qu-à partir de cette époque, non seulement les portraits se multi-
plient, s'introduisent partout, à tout propos, mais encore prennent
un souci de la ressemblance individuelle et de la vérité, qui en fait
des monuments infiniment précieux pour notre histoire nationale.
Ce n'est plus une image en l'air, un être plus ou moins semblable à
ses contemporains, comme au xii*^ et même au xiii^ siècle, dans l'un
par insuffisance, dans l'autre peut-être par excès d'idéalisme ; c'est
la figure même du personnage tel qu'il a vécu, tel que l'a connu
son entourage, rendu dans sa conformation physique ou dans son
expression morale, avec tous ses traits, souvent avec sa laideur, et on
peut s'y fier dans la plupart des cas autant qu'à la plus exacte photo-
graphie.
M. Renan, qui pourtant n'est pas toujours très juste pour le xiv* siè-
cle, qui le regarde comme un siècle de décadence et le sacrifie
volontiers au xiu^, a reconnu que là au moins il y eut progrès (i).
Singulier aveu : car avec le portrait tout l'art se renouvelle.
L'habitude de serrer de près le modèle, de le rendre en sa vérité intime
est une des sources les plus fécondes en enseignements. Quand une
école menace de se figer dans la convention et la formule, c'est par le
portrait le plus souvent qu'elle se sauve, qu'un élément réparateur
s'introduit en elle, pour lui redonner du sang et des muscles. Etudiez
l'histoire de toutes les Renaissances, vous y trouverez toujours à
l'origine le portrait, et c'est une Renaissance en son genre que l'art
du xiv' siècle, une des plus brillantes, des plus importantes pour
nous à coup sûr, car nous sommes ses héritiers et ses fils. C'est alors
que se fondent et s'accusent définitivement quelques-unsdes principes
sur lesquels vivent encore les modernes : l'observation passionnée de
la nature, la conscience scrupuleuse dans l'imitation, le désir d'être
vrai avant tout et de garder à la réalité toute sa saveur. On ne se
borne pas à la ressemblance des figures, on veut celle de tout l'être
humain ; on en détaille plus soigneusement la structure, on en
analyse plus finement toutes les parties. Après l'homme, les animaux;
le cadre où ils vivent, ainsi que lui, deviennent également objet
(i) Hist. littemire Je' la France au XIV" siècle, t. II, p. 253-23(3.
,6 L'ARTISTE
d'intérêt et d'étude. Le paysage naît, et dès ses débuts, à peine éclos,
produit tout d'abord des merveilles : tant on met alors de simplicité
et de candeur dans la copie, tant on s'inquiète de donner l'image et le
portrait fidèle de toute chose ! Le grand courant de naturalisme, en
un mot, qui a renouvelé l'art du moyen âge, et qui fut un des princi-
paux ferments de la Renaissance telle qu'on l'entend d'ordinaire,
Renaissance purement italienne, résurrection de l'antique, date
du xiv^ siècle, et c'est en France qu'il s'est manifesté pour la première
fois avec le plus de force et d'éclat. Nous verrons plus loin par suite
de quelles influences, de quel contact avec un pays voisin.
Suivre l'histoire de cette première Renaissance française ou
flamande, comme on voudra l'appeler ; l'envisager dans une de ses
manifestations les plus importantes, le portrait de figures : tel est le
but de cette étude. Peut-être y trouvera-t-on un double profit : d'abord
un intérêt général, celui d'entrevoir par quelles phases ont passé les
divers arts en France avant le xvi* siècle, et même avant le triomphe
commençant de l'influence italienne sous Charles VIII et Louis XII ;
puis un intérêt plus spécial, plus limité, quoique non moins attachant
pour toute ame française, celui de passer en revue quelques-unes .de
nos gloires nationales, de voir défiler sous nos yeu.x leurs images,
d'apprendre à les connaître, non plus seulement par le texte des
historiens, mais par des monuments authentiques qui nous donneront
presque l'illusion d'avoir vécu de leur temps. Nous saurons quelle
figure avait Duguesclin, quels étaient les traits du roi Jean, de
Charles V, de ses successeurs, et, si pour Jeanne d'Arc il faut nous
résigner à l'ignorance, au moins pourrons-nous nous consoler devant
la douce et idéale beauté d'Agnès Sorel. Ce sera faire de l'iconographie
historique, de l'histoire en images telle que l'avait tentée Gaignières
au xvu" siècle sur des plans et avec un soin le plus souvent
admirables, telle que Montfaucon l'a réalisée bien imparfaitement
d'après lui, et qu'il serait si intéressant de la reprendre aujourd'hui
avec les procédés de reproduction infiniment plus exacts dont on
dispose. Ce sera en même temps explorer une période relativement
peu connue d'histoire de l'art et qui n'a pas encore toute la célébrité
qu'elle mérite, faire connaissance avec des artistes découverts depuis
peu, analyser leurs œuvres, montrer tout ce qu'elles contiennent,
sentir le progrès continu qui fait passer la sculpture de Beauneveu
LE PORTRAIT EN FRANCE AUX XIII» XIV" ET XV" SIECLES
à Sluter, de Sluter à Michel Colombe, qui conduit la peinture ou la
miniature du même Beauneveu ou de Jean de Bruges à Fouquet, et
rejoindre à leurs vrais ancêtres les Germain Pilon et les Clouet.
L'intérêt historique se doublera constamment d'un intérêt d'art, et à
côte du personnage représenté dont nous cherchons à fixer l'image,
nous trouverons l'artiste qui l'a sculpté ou peint et dont il faudra
dégager le style.
Mais avant d'étudier les œuvres elles-mêmes, certaines considéra-
tions préliminaires sont indispensables à traiter. Il est bon de se
demander d'où vient le goût du portrait, comment on l'a compris
aux siècles antérieurs, quelles sont les raisons qui le favorisent et
qui font qu'au xiv-' siècle il prenne tout à coup tant d'importance,
qu'il devienne si vigoureux et si fort.
Sans remonter jusqu'au déluge, jusqu'au premier homme qui
sculpta sur un os de renne l'image des animaux vus par lui, ni même
jusqu'à la classique fille de Dibutadc dessinant sur un mur l'ombre
de son amant, il suffit de remarquer que l'idée et le besoin de la res-
semblance sont dans la nature humaine, que le désir d'imiter exacte-
ment ce qui est apparaît dès l'origine même des arts du dessin. Les
Romains, au moins dans la sculpture, ont été de merveilleux portrai-
tistes. Mais après la disparition du monde antique, il y eut comme
une longue période d'éclipsé, oîi l'art revint à l'état d'enfance, eut
besoin de tout rapprendre, de tout bégayer à nouveau. Il serait inté-
ressant de suivre les premiers tâtonnements de nos peintres et de
nos sculpteurs, de voir comment peu à peu la recherche du portrait
prend place dans leurs préoccupations, et comment il s'introduit sous
forme de portrait d'auteur ou de dédicace dans la miniature, de
donateur dans les sculptures ou les vitraux, de statue couchée ou
d'image gravée sur les tombes. Ce serait remonter à l'origine de cha-
cun des arts dont nous voulons étudier le plein épanouissement.
Comme en tout début, nous y trouverions plutôt des velléités et
des intentions, des essais timides et maladroits, des ébauches encore
informes que des portraits véritables. Même après la demi-Renais-
sance de Charlemagne,au ix*^ siècle, quand la miniature commence à
devenir brillante en Occident, dans les célèbres manuscrits exécutés
pour Lothaire et Charles le Chauve, et où interviennent leurs
portraits, l'image est si rudimentaire, si fruste et mal dégrossie, nez
iSgt — I. 'ARTISTE' — NOUVELLE PERIODE : T. I 2
,8 L'ARTISTE
droit, menton carré, visage taillé à coups de hache, et d'ailleurs si
conforme aux figures accessoires qui l'entourent, qu'il serait impru-
dent d'y voir autre chose qu'un type général de l'époque. Le xi'' et le
xu" siècle, s'ils firent effort pour particulariser davantage les figures,
n'y réussissaient pas encore beaucoup mieux. Dans les rares sculp-
tures du temps, dans les quelques miniatures qui nous ont conservé
des portraits, l'individu paraît toujours moins que l'espèce. Il y a
comme une sorte d'impuissance â saisir et fixer une physionomie, à
la suivre dans les menus détails, à la rendre en toute sa vérité : on en
sent parfois le désir, mais il n'aboutit jamais complètement. L'abbesse
Herrade de Landsberg au milieu des religieuses de Sainte-Odile,
dans le fameux manuscrit de VHortiis deliciarum^ détruit pendant le
bombardementdeStrasbourg,etquinenous est plus connu que par des
calques, ne se distingue pas de ses compagnes ; elle a le même genre
de visage, les mêmes traits. Or le véritable portrait ne commence que
du jour où, pour reprendre un mot de Pascal, « on découvre qu'il y a
plus d'originaux », et où on réussit à transmettre aux autres son
impression.
Le xui' siècle, ce siècle admirable où l'art français, on peut même
dire l'art parisien, l'art de l'Ile-de-France et des provinces voisines,
arrivant tout à coup à sa perfection par l'union des qualités les plus
rares, la mesure, la délicatesse et le goût, règne et se propage dans
toute l'Europe, notre siècle de Périclès, en un mot, a-t-il connu le
portrait ? On serait tenté de le croire, si Ton prenait à la lettre une
phrase du marquis de Laborde dans la Renaissance des arts à la cour
de France (t. I, p, 46) : « Au xn" siècle, il n'y a pas un portrait;
au xiii" siècle il n'y a que des portraits (1). » Mais, outre qu'on
sent quelque exagération dans la forme, l'idée même n'est pas très
juste, ou au moins elle a besoin d'être expliquée. Ce que le
xin^ siècle a connu, ce qui lui a valu en partie sa supériorité sur
les siècles précédents, ce qui a en quelque sorte fondé sa gloire,
c'est le retour définitif et absolu à la nature. Toute trace de byzan-
tinisme, de formules solennelles et hiératiques disparaît : la liberté,
I3 mouvement, la souplesse de la vie contemporaine entrent dans
(1) Cette phrase est tirée d'un chapitre très important de l'étude sur les Clouet,
plein d'idées neuves, de renseignements capitaux sur le sujet qui nous occupe :
Les peintres de portraits (p. 38-78).
LE PORTRAIT EN FRANCE AUX XIII" XIV» ET XV» SIÈCLES 19
l'art et le transforment; c'est un mort qui s'anime et se met à
marcher. En ce sens, on peut dire qu'au xiu'-' siècle tout fut por-
trait. Mais il faut distinguer le portrait réel, nettement carac-
térisé, le portrait de l'individu, du portrait idéal qui résume en
lui tout un groupe d'êtres et en concentre les perfections. C'est ce
dernier seul que le xni" siècle a connu. Il part de la nature, du
modèle individuel et vivant ; mais il s'élève plus haut. Il ne s'astreint
pas à copier textuellement ce qui est, il l'évite même : il ne veut pas
voir les tares, les défectuosités, les imperfections qui sont le lot de
tout être humain, si beau qu'il soit; il trouve que la réalité a besoin
d'être purifiée et anoblie ; il crée un type général où tout rentre, qui
échappe au temps, qui a un caractère d'éternité. De là, une sorte d'in-
capacité à faire des portraits vraiment ressemblants. De même que
les saints des légendes, à force de regarder le ciel, d'y vivre déjà par
avance, en arrivent à oublier qu'ils sont sur la terre et ne savent
même plus s'ils ont un corps, le xiii" siècle s'est donné si complète-
ment et absolument à l'idéal qu'il ne peut plus s'en déprendre,
même quand il le faudrait.
Étudiez les nombreux portraits de donateurs ou donatrices qui
nous restent encore, au bas des verrières de Chartres par exemple;
étudiez les miniatures, les tombeaux : vous y verrez partout revenir
le même type, plus accentué, aux traits plus forts, aux mâchoires et
aux pommettes plus saillantes, dans les vitraux où il est nécessaire
de parler de loin aux yeux, mais toujours identique à lui-même. La
distinction, la grâce, la finesse, la douce et aimable sérénité, la
noblesse innée des attitudes et des gestes sont par excellence le carac-
tère de toutes les figures peintes dans les manuscrits, sculptées aux
portails des cathédrales ou sur les tombeaux. Les personnages réels
se distinguent à peine des êtres imaginaires : tant ils sont tous sortis
du même esprit! Les tombeaux des prédécesseurs de saint Louis, des
rois des premières dynasties, à Saint-Denis, exécutés vers l'époque
de la translation de leurs cendres sous ce saint roi (12G3-1264), ou
peu après, dans le choeur de l'église nouvellement reconstruite et
agrandie; la statue de Childcbert, encore en partie conservée dans
son ancienne peinture, debout sur un pilier, autrefois placée à l'en-
trée du réfectoire de Saint-Germain-des-Prés bâti par Pierre de Mon-
tcreau, aujourd'hui au Louvre (salle du moyen âge), ne sauraient que
L'ARTISTE
difficilement passer pour des portraits autres que ài fantaisie. On
s'est contenté de sauvegarder les apparences, de respecter certaines
vraisemblances d'âge : le scrupule n'a pas été plus loin. Il était diffi-
cile d'ailleurs qu'il en fût autrement à pareille distance des originaux.
Le xri' siècle avait déjà refait beaucoup de tombeaux dans le style de
l'époque; le xiii^ siècle fit de même. Ce que nous voulons constater,
c'est qu'entre ces figures purement idéales sous leurs noms histo-
riques, et celles qui, sculptées ou peintes du vivant des personnages,
ou tout de suite après leur mort, sembleraient offrir des garanties
plus grandes d'exactitude, il n'y a que de très légères diff"érenccs,
des nuances imperceptibles parfois. Les images du frère et du fils
aîné de saint Louis, à Saint-Denis, autrefois dans le chœur de
l'abbaye de Royaumont, ce dernier même assez laid et où l'on paraît
s'être exceptionnellement préoccupé de la ressemblance, n'offrent pas
cependant ce caractère de réalité saisissante qu'a toute œuvre prise
sur le vif : il s'y mêle une part de sentiment; la vérité y est corrigée,
adoucie, pour se rapprocher autant que possible du modèle idéal
qui s'impose alors à tous les esprits. Toutes les figures agenouillées
au bas des verrières de Chartres se ressemblent : leur écu seul, une
inscription aident à les faire nommer. Saint Louis représenté plu-
sieurs fois dans un de ses psautiers (i), à genoux aux pieds du Christ,
n'y a pas un type différent de celui des tombes royales de Saint-
Denis, ou des nombreux rois de Juda qui se dressent en longue ran-
gées aux portails des cathédrales, et où les Bénédictins, où le peuple
même dès le xm'^ siècle (2) entendait trouver la suite complète des
(i) Il s'agit du magnifique Psautier de la Bibliothèque nationale (Ms. lat.
loSaS), qui a figuré au Musée des souverains (n" 41 de la Notice de Barbet de
Jouy), donné par Jeanne d'Evreux au roi Charles V, puis par Charles VI à sa
fille Marie de France, religieuse à Poissy. M. Delisle {Cabinet des manuscrits,
t. I, p. 9) regarde comme prouvé qu'il fut exécuté pour saint Louis. En effet,
les lettrines de la fin (Fol. 85 r", iio v", 12G V, 141 v», i56 v°, 175 v», 192 r»
et 210 ro), où figure agenouillé un roi sur un fond de losanges semé de fleurs
de lys et de tours de Castille, et les nombreuses mentions dans le calendrier
de faits concernant la famille royale, en particulier de la mort de la reine Blanche,
ne laissent pas le moindre doute à cet égard, et permettent même de dater
approximativement le manuscrit entre i252,date de cette mort, ou plutôt entre
le retour de la première croisade (1254), et le départ pour la seconde (1270^. Le
roi représenté est donc bien saint Louis.
(2) Voir la curieuse anecdote rappelée par Guilhermy, à propos de la galerie
des rois, à Notre-Dame de Paris [Description de Notre-Dame, p. 74-75).
LE PORTRAIT EN FRANCE AUX XIII» XIV" ET XV« SIECLES 21
rois de France. II en est de l'art de nos imagiers et de nos peintres du
xiu" siècle comme de celui d'un Giotto vers le même temps en Italie.
Il généralise toute donnée de la nature : même les portraits, un
Dante chez lui devient une figure idéale; la personnalité s'efface et
disparaît; l'individu fait place à un type uniforme, crée une fois pour
toutes et qui renaît fatalement sous la main.
Rien ne peut faire mieux sentir ce caractère du xiu'^ siècle que
l'ignorance où nous sommes des traits exacts de saint Louis. Il est
vrai que la plupart des monuments contemporains ou immédiatement
postérieurs, les plus importants d'entre eux au moins, ont disparu,
souvent sans laisser de trace, de souvenir même approximatif. Ainsi
la tombe d'argent ciselé que lui fit élever son fils, Philippe le Hardi,
à côté de celles de Philippe-Auguste et de Louis VIII, au milieu du
choeur de Saint-Denis; la statue du portail de l'église des Cordeliers
surtout, oeuvre infiniment précieuse, exécutée de son vivant, où il
figurait à titre de fondateur du couvent et de l'église, et dont un
médiocre pastel fait pour une suite des rois de France, en buste,
à la Bibliothèque Sainte-Geneviève (département des manuscrits), de
1680 à i683, ne saurait donner qu'une bien faible idée. Le vitrail de
Chartres où il était représenté jeune, à genoux, vers 1240 ou i25o
environ, offrant un reliquaire, ou plutôt la verrière même au bas de
laquelle on avait mis son image, ne nous est plus connu que par le
dessin colorié d'un des recueils de Gaignières au Cabinet des estampes
[Costumes^ t. I, fol. 56), qui a été fréquemment reproduit d'ailleurs,
entre autres par Montfaucon [Moniim. de la monarchie française,
t. II, pi. 21, fig. 5) et par Willemin {Montiin. français inédits, t. I,
pi. 99). Il ne reste à Chartres que la rose, où il est ù cheval, cui-
rasse, casqué, tenant écu et bannière à ses armes, reconnaissable par
là, mais dont on ne sauraittirer aucun renseignement iconographique,
puisque le visage est à couvert (Gaignières, ibid., fol. 57; Montfaucon,
îé/iï., fig.4; Lasteyrie, Hist. de la peinture sur verre, pi. 26). Les
seuls monuments contemporains de quelque intérêt qui nous soient
parvenus sont, outre les deux sceaux, la figure agenouillée du
tympan de la Porte-Rouge à Notre-Dame de Paris, qui date de 1267
à 12G0 environ, en regard d'une reine qui ne peut être parconséquent
que Marguerite de Provence ou Blanche de Castille (i),et la dernière
(1) Les deux ligures de roi et de reine sont à genoux, mains jointes, de
22 L'ARTISTE
verrière de la nef (côte du midi) à la Sainte-Chapelle, contenant
l'histoire de la translation des reliques, oij saint Louis intervient
plusieurs fois, œuvre sinon absolument contemporaine, au moins de
la seconde moitié du xm'= siècle, et sûrement antérieure à la
canonisation (i). Il y faut joindre le Psautier dont nous avons déjà
dit un mot. Or, si l'on compare ces monuments encore subsistants
ou les souvenirs qui nous restent d'œuvres perdues, on s'aperçoit
qu'il est impossible de distinguer le roi de toute autre figure
idéale de son temps. Le seul point où ils concordent, point de
détail, il est vrai, et dont il ne faut pas exagérer l'importance dans
des figures aussi fantaisistes (2), c'est que saint Louis n'y porte pas
la barbe.
L'incertitude augmente si, aux monuments contemporains, antérieurs
à la canonisation, nous joignons ceux qui furent exécutés depuis,
infiniment plus nombreux, surtout dans les vingt ou trente premières
années du xiv'= siècle, dans la première ferveur de dévotion pour le
saint roi. Quoi de plus naturel, qu'en présence de monuments que
nous n'avons plus, et d'ailleurs quand la mémoire du roi était encore
toute récente, quand survivaient quelques-uns de ses enfants, de ses
compagnons d'armes, de ses amis ou au moins de ses contemporains,
quand il y avait intérêt à arrêter en quelque sorte officiellement les
traits de ce nouveau saint consacré par l'Eglise, il s'en soit fixé un
type immuable, à jamais reproduit ? Or ce n'est pas ce qui arrive, et
la plus grande variété règne au fond dans ses représentations, comme
chaque côté d'une Vierge assise que le Christ couronne. Guilhermy (Description
de Notre-Dame, p. gS) a le premier mis en avant l'opinion que ce pourrait bien
être un saint Louis.
(i) Guilhermy, Descript. de la Sainte-Chapelle, p. 60-Ci ; Lasteyrie, Hist. de la
peinture sur verre, p. 169-172. — Rappelons à ce propos que saint Louis, mort
devant Tunis le 23 août 1270, fut canonisé par une bulle de Boniface Vlll
en 1297. La cérémonie solennelle de l'élévation du corps eut lieu le
25 août 1298, date adoptée désormais pour la fête du saint en commémoration
de sa mort. La présence ou l'absence du nimbe, qui n'apparaît qu'après la cano-
nisation, peut renseigner approximativement sur la date des œuvres.
(2) Les sceaux sur lesquels certains écrivains se sont appuyés de préférence
pour retrouver les traits de saint Louis {Revue archéol., 3" année, 2" partie,
p. 675, article d"E. Cartier. — Le Breton, Essai iconographique sur saint Louis ;
Paris, 1880, in-8"), ne sont pas à mettre à part, quelle qu'en soit la beauté: car
la convention règne presque seule en ce genre de monuments.
LE PORTRAIT EN l-RANCE AUX XIIl» XIV-^ ET XVo SIECLES 23
si l'on était libre de l'imaginer à sa guise, comme si l'on ne savait
rien de sur de ses traits physiques, ou que les habitudes du siècle
précédent fussent si invétérées qu'on ne pût encore faire un portrait
sans l'arranger plus ou moins.
Tantôt il est sans barbe : ainsi dans le magnifique buste-reliquaire en
or orné de pierres précieuses, qui fut exécuté pour son chef sous
Philippe le Bel en i3oG par Guillaume Juliani, orfèvre du roi,
conservé depuis lors à la Sainte-Chapelle parmi les grandes Reliques,
puis détruit pendant la Révolution, et dont la seule image ancienne
qui nous reste est une gravure en tête de l'édition de Joinville donnée
par Du Gange au xvii''siècle(Paris,Mabre-Gramoisy, 1668, in-fol.) (i).
Une statuette en bois d'if, encore en partie peinte, au musée de Gluny
(n° 725), représentant saint Louis debout, livre en main, et prove-
nant, d'après la tradition, d'un retable de la Sainte-Ghapelle, oeuvre
des premières années du xiv"^ siècle faussement classée au xiu°;
la statue en pierre coloriée qui se dressait en regard de la reine
Marguerite de Provence, contre un pilier, au-dessus du jubé de
l'église des Dominicaines ou de Saint-Louis de Poissy fondée par
PhiHppe le Bel en i3o4, de peu d'années postérieure à la fondation
et dont Gaignières nous a conservé le souvenir {Costumes, 1. 1, fol. 55);
les huit précieuses verrières de la sacristie de Saint-Denis illustrant
la vie de saint Louis, aujourd'hui également disparues, mais heureu-
sement gravées dans Montfaucon (t II, pi. 22-25), et enfin un
manuscrit de la collection du baron Pichon, exécuté pour Bonne
de Luxembourg, femme du roi Jean et mère de Charles V, morte
en i349, où elle est représentée à genoux devant saint Louis : telles
sont les principales œuvres de date ancienne, c'est-à-dire du début, ou
au plus de la première moitié du xiv° siècle, conformes à la même
donnée.
Tantôt au contraire il porte une barbe entière, assez courte sous le
menton et sur les joues, et il est à remarquer que le fiiit se présente
surtout dans les peintures ou les miniatures, qui échappent plus faci-
(i) On a tente de ce buste une reproduction en couleur d;ins l'édition illus-
trée du Saint Louis de Wallon, en s'aidant surtout de la description détaillée
qu'en donne l'inventaire de la Sainte-Chapelle de iij3, conservé aux Archives
nationales et publié jadis par Douet d'Arcq dans la Revue archéologique [5" année,
i'" partie, p. 167-208).
■H L'ARTISTE
lement à certaines conventions admises en sculpture sur ce point.
Ainsi, en tète d'un registre des Archives nationales (JJ 57), conte-
nant les ordonnances de son hôtel, dont la transcription date de i3iG
à i320 environ, portrait célèbre, un peu hiératique et solennel,
comme dans les sceaux, et qui a été fréquemment reproduit; une
figure analogue tenant le sceptre de la main droite et un petit modèle
d'église, probablement Saint-Denis, de la gauche, dans un manus-
crit des Chroniques de Saint-Denis exécuté vers le même temps pour
Philippe le Bel (Bibl. Sainte-Geneviève Lh, fol. 327 r°)-, les nom-
breuses miniatures illustrant la vie de saint Louis, dans le manuscrit
du confesseur de la reine Marguerite, écrit et peint également
dans les environs de l'année i32o pour quelque membre de la
famille royale (Bibl. nat., Ms. fr. 5716) ; enfin les quatre curieuses
peintures, disposées on ne sait comment ni sur quelle matière,
à l'autel de l'église basse de la Sainte-Chapelle, dans les vingt
premières années du xiv' siècle, et les miniatures d'un livre d'heures
exécuté pour la reine Jeanne de Navarre, fille de Louis le Hutin,
vers 1 33o, probablement par ordre du roi Philippe VI et de sa femme ,
Jeanne de Bourgogne, tante de la destinatrice, œuvres perdues,
mais dont Peiresc nous a conservé de précieux dessins cojoriés
ou à la plume dans un de ses manuscrits à la Bibliothèque de Car-
pentras (r).
On en a ingénieusement conclu (2) que ce t\'pe d'un saint Louis
barbu venait de l'habitude qu'on suppose prise par lui pendant la
première croisade, de 1248 à 1254, parmi les populations d'Orient où
la barbe est en honneur, et gardée ensuite jusqu'à sa mort, pour
s'éviter une perte de temps inutile, pour pouvoir se consacrer tout
entier aux exercices pieux et charitables, de ne plus se faire raser. Les
portraits où il est ainsi seraient donc les seuls portraits véritables.
Mais cette conjecture que rien n'autorise dans les historiens du
temps, qui est toute d'invention moderne, tombe devant les faits.
(0 M. Longnon a le premier signalé et reproduit en héliogravures Dujardin
les dessins de Peiresc (Documents parisiens sur l'iconographie de saint Louis;
Paris, Champion, 1882, in-8»;. Son étude est 4a base la plus sérieuse à toute
iconographie raisonnée du saint roi. Consulter également : Le Breton, Essai
iconographique sur Saint Louis, et l'édition illustrée du Saint Louis de Wallon
mais avec réserves, ce dernier surtout pour les planches.
(2) Longnon, loc. cit.
LE PORTRAIT EN FRANCE AUX XIII" XIV" ET XV» SIECLES 25
Qu'il porte ou non la barbe, la figure de saint Louis change constam-
ment d'une image à l'autre, dans l'un ou l'autre groupe de monu-
ments : tantôt il a le visage large, tantôt au contraire maigre et
allongé ; il est jeune ou vieux, roi idéal et beau du xui' siècle, ou
les traits fatigués et tirés, tel qu'il pouvait être à l'époque de sa mort.
On sent que rien n'est fixé sur son image, pas plus pour la barbe que
pour le reste. Il est même probable que la barbe courte et assez rase
qu'on lui prête au xiv'^ siècle n'est qu'une adaptation à sa figure
d'une mode contemporaine : car, quoi qu'on en ait dit, on la porte
ainsi dès le début du xiv" siècle; on en a la preuve au moins à partir
de l'an l'iij (i).
Tout ce qu'il faut retenir des nombreux portraits de saint Louis
immédiatement postérieurs à la canonisation, datant des vingt ou
trente premières années du xiv" siècle (2), c'est qu'en général, au lieu
de l'idéaliser et de l'embellir, comme on aurait pu s'y attendre en
(i) Philippe V, dit le Long, la porte ainsi dans la célèbre miniature de présen-
tation d'une V'ii de Monseigneur saint Denis, en trois volumes, que lui offrit à
pareille date Gilles de Pontoise, alors abbé de Saint-Denis, et sur laquelle nous
aurons l'occasion de revenir : car c'est un monument capital de l'époque (Bibl.
nat., Ms. fr. 2090-2092, t. I, fol. 4 v") .
(2) Nous avons cité les principaux; mais il en est beaucoup d'autres, connus
au moins à titre de souvenirs. Comme on se disputait alors les reliques du saint
roi, comme on était avide de posséder un fragment de ses os ou un des objets
lui ayant appartenu pendant sa vie, on ne se lassait pas non plus de reproduire
son image. Il y avait des peintures murales illustrant ses gestes au couvent des
Cordelières de Lourcines fondé par sa veuve la reine Marguerite, suite com-
mandée sans doute par leur fille Blanche qui y mourut le 22 juin i32o, et dont
Peiresc nous a conservé une description détaillée et une feuille de croquis
(Longnon, loc. cit.). D'autres, également des premières années du xiv siècle, se
voyaient encore à diOè'rentes places du couvent des Carmes de la place Maubert,
en particulier dans le cloître, au temps de Millin {Antiquités nationales, t. IV,
art. XLVI). Il n'est pas douteux qu'aux Jacobins et aux Cordeliers, couvents
qu'il avait tant aimés, son image n'ait été aussi plusieurs fois peinte ou sculptée
au début du xiv« siècle. Le culte de saint Louis a du reste persisté autant que
dura la monarchie française. Il est même curieux de constater comment dans
les monuments postérieurs il incarne en lui l'idée même de la royauté. La plu-
part des Saint Louis du xiv" siècle avancé ou du xv» peuvent être regardés
comme le portrait du souverain régnant, auquel, par une flatterie délicate, on
attribue le titre et les honneurs dus au patron vénéré et au modèle commun des
rois de France. Ainsi, dans la verrière du Sacre de saint Louis, autrefois
à la chapelle de la Vierge, derrière le choeur de l'église Saint-Louis de Poissy,
reproduite en couleur par Gaignièrcs {Cosltniies, t. I, fol. 53), et d'après lui par
26 L'ARTISTE
l'absence de documents précis, comme on l'avait fait au xiii", ils ont
plutôt tendance à l'enlaidir. Faut-il croire qu'on avait alors au moins
quelques renseignements vagues sur ce point, et que le goût de vérité
qui commençait à poindre encourageât les artistes à les suivre? Si
l'on en juge par son fils aîné qui est une des rares figures presque
laides du xiii^ siècle, par son frère Charles d'Anjou dont Villani
nous a laissé un si farouche portrait, et s'il y avait entre eux un air
de famille aussi éloigné qu'on voudra, saint Louis ne devait pas être
très beau. On peut supposer d'ailleurs que, malade comme il le fut
si fréquemment, usé par les fatigues de Terre-Sainte, par les macéra-
tions ou les jeûnes, par les progrès de l'âge (il mourut à cinquante-six
ans), ses traits à la fin de sa vie durent être assez altérés et flétris.
Or, les œuvres du début du xiv° siècle le représentent généralement
vieux, sous l'aspect qui avait frappé en dernier lieu l'imagination con-
temporaine. Il y a donc quelque chance d'exactitude, ou au moins de
vraisemblance, dans les portraits de cette époque dont le caractère
réaliste s'affirme résolument, comme la statuette de Cluny, les
vitraux de Saint-Denis, les peintures de la Sainte-Chapelle. Quant à
décider lesquels dans le nombre sont les plus vrais, s'il avait le
visage large ou maigre, émacié, ascétique, le nez de telle ou telle
forme, les yeux de telle ou telle couleur, il n'y faut pas songer.
Un seul point semble à peu près prouvé par une anecdote du temps
et sa concordance avec un certain nombre de monuments dignes de
foi, c'est que saint Louis, qui du reste paraît avoir eu le cou assez
long, était affligé, au moins dans la dernière période de sa vie, avant
de repartir pour la croisade, d'une sorte de torticolis persistant qui
lui faisait pencher la tête de côté, et peut-être vers l'épaule gauche.
Voici, d'après Longnon [loc. cit.), qui insiste sur l'importance de ce
témoignage, ce que raconte Thomas de Cantipré [Bomim universale
Montfaucon (t. II, pi. XX), c'est un Charles V ou un Charles VI qui est revêtu
des habits royaux. Le saint Louis enfant avec faucon sur le poing, tableau de la
Sainte-Chapelle également disparu, mais reproduit par Gaignières {Ibid.,t. I,
fol. 5-2) et par Montfaucon (t. II, pi. XXI, fig. i et 2), et dont il existe une copie
moderne d'après une peinture du xvne siècle, à Versailles (n» 3o25), repré-
sente très probablement Louis XII. Millin avait déjà signalé le fait' à propos
d'une statue de saint Louis à la Chartreuse de Paris (Aiitiq. itat., t. V, art. LU,
p. 8). Il y aurait tout un curieux chapitre à écrire sur ce sujet : les portraits des
rois de France représentés en saint Louis.
LE PORTRAIT EN FRANCE AUX XlIIe XlVe ET XV" SIECLES 27
de apibtis^ 1. II, c. LVii, paragr. G3) au sujet d'un courrier envo3'é par
le comte de Gueidre à Paris, et auquel le comte demande au retour
s'il a vu le roi de F'rance Louis : « Oui, répond le courrier en faisant
« des contorsions et des grimaces, j'ai vu ce misérable roi papelard,
a le cou lors Qt le capuchon sur l'épaule ». Il voulut en parlant
contrefaire cette attitude et il resta le cou tors toute sa vie » (i). Or,
parmi les oeuvres du xiV siècle que nous avons citées,' quelques-unes
des plus importantes représentent ainsi saint Louis, le cou long et
la tête penchée généralement sur l'épaule gauche : les peintures delà
Sainte-Chapelle ou lesvitraux de Saint-Denis par exemple. Presque
toujours d'ailleurs, il y a comme quelque chose de gêné dans l'attitude
et le port de la tête. Ce ne peut guère être une simple coïncidence, et
il est curieux de voir le xw*-" siècle dès ses débuts s'attacher au détail
exact, ne pas craindre même d'enlaidir une figure vénérée, pourvu
qu'il lui conserve son caractère.
L'esthétique du xiV^ siècle, en effet, est en opposition absolue avec
celle du xia"^. Autant le siècle précédent avait recherché de
parti pris la grâce, la beauté, l'élégance, avait épuré et choisi, ne
prenant à la nature que ses traits les plus généraux, se complaisant
dans son rêve d'une humanité éternellement jeune et charmante,
vivant en plein idéal, en plein ciel : autant le xiv"* siècle, et à sa
suite le xv", redescendront volontiers sur la terre, observant de plus
près l'être humain, s'apercevant que tout individu a droit d'être
étudie et aimé pour lui-même, prenant goût aux particularités
saillantes de chacun et s'ingéniant à les fixer telles quelles, sans
( 1 ) « Vidi, inquit, vidi illum misarum papalUrdum regem,caputium habentom capi-
tis super scapttlam ex adverso suspensum«. Hœc diceiis,faciem coiitorsitexadverso,
et sic faciès coiitorsa rcmansit. — A ce portrait qui n'annonce pas un physique
très brillant, quelque part qu'on fasse à la malveillance, on peut opposer comme
contre-partie le seul passage où Joinville laisse entrevoir quelque chose de
l'aspect exte'rieur de son maitre et ami. C'est le célèbre passage de la bataille de
la Mansourah, où en présence de Joinville blessé le roi arrive tout à coup avec
son armée : n Jamais je ne vis si beau chevalier, car il paraissait au-dessus de
tous ses gens, les dépassant des épaules, un heaume doré sur la tête, une
épée d'Allemagne à la main » (Ch. xlvii, p. 127, traduct. De Wailly). On en a
souvent tiré des conclusions très fausses sur la beauté de saint Louis. Tout ce
qu'on en peut conclure, puisque le visage est à couvert, c'est qu'il était très grand
et portait bien l'armure. Les deux témoignages se complètent en somme plus
qu'ils ne se détruisent.
28 L'ARTISTE
corrections ni adoucissements. Auparavant, l'œuvre d'art était une
traduction, une interprétation plus ou moins infidèle; désormais, elle
sera un calque. Au lieu d'un type uniforme qu'on retrouve partout,
on verra des hommes beaux ou laids, gras ou maigres, d'intelligence
ouverte ou obtuse, de tempérament violent et énergique ou d'humeur
paisible et douce. Comme ils n'auront plus tous le même corps, ils
auront aussi des âmes différentes-, leurs attitudes, leurs physionomies
seront bien à eux. Le monde ne sera plus une réunion de créatures
d'élite savamment composées et perfectionnées par une alchimie de
génie : tout s'y coudoiera, s'y mêlera, le bon et le mauvais, le meilleur
et le pire; il perdra peut-être en noblesse, mais il y gagnera en variété.
Le réalisme, en un mot, va prendre pour deux siècles la place de
l'idéalisme du xni" siècle.
D'où vint ce singulier changement? D'abord du besoin naturel à
l'homme de se renouveler sans cesse. Quand il a usé d'une chose
jusqu'à l'excès, il passe à une autre et se porte généralement vers
l'excès opposé. La vie n'est qu'une série d'actions et de réactions con-
tradictoires, de désirs successifs qui demandent satisfaction. Les
enfants démentent leurs pères, aiment ce qu'ils dédaignaient, et ce
qu'ils aimaient le dédaignent. Le goût change et se modifie h chaque
génération. De plus, quand un art est arrivé à son apogée, qu'il peut
s'enseigner, se traduire en formules qu'on n'a plus qu'à appliquer
pour faire bien, il est assez près de sa fin, et une transformation s'im-
pose. Or, on en était là dans les dernières années du xiiT siècle.
L'art idéaliste avait donné tout ce qu'il pouvait, toute sa fleur; il
commençait à s'user déjà dans les redites. On n'avait plus besoin de
chercher, de travailler, d'étudier la nature : les recettes étaient toutes
trouvées; on savait la manière d'exécuter des chefs-d'œuvre, et on en
exécutait mathématiquement, sans plus y mettre d'âme. La froideur,
la routine, la convention menaçaient de tout envahir. Cet art admira-
ble qui avait presque atteint la perfection, mais qui vivait trop
enfermé, trop calfeutré en lui-même, se mourait par excès d'idéa-
lisme. Un retour à la nature était nécessaire pour le sauver en le
transformant, ou plutôt pour créer un art plus libre, plus vivant, plus
ouvert au progrès, plus capable de renouvellements, plus apte à se
mouler perpétuellement sur la réalité, n'ayant pas d'autre but ni d'au-
tre programme que l'imitation de ce qui est, l'art qui est encore
LE PORTRAIT EN FRANCE AUX XIII'' XIV» ET XV» SIÈCLES 29
aujourd'hui le nôtre, l'art moderne. Il se produisit alors en France le
même phénomène qu'en Italie près d'un siècle plus tard, quand aux
arrière-disciples et aux successeurs étioles de Giotto, endormis dans
leur pratique traditionnelle, succéda l'école ardente et passionnée,
agitée et remuante des premiers naturalistes. On réagit d'abord timi-
dement, puis plus violemment contre l'art antérieur; on se mit sur le
pied de guerre et d'opposition raisonnée; on voulait autre chose et on
le trouva. Toute révolution s'explique ainsi : par un défaut dans ce
qui précède, par un progrès à réaliser dans l'avenir.
A cette raison toute morale il s'en joint une autre qui, si elle n'a
pas déterminé le mouvement, l'a au moins singulièrement favorisé et
a contribué à son succès : je veux dire l'importance que prend la
Flandre, non seulement dans la politique européenne, mais dans
l'histoire de l'art, à partir des premières années du xiv^ siècle. Ce
petit pays riche, actif, industrieux, dont le commerce rivalisait avec
celui des Italiens, qui avait des comptoirs partout, qui fournissait de
ses draps toute l'Europe, se trouvait alors en relations particulière-
ment suivies avec la France, sa voisine. Ses comtes, placés sous la
suzeraineté du roi de France, parents ou alliés pour la plupart de la
famille royale, ayant hôtels à Paris et y résidant fréquemment, ne
pouvaient manquer d'amener des rapprochements constants entre les
deux peuples. Les guerres également. De même qu'à la fin du xv'= siè-
cle et au commencement du xvi% les Français sont toujours sur la
route d'Italie, pendant toute la première moitié du xiv'-", ils ne cessent
de chevaucher sur le chemin des Flandres. Tantôt c'est pour faire
rentrer dans le devoir des sujets rebelles, pour défendre l'autorité des
comtes de Flandre contre l'orgueil de municipalités déjà fortes et
jalouses de leurs droits; tantôt pour repousser les Anglais envahis-
sant notre sol, à proximité de la Flandre qui leur était attachée par la
communauté des intérêts matériels et leur envoyait ses milices (i). Il
est inutile de rappeler toutes les batailles, victoires ou défaites, livrées
dans le Nord, à partir de Philippe le Bel : Courtray ou Mons-en-
Puelle ([3o2-i3o4),Cassel ou Crécy (i 328-1346). Or, les guerres ont
(1) On sait que les laines dont avaient besoin les ouvriers flamands pour tisser
leurs draps leur venaient d'Angleterre. De là, nécessite' pour eux de ménager les
fournisseurs d'une matière première qui alimentait leur principale industrie et la
source la plus importante de leur richesse.
3o L'ARTISTE
souvent des résultats imprévus. N'a-t-on pas vu jadis la Grèce con-
quise conquérirà son tour son farouche vainqueur, et soumettre Rome
à sa domination dans les arts? Ne devait-on pas voir l'Italie envahie
envahir également la France et nous inonder de ses artistes? C'est le
choc en retour, l'issue fatale de toute rencontre entre deux peuples,
que ne séparent pas d'ailleurs des haines trop violentes, et dont l'un a
quelque chose à apprendre à l'autre. Il en fut de même pour la Flan-
dre au xiv" siècle, et le mouvement d'invasion des artistes flamands
en France, commencé d'abord par suite des rapports de commerce ou
des relations d'amitié entretenues par les comtes de Flandre, aidé
peut-être aussi par le grand renom de Part parisien du xiii" siècle, ne
fit que s'accroître après les luttes de la première moitié du xiv'. Dès
le début du siècle, on en trouve installés à Paris, recevant des
commandes officielles, partageant avec les artistes nationaux l'hon-
neur de travailler pour les grands seigneurs ou les rois : car Paris était
déjà un centre attirant, la ville par excellence où venaient se consa-
crer le talent et s'affirmer les réputations (i). Plus tard, les Flamands
ou les Français du Nord, qui sont de- même race, ont toutes les
faveurs. On peut presque dire que tous les grands artistes du xiv"^ siè-
cle viennent de Flandre. Sous Charles V, leur triomphe est définitif,
et l'entrée par héritage des provinces flamandes dans la maison de
Bourgogne continua le mouvement en l'accentuant encore plus forte-
ment, pour plus d'un siècle.
Cette intervention de la Flandre, si soudaine, si marquée dans
l'histoire de l'art, à partir des premières années du xiv<^ siècle, serait
inexplicable, si l'on ne connaissait l'état d'opulente et grasse prospérité,
d'activité industrielle et artistique, de développement avancé en tout
genre où se trouvait la Flandre dès cette époque. La population y
était nombreuse, serrée, vaillante au travail, fabriquant des produits
qui avaient cours partout, étendant son commerce dans tout
l'univers. Les villes de Bruges, de Gand,d'Ypres surtout étaient comme
des ruches bourdonnantes, où bruissaient sans cesse les métiers des
(i) Certains jeux de mots sur Paris datent de cette e'poque : Parisius Para-
distis, Paris sans pair, etc. Cf. Jean de Jandun : Esse Parisius csi essesiiiiplicitcr;
esse alibi est esse non nisi secundum quid. (Etre à Paris, c'est vivre, être absolu-
ment; ailleurs, c'est végéter, être relativement). Consulter à ce sujet : Le Roux
de Lincy, Paris et ses historiens aux XIV<^etXV' siècles. (Paris, 1SC7. in-fol.)
LE PORTRAIT EN FRANCE AUX XIIIo XIV'^ ET XV'' SIECLES 3i
tisserands. Arras, Tournai allaient s'illustrer dans la tapisserie. Le
port de Bruges était célèbre : les marchandises y arrivaient de tous
les coins du monde, du fin fond de la Russie comme de l'extrême
Orient; les fourrures, les soies précieuses, les tapis, les fruits exoti-
ques, les vins, lesépices, tout s'y rencontrait; on y parlait toutes les
langues, on y voyait tous les costumes ; et les souples et insinuants
Italiens de Lombardic ou de Venise, les ruses marchands d'Orient y
coudoyaient les lourds Allemands de Hambourg, de Brème ou de
Lubeck, les Anglais raides et gourmés. En somme, tout ce qui peut
faire la vie large et facile, développer des goûts de luxe et alimenter
le sarts, affluait alors sur le sol flamand. Il y eut pléthore, excès de vita-
lité et de sève, besoin de se répandre au dehors. L'important ouvrage
du chanoine Dehaisnes [Histoire de l'art dans la Flandre^ V Artois
et le Hainaut avant le XV^ siècle) nous a montré, pièces en main, par
ses publications d'inventaires, quelle place considérable occupait l'art
dans les préoccupations du temps, comment il s'était insinué partout,
et comment jusque dans les plus petits intérieurs bourgeois on trou-
vait abondance d'objets de prix, de joyaux rares, d'œuvres exécutées
par les ouvriers les plus habiles. En Flandre déjà on goûtait le con-
fort, on avait l'amour du home, on tenait à parer sa demeure autant
que son corps : richesse du costume, richesse du cadre, tout s'unissait
pour faire un tableau enviable. De là, bien des convoitises. Le mot
de Jeanne de Navarre, femme de Philippe le Bel, à son entrée à Bru-
ges le 29 mai I 3oi ; l'exclamation jalouse qui lui échappe devant le
luxe déployé par ces bourgeoises dont la beauté était proverbiale, et
qui se pressaient en somptueux atours aux fenêtres des maisons ou
sur des échafauds magnifiquement décorés, est caractéristique : «Je
croyais qu'il n'y avait qu'une reine en France, et j'en vois ici plus de
six cents». Philippe le Bel avait essayé de mettre la main sur ce pays
si tentant : il ne réussit pas à le garder ; mais la France sut au moins
où prendre des leçons, et ce furent les Flamands qui devinrent nos
maîtres.
Or les qualités de l'art flamand sont trop connues pour qu'il soit
nécessaire d'insister longuement, de prouver combien il arrivait à son
heure et allait trouver en France terrain propice, accueil empressé.
Il y a longtemps que le marquis de Laborde l'a dit dans son intro-
duction des Ducs de Bourgogne (p. xcvi) : « L'art flamand n'est
32 L'ARTISTE
qu'un portrait ». Avec le goût de vérité qui commençait à poindre,
avec les efforts qu'on faisait pour échapper aux formules, son entrée
en scène fut comme celle d'un ferment violent qui active une opéra-
tion chimique : les éléments se dissocièrent, le réalisme resta seul.
C'est un don de race en Flandre, un instinct du tempérament natio-
nal que l'amour de ce qui est, le désir d'en faire une imitation aussi
exacte que possible, de conserver à la réalité tous ses traits. Art de
riches marchands, de bourgeois intelligents et cossus, médiocrement
préoccupé de chimères, un peu lourd, un peu gros, non sans vulgarité
ni terre à terre parfois, mais consciencieux jusqu'au scrupule, admi-
rable de fidélité dans le rendu, donnant des hommes et des choses- un
fac-similé textuel, l'art flamand, dès le milieu et peut-être même dès
le début du xiv' siècle, a déjà le caractère qui a fait sa gloire et que
devaient consacrer plus tard ses peintres, surtout les Van Eyck et leur
école. Capable des plus exquises délicatesses de détail, des plus fines
nuances, je ne dis pas toujours de sentiment, mais au moins d'expres-
sion, c'est un art qui aime la vie, qui tient fortement au monde, qui
a peine à s'en détacher et n'est heureux que quand il peut en refléter
l'image, art populaire entre tous, art solide et bien portant. La res-
semblance est le seul but de ses efTorts, le seul objet de son inquiétude.
Il faut que pas un pli, pas une ride ne manque au visage, que pas un
poil de barbe ne soit absent, que l'ossature intérieure se sente sous
la peau, que la physionomie revive tout entière. Il faut qu'on recon-
naisse la figure au premier coup d'œil, son âge, son caractère, son
tempérament, même ses habitudes et ses mœurs. Le costume épais,
moelleux, la fourrure, les bijoux, les meubles, les accessoires, tout doit
être copié aussi exactement. La ville, le château avec ses tourelles,
les toits des maisons, la pierre ou la brique des murs, la Cvimpagne
avec ses eaux fraîches et limpides, ses arbres dont on détaille les
feuilles, ses fleurs dont on compte les pétales et où l'on n'omet
aucune goutte de rosée, la nature en un mot dans toute son étendue,
avec sa beauté fruste et sauvage, ou avec les attraits nouveaux qu'y
ajoute la main des hommes, entre dans l'art, pour que l'horizon
même ne soit pas changé, pour que les personnages restent dans leur
cadre habituel. Ce fut un enchantement que de voir ainsi la vie repro-
duite, comme dans un miroir, sans altération d'aucune sorte.
Si l'art flamand n'arriva pas dès le principe à cette perfection
LE PORTRAIT E:N FRANGE AUX XIII" XIV" ET XVe SIÈCLES 33
suprême, s'il lui fallut une certaine éducation pour faire éclore, fleu-
rir et fructifier tout ce qu'il portait en germe, en tout cas il marchait
tellement d'accord avec les tendances nouvelles, il en devinait et en
partageait tant d'avance les secrets désirs, qu'il n'eut qu'à paraître
pour qu'on se donnât à lui, pour qu'on l'acceptât comme guide. De
là, son succès rapide et continu, son installation en France dès le
début du xiv" siècle, sa diffusion dans toute l'Europe. Car le mouve-
ment fut général, l'influence universellement exercée, et, bien que tel
peuple tout voisin comme la France l'ait senti plus tôt, tel autre comme
l'Italie plus tard, ce fut partout la Flandre qui donna le branle, qui inau-
gura à sa façon la Renaissance, c'est-à-dire cette ère de renouveau
oij l'on s'émancipe définitivement des formules pour créer la vie. Le
grand rôle qu'avait joué la France au xui' siècle, que devait jouer
l'Italie au xvi", revient à la Flandre pour le xiv" et la plus grande
partie du xv°.
PAUL LEPRIEUR.
l8gi — l'autiste — NOUVELLE PIÎRIODE : T.
^^^n:^
LA MARQUISE
DU PLESSIS-BELLIÈRE
A MARQUISE DV Pi.ESSIS-BeLLIÈRE,
née Suzanne de Bruc, appartient
à cette élite brillante qui se distin-
gue au lendemain de la Fronde
par l'esprit, le tact, les mœurs
polies, le faste opulent ou sévère. .
L'atmosphère tempérée qui règne
sur Paris et la cour durant les
dernières années de Mazarin de-
venu le maître des factions, le pa-
cificateur habile d'un grand Etat,
présage le règne de Louis XIV. Pas un nom qui n'ait son prestige
dans les lettres, les salons, la diplomatie, la finance ou l'armée. On
dirait d'un royal cortège précédant le jeune prince qui demain prendra
les rênes et sera l'arbitre des destinées de la France. Heure glo-
rieuse et courte où les passions politiques contenues, mais non pas
éteintes, se font jour sous la plume indépendante des acteurs du
drame. Il semble qu'on ait conscience du caractère instable de cette
période transitoire. On se hâte d'écrire ou de parler. Un roi de
dix-sept ans n'est-il pas entré la veille en habit de chasse et le fouet à
la main chez messieurs du Parlement ? Le peuple pressent un mo-
narque. Les grands redoutent un maître. L'Europe un conquérant.
C'est l'instant oia M'"" de Motteville trace d'une main négligente
ses Mémoires pour servir à l'histoire d'Anne d'Autriche^ consacrant
LA MARQUISE DU PLESSIS-BELLIERE 35
à ce labeur honnête « les heures que les dames ont accoutumé d'em-
ployer au jeu et aux promenades. » Mademoiselle, petite-fille de
Henri IV, Mademoiselle d'Eu, de Dombes, d'Orléans, de Montpensicr
ou, pour mieux dire, la Grande Mademoiselle, trompe l'ennui de sa
retraite de Saint-Fargeau par la rédaction de ses Souvenirs en atten-
dant que Lauzun, capitaine des gardes du corps, simple cadet de
Gascogne, fixât l'esprit flottant et le cœur ambitieux de la fille de Gaston.
François de Paule de Clermont, marquis de Montglat, dont la gloire
demeure obscurcie par le renom fâcheux de sa femme, Cécile Hurault
de Cheverny, réfute sans les connaître les Mémoires du cardinal de
Retz. Où Montglat raconte avec ordre et sans passion les faits dont
il fut témoin, Retz que tourmente un perpétuel besoin d'ostentation
amplifie ou dénature. On s'entretient à Paris d'Anne-Geneviève de
Bourbon, duchesse de Longueville, que les vicissitudes d'une existence
agitée emportent successivement à Montreuil-Bellay, à Moulins, à
Bourges, à Bordeaux, en Normandie. La belle-fille de M""" de
Longueville épouse inopinément, et les yeux pleins de larmes, Henri H
de Savoie, duc de Nemours, prince maladif et sans fortune dont elle
portera le deuil deux ans plus tard. Un autre Nemours, Charles-
Amédée, frère du mari de M"'' de Longueville, tombe percé de
trois balles dans un duel avec son beau -frère, le duc de Beaufort,
et lorsqu'on entre dans le détail de ce combat fratricide, on amnistie
le vainqueur en disant : « Pauvre Beaufort! » Leduc de La Roche-
foucauld désabusé, sceptique, consulte M'"" de Sablé sur ses pro-
pres écrits. Déjà s'impriment clandestineinent à Cologne les Mémoires
de cet homme indécis et hautain, toujours chagrin, aisément injuste
à l'égard d'autrui. M'"" de La Fayette, qui pourra dire un jour en
parlant de La Rochefoucauld : « Il m'a donné de l'esprit, mais j'ai
reformé son cœur », occupe ses journées à lire Horace, Virgile et
Montaigne dont elle se sépare de temps à autre pour écrire son pre-
mier livre : La Princesse de Monlpensier. Corneille se recueille et va
traduire en vers Vlmitation. Molière est à Lyon où il fait applaudir
rZi/oz/rtV/, à Montpellier où il joue le Dépit amoureux^ à Rouen, chez
Pierre Corneille, et demain nous le verrons au Louvre, interprétant
la tragédie de Nicomcde devant la cour. Le privilège du Roi est d'ail-
leurs imminent. Molière va voir les portes du théâtre du Petit-Bour-
bon s'ouvrir devant lui et ses camarades enrôlés sous le titre de
36 L'ARTISTE
Troupe de Monsieur. GiUcs Boileau, le cardinal d'Estrées, La Mes-
nardière,de Beauniont,Coislin entrent à l'Académie française. Pascal
médite d'écrire une Apologie de la Religion, et ses notes, ses aperçus
formeront tantôt le livre des Pensées. La Fontaine publie sa traduc-
tion de VEumique ds Térence ; il présente à Fouquet le poème d^ Ado-
nis, bientôt suivi du Songe de Vaux et de VEpitre à Pellisson. Le
Sueur descend dans la tombe. Swanevelt, Girardon, Gaspard Marsy,
Regnauldin, François Le Maire sont nommés de l'Académie de pein-
ture. Scarron, difforme d'esprit et de corps, mais toujours enjoué, se
presse de mourir avec à-propos afin de permettre à sa femme Françoise
d'Aubigné d'aspirer à la main du roi. Turenne inflige à Condé la
défaite des Dunes. Vincent de Paul alimente la Picardie et la Cham-
pagne des aumônes qu'il recueille au prix de sollicitations sans nom-
bre et d'efforts surhumains. Le maire de Saint-Quentin, dans sa
gratitude, salue » Monsieur Vincent» du titre de a Père de la Patrie. »
Henri II de Lorraine, cinquième duc de Guise, dont Tallemant a dit :
« Il a de l'esprit, de la générosité, du cœur; c'est dommage qu'il est
fou », rêve pour la seconde fois de monter sur le trône de Naples.
Mazarin lui donne une flotte. Il part de Toulon, aborde à Castella--
mare au pied du Vésuve et s'empare de cette ville. Succès illusoire et
de brève durée. Chassé du territoire napolitain. Guise revient à la
cour occuper la charge de grand chambellan qui lui permettra de
parader à l'aise et non sans grâce aux courses de bague et dans les
carrousels en l'honneur de Louis XIV.
L'une des premières victimes de l'équipée militaire du duc de Guise
sur les plages de Castellamare avait été le général Jacques de Rougé,
marquis du Plessis-Bellière.
Sa veuve, Suzanne de Bruc, habite son château de Charenton quand
elle n'est pas à Saint-Mandé, à Vaux-le- Vicomte ou dans l'hôtel de la
rue Croix-des-Petits-Champs, à Paris, en confidence avec Fouquet.
Qu'était-il Fouquet, à la veille de la paix des Pyrénées ? Tout le
monde répondra par son titre de Surintendant des Finances. Soit.
C'est bien ainsi qu'on le qualifie. Mais on n'a pas tout dit lorsqu'on
a rappelé ce titre. Servien n'était-il pas aussi Surintendant ? Mazarin,
l'astuce faite homme, mettant partout en pratique la devise « Diviser
pour régner », avait fait deux émules, deux rivaux de Servien et de
Fouquet en leur donnant des fonctions égales. Tant vaut l'homme.
LA MARQUISE DU PLESSIS-BELLIERE
tant vaut la charge. On ne se souvient guère que Servien fut le col-
lègue de Fouquet et partagea la haute direction des Finances avec le
procureur général au Parlement de Paris. Des la première heure de
cette collaboration difficile, Fouquet l'emporte et se montre. Les
hommes supérieurs ne connaissent point le niveau. Rappelons-nous
l'institution du Consulat. Il y eut un jour, de par le conseil des Cinq-
Cents uni au conseil des Anciens, trois consuls. On avait le droit
d'espérer que ces trois hommes, semblables par les attributions, ne
connaîtraient point de maîtres. Le lendemain il y avait en puissance
un Premier Consul. De même y eut-il sous Mazarin un Premier
Surintentendant des Finances, et ce fut Nicolas Fouquet.
A vrai dire, les circonstances, non moins que ses rares apti-
tudes et son ambition, aidèrent Fouquet à éclipser Servien. Les
dernières années de Mazarin furent des temps de guerre et de
dépenses écrasantes. D'autre part le Trésor était sans réserves ; la
confiance avait disparu. Prêter à la Couronne paraissait un risque.
Les bourses ne s'ouvraient pas volontiers. Comment relever le crédit
du Roi ?
Mazarin met Fouquet à l'épreuve. Un certain jour il lui envoie de
La Fère une demande urgente de subsides. Fouquet s'ingénie, se
dévoue, engage ses propres biens, ceux de ses proches et trouve en
moins d'une semaine 900,000 livres bien sonnantes qu'il expédie
sans retard au cardinal. Et celui-ci de le remercier en son nom
d'abord, puis au nom de Louis XIV et d'Anne d'Autriche qui tous
deux sont tombés d'accord que Fouquet est « plein d'un zèle très
effectif et qu'on fait cas d'un ami tel que lui ». Leurs Majestés, écrit
encore Mazarin, conserveront le souvenir de l'effort que vient de faire
le Surintendant et du succès qui Ta suivi. Le cardinal est en veine
d'éloquence et de bonhomie lorsqu'il trace cette lettre. Mais Fouquet
le sait âpre au gain, rusé, dissimulé. Ce grand ministre n'a rien de
français. Son caractère fait ombre à son génie. Aussi, combien de
missives pleines d'amertume et de colères on pourrait opposer à la
noble dépêche datée de La Fère! L'impatience du cardinal éclate
lorsque le Surintendant aux abois tarde de quelques jours à lui sol-
der une dette au compte de l'État. Son avarice ne sait pas attendre. Il
menace, il trahit. En présence d'un pareil homme, que Colbert excite
à renverser le Surintendant, Fouquet se tient sur ses gardes. Son
38 L'ARTISTE
rêve est de ne pas descendre du pouvoir et d'accroître encore son
influence. Déjà Servien est mort et la surintendance ne compte plus
qu'un titulaire. Mazarin se fait vieux. Pourquoi Fouquct, successeur
de Servien, ne serait-il pas un jour le successeur du cardinal? Pour-
quoi? L'écureuil infatigable et nerveux qui toujours garde une atti-
tude verticale sur les armoiries du Surintendant est l'emblème du
triomphe. Qiio non ascendet?
N'en doutons pas, Fouquet vise haut et loin. Pour atteindre à son
but il veille à tout. 11 a ses amis, ses serviteurs, ses affidés, ses confi-
dents. Laforèt, le domestique dévoué, Gourville le secrétaire avisé,
l'homme de ressources, M"" de Trécesson à la cour de Savoie, M'"* du
Plessis-Bellière, à Paris, apportent, à des degrés différents, l'utile
concours de leurs découvertes au Surintendant. M"'= de Trécesson,
nièce de M™'^ du Plessis-Bellière, adresse à sa tante des dépêches
chiffrées. Fouquet a des intelligences près du ministre, près de la
reine mère, près du Roi. Mais, à la distance où nous sommes des
événements. M'"" du Plessis-Bellière apparaît comme la plus active
et la plus appréciée des conseillères du Surintendant.
Nous n'ignorons pas que la malveillance a dénaturé les relations
de Fouquet et de M™" du Plessis-Bellière. Mais, à notre avis, la veuve
du général tué àCastellamare a droit à un absolu respect. Elle a été
auprès de l'homme d'État que Colbert allait supplanter, une sorte de
diplomate adroit et sûr, un émissaire de toutes les heures dans la
société la plus choisie. M. Lair, le récent historien de Fouquet, a dit
de M""* du Plessis-Bellière : « Elle était l'amitié, non pas l'amour. »
M. Camille Rousset, rappelant un billet anonyme trouvé dans les
papiers de Fouquet lors de son arrestation, observe que l'auteur de
cette lettre très passionnée se dérobe aux investigations les plus
patientes, puis il ajoute : « Ce n'est certainement pas la marquise du
Plessis-Bellière, qui, de même que Madame de Sévigné, son amie,
courtisée par Fouquet peut-être, n'a jamais été sa maîtresse. »
Ces affirmations répondent à notre sentiment personnel, et il nous
plaît d'être en parfait accord sur un point délicat avec MM. Lair et
Camille Rousset. De longue date déjà nous nous étions fait une
conviction sur le rôle que remplit M'"'^ du Plessis-Bellière dans
l'entourage de Fouquet. C'est un rôle politique accepté par une
femme de tête et une amie. La marquise n'est plus jeune; elle a
LA MARQUISE DU PLESSIS-BELLIERE 89
dépassé cinquante ans lorsque Fouquet vient au secours du Roi dans
la circonstance dont nous parlons plus haut. En efl'et, elle mourra
.centenaire en 1 705, ce qui oblige à inscrire sa date de naissance sous
le millésime de iGo5. Le Surintendant n'a pas cet âge, il s'en faut. II
comptedix ans de moins que son amie. Aussi la marquise consent-
elle, le 3i mars i656, à tenir sur les fonts un enfant de Fouquet. Le
titre quasi maternel qu'elle accepte en devenant la marraine de
la petite Marie Fouquet laisse présumer de sa part d'affectueuses
relations avec la femme du Surintendant.
Mais le motif principal de l'accusation portée contre la marquise,
c'est lu dot de sa fille qu'elle dut à la générosité de Fouquet. Catherine
de Rougé du Plessis-Bellière épousa F'rançois de Bonne de Créqui,
tour à tour général des galères et maréchal de France. Or, la veille
de son mariage, elle reçut en dot 200,000 livres que lui offrit le
Surintendant. Cette générosité de la part d'un homme dont le faste
eut toujours pour objet une action noble n'a rien qui surprenne.
N'oublions pas que Fouquet avait une fortune personnelle considé-
rable. Il était millionnaire avant d'entrer aux affaires. Sa charge de
procureur général, celle de Surintendant ne furent point honorifiques.
La libéralité de Fouquet à l'égard de la jeune Catherine de Rougé
est un cadeau de grand seigneur et d'ami. Lui reprocher cet acte,
c'est le blâmer d'avoirsi royalement agi envers La Fontaine, Félibien,
Puget, Pellisson, Le Brun, Girardon, Molière, Poussin, Bertinet,
Israël Silvestre, LaQuintinie, Lepautre, c'est-à-dire lesgens de lettres,
les poètes et les artistes de son époque. Ne pouvait-il donc honorer
de ses largesses le nom, la jeunesse et l'amitié ?
Cependant le grief de la postérité contre M'"" du Plessis-Bellière
n'a pas d'autre base que la jalousie provoquée par cette dot de 200,000
livres. Aucune pièce authentique ne permet d'étayer une accusation
contre la marquise. Je sais bien que M. Chéruel, faisant allusion au billet
anonyme découvert chez Fouquet, est moins affirmatif que M.M. Lair
et Camille Rousset relativement à l'auteur de ces lignes enflammées.
Toutefois, s'il ne se refuse pas à les attribuer à M™" du Plessis-
Bellière, il a soin de nous faire part de ses doutes, de son hésitation.
Somme toute, il n'émet qu'une opinion gratuite et personnelle.
Walkenaiir a mis au jour une lettre de M""- du Plessis relative à
M"" de La Vallière, mais ce factum provient d'un libelle paru
40 L'ARTISTE
seulement en 1789, La Bastille dépoilée, cr. l'honnête historien de
La Fontaine ajoute aussitôt que cette pièce « soi-disant trouvée
chez Fouquet lui a paru supposée ». Lorsqu'on se reporte à l'achar-
nement sauvage que les ennemis du Surintendant ont mis à tout saisir
en 1661 dans ses habitations de Vaux, de Saint-Mandé, de Paris, il
serait bien étrange que des écrits compromettants eussent échappé à
leurs recherches et fussent demeurés secrets jusqu'en 1789. M. Wal-
kenaëra raison de ne pas attacher de crédit h La Bastille dévoilée^ en ce
qui touche Fouquet. M. Taschereau, dans son Histoire de Molière, se
montre cruel à l'égard de M'"" du Plcssis-Bellière,et M. Taschereau
s'appuie sur une page citée par Conrart. Celui-ci du moins est un
contemporain de sa victime. Mais M. Chcruel, dans ses Mémoires
sur la vie de Fouquet, nous avertit de nous méfier. « Si les pièces
transcrites par Conrart et Vallant, écrit M. Chéruel, ne sont pas de
pure invention, le texte en a été défiguré. » Que pèsent, dans ces
conditions, les témoignages portes contre la marquise du Plessis-
Bellière ? Un billet anonyme est la source d'un procès de tendance qui
se poursuit et se ravive à l'aide de pièces apocryphes ou falsifiées.
Revenons donc à la conclusion de M. Lair sur la marquise : « Elle
était l'amitié, non pas l'amour. »
Louis XIV confirme cette opinion. La rigueur exceptionnelle avec
laquelle on en usa vis-à-vis de M'"" du Plessis-Bellière dès l'arres-
tation de Fouquet, prouve qu'on se savait en face d'une femme dévouée,
mue par un sentiment plus désintéressé, plus froid, partant plus
redoutable que ne saurait l'être la passion. La passion s'affole, l'amitié
raisonne. Aussi la marquise fut-elle immédiatement exilée à Mont-
brison, pendant que des fouilles minutieuses étaient pratiquées dans
sa résidence de Charenton. M™ du Plessis-Bellière subit d'ailleurs
le sort de M"** Fouquet et des frères du surintendant exilés dans
les directions les plus diverses. Elle fut traitée comme les gens de la
maison.
Nous la comparions tout à l'heure à Gourville. Ce rapprochement
n'est pas sans justesse durant les années de fortune de Fouquet. Au
lendemain de la condamnation de l'homme d'Etat, c'est à La Fon-
taine, à Pellisson, à Le Brun, à d'Ormcsson, à M"'*' de Sévigné
qu'il convient de comparer M"« du Plessis. Elle se mêle à leur
groupe. Comme eux, elle garde avec fermeté, avec ardeur, la mémoire
LA MARQUISE DU PLESSIS-BELLIERE 41
du bienfaiteur et de l'ami. C'est le front haut qu'elle le défend. Une
pareille attitude indique assez que rien dans le passé ne l'inquiète,
qu'elle n'a pas à craindre la médisance d'un monde trop disposé à
remuer les cendres du foyer voisin, à scruter le secret des Jours de
jeunesse et de splendeur. Elle sait que nul ne se méprendra sur le
caractère de son attachement à l'égard du prisonnier de Pignerol, que
la piété publique a surnommé « l'illustre malheureux ».
D'ailleurs nous ne sommes pas tout à fait dépourvus de renseigne-
ments sur M"'" du Plessis-Bellièrc. Des Mémoires écrits de son
vivant et demeurés inédits jusqu'en 1889, c'est-à-dire jusqu'à hier,
nous permettent de pénétrer chez elle, à Charenton, et de dire quels
étaient ses occupations et ses goijts à l'époque de ses rapports suivis
avec F'ouquet.
Claude Nivelon, peintre ignoré, mais disciple attentif de Le Brun,
a raconté la vie de son maître dans un manuscrit fort étendu. Le
Brun, peintre de Fouquet, avant d'être aux ordres du Roi, fut invité
par M"'^ du Plessis à doter sa galerie de divers tableaux, à faire
son portrait et, en fin de compte, à décorer les murs de sa demeure.
Ces travaux furent exécutés entre 1654 et 1660.
Vous êtes bien de mon avis? Je ne sais rien de plus révélateur
qu'un livre ou un tableau. Le « dis-moi qui tu hantes » est plus vrai
lorsqu'il s'agit d'une bibliothèque privée, d'un cabinet de peintures
ou de dessins que si on l'applique aux personnes. Car il ne dépend
pas de chacun de ne hanter que des hommes de son choix. Les rela-
tions sociales, des devoirs professionnels, le hasard des circonstances
font le milieu. Telles personnes que nous ne songions pas à recher-
cher s'attachent à nous et nous poursuivent. Il n'en est pas de même
du livre. On s'informe, avant de l'acquérir, de ce qu'il renferme, de
l'auteur, du format, de l'aspect, du prix. On ouvre le journal, les
revues en vogue; on consulte le bulletin bibliographique afin devoir
si le livre convoité sera l'objet d'un éloge autorisé. Advient-il, par
exemple, que M. Camille Rousset, l'historien de Louvois, consacre
cinquante pages à l'analyse du livre de M. Lair sur Nicolas Fouquet,
l'hésitation n'est plus possible et l'histoire du Surintendant a sa place
sur le rayon préféré de la bibliothèque des hommes d'étude.
Mais, je l'accorde, on peut tenir caché son livre de chevet et
dérouter ainsi l'observateur qui s'apprête à surprendre nos aspira-
L'ARTISTE
tions ou nos penchants. Au reste, le meilleur livre est un tableau
fermé ; la peinture, au contraire, est une page ouverte, inévitable,
lisible à toute heure, dénonciatrice au premier chef. On ne cache pas
un tableau; on l'expose au plein jour. Aussi je ne voudrais pas me
prononcer sur la tendance d'esprit d'un bibliophile en puisant au
hasard dans ses vitrines, tandis que les toiles d'une galerie trahissent
sans remission l'amateur qui les a rassemblées. Son goût, ses préfé-
rences, sa valeur morale, tout son être se révèle dans les oeuvres
peintes dont il s'est entouré, sur lesquelles son regard se fixe à tout
instant.
Le cabinet de M""" du Plessis-Bellière renfermait, vers i658,
un tableau de Le Brun qui décida de la fortune du peintre. Il repré-
sentait le Christ an Jardin des Oliviers ou, comme on disait alors,
la Prière au Jardin. Fouquet se prit un jour à faire l'éloge de Le
Brun devant Mazarin. Le cardinal voulut voir un spécimen du talent
de l'artiste. Et celui-ci pria la marquise de permettre que sa toile
la Prière an Jardin fût portée chez le premier ministre. M""= du
Plessis y consent. Mazarin trouve la peinture à sa convenance et, sans,
y mettre plus de façon, il ordonne qu'on la place dans la ruelle de son
lit. Voilà Le Brun tenu de recommencer sa composition pour la
marquise.
A peine la copie est-elle portée à Charenton que Mazarin,
se trouvant en conversation avec Anne d'Autriche, vante le mérite de
l'artiste aux ordres de Fouquet. A son tour, la reine mère demande à
juger par ses yeux des ouvrages du peintre. Le cardinal, comme la
fourmi de la fable, n'est pas prêteur. La pensée ne lui viendra donc
point de se dessaisir d'un tableau qui ne lui a coûté que la peine de
se l'approprier. Il avise Le Brun des bonnes dispositions de la reine.
Anne d'Autriche est prête à le recevoir. Mais il devra se munir de
l'une de ses peintures. Et Le Brun de courir à Charenton d'où il
rapporte la Prière au Jardin qui, cette fois, prendra place dans l'ora-
toire de la reine mère. La marquise du Plessis-Bellière en est pour
son obligeance. Mazarin doit rire sous cape.
Rassurons-nous. Le Brun peut s'y reprendre, n'est-il pas le peintre
attitré de la marquise ? On le voit en effet interrompre de temps à
autre ses grandes décorations de Vaux-le- Vicomte et de Saint-Mandé
pour travailler à Charenton. Certes, ses tâches sont diverses.
LA MARQUISE DU PLESSIS-BELLIERE 43
Fouquet est dans l'ivresse du succès; il s'abandonne aux rêves
d'une ambition sans bornes. Ce qu'il exige de son peintre, ce sont des
allégories, des scènes mythologiques, des emblèmes de puissance, de
grâce et de volupté. Ici, c'est le Triomphe de la fidélité^ V Apothéose
d'Hercule^ Cérès, Jiipilei\ Mercure et Mais; plus loin, Diane des-
cend de l'Oljmpe, la Vérité^ le Secret, le Sommeil^ et leurs symboles
ingénieux se prêtent, sous le pinceau fertile de Le Brun, à des compo-
sitions frivoles où l'adulation des clients de Fouquet trouve un ali-
ment à l'éloge du fastueux ministre. Dans sa résidence de Saint-
Mandé, le Surintendant demande à Le Brun de raconter, à l'aide des
emblèmes les mieux faits pour flatter son orgueil, le Lever du
Soleil, c'est-à-dire l'aurore d'une existence princière, quasi royale;
les premiers pas dans une carrière illustre et radieuse de l'homme
supérieur que la fortune accompagne et que les revers ne sauraient
atteindre. . .
Autres sont les peintures dont M'"" du Plessis-Bellière aime à
s'entourer. Entrons dans l'oratoire du château de Charenton. Il est
entièrement décoré par Le Brun. Les sujets traités sur les parois rem-
plissent trois zones horizontales. La partie supérieure comprend un
Christ â genoux dans le désert. Saint Joseph en méditation. Sainte
Anne en prières, le Repentir de saint Pierre, Sainte Marie-Madeleine
dans le désert. Dans la zone intermédiaire, l'artiste achève de peindre
Saint Paul, Saint Antoine, Saint Jérôme, Sainte Marie VÉgyptienne.
Dans la zone inférieure Le Brun s'apprête à grouper huit chefs ou
réformateurs d'ordres religieux, depuis saint Benoît jusqu'à sainte
Thérèse et à sainte Catherine de Sienne. Voilà pour l'oratoire. Mais
la piété de la châtelaine n'est pas satisfaite, et le peintre de Fouquet
compose encore pour M'"" du Plessis, c'est Nivelon qui parle : « une
Tète de Christ, sur lapis, rappelant les Saintes Faces, communément
appelées «Voile de Véronique », pour l'exécution de laquelle Le Brun
s'inspirera des traits « de l'un de ses meilleurs amis, le sieur Val-
dor ». Enfin la marquise, née Suzanne de Bruc, demande à Le Brun
de peindre pour sa galerie la Protection de sainte Suzanne dans sa
prison.
Nous en savons assez pour constater combien la demeure de
M'"" du Plessis-Bellière formait un singulier contraste avec les somp-
tueux châteaux du Surintendant. Fouquet, homme de plaisir, ne
44 L'ARTISTE
demande à son peintre que des images souriantes, de vaines apothéoses.
Son amie, « faisant ses plus chères occupations de la retraite du monde
après la mort de Monsieur son époux », c'est un mot de Nivelon,
s'entourede tableaux sévères, capables de maintenir son esprit dans le
recueillement qui sied à son deuil. C'est ainsi, pour le dire en pas-
sant, que les caractères d'une grande époque se dessinent fortuitement
à mesure que l'histoire poursuit son œuvre. Un chroniqueur sans
renommée éclaire d'un jour imprévu l'attachante physionomie d'une
femme qui s'est honorée par l'ardeur de son dévouement à la cause
d'un homme en disgrîice. Le malheur a peu de courtisans !
Que sont devenues les peintures de Charenton ? Le temps les a
dispersées, sinon détruites. Une seule toile fait exception : c'est le
portrait de M'"" du Plessis qu'il nous a été donné de retrouver.
Elle porte le costume de la reine d'Halicarnasse, Artémise II, veuve
de Mausole, à jamais célèbre par le culte dont elle entoura la mémoire
de son mari. La marquise, au lendemain de la mort tragique du
général sur le rivage de Casteilamare, voulut que le peintre fît allu-
si on à son veuvage, et Le Brun l'a représentée assise, les yeux en lar-
mes,les mains croisées sur une urne d'or délicatement ciselée, telle que
les anciens les voulaient choisir pour enfermer les cendres de leurs
morts. L'abattement de cette jeune veuve impose. Artémise tient le
regard dirigé vers le ciel. Elle est vêtue d'une robe bleue que recouvre
une sorte de tunique de couleur orange doublée de vert. Sur ses tem-
pes un diadème orné de perles et de brillants. Sa chevelure blonde,
dénouée, se répand sur ses épaules, sur ses mains et sur l'urne
funéraire qui lui sert d'appui. Les bras et le cou sont nus; les pieds
sont chaussés de sandales. L'attitude abandonnée du personnage et
l'expression des traits trahissent une profonde douleur. Sur les dalles
une couronne de lauriers. Au fond l'entrée d'une galerie. Derrière
Artémise une colonne à laquelle est fixée une tenture monochrome
qui se déroule en plis opulents sur le fond. Au premier plan, un
Amour épioré, nu, debout, nonchalamment accoudé sur les genoux
de la reine d'Halicarnasse, foule aux pieds la couronne inutile de
Mausole et tient d'une main distraite son flambeau renversé au-dessus
des pièces éparses de l'armure du roi, l'épée, le casque et le bou-
clier.
Cette page historique est précieuse à plus d'un titre. Elle est une
A T~> T* I C T" C
Charlea Le Brun pinx.
MADAM?: DU PLESSIS -BELLIERE
en Artêmise
imp Ch Michaud
LA MARQUISE DU PLESSIS-BELLIKRE
des rares peintures de Le Brun exécutées avant 1660 et permettant
de le surprendre dans sa première manière. Le petit Amour, très
monté de tons, très moelleux, est fait pour troubler la critique. Cette
figure révèle des tendances flamandes. N'en soyons pas étonné. Le
Brun, durant cette période où il n'est pas encore aux ordres du Roi-
Soleil, emprunte volontiers aux Flamands. V Intérieur de la famille
Jabacli, l'une des œuvres qui fait le plus d'honneur au peintre et que
l'on peut voir au musée de Berlin, est un tableau demi-flamand. Cet
ouvrage date précisément de l'époque à laquelle l'artiste fit le por-
trait de M™" du Plessis-Bellière.
Quel est le possesseur de cette œuvre rare ? Je vais le dire. Je me
trouvais, voilà tantôt quinze ans, en villégiature chez des amis fixés
en Bourgogne. Un certain jour, nous tombâmes d'accord d'aller voir
le château de Bussy-Rabutin. Le propriétaire de ce domaine, le
comte Félix de Sarcus, était l'homme affable et distingué par excel-
lence. Mes amis savaient d'avance qu'ils seraient parfaitement
accueillis. Or, le château, ses collections diverses, sa tour dorée, sa
chapelle ne m'étaient pas connus.
Nous partons en break. Au bout de quelques heures de voyage par
une tiède matinée de septembre, nous découvrons l'ancienne demeure
où par deux fois Roger de Rabutin, frappé d'une sentence d'exil,
dut se retirer sur l'ordre de Louis XIV. « Le château, a écrit Jean-
Baptiste César, comte de Sarcus, père du comte Félix, est au haut
et à droite de la rue à laquelle il donne son nom, à mi-côte, en face
et à près d'un quart de lieue de l'église, qui lui fait point de vue
ainsi que toute la rue de la Montagne. Il est élevé sur un
parallélogramme entouré de larges fossés d'eau douce et il est
flanqué de quatre grosses tours saillantes, placées aux angles du
parallélogramme, et marquant les quatre points cardinaux. La tour
du levant était le donjon; elle est voûtée à tous les étages; on y
monte par un escalier tournant en pierre dont l'entrée est sous la
galerie. La tour du midi est la chapelle; celle de l'ouest est appelée
Tour dorée. »
On nous conduisit au salon, où nous reçut M'"" la comtesse de
Sarcus entourée de plusieurs châtelaines des environs, ses amies.
Le comte Félix ne tarda pas à paraître. Son sourire aimable était
une promesse. A peine se fut-il assuré que j'étais étranger à la contrée,
46 L'ARTISTE
qu'il offrit de me faire visiter le château dans tous ses de'tails. Vieilli
avant l'âge, le comte Félix souffrait déjà du mal qui allait l'emporter
peu de temps après. Son pas était pénible et lent. N'importe, il ne
permit pas qu'on le suppléât. Il voulut faire lui-même les honneurs
de sa galerie.
Mon lecteur n'attend pas que je décrive ici, même sommairement,
les nombreuses toiles assemblées à Bussy depuis deux siècles par des
amateurs éclairés. Je m'interdis de parler des peintures commandées
pd.vV&\itt\).T àcV Histoire amoureuse des Gaules et placées dans la Tour
dorée. Quelque envie que j'en aie, je ne transcrirai pas même un des
distiques dont Roger de Rabutin, dans sa jactance et sa cruauté, a
pris soin d'accompagner les portraits de femmes célèbres de son
époque. Artémise m'attend, et son attitude douloureuse stimule ma
pitié. En face de cette reine accablée, nous faisons halte. Chacun de
nous signale à l'envi l'ampleur de la composition, le choix des détails,
le dessin, le coloris. Mais l'interprète le plus sûr des mérites de l'ou-
vrage, c'est notre hôte, le comte Félix. Nommer Le Brun devant
cette page attachante est chose aisée. Sur ce point, pas d'hésitation.
Mais le personnage représenté, quel est-il ? Aucun de nous ne le peut
dire. Evidemment nous sommes en présence d'un portrait « composé » .
Ce n'est point la femme de Mausole qui tout à coup a séduit l'es-
prit du maître et tenté son pinceau. Le Brun, cela ne fait pas doute,
a célébré le deuil conjugal d'une dame de son temps en la
drapant dans les longs vêtements de la reine d'Halicarnasse, la grande
veuve dorienne. Quelle est cette femme ?
Claude Nivelon était seul en mesure de répondre à notre interroga-
tion. Le digne homme n'a pas négligé de le faire. De la meilleure
grâce du monde, il m'apprit un jour, il y a de cela peu d'années, que
M™" du Plessis-Bellière devenue veuve, en proie à une douleur
profonde, avait voulu posséder son portrait en Artémise! Et l'élève de
Le Brun revient à diverses reprises sur l'ouvrage de son maître
représentant la marquise abîmée dans son deuil inoubliable. Les
détails sont précis. L'histoire du tableau conservé au château de
Bussy se trouvait donc reconstituée. Désormais le personnage ano-
nyme dont l'image nous avait charmés avait un nom ; il convenait de
l'appeler Suzanne de Bruc, veuve du général Jacques de Rougé, mar-
quis du Plessis-Bellière.
LA MARQUISE DU PLESSIS-BELLIERE 47
Tout heureux de ma découverte, j'en informai le comte de Sarcus
en lui demandant de permettre que l'œuvre exquise dont il était le
possesseur fût gravée. Quand ma lettre parvint à Bussy, en janvier
1887,1e comte Félix allait mourir. Ses dernières heures étaient comp-
tées. On lui fît part de ma demande. Le sourire de l'amateur, de
l'homme de goût, du chercheur éclaira son visage. Il invita ses pro-
ches à ne pas repousser ma requête, et peu après il ferma les yeux.
A quelques temps de là. M™" la comtesse de Sarcus me con-
fiait gracieusement le tableau dont on trouve ici la reproduction.
Avec une bonne grâce exquise, M™° de Sarcus voulut bien me dire
qu'en accédant à mon désir, elle ne faisait qu'obéir aux dernières
volontés du comte Félix.
Mon lecteur connaît maintenant la genèse du portrait curieux de
M"'" du Plessis-Bellière par Charles Le Brun. Mais les pages qui
précèdent renferment, ce me semble, un portrait moral de l'amie de
Fouquet. Cette femme dont la demeure est ornée de peintures sévères,
qui se plaît à la contemplation des effigies d'ascètes, de cénobites et
de saintes, n'a pas été la personne mondaine et sans scrupules dont
parle la légende. Des œuvres d'art commandées par la marquise, une
s^ule nous est connue, et cette page est encore une réfutation de la
calomnie dont on charge sa mémoire. Cette toile atteste la piété con-
jugale de M'"" du Plessis. Nivelon, d'autre part, d'accord avec ce
témoignage, ne dit-il pas que la veuve du général tué au service du
duc de Guise, demeura fidèle au souvenir de son mari et vécut
dans la solitude après l'événement de Castellamare? Enfin, les his-
toriens de Fouquet se sont tous inclinés devant l'énergie que la mar-
quise mit à défendre, au péril de son propre repos, le prisonnier
de la citadelle de Pignerol.
Ne demandons pas plus. Ce sont là des titres.
HENRY JOUIN.
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JOSEPH-BONAVENTURE LAURENS
I EU de lecteurs, sauf ceux qui habitent le Languedoc et
la Provence, connaissent le nom qui se trouve en tête
de cette page. C'est celui d'un artiste, d'un poète,
d'un érudit qu'on pourrait appeler, sans ironie aucune,
« un grand homme de province».
Au moment où il est question de rétablir les anciennes universités
et d'en fonder de nouvelles, où l'idée de la décentralisation politique
est à l'ordre du jour, où la renaissance du « félibrige » et la formation
de nombreuses sociétés régionales, la Cigale, \a Po;«me, etc., etc. ,
poussent notre pays à la décentralisation intellectuelle, voilà que la
province va devenir à la mode — et les provinciaux aussi. — L'heure
peut donc être opportune pour présenter aux lecteurs parisiens un
vrai provincial, un des plus dignes par sa valeur de fond comme par sa
physionomie singulièrement originale. Il n'existe plus, d'ailleurs, que
dans ses ouvrages. Notre étude ne courra donc malheureusement pas
le danger d'être considérée commme une réclame ou une œuvre de
complaisance. Dans cinquante ans peut-être, ou dans un siècle, quel-
que fureteur, entrant dans la salle J.-B. Laurens de la bibliothèque
publique de Carpentras, y feuillettera curieusement une correspon-
dance manuscrite, en langues diverses, signée J.-B. Laurens, Ingres,
Hippolyte Flandrin, Stéphen Heller, Schumann, Mendelssohn, et
tutti quanti, et trouvera là de quoi exhumer un personnage oublié,
à peu près inconnu, à peine signalé de son vivant par quinze lignes
du Dictionnaire des contemporains de Vapereau, et après sa mort
par de nombreuses mais incomplètes notices nécrologiques. Cette
copieuse correspondance sera pour lui tout un riche fonds de docu-
n
JOSEPH-BONAVENTURE LAURENS 49
mcnts historiques, biographiques, esthétiques surtout : mine d'or
dans laquelle il n'aura qu'à prendre à pleines mains pour donner à
.ses contemporains, en leur parlant du dix-neuvième siècle, quelque
chose de nouveau. C'est pour venir en aide à ce chercheur futur que
nous écrivons la présente biographie.
Ayant connu J.-B. Laurens depuis notre jeunesse, nous manquions
cependant de point de repère précis : nous en avons demandé à son
frère M. Jules Laurens, le lithographe et peintre orientaliste bien
connu, qui nous a envoyé mieux que cela, une véritable étude toute
faite. En dehors de quelques souvenirs personnels, c'est donc à
M. Jules Laurens que reviendra de droit tout ce que le présent article
peut offrir d'intérêt.
J.-B. Laurens, mort le 28 juin dernier à Montpellier, était né le
14 juillet 1801, d'une famille modeste, plus italienne que française,
qui avait gardé ses vieilles mœurs, qui cultivait naturellement les
arts par tradition et par instinct de race. Il naquit à Carpentras...
Les chemins de fer ont changé bien des choses, ils ont fait disparaître,
par exemple, l'absurde préjugé qui s'attachait en i83oetmême un
peu plus tard à ce nom retentissant. Carpentras, en effet, que les
guides des voyageurs recommandent d'aller voir en passant, est une
charmante petite ville bien située, entourée de vieilles murailles à la
silhouette élégamment grandiose. Nous pouvons en parler sans
l'avoir vue, car J.-B. Laurens l'avait portraiturée sous toutes ses faces,
dix fois, vingt fois, cent fois. Il a même légué par testament, entre
autres choses, à sa ville natale un millier, — vous avez bien lu, un
millier, — de dessins et d'aquarelles illustrant la ville et le pays qui
l'entoure. Carpentras a été de tout temps un petit centre intellectuel
et artistique; les musiciens tant soit peu érudits connaissent les
noms des compositeurs carpentrassiens Boudou, Papet, etc. ; mais il
n'est pas nécessaire d'être un savant musicographe pour connaître
cet autre fils de Carpentras, Michel de Lalande, qui fut le plus grand
compositeur français du xvn'^ siècle dans le genre religieux, bien
qu'il soit plus connu comme l'auteur de la musique de Mclicerte.
Dans ce milieu resté jusqu'à présent très éclairé, très vivant, notre
jeune héros, Joseph-Bonaventure, se fit une éducation complète et
rare, ce qui ne l'empêcha pas d'entrer comme simple commis à la
recette générale de sa ville natale. On ne pouvait pas dire de lui ce
1891 — I.'aUTISTE — NOUVELLE PERIODE : T. I 4
5o L'ARTISTE
que Musset a dit de Stendhal (f cet esprit charmant » qui « remplissait
si dévotement sa sinécure»; non, il s'acquittait de sa tâche comme
l'aurait fait à sa place tout employé très intelligent et très conscien-
cieux. A vingt-sept ans, il passa à Montpellier, où, dix ans plus tard,
changeant de bureau, mais non de carrière, il entra comme secré-
taire agent-comptable à l'École de médecine. Il y resta une trentaine
d'années et n'en sortit qu'après le temps de droit à la retraite.
Voilà une vie bien terrc-à-terre ! Elle fait penser presque irrésis-
tiblement au rond de cuir, symbole de la bureaucratie. Cette exis-
tence pourtant ne fut pas subie par J.-B. Laurens, elle fut voulue,
choisie, préférée même après des propositions qui l'appelaient à
Paris, mais qui, l'absorbant dans une spécialité, — si brillante et si
lucrative qu'elle fût, — l'auraient empêché de se livrer au doux péché
de gourmandise intellectuelle et de développer librement ses qualités
complexes. Une situation provinciale modeste, mais indépendante,
était bien mieux en harmonie avec sa philosophie et son absence
pour ainsi dire absolue de besoins matériels. Resté provincial par
choix, il fut un peu moins et beaucoup plus qu'un Parisien, — si l'on,
prend le mot dans le sens qui s'applique au. grand nombre et non pas
aux esprits supérieurs. — Tel qui s'enorgueillit d'être parisien est
simplement un raffiné qui ignore la campagne, la province et l'étran-
ger. Donc J.-B. Laurens fut plus que parisien, il fut universel, au
courant de tout, parfois même avant le Paris d'élite, pour ce qui tou-
chait à la musique étrangère, par exemple.
Dès sa première jeunesse, la littérature et la science, les langues (il
en connaissait à fond et en parlait sept ou huit), les préoccupations
de nature et d'art furent son pain quotidien. A trente ans, il portait
une encyclopédie dans sa tête énorme, au crâne dissymétrique (Lom-
broso l'aurait-il mis parmi ses hommes ddinqtieuti ?). Il adorait les
longs voyages à pied. Il fit, vers i835, une pérégrination pittoresque
et romantique à travers la Provence, en compagnie de quatre hommes
de quelque valeur, l'antiquaire Jules Renouvier, le géologue Pittore, le
poète Jules Canonge, le dessinateur Férogio. Vous pourriez croire
qu'en une telle société le jeune commis à la recette générale dut avoir
beaucoup à écouter et à apprendre. Le contraire arriva. Mille sujets
de curiosité, mille questions se présentaient à chaque pas, à travers
les ruines et les végétations, les rochers et les accidents atmosphéri-
JOSEPH-BONAVENTURE LAURENS 5i
ques, le présent et le passé, les gens et les choses; et toujours J.-B.
Laurens, par des explications pertinentes, répondait le premier aux
questions posées, quand il ne les prévenait pas. C'était tantôt une
vieille église dont il précisait la date de fondation, un terrain dont il
contait l'histoire, un fossile qu'il baptisait, une plante, — cueillie par
un des voyageurs pour sa rareté, — dont il disait aussitôt le nom en
grec ou en latin, en français ou en patois provençal, si bien qu'un des
voyageurs, moitié riant, moitié émerveillé d'une telle richesse, d'une
telle sûreté d'érudition, s'écria : — « Mais vous êtes donc le père de
la nature ! » C'est ainsi qu'il reçut, comme un héros sur son champ de
bataille, ce surnom de « Père de la nature » qui lui est resté pendant
plus d'un demi-siècle, longtemps après que ses quatre compagnonsde
voyage l'eurent précédé dans la tombe, et sous lequel le connaissaient
en Provence bien des gens qui savaient à peine son véritable nom.
Dans ses pérégrinations infinies, il amassait déjà, au bout de son
crayon, des documents bien curieux. Aussi ne doit-on pas s'étonner
qu'il ait été un des collaborateurs les plus actifs du grand ouvrage
publié par le baron Taylor et Charles Nodier, sous le titre : Voyages
pittoresques de l'ancienne France. En un temps où la photographie
était encore à l'état rudimentaire, ce fut un grand service rendu à
l'histoire des monuments que de conserver au moins un souvenir
fidèle de tant de ruines depuis lors anéanties. La physionomie des
villes et des villages, leurs ruelles formées d'enchevêtrements de
pignons, leurs places irrégulières, leurs rivières bordées de maisons
qui baignaient dans l'eau, leurs portes cochères aux marteaux de
bronze, leurs balcons de fer aux délicats enroulements, tous ces tré-
sors d'art et de pittoresque, détruits par les changements du goût,
se retrouveront dans ce bel ouvrage où les planches sont loin d'être
d'égale valeur, mais où le moindre dessin peut avoir l'intérêt d'un
document historique. Dans un ouvrage analogue, publié par Jules
Renouvier sur les Monuments du bas Languedoc, l'habileté technique
de J.-B. Laurens, son art d'exprimer dans les monuments le caractère
de l'époque, purent se montrer plus à l'aise.
La lithographie était son procédé familier de publication ; mais il
commençait déjà à entasser dans ses portefeuilles et à faire relier en
albums les innombrables dessins ou aquarelles, — vingt à vingt-cinq
mille probablement, — dont la production devait être son pain quo-
52 L'ARTISTE
tidien pendant plus d'un demi-siècle. Il travaillait prodigieusement
vite, mais non pas seulement avec la main. En copiant la nature, il
re'fléchissait aux lois suivant lesquelles les objets naturels doivent
être, sinon modifiés, choisis du moins, pour se traduire en œuvres
d'art. Dès 1846 son siège était fait, ses idées fixées ; il publia dans le
premier volume de mémoires de l'Académie des sciences et lettres
de Montpellier, un Essai sur la théorie du Beau pittoresque, ouvrage
dont le perfectionnement devait l'occuper pendant trente ans, qu'il
publia trois fois, à quinze ans d'intervalle, et qui empêchera son
nom de disparaître avec lui. Nous dirons tout à l'heure quel en
est le principe et ce qui en fait l'originalité.
Mais la musique, peut-être plus encore que la peinture, était l'objet
de ses prédilections. Depuis l'âge de cinq ans, il avait chanté, joué,
étudié la grande musique, celle des maîtres. A quel âge commença-
t-il à faire sa partie de soprano dans les admirables chœurs religieux
de Lalande? Il ne s'en souvenait plus lui-même. C'est un beau privi-
lège que d'avoir été ainsi nourri, dès l'abord, de la plus pure ambroi-
sie. Quel est celui de nous qui n'a pas eu à purifier son goût, plus ou
moins gâté dans l'enfance par les orgues de barbarie et même par les
musiques militaires, forcées de conformer leurs programmes au goût
du public moyen ? Le petit Joseph-Bonaventure n'eut jamais besoin
d'une telle épuration ; les premiers mots de la langue musicale qu'il
apprit dans son milieu étaient déjà de la plus belle époque classique;
les romances vulgaires, les rythmes de carrefour avaient glissé sur
son organisation musicale sans y laisser de trace, à peu près comme
les paroles grossières qu'une jeune fille bien élevée peut entendre dans
la rue glissent sur le pur cristal de son âme.
Au point de vue technique il était extraordinaire, non pas certes par
la virtuosité, mais par la science. Tous les cours d'harmonie, de
fugue et de contrepoint lui furent promptement familiers ; mais, chez
lui, l'érudition était chose vivante; sa forte éducation musicale lui
permettait de lire une partition d'orchestre aussi facilement que d'au-
tres lisent une œuvre littéraire. Quand il partait en chemin de fer,
un portefeuille sous le bras et sa boîte à couleurs dans sa poche,
pour aller» à la chasse aux motifs pittoresques », presque toujours,
en même temps, à défaut d'une partition d'orchestre qui eût été
encombrante et surtout prétentieuse, il avait soin d'emporter quelque
JOSEPH-B0NAVENTURE LAURENS 53
récente publication musicale, recueil de morceaux de piano,de roman-
ces avec ou sans paroles, et se délectait ù les lire, écoutant chanter cette
musique idéale que rythmait le bruit du wagon sur les rails.
Un jour, au moment de partir pour un de ces petits voyages de
vacances ou peut-être même tout simplement de dimanche, il acheta,
chez le marchand de musique de la Grand'Rue de Montpellier,
quelques morceaux de piano d'un artiste encore inconnu, qui
s'appelait Stéphcn Heller. — « Voyons ce que c'est, se dit-il; je lirai
cela en route ». Il lut et fut émerveillé. C'était une œuvre de grand
musicien qui venait de paraître, une œuvre émue et savante, délicate
et puissante, poétique surtout ; l'œuvre, avec cela, d'un homme qui
devait être un admirable exécutant. Le soir même, il écrivit à Stéphen
Heller, à l'adresse de son éditeur, — pour le remercier des belles
émotions que sa musique lui avait fait éprouver. En ce moment-là,
nous l'avons dit, Stéphen Heller était complètement inconnu: il
éprouvait encore les déboires cruellement inséparables, on ne sait
pourquoi, — ou on le sait trop, — des premières tentatives d'un
débutant pour être écouté. Le pauvre musicien passait précisément
par une de ces heures de détresse morale que tant d'autres onfconnues,
il avait assez de la lutte et pensait vaguement au suicide. La
sympathie de J.-B. Laurens arriva juste à point pour le réconforter;
il y répondit avec effusion, racontant ses misères, mais aussi sa joie
d'être apprécié, et les deux hommes restèrent amis jusqu'au bout.
Heller malheureusement devait s'en aller trop tôt.
C'est ainsi que notre provincial trouvait le moyen de forcer la
sympathie et l'affection des grands hommes. Il n'employait pas ce
moyen à la portée de certains quémandeurs d'amitiés illustres, qui
consiste à comprendre, à admirer, à féliciter les grands hommes après
le grand éclat des succès : non, il devançait le suffrage de la foule,
parfois même celui des gens de goût. Avec une sûreté de jugement
presque infaillible, il disséquait la nouvelle œuvre à peine parue au
jour, faisant la part de la science, du sentiment, dç l'originalité dans
les formes mélodiques ou dans les combinaisons orchestrales, et
prédisant le succès assuré non pour le lendemain, mais pour un
jour plus ou moins éloigné. La chute même d'une œuvre musicale
ne l'émouvait pas outre mesure : il se rendait compte que des qualités
trop originales, en musique plus que partout ailleurs, sont un
54 L'ART /S TE
élément d'insuccès, et alors, quelle joie de pouvoir écrire à l'auteur :
— « Vous avez telle et telle qualité que j'apprécie et qui sera comprise
un jour de tous. »
Il ne se contenta pas d'écrire aux grands musiciens pour leur
montrer qu'il était capable de les comprendre ; il profita plus d'une
fois des vacances d'été pour aller les voir chez eux. Le hasard le
servait, ou plutôt il créait le hasard même par la variété de ses
aptitudes; un jour, par exemple, un érudit parisien parla devant
lui de quelques instruments de musique du moyen âge: il répondit
en montrant une des cinquante-cinq planches publiées dans son
Voj'ûge d'art à Majorque (Arthus Bertrand, 1840). Cette planche
reproduisait fidèlement les anges de l'autel et du portail de la
cathédrale, ainsi que ceux du portail de Saint-Michel, à Palma,
tenant chacun dans leurs mains un des instruments suivants :
psaltérion, pandore, vielle ou viole, positif (c'est-à-dire petit orgue
portatif), douçaine (hautboisgrave) luth, pipe ou fistule (flûte droite),
bedon (tambour) et nacaires (deux tambours accouplés, de grandeurs
dilVérentes). L'érudit, enchanté, apprenant en outreque J.-B. Laurens-
était un admirateur du génie musical de Gherubini, le présenta
au maître, déjà très vieux. Gherubini, outre la musique, avait deux
passions, le dessin et la botanique ; il trouva si bien à qui parler, que
la conversation de ce maître avec un provincial presque inconnu dura
tout l'après-midi. Nous supposons pourtant que la musique ne fut
pas étrangère à l'entretien. Gherubini, par parenthèse, fut toujours
grand admirateur de la beauté physique. Il aimait que ses élèves
fussent jolies et même bien faites au point de vue sculptural. On dit
même qu'une fois il avait refusé une élève à l'examen d'entrée, mais
qu'un de ses amis lui dit : — « Voyez donc quel torse merveilleux
elle a ! G'est une vraie statue antique », et cela le fit aussitôt revenir
sur son jugement.
J.-B. Laurens allait donc chercher les grands hommes chez eux. A
plusieurs reprises, pendant les vacances, il fit le voyage d'Allemagne.
Il y connut intimement un bon nombre de musiciens parmi lesquels
les deux plus grands, Mendelssohn et Schumann. Il passait de longues
heures chez eux, il vivait avec eux sans familiarité vulgaire, mais en
camarade d'art. Sa plus grande joie était de jouer avec Mendelssohn,
à quatre mains, quelques-uns des innombrables chefs-d'œuvre de
JOSEPH-BONAVENTURE LAURENS 55
Sebastien Bach. Il payait sa bienvenue en dessins, en portraits au
crayon. MaisMendclssohn ne se croyait pas quitte, et, sachant combien
son hôte aimait à l'entendre, il payait à son tour en musique. « Je
vous dois encore deux morceaux, lui disait-il ; que voulez-vous que
je vous joue?» Laurens demandait la fugue de tel morceau, le
prélude de tel autre. Les comptes s'embrouillaient ; il y avait parfois
un dessin, parfois un morceau de trop; mais personne ne se plaignait
jamais, et c'étaient des joies sans fin, de ces joies qui parfument de leur
souvenir tout le reste de la vie. Avec Schumann, les comptes étaient
encore moins bien tenus, c'est-à-dire qu'il n'y avait pas décomptes du
tout. Mais les choses se passaient absolument de même, avec l'appoint
du talent de pianiste de Clara Schumann.
Tout cela à l'époque où Mcndelssohn n'était presque pas connu en
France, où Schumann encore tout à fait inconnu chez nous, ne pouvait
pas même penser à y être discuté. C'était le temps où l'Allemagne,
divisée en très petits Etats, ne rêvait pas encore de gloire militaire.
Ses capitales provinciales, si on peut ainsi parler, qui produisaient
peu de bonne peinture ou de bonne littérature, vivaient d'une vie
musicale intense. Les sociétés de musique y étaient nombreuses,
composées d'hommes et de femmes de tous les rangs de la
société : une belle voix et une bonne éducation musicale, aidées
d'un peu de tenue, permettaient à celles qui n'avaient pour elles
ni noblesse, ni fortune, de pénétrer dans ces sanctuaires sur
la porte de l'un desquels on pouvait lire cette belle sentence :
Res sepera est veriim gaitdium. Depuis lors, l'Allemagne a quelque
peu changé, même en musique ; les temps sont venus où plusieurs de
ces puritains ont suivi plus assidûment les représentations des pièces
d'Offenbach que celles des chefs-d'œuvre de leurs propres maîtres;
mais l'âge d'or que nous décrivit maintes fois J.-B. Laurens n'en a
pas moins existé.
Ces gens instruits dans leur art pouvaient se donner des plaisirs
de rois, des festins de dieux. Ils se réunissaient pour faire couram-
ment ce que la Concordia de Paris réalise de temps en temps par des
efforts exceptionnels, ce que la merveilleuse entreprise de M. Charles
Lamoureux a fini par rendre possible chez nous avec une perfection
incomparable; ils exécutaient les oratorios des grands maîtres; ils
exhumaient, sous la puissante impulsion de Mendelsshon, les
56 L'ARTISTE
œuvres colossales, pour la plupart inconnues, de l'Homère de la
musique, Jean-Sébastien Bach.
Laurens connaissait depuis longtemps le Clavecin bien tempéré,
dont il faisait son pain quotidien : mais il n'avait jamais eu l'occasion
d'entendre une grande composition chorale de ce maître. L'audition
de la Passion selon S.jint Mathieu fut pour lui une foudroyante
révélation. Jamais il n'eût imaginé qu'avec les sept notes de
la gamme on put ainsi donner l'impression d'une prodigieuse
architecture, aux arceaux multipliés et inextricablement enchevêtrés,
dans laquelle pourtant on sentait une puissante unité, une pro-
fonde et souveraine harmonie.. Longtemps après que le bâton du
maître de chapelle fut rentré dans son étui, Laurens était encore
là, dans l'église déjà vide, tout tremblant d'émotion, ne pouvant
arriver à se ressaisir. Cette journée fut un des grands événements
de sa vie. Depuis lors, son admiration pour le vieux Bach ne rit que
croître. Il fut naturellement un des premiers souscripteurs à la
magnifique publication des œuvres complètes de Jean-Sébastien Bach,
qui a certainement renouvelé toute la musique moderne par son
influence directe ou indirecte, visible ou cachée, avouée ou incons-
ciemment subie.
J.-B. Laurens jouait du Bach toutes les fois que l'occasion s'en
présentait, ou même sans occasion. Il en jouait pour lui tout seul
chaque jour, ce qui ne l'empêchait pas de connaître tout ce que l'art
musical a produit de vraie musique dans tous les temps et dans
tous les pays, — à peu près comme un fidèle ferait journellement sa
prière à son Dieu, mais connaîtrait les noms de toutes les puissances
qui entourent le roi du ciel. — Une chose qui nous étonnait toujours
à cette époque, déjà lointaine, hélas! c'était de l'entendre comparer
les autres génies de la musique entre eux et avec Sébastien Bach. Il
attachait une importance énorme, non toutefois exclusive le moins
du monde, à la puissance qu'on pourrait appeler architecturale dans
la musique. A ce point de vue particulier, aucun maître ne résistait
pour lui à la comparaison avec Bach : Haîndel, clair, puissant, noble-
ment majestueux, aux mélodies d'une merveilleuse franchise, d'une
vérité d'impression saisissante ; Beethoven, personnification de l'a-
mour le plus exalté et toujours malheureux, dont l'œuvre entière dit
et crie : « Je suis pauvre, je suis laid, je suis sourd, je suis rebuté de
JOSEPH-BONAVENTURI-: LAURENS 5/
tous, de toutes, — et quelque chose me dit pourtant que je suis supé-
rieur aux iieureux de ce monde»; Weber, dont le Frefschul\ lui
semblait être le roi des opéras; Méhul, avec sa poe'sie biblique et idyl-
lique; Gluck avec sa sensibilité profonde et dramatique; Haydn et
Mozart, si distingués toujours, parfois même si grands; tous les
maîtres, en un mot, dont il comprenait, dont il aimait profondément
les qualités diverses, lui paraissaient, au point de vue de la puissance
de conception, « très faibles », quelque chose (en exagérant beaucoup
et en plaisantant un peu) comme des amateurs qui n'auraient guère
eu d'instruction musicale, mais qui seraient très bien doués. Il était
pourtant très loin de n'accorder à Sébastien Bach qu'une supériorité
en quelque sorte scientifique. Il savait mieux que personne combien
le calcul, les combinaisons froidement savantes, avaient peu à faire
avec le génie de cet homme, dont les œuvres ont un tel caractère d'ai-
sance dans la force qu'elles ont dû être évidemment coulées d'un seul jet,
outre que leur nombre même prouve qu'elles furent presque impro-
visées. Il avait pleuré aux accents de certains passages de la Passion,
plusexpressivement dramatiques, plus profondément émouvants que
toute autre création humaine. Et, là même où l'émotion semble inter-
dite, dans les fugues du maître, par e.xemple, il était loin d'accepter
l'opinion de ceux qui n'ont pas vécu en assez profonde et assez longue
intimité avec le vieux Bach. — Un soir de décembre 1860, à l'heure
où son grand atelier aux fenêtres ogivales n'était plus éclairé que des
faibles lueurs du soleil couché, le « Père de la nature » se mit devant
son harmonium et joua une fugue de Bach bien connue, dont le motif
ressemble à un hymne du chant grégorien. L'harmonium enflait ses
sons comme ceux d'un orgue, l'atelier vide et sombre s'élargissait
comme une vaste nef, la grave mélancolie du vieux maître d'Eisenach
s'épandait en accents sublimes, et l'homme qui traduisait toutes ces
nobles choses, — bien qu'il ne fût nullement beau lui-même ni de
visage ni de stature, — participait en quelque façon de leur noblesse
et de leur grandeur, comme un prêtre qui officie. Quand il eut laissé
résonner et mouvoir lentement l'accord final, il resta quelques
minutes absorbé sans tourner la tête, oubliant peut-être qu'il avait
eu un timide et discret auditeur. Revenant à lui peu à peu, et comme
parlant à lui-même dans un demi-rêve : — « Je ne conçois pas, dit-il,
que l'on ne trouve dans Bach qu'un arrangement de notes. Comme
58 L'ARTISTE
sentiment et comme style, c'est à une hauteur infinie; et je me
demande dans quelle sphère d'idées a dû vivre cet homme pour y
atteindre si constamment... » Puis, après un nouveau silence : — « Je
ne connais qu'un homme qui approche de Bach pour la grandeur
du style, c'est Palestrina. Son Stabat débute par un chœur de quatre
voix qui chantent dans un style doux, mélancolique, comme de la
musique de Boccherini... Après quelques mesures dans ce sentiment,
quatre autres voix viennent se mêler aux premières et cela fait un
ensemble d'un grandiose extraordinaire... Voilà des hommes avec les-
quels il fait bon vivre. . . »
Oui ! et il vivait avec ces hommes-là, dans un Siirsum corda ! per-
pétuel, qui ne lui coûtait aucun effort. Bien au contraire, c'était
presque un effort pour lui que de descendre de ces hauteurs pour
aller entendre au théâtre ou lire en partition une oeuvre moderne.
Mais cet effort, il le faisait volontiers, toujours plein de sympathie
pour les nouveaux talents, qu'il aimait à saisir à leur éclosion même
et qu'il encourageait d'un applaudissement discret. Toute proportion
gardée entre un puissant génie créateur et un simple admirateur des.
œuvres des grands maîtres, on peut dire que J.-B. Laurens, lui
aussi, avec son apparence bureaucratique et bourgeoise, a vécu dans
une .sphère inaccessible au commun des hommes.
Nous avons tort de dire qu'il était un simple admirateur des
maîtres. Sans doute, ce n'est pas une forme d'admiration bien banale
que celle qui consiste à pouvoir lire couramment leurs œuvres les
plus compliquées et les jouer en artiste sur le violon, l'alto, le
violoncelle, l'harmonium, le piano et l'orgue. Mais il allait un peu
plus loin : il composait lui-même. Le temps, et plus encore l'ambi-
tion, lui manquait pour écrire des œuvres de longue haleine ; mais il
a produit un Stabat pour quatuor de voix de femmes avec accompa-
gnement d'harmonium, et environ deux cents romances, — sur des
paroles de tous les poètes de son temps, — qui peuvent bien donner
sa mesure comme compositeur. Nous ne voulons pas le grandir
exagérément dans ces ouvrages ; mais nous croyons certain qu'il ne
lui a manqué, au bon moment, pour avoir réputation et succès,
que d'être mis en vue par un chanteur ou, mieux encore, une canta-
trice un peu célèbre. Ces aubaines-là ne se trouvent pas sans qu'on
les cherche, et le « Père de la nature » ne les cherchait pas. Ce qui
JOSEPH-BONAVENTURE LAURENS Sg
suffisait à son bonheur, c'était, par exemple, en Allemagne, dans une
réunion de musiciens de premier choix, ayant chanté quelques-unes
de ses compositions, non seulement d'avoir été applaudi et vivement
loué, ce qui pourrait être à la rigueur attribué à la politesse des hôtes,
mais encore de recevoir, le lendemain, la visite d'un savant musi-
cien et de sa femme presque aussi musicienne que lui, qui venaient le
complimenter sur la distinction et l'originalité de ces petits ouvrages.
A notre avis, sa musique peut être comparée, pour la force de
conception, à des airs ou des romances de Félicien David.
Rien ne prouve, il est vrai, qu'il eût pu faire un opéra : cela
demande une sorte particulière d'énergie et de puissance d'agence-
ment; mais enfin c'est bien quelque chose que d'avoir égalé dans le
détail un homme qui a eu son heure de célébrité, qui a même touché
parfois de près au génie ; et nous oserions presque dire que cer-
taines mélodies de J.-B. Laurens dépassent celles de F. David par la
sincérité et la profondeur de l'expression.
Il fut, en outre, un remarquable improvisateur. Élevé au milieu
des vieux maîtres, il parlait leur langage sans avoir besoin d'y penser.
Une de ses joies était de tenir l'orgue, le dimanche. Comme il ne
demandait aucune rétribution, il n'avait que l'embarras du choix
dans les églises de Montpellier, de Beaucaire, de Carpentras. Plus
d'une fois, de fins amateurs de musique sont secrètement allés assis-
ter à une messe pour avoir le plaisir de l'entendre. Il jouait, non pas
en virtuose, mais en musicien consommé, et jamais il n'était plus lui-
même qu'alors qu'il ne croyait pas être écouté. Grâce à notre jeu-
nesse, il voulait bien ne pas nous considérer comme un auditeur
incommode, — il savait en tous cas que nous n'avions ni l'autorité ni
la sévérité d'un juge, — et c'était une joie pour nous d'aller le
rejoindre à la tribune de l'orgue, de voir pour ainsi dire les pensées
et les sentiments jaillir sous la pression de ses mains — et de ses pieds
grossièrement chaussés — sur les pédales et le double clavier. C'était
parfois la grâce qui dominait dans son improvisation, parfois une
tendresse en même temps passionnée et religieuse; mais l'improvi-
sation ne courait jamais au hasard, elle était maintenue dans l'unité
par les réapparitions du motif mélodique plus ou moins modifié, ici
sujet, là accompagnement, que l'on suivait dans des entrelace-
ments sans fin comme les complications d'une élégante arabesque.
6o L'ARTISTE
Un dimanche de Pâques, à l'heure de l'élévation et de la commu-
nion, il joua quelque chose qui ne pouvait pas être de lui. Cela sen-
tait son chef-d'œuvre de maître, c'était d'une ampleur de mélodie
qui n'avait rien de commun avec les motifs courts et simples sur
lesquels seuls l'improvisation est possible. L'œuvre était belle, un
grand soufHe religieux la traversait ; on n'aurait pu choisir rien de
mieux pour ce moment solennel de la messe. Quand elle fut finie, il
tourna vers nous son bon visage illuminé d'un éclair malin : — a Savez-
vous ce que je viens de jouer ? dit-il. — Non... — C'est de la musique
d'opéra. Mieux que cela : c'est de la musique païenne... L'ouverture
d'Iphj-gcnie en Aiilidc de Gluck. » Notre surprise fut grande. Nous
aurions cru à quelque beau fragment d'oratorio, tant cela avait un
caractère religieux. — « Oui, dit-il en reprenant une des mélodies
de l'ouverture, cela était très peu religieux, très dramatique, très pas-
sionné en son temps; il n'y a pas un siècle que cela fut écrit, et
pourtant les fidèles ont dû être absolument édifiés. Je savais qu'ils le
seraient..; je savais que vous-même vous vous tromperiez. Au bout
de cent ans, toute musique de théâtre, si passionnée qu'elle puisse
être, à la seule condition qu'elle soit belle, se calme, perd ses violences
et donne à ceux qui ne la connaissent pas l'impression d'une œuvre
religieuse. La passion d'autrefois n'est plus que de la ferveur pour
les gens d'aujourd'hui, habitués à entendre exprimer la passion sous
de nouvelles formes musicales. »
C'est ainsi que tout lui était prétexte à philosopher, par suite
à enseigner. Oh! ces heures d'initiation, qu'elles sont loin et qu'elles
étaient bonnes! Mais, en somme, le plaisir de les raconter est-il
beaucoup moins grand? C'est un autre plaisir, d'un autre âge, voilà
tout. Et même est-il vrai que les heures d'initiation aient fini de
sonner? On apprend tous les jours, pour peu qu'on ait l'esprit
ouvert et le sentiment de ce que l'on ignore.
A part ses cinq heures de bureau au secrétariat de l'Ecole, et quel-
ques minutes le matin, il consacrait à l'aquarelle ou au dessin toutes
les heures claires; la musique revenait avec le crépuscule. Après le
dîner, elle régnait en maîtresse. J.-B. Laurens était le centre
d'attraction des éléments musicaux de la ville. C'était lui qui faisait
connaître les œuvres nouvelles, françaises ou étrangères ; c'était chez
lui ou chez ses amis, mais toujours sous sa direction morale, que
JOSEPH-BONAVENTURE LAURENS 61
s'organisaient des soirées analogues à celles de l'île Saint-Louis,
racontées par Champfleury. Quelques amateurs choisis jouaient avec
amour, il y a trente, quarante ans et même davantage, toute la musi-
que de chambre des vieux maîtres plus ou moins oubliés, des jeunes
maîtres peu connus ou tout à fait inconnus. Les gens qui passaient
dans la rue s'arrêtaient quelquefois sous les fenêtres : ils ne se dou-
taient pas qu'ils entendaient un fragment de ballet de Rameau,
une. petite pièce de Couperin, — si délaissé, — un quatuor de
Mendelssohn, un quintette de Schumann, un octette de Niels von
Gade ; et cela, répétons-le encore, se passait il y a trente ou
quarante ans.
Les heures claires de la journée, les heures libres des dimanches,
les vacances petites et grandes, étaient consacrées au dessin, à la
lithographie, à l'aquarelle. Il faut évaluer à vingt-cinq mille en-
viron le nombre des ouvrages sortis de son crayon et de son
pinceau. Cette collection, à ne la considérer que comme un simple
recueil de documents, serait déjà incomparable; à condition de
choisir un peu, elle renferme des trésors d'art. Elle est le résultat
de cette infatigable a chasse au motif » qui aurait suffi à remplir
les journées de tout autre et qui n'occupait cependant qu'une
partie des siennes.
Ici nous céderons la parole à M. Jules Laurens, faute de pouvoir
dire autrement ni aussi bien que lui : «Castil-Blaze, le voyant tou-
jours rentrer de partout avec un butin de portefeuille, l'avait com-
. paré à certain Père Hilarion que soiirtié d\amaï sens soùva un' ame ou
douas ( qui ne sortait jamais sans sauver une âme ou deux). Sa fécon-
dité incessante, durant plus de soixante ans, n'a rien de comparable,
dans tous les temps sans doute, que celle de Gustave Doré. Et quel
crayon souple, disert, d'une élocution intarissable, didactique et
encyclopédique, faisant heureusement penser au mot de Goethe : « On
« devrait moins écrire et davantage dessiner! » Il croustillait en trompe-
l'œil l'appareil d'un mur roman, les lichens d'une roche, ou caressait
dans toute sa limpidité, son idéale vénusté, le galbe des joues et des
épaules, le velours des yeux d'une jeune fille. Au cours de soixante
années, son crayon, incomparable cicérone, décrivit aux yeux émer-
veillés les villes, les monuments, les chaumes, les figures, l'infini-
ment grand du ciel et de la mer, et l'infiniment petit, une fleur, un
62 L'ARTISTE
insecte des départements de Vaucluse, de l'Hérault, de la Drôme, du
Gard, des Bouches-du-Rhône, du Var, dont ses portefeuilles d'aqua-
relles et de dessins défrayeraient les monographies pittoresques. Il
dessinait, dessinait encore, dessinait toujours, à peu près comme un
fumeur permanent roule, bourre et fume sa cigarette ou sa pipe.
« Attends un moment », lui fait dire à la Mort, lorsqu'elle viendra
l'enlever, une poésie de Roumaniile, « attends que je te croque
«d'abord, tu me croqueras après ! » Au fait, le pinceau, la plume et
l'archet ne lui sont tombés des mains que dans les deux ou trois
derniers mois de sa vie. Nul plus que lui, certainement, n'a prati-
qué le précepte : Nulla dies sine linea.
« Il ne voulait pas voir une belle chose, d'autant plus belle la lui
vantait-on, ne faire que la voir, c'est-à-dire s'il ne lui était donné de
la dessiner. Seules peut-être à l'égal de celle d'une jolie tète de jeune
fille, la rencontre et l'étude d'un bel arbre suivant les lois du Beau
pittoresque furent les événements les plus passionnants de cette
chasse permanente aux motifs. L'heureuse médiocrité de ses condi-
tions domestiques lui était un constant sujet de reconnaissance. —
i< Notre père, répétait-il, parlant de lui-même et de son frère, nous
« a laissé un inestimable capital, le plus réel, la pauvreté, lorsqu'elle
« fait travailler et acquérir des goûts distingués, une mise en valeur
0 personnelle et une vraie considération. « S'il ne produisit pas avec
les coups de foudre du génie, aucune de ses œuvres n'en eut, au moins,
les fréquentes scories. Le grand sculpteur Pradier, lui crayonnant et
dédiant toute une série de charmants dessins de ses statues, inscrivit
pourtant au-dessus de sa signature : a A un homme de génie», et
J.-B. Laurens l'était vraiment par l'ensemble de sa nature. •)
Génie est un mot vague, aux frontières indéterminées. Si on l'ap-
plique uniquement aux hommes qui ont créé des chefs-d'œuvre immor-
tels, J.-B. Laurens ne fera pas partie de cette élite. Mais il a réuni en
lui des qualités intellectuelles et morales si nombreuses, si variées,
si peu habituées à marcher en troupe, que leur ensemble constitue en
effet une exception rare comme l'existence d'un homme de génie.
Il a mis beaucoup de lui-même dans son œuvre, mais non pas
tout, loin de là. Ses dessins, même les plus remarquables, — et quel-
ques-uns de ses paysages, par exemple, sont au moins égaux aux
aquarelles de Gustave Doré, — ne traduisaient qu'en partie lavibrati on
JOSEPH-BONAVENTURE LAURENS 63
perpétuelle de son âme à la recherche ou en présence du beau. Cet
homme, qui vivait absolument comme un anachorète. . . sobre, qui
ne fumait pas, qui ne buvait pas de vin, qui déjeunait d'une pomme,
d'un morceau de pain et d'un verre d'eau, aimait la beauté sous tou-
tes ses formes, la beauté féminine surtout. Quand il rencontrait une
jolie enfant ou une belle jeune fille dans la rue, sur une promenade,
n'importe où, il n'avait pas de repos qu'il n'eût trouvé le moyen de
s'introduire ou de se faire présenter, selon le cas, dans sa famille,
pour demander aux parents la permission de lui faire son portrait.
Son visage aux lignes incorrectes, ses yeux atteints d'un fort stra-
bisme, ses favoris et ses cheveux gris en broussaille et en coup de
vent, son grand col à l'ancienne mode, pareil à un cornet de papier
un peu chillbnné, sa longue redingote qui tombait jusque sur ses
talons, semblaient au premier abord devoir servir assez mal sa diplo-
matie. Mais, moins disgracié que Socratc, il avait peut-être autant de
charme d'exp'ression et une voix aussi persuasive que celle du philo-
sophe. Aussi obtenait-il des parents, sans difficulté, la permission
demandée. Quant aux jeunes filles, c'était mieux encore : il leur
témoignait une déférence si respectueuse en même temps que fami-
lière, une admiration si attendrie, il les mettait si bien à l'aise, leur
jouant sur l'harmonium quelque mélodie touchante et simple, leur
chantant quelquefois une de ses romances les plus idéales, qu'elles ne
tardaient pas à éprouver pour lui une vive sympathie; et c'était vrai-
ment une chose unique, absolument exquise, que la camaraderie de
ces jeunes llcurs avec ce vieux chêne à la rude écorce.
Le sentiment qu'il aimait par-dessus tout à traduire avec son
crayon, c'était la mélancolie rêveuse. Il employait tous les moyens
possibles pour la faire naître chez ses gracieux modèles; quand une
musique bien choisie et bien commentée n'y suffisait pas, il avait une
méthode infaillible : il faisait asseoir son modèle dans une attitude
conforme au sentiment désiré, lui mettait une fleur dans les cheveux, un
morceau de gaze sur la tête, et disait aux parents, aux amis ou amies :
« Mon Dieu, que c'est joli ! Que de charme dans cette jeunesse qui ne
connaît pas encore les misères de la vie! Pauvre enfant ! Pauvre
petite !» Et la gentille fillette qui posait se sentait tout à coup mal-
heureuse, d'un malheur purement idéal, elle s'apitoyait elle-même sur
son propre sort; sa rêverie prenait la direction voulue, et le peintre et
64 L 'A R TIS TE
les spectateurs avaient sous les yeux, pendant quelques minutes, un
chef-d'œuvre de poésie et d'expression. Il ne faudrait pas croire que
ces paroles, dans sa bouche, fussent un simple subterfuge pour obte-
nir artificiellement l'expression cherchée; non, il éprouvait, en effet,
pour la femme une vénération mêlée de pitié, il sentait en lui-même
de véritables révoltes d'esthéticien et d'homme contre les déforma-
tions et les misères inhérentes à la maternité. La « pauvre enfant »
qui posait devant lui ne savait pas à propos de quoi il la plaignait,
mais elle sentait bien qu'il la plaignait sincèrement.
Bien entendu, le peintre cherchait d'abord dans la pose et l'arran-
gement de son modèle la combinaison pittoresque la plus favorable.
Il avait fini par extraire de ses innombrables observations un code de
la beauté pittoresque, dont il trouvait l'application dans mille cas
particuliers. La moindre promenade dans la campagne, — où nous
aimions à le suivre, — était pour lui l'occasion d'une infinité de
remarques instructives. Un vieux pan de muraille rongé par la lèpre
du temps le mettait en joie : — « Voyez-vous, disait-il, comme les
forces naturelles, toujours les mêmes dans l'ensemble, mais toujoui-s
changeantes dans le détail, ont mis de variété et d'unité là-dedans!
Le hasard est le plus grand des maîtres; c'est lui qui a fait tomber
irrégulièrement ces morceaux de plâtre; c'est encore lui qui a dispose
ces pierres de forme ditlerente, d'inégale grosseur et de nuances si
variées! Voyez comme ces gris, ces jaunes, ces tons moisis, brûlés,
roussâtres sont une musique harmonieuse pour l'œil ! C'est aussi
riche et aussi beau qu'en musique une belle succession d'accords. »
Un peu plus loin, c'était le ciel, clair, transparent, parsemé de petits
nuages que le soleil inondait d'une lumière oblique, un ciel encadre
entre deux murailles noires surmontées de masses de verdure, qui
augmentaient encore sa transparence et sa profondeur. Puis c'était
une autre harmonie qui l'arrêtait, un accord de lignes, par exemple
un gros tronc d'arbre noueux et rugueux, au pied duquel avait crû un
rejeton au tronc mince, élancé, exquisement élégant, que surmontait
une couronne de feuillage légère comme de la gaze ; et le contraste de
ces deux formes lui ramenait à l'esprit une comparaison tirée de la
musique : c'était pour lui comme une petite partition, où la masse
orchestrale cheminait parallèlement à une mélodie ailée, ou encore
comme une journée orageuse d'été où le chant d'une cigale mêlerait
JOSEPH-BONAVENTURE I.AURENS 65
sa note grêle au grondement d'une forêt de sapins. Et pendant qu'il
parlait, voilà que deux fillettes de quatre à cinq ans, jambes et pieds
nus, se tenant par la main, passaient en nous regardant de leurs yeux
bleus à travers de folles mèches de cheveux blonds, et le « Père de la
nature » s'arrêtait ému, le cœur plein de la plus douce admiration
pour ces êtres délicats et fragiles.
Un jour, nous étions allés ensemble au Gros de Miège, dans les
environs de Montpellier, près de la grotte de la Madeleine. Il s'arrê-
tait en route à chaque instant, trouvant partout d'admirables motifs
là où son jeune compagnon ne voyait rien ; il nous montrait la belle
unité d'une silhouette d'oliviers aux formes arrondies, jamais pareilles,
mais toujours « analogues », la suprême élégance d'un bouquet de
chênes verts aux troncs élancés. Nous arrivâmes enfin au Gros de
Miège, creux de quelques centaines de mètres en tous sens, formé par
un antique affaissement du sol, que bordent aujourd'hui des rochers
à pic, véritables falaises. Placé sur un accident de terrain, il se mit à
dessiner avec sa rapidité et sa justesse habituelles, en s'aidant de la
chambre claire pour la mise en place, ce qu'il avait devant les yeux,
un magnifique pan de rochers surmonté de chênes verts et, un peu à
gauche, une échappée sur la grande plaine. Tout en dessinant, il
parlait. — « Ce qui est grand comme dimension n'est pas toujours
grandiose, et ce qui est grandiose n'est pas toujours grand! » disait-
il en citant les paroles qu'un peintre allemand, Schirmer, avait pro-
noncées à cette même place quinze ou vingt ans auparavant. Sans
arrêter une minute le mouvement de son crayon, il traduisait avec des
paroles l'impression qu'il voulait essayer de rendre. Il nous faisait
remarquer toute la grandeur, toute l'austérité de ces rochers sévères,
l'étrange impression que produit chez l'homme le silence au milieu
de la nature; le calme des lignes horizontales de la mer qu'on aperce-
vait au loin dans l'échappée, leur vaporeux, la paix rassérénante
qu'elles semblaient apporter au regard. Et il disait que la nature est
toujours belle et grande, qu'auprès d'elle nous sommes comme dc5
fourmis, que les générations humaines passent devant elle sans pou-
voir la changer. Tout cela avec un émotion sincère et profonde, plus
simplement que nous ne pouvons le faire ici. Trente ans écoulés
n'ont pas noyé dans leur brume le souvenir de cette journée, de ce
beau soleil, de ce silence solennel, de cette mer lointaine, de ces
lS()I — l'autiste — NOUVELLE PERIODE : T I 5
66 L'ARTISTE
rochers tragiques, surtout de cette parole émue qui semblait être
l'écho centuplé de nos propres impressions.
Mais encore une fois, s'il voyait bien le côté religieux de la nature,
il n'en oubliait jamais le côté pittoresque. Nous avons déjà mentionné
le sujet qui devait l'occuper pendant plus de trente ans et se traduire
à trois époques éloignées l'une de l'autre, 1846, i856, 1874, par trois
éditions, toujours renouvelées, d'un même ouvrage, l'iTwajiwr le Beau
pittoresque dans les arts du dessin. Le reste de son œuvre fût-il con-
damné à périr en entier, ce qui ne sera pas, ce livre sauverait certai-
nement son nom de l'oubli. C'est une véritable grammaire, moins
ambitieuse mais plus pratiquement utile que celle de Charles Blanc,
dont nous connaissons d'ailleurs tout le mérite. Cet ouvrage ressem-
ble au premier abord à tous les autres; il traite comme eux de la
ligne, du clair-obscur, de la couleur, de la nature et de son interpré-
tation par l'art, de la composition. Mais ce qui en fait une œuvre à
part, c'est qu'au lieu d'être un recueil de recettes empiriques, il est
vraiment un petit code de lois naturelles, en d'autres termes, de lois
fondées sur la nature de l'organisation humaine.
Nous n'avons pas sous la main, en ce moment, la troisième édition
de cet ouvrage. La seconde, qui doit être depuis longtemps épuisée, a
paru en 1 856 chez Paulin et Lechevalier. En attendant de faire un
jour une étude complète du livre, nous citerons aujourd'hui un extrait
de sa préface, qui dira quelle en est la donnée :
« La beauté pittoresque, moj'en ou but des arts du dessin, dépend
nécessairement des rapports de lignes, de tons et de couleurs, comme
dans l'art musical le charme de la mélodie et de l'harmonie dépend
des rapports des sons. Dans cet art, les lois de ces rapports, étudiées
de tout temps, sont connues et consignées dans une foule de traités
d'harmonie et de contrepoint ; tandis que pour la peinture, aucun
livre ne présente quelques principes, qui seraient cependant indispen-
sables pour montrer au moins aux élèves la route qu'ils doivent sui-
vre. Aussi, pendant que le musicien instruit dans la théorie de son
art, écrit ses compositions avec confiance, sans tâtonnements et sans
essais, le peintre trace légèrement en forme d'essai, avec du fusain
ses idées, afin de juger par la vue si le rapprochement de telle forme
avec telle autre, ou de telle couleur avec d'autres, ne déplaît pas à son
œil, dépourvu qu'il est de principes qui établissent a priori la bonté
JOSEPH-BONAVENTURE I.AURENS 67
OU la défectuosité de certaines relations de lignes ou de tons. Ce
code de principes, qui n'existe pas encore pour les arts du dessin, est
ce que nous avons eu pour but de former par le travail qu'on va
connaître. Notre livre n'a pas la prétention de donner du génie à per-
sonne, ni de trancher des questions d'école ou de style, de réalisme ou
d'idéalisme -, c'est une simple grammaire, dont les règles sont appli-
cables à tous les styles, à tous les genres, à toutes les écoles... »
A rinvcrsc de beaucoup d'autres, ce livre tient tout ce qu'il pro-
met. Les « règles d'harmonie » qu'il pose ne sont pas tout l'art, mais
elles sont tout l'art décoratif, en prenant ce mot dans son sens le
plus large ; elles sont même quelque chose de plus. Elles ont reçu
quelquefois de hautes approbations. Il y a une trentaine d'années
environ, son intime ami Hippolyte Flandrin faisait un portrait de
femme brune: il lui conseilla, pour donner du piquant au portrait,
d'ajouter un col en dentelle blanche, des manchettes, un bracelet de
jais. Flandrin s'y refusa avec une ténacité qui ne lui était pas habi-
tuelle, craignant que cela ne fît perdre à son œuvre un peu de sévé-
rité et de style; puis il sortit, laissant Laurens seul dans son atelier ;
celui-ci prit aussitôt du fusain, de la craie, et traça sur la toile les
changements qu'il conseillait. Le lendemain, il alla voir Flandrin,
qui se trouvait sur les échafaudages de Saint-Germain-des-Prés, où
il était en train d'exécuter ses fresques à la cire. A peine Laurens
était-il entré dans l'église, qu'une voix descendant de la voiite lui dit:
« Vous avez raison! » C'était la voix de Flandrin.
Autre suffrage encore plus significatif. Se trouvant chez Corot, il
lui indiqua de grands changements à effectuer dans un paysage, en
donnant à l'appui certaines règles de son livre sur le Beau pittores-
que. Corot lui dit: « Vous êtes le seul dont je sente que les conseils
ont une base. » Et il suivit en effet ses conseils.
J.-B. Laurens lui-même les a suivis, ses conseils, et il s'en est bien
trouvé. Il a quelquefois négligé son dessin, un peu faute d'éducation
première, surtout faute de temps ; ses ouvrages n'ont pas toujours
l'intimité des Hollandais, par exemple; mais cette réserve faite, il
faut beaucoup louer, beaucoup admirer chez lui. Personne n'a mieux
su « mettre en place » un paysage, combiner un ensemble harmo-
nieux de lignes, de valeurs et de tons, donner aux ciels un caractère
d'accord avec celui des terrains. Ainsi que l'écrit son frère :« Combien
68 L'ARTISTE
de ces ciels exquis, suaves, ineffables de lumière irisée ou brumeuse,
incandescents, mystérieux ou tragiques, n'a-t-il pas créés de son
large pinceau de martre et d'une certaine brosse écarquillée qu'il
appelait brosse en colère? »
Il a vécu toujours ému, toujours vibrant de sympathie pour quel-
qu'un ou pour quelque chose. Ce modeste bureaucrate que les jeunes
étudiants voyaient toujours assis dans le même fauteuil vert, devant
le même livre de comptes, vivait au contraire dix-neuf heures sur
vingt-quatre, d'une vie idéale. Quelques-uns ont produit des œuvres
supérieures aux siennes, mais bien peu ont pu élaguer comme lui de
leur existence toute préoccupation inférieure pour vivre uniquement
dans l'idéal ; les meilleurs ont eu à lutter avec les nécessités du milieu,
à faire des concessions, à subir des compromissions inévitables, à
flatter quelque peu ceux qui pouvaient soit leur nuire, soit leur faire
obtenir une audition, une croix, une médaille d'honneur, un siège à
l'Institut... C'est à ce prix, presque toujours, qu'on obtient ce qu'on
mérite en fait de succès et de gloire. J.-B. Laurens, lui, fut pleine-
ment heureux par l'absence de toute ambition.
On dit parfois avec regret, qu'Alexandre n'a pas eu d'Homère : au
moins a-t-il pu s'en passer. A défaut d'un Homère, J.-B. Laurens
n'a pas même trouvé un Balzac qui mît en pied son originale et sym-
pathique physionomie. Il en était pourtant digne.
E. DURAND-GRÉVILLE.
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JANVIER
Sur les bords des bassins insignes
Que la neige ouate et revêt,
Il semble qu'un grand vol de cygnes
Ait laisse choir son fin duvet,
T. M.
|/ neige. — Sous les plis du rideau de velours,
Par la fenêtre haute, étroite et trilobée,
Tristes, nous regardons Véternelle tombée,
En rapprochant nos fronts qu'une langueur fait lourds.
Damas des flocons blancs étend ses tapis sourds
Au dehors. Le soir vient. Frileusement courbée.
Tu t'assieds près de l'àtre oii luit une flambée;
Et là, nous devisons de nos chères amours.
Ce sont mille projets : vienne mai, quelles courses
On fera ! quels repas charmants non loin des sources,
A l'ombre des lilas aux frais thyrses flottants !
L'hiver nous semble alors plus long et plus morose.
— Pourquoi ne point hâter ta venue, ù Printemps
Tout habillé de bleu, de vert tendre et de rose ?
THEODORE MAURE R.
70 L'ARTISTE
CHANSON D'HIVER
In les flocons des neiges blanches,
Capitons de satin des bois,
J'ai surpris d'étranges abois
Et de divines harmonies.
O chansons ! musiques bénies
Qui mette:{ au cœur des amants
L'oubli pur des sombres tourments,
L'illusion des gaUés franches.
Flocons très fins qui des deux blêmes ■
Vous en vene\ très radieu.x.
Vous apporte^ les longs adieux
Et la crainte des non-vaillances.
L'hiver n'a point de bienveillances.
Et dans son frileux avenir ,
Langoisse d'un douxjouvenir
S'endeuille de froids anathèmes.
Flocons subtils, blondes semblances
De la chair d'un sein virginal.
En l'air gris du jour matinal
Vous vous égrene\ par les sentes;
Et les voix, jadis caressantes,
Sanglotent un rythme alarmant
L'implacable abandonnement
A d'attristantes nonchalances.
Flocons légers, ô veloutine
De Vépaule des buissons roux,
Vous avei d'absurdes courroux
En vos bigarres envolées;
Et les dmes immaculées.
En la cadence des serments.
Ajoutent aux enchantements
Votre frigide cavatine.
POESIES 7'
Oh ! vous ne valez pas les roses
En vos Jleuronncments joyeux, —
Les roses qui font les beaux yeux
Avec des souhaits de caresses.
Hélas ! vous donne\ des paresses.
Et vos albes rayonnements
Epandent, aux boudoirs charmants,
L'effroi magique des névroses!
THOMAS MAISONNEUVE
L'AME
\'dme est un puits oit Vœil de Dieu seul peut plonger.
Quelle sonde mortelle a pu jamais toucher
Le fond de cet abîme appelé Vdme humaine
D'où rien ne sort jamais dans sa vérité pleine ?
La plus belle dme a ses retraites, ô pudeur!
Lejleuvele plus pur cache sa profondeur;
Souvent, quand il sourit, le ciel ment à la terre :
Rien ici-bas qui n'ait son gouffre de mystère
Eternellement clos à nos regards jaloux,
Et Fami le plus cher a des secrets pour nous!
LEPAGE DE VILLEROY.
CHRONIQUE
L a été procédé au renouvellement du
comité d'administration de la Société des
. , , , artistes français, dit comité des 90, dont
''mM^M^^, ^^w^^li/ '*^ mandat expire tous les trois ans. Ce
't^^C^'î's! W^^I^AP^ comité, on le sait, se compose de quatre
sections : la section de peinture, compre-
nant 5o membres; celle de sculpture, en
comprenant 20; celle d'architecture, 10;
celle de gravure, 10. Voici le résultat du
scrutin :
Dans la section de peinture, le nombre
des votants à été de 1,075. Ont été élus :
MM. Bonnat, 947 voix; Tony Robert-Fleury, 945; Jules Lefebvre, 936;
Benjamin Constant, gSo; J.-P. Laurens, 912; F. Cormon, 906; Pelouse,
900; J. Breton, 867; A. Maignan, 897; E. Luminais, 887; J.-J. Henner,
885; H. Harpignies, 880; A. Vollon, 880; Bouguereau, 878; Guille-
met, 875; Humbert, 871; C. Bernier, 869; Raph. Collin, 868; Détaille,
865; F.-L. Français, 864; G. Ferrier, 863; Busson, 860; Vayson, 858;
Yon, 856; Gérome, 853; Doucet, 847 ; Tattegrain, 83i ; Pille, 827;
Merson^82i; Saintpierre, 820 ; François Flameng, 804; A. Morot, 8o3;
de Vuillefroy, 740; Dawant, 73 1 ; Le Blant, 709; Gaillardini,, 671;
Dantan, 65 1; E. Renouf, 632; Vibert, 628: Hébert, 627; Renard, 604;
Léon Glaize, 599; Zuber, 575; Barrias, 558; Pelez, 525; H. Lévy, 425;
Demont-Breton, 422; Wencker, 412; Julien Dupré, 369; P. Lagarde, 352.
MM. Raphaël Collin, Doucet, Tattegrain, Merson, François Flameng,
Dawant, Le Blant, Gagliardini, Vibert, Hébert, Renard, Zuber, Barrias,
Pelez, Demont-Breton, Julien Dupré et Lagarde ne faisaient pas partie du
précédent comité.
Pour la section de sculpture, sur 224 votants, ont été élus : MM. Etienne
CHRONIQUE 73
Leroux, 184 voix; Mathurin Moreau, 179; Boisseau, 161 ; Bartholdi, i56
Guilbcrt, i55;Alpht;c Dubois, i52; Blanchard, 143; Doublemard, i36
Gautliier, i33; Moreau, i32 ; Paul Dubois, 126; Chapu, 121 ; Mercic, 1 19
Barrias, 118; Thomas, 112; Cavelier, 109; Albert Lefeuvre, 104
Paris, io3; Cariés, io3; Carlier, gS.
Les membres nouveaux que le scrutin a appelés dans la section de
sculpture, sont : MM. Albert Lefeuvre, Moreau, Paris, Cariés et Carlier.
Pour la section d'architecture, le nombre des votants étant de 110, ont
été élus : MM. Vaudremer, 98 voix; Ch. Garnier, 97; Coquard, 87;
Bailly, 82; Daumet, 73; Pascal, 73; Ginain, 68; Alph. Normand, 49;
Laloue, 45; Loviot, 44.
Les membres nouveaux sont : MM. Coquard, Ginain, Normand, Laloue
et Loviot.
La section de gravure se compose ainsi (votants, 222) : MM. Lamotte,
2o5 voix; Sirouy, 204; Langeval, 201 ; Jules Jacquet, 200; Chauvel, 199;
Robert, 197; Maurou, 197; Didier, 195; Flamcng, i23; Lefort, 122.
Les nouveaux membres de cette section sont : MM. Langeval, Chauvel,
Maurou, Flameng et Lefort. Un artiste qui, sans être candidat, avait
réuni un nombre suffisant de suffrages, M. Delauney, n'a pas été proclamé
élu parce qu'il ne fait pas partie de la Société des artistes français.
Ainsi composé, le comité des 90 a procédé à l'élection de son bureau.
M. Bailly a été réélu président par 71 voix contre 7 attribuées à M. Bonnat,
et une à M. Paul Dubois.
MM. Bonnat et Paul Dubois ont été élus vice-présidents : M. Bonnat
au premier tour par 54 voix ; et M. Paul Dubois, après deux tours de
scrutin, par 48 voix.
..M. Tony Robert-Fleury a été réélu secrétaire, et M. Daumet secrétaire-
trésorier.
On a ensuite nommé le sous-comité d'administration, qui est ainsi
formé : MM. Gérome, J. Lefebvrc, Cormon, Guillemet, Bernier, Détaille,
Albert Maignan, Busson, Humbert et Yon pour la peinture; — MM. Bois-
seau, Bartholdi, Cuvelier et Mathurin Moreau pour la sculpture; —
MM. Normand et Pascal pour l'architecture; — MM. Sirouy et Lefort
pour la gravure.
Les présidents de section sont, pour la section de peinture, M. Bonnat;
pour la sculpture, M. Cavelier; M. Vaudremer pour l'architecture et
A. Didier pour la gravure.
Notons que Bouguereau, vice-président de l'ancien comité, n'a pas été
réélu.
Secrétaires : MM. de Vuillefroy, Charles Garnier, Thomas et Lamotte.
La section de peinture a procédé à l'élection d'un vice-président :
M. Détaille a été nommé par 29 voix sur 32 votants.
74 L'ARTISTE
On s'est ensuite occupé du règlement du prochain Salon. Diverses
propositions ont été discutées. M. Vibert, entre autres, prétendant que la
scission qui s'est produite l'année dernière était due surtout au mode de
votation appliqué au jury, est partisan d'une modification radicale. M. Bou-
guereau est d'un tout autre avis et veut le maintien du règlement encore en
vigueur. Mise aux voix par M. Bonnat, cette proposition, qu'il convient de
modifier le mode d'élection du jury, a été adoptée à une forte majorité :
32 voix contre 2 et 6 abstentions. Plusieurs opinions ont alors été émises,
qui toutes se réduisent à peu près à ceci : nomination du jury direct par
le comité, tirage au son d'une partie du jury parmi les noms de tous les
anciens jurés et élection des autres jurés par l'élite des artistes. Voici les
décisions qui ont été prises :
« Il sera constitué un grand jury dans lequel devra être tiré au sort le
jury annuel.
« Ce grand jury sera composé : r de tous les jurés qui, depuis
l'année 1864, ont été élus par leurs confrères pour faire partie des jurys
du Salon ou des expositions universelles; 2° des artistes hors concours ne
rentrant pas dans cette catégorie et nommés au scrutin uninominal et à la
majorité absolue. Les seuls électeurs qui prendront part à ce vote seront
les anciens jurés, dont il est question plus haut, et les membres du comité
de peinture.
Cette liste sera établie par rang d'ancienneté dans les jurys. Les nou-
veaux élus seront inscrits par ordre alphabétique.
« 11 sera tiré au sort, tous les ans, cinq jurés et trois suppléants par
chaque quart de la liste, afin de former le jury annuel.
« Les jurés ayant fonctionné une année ne pourront pas faire renouveler
leur mandat l'année suivante. »
Telles sont les modifications qui ont été introduites dans le règlement
qui régit la formation du jury de peinture. La revision du règlement a
été complétée par les décisions suivantes : le nombre des tableaux à rece-
voir au Salon de 1891 est limité à 1,800, chaque artiste pouvant, comme
par le passé, exposer deux tableaux; le nombre des dessins est limité 3400.
(On se rappelle que, pour les précédents Salons, le jury pouvait recevoir
2,3oo tableaux et 800 dessins.) Les délais d'envoi sont fixés, pour les
dessins, jusqu'au i5 mars, pour les tableaux jusqu'au 20 mars. Le tirage
au sort du jury aura lieu le 21 mars.
Relativement aux récompenses à décerner, il a été décidé que le vote
de la médaille d'honneur pourra donner lieu à deux tours de scrutin,
mais ne sera décernée qu'à la majorité absolue des votants. Quant aux
médailles, le nombre en reste fixé à quarante; le nombre des mentions
honorables reste fixé à quarante pareillement.
La section de sculpture a maintenu son ancien règlement, sauf en ce qui
CHRONIQUE
concerne le vote de la médaille d'honneur. Pre'ce'demment la majorité
absolue des voix était exigée : or, dans ces dernières années, ce résultat
n'avait jamais été atteint et la médaille d'honneur n'avait pu être décernée.
Désormais il pourra y avoir trois tours de scrutin et il suffira du tiers plus
un des votants.
Dans la section de gravure, il a été décidé que les membres du jury
seraient uniquement choisis parmi les médaillés et que la médaille d'hon-
neur serait votée par tous les artistes récompensés, à la majorité absolue
et en un seul tour de scrutin. Les mentions honorables ont été limitées à
treize.
De son côté, le comité de la Société nationale des Beaux-Arts a décidé
que, comme l'an dernier, son exposition s'ouvrirait le i5 mai, au Champ-
de-Mars. Quelques modifications auront lieu dans l'aménagement du
Salon : les anciennes petites salles, notamment, seront remplacées par une
quatrième galerie de peinture qui permettra un placement plus commode
pour les tableaux; la grande nef centrale du palais des Beaux-Arts sera
transformée en jardin et mise à la disposition des sculpteurs.
M. Meissonier, qui avait été nommé président de la nouvelle Société
lors de la scission qui se produisit parmi les artistes, a résigné ses fonc-
tions. C'est M. Puvis de Chavannes, vice-président, qui a été élu
président à la place de M. Meissonier. On a nommé vice-présidents
MM. Carolus Duran, Dalou et Bracquemond.
Le palais des Beaux- Arts en entier est mis, par M. Alphand, à la dispo-
sition de la Société nationale des Beaux-Arts pour le Salon de 1891.
L'Académie des Beaux-Arts a élu président M. Meissonier, et vice-
président M. Bailly, pour l'année 1891. M. Ambroise Thomas, dont les
fonctions de président prenaient iin, a remercié ses confrères de la constante
bienveillance qu'ils lui ont témoignée et qui lui a rendu, dit-il, ses fonc-
tions si faciles. A son tour, M. Meissonier, en prenant possession de
la présidence, a remercié l'Académie de la confiance que ses confrères lui
ont marquée en le désignant pour remplir ces fonctions.
L'Académie a procédé ensuite à la nomination de ses commissions
annuelles.
La section d'architecture a fait connaître que les esquisses présentées
sous les n"' i, 2, 3, 4, 7, g, 12, 14, 1 5, 18, 21 et 22 sont admises au con-
cours définitif pour le prix Achille Leclère.
Pour le concours au prix Bordin, qui a pour sujet les Pensées de Pascal,
soixante-un mémoires ont été présentés; — pour le concours Rossini
(composition musicale), neuf partitions.
Plusieurs décès se sont produits parmi les membres de l'Académie : ce
76 L'ARTISTE
sont ceux de M. Niels-Wilhem Gade, correspondant de la section musi-
cale, à Copenhague; M. le baron Haussmann, membre libre; M. Léo
Delibes, membre titulaire de l'Académie pour la section musicale, et
M. Durand, correspondant de la section d'architecture, à Bordeaux.
Aux obsèques du baron Haussmann, M. le comte Henri Delaborde,
secrétaire perpétuel, a parlé en ces termes, au nom de l'Académie :
Ce n'est pas à l'Académie des Beaux-Arts qu'il appartiendrait, en face de ce tombeau,
de rappeler les mérites dont M. le baron Haussmann a fait preuve dans sa longue
carrière d'homme public. Le nom de celui qui a été notre confrère restera attaché sur-
tout à l'histoire administrative et financière de notre pays. Il y figurera sans doute parmi
les noms qui résumeront le mieux les entreprises de l'esprit moderne dans l'ordre des
progrès matériels et des innovations économiques. Toutefois, dans les grands travaux dont
M. Haussmann a été pendant dix-sept années l'instigateur intrépide et le directeur infa-
tigable, dans cette transformation de Paris qu'il avaii si hardiment conçue et qu'il a
menée à fin avec le succès que l'on sait, la part qui revient à l'art est assez grande pour que
des artistes de profession apprécient le fait à sa valeur. Longtemps associés eux-mêmes
à l'exécution de ces travaux, ils apportent aujourd'hui le tribut de leurs hommages à la
mémoire d'un homme dont ils ont secondé les efforts et qui, comme chacun d'eux, a été
avant tout un convaincu et un laborieux.
Les membres de r.\cadémie des Beaux-Arts, en donnant place à M. Haussmann dans
les rangs de la Compagnie, ne faisaient donc que reconnaître des services et que consa-
crer des mérites analogues, dans une certaine mesure, à leurs propres occupations et à
leurs coutumes d'esprit. Plus de vingt ans se sont écoulés depuis lors, durant lesquels ils
ont pu, dans l'intimité de la vie académique, s'attacher par les liens d'une affection
d'ailleurs réciproque, au confrère qu'ils s'étaient donné.
Maintenant que les voilà séparés de lui par la mort, ils garderont fidèlement le souve-
nir de ces relations cordiales, comme, à l'heure où nous sommes, tous, présents ou
absents; s'unissent à l'adieu suprême que j'ai le triste devoir de prononcer ici en leur
nom.
Au nom de la commission du Dictionnaire des Beaux-Arts^ M. Muller
a donné une deuxième lecture des notices sur les mots : Ébauche et Effet;
M. le comte Delaborde a donné une première lecture des notices sur les
mots : Email et Évent.
On annonce que M'"'= Spilzer, la veuve du collectionneur bien connu,
décédé l'an dernier, vient d'offrir au musée du Louvre une œuvre d'art que
son mari avait acquise peu de temps avant sa mort. C'est un reliquaire
du xiv": siècle, venant d'Espagne.
Un amateur qui désire garder l'anonyme vient, dit-on, d'acquérir, au
prix de i25,ooo francs, pour en faire don au musée du Luxembourg,
un tableau que M. Edouard Détaille a exposé, ces jours-ci, chez un mar-
chand de tableaux, et qui représente une Charge de hussards {i8oj).
Nous avons relaté précédemment le projet de convention, intervenu en-
tre M. Antonin Proust et M. Alphand, et aux termes duquel le musée des
CHRONIQUE 77
Arts décoratifs serait installe au palais des Beaux-Arts du Champs-de-
Mars. L'Union centrale des Arts de'coratifs avait donné son adhésion à ce
projet ; il ne restait plus qu'à soumettre la question au Conseil municipal
de Paris. Mais cette assemblée, au lieu d'une concession définitive du
palais des Beaux-Arts en faveur.de l'Union centrale, en a simplement au-
torisé la location provisoire, moyennant un loyer annuel de 3o,ooo francs.
Le Conseil d'administration de l'Union centrale avait repoussé, à une forte
majorité, la proposition de concession pour un an. Son président, M. An-
tonin Proust, s'en rapportant à la discussion qui a eu lieu, à ce sujet, au
Conseil municipal, considérait cette concession comme une invitation à
poursuivre les négociations en vue d'une concession définitive.
Voici, au surplus, une lettre relative à cette question, que M. Antonin
Proust a adressée à un journal quotidien :
A AI. Adrien Hcbrard, directeur dit Temps.
Mon cher ami,
Il a été publié depuis deux jours, au sujet de la concession du palais des Beaux-Arts à
l'Union centrale des arts décoratifs, des notes tellement incomplètes ou inexactes que
vous voudrez bien me permettre de rétablir, dans le Temps, la vérité des faits, en les
exposant complètement.
L'Union centrale, qui poursuit le projet formé en 1848 par un groupe d'artistes et
d'ouvriers, projet qui a donné naissance au Kensington, et qui consiste à mettre à la
disposition du travail national un musée qui fortifie ses méthodes d'enseignement par
la réunion des plus beaux modèles de l'art décoratif, a demandé à la ville de Paris la
concession du palais des Heaux-Arts, au Champ-de-Mars, pour y installer ce musée et y
poursuivre le développement de ses expositions périodiques d'art industriel qui ont
rendu de si grands services aux industries françaises.
Par ses statuts, l'Union centrale s'interdit toute opération en dehors de son œuvre
d'utilité publique et elle s'engage, en cas de dissolution, à léguer ses collections à une
société semblable ou, à défaut d'une société semblable, aux musées de l'Etat, ne réservant
qu'une somme de i5o,ooo francs pour l'organisation de ses expositions et l'entretien de
sa bibliothèque de la place des Vosges.
Le projet de convention intervenu entre M. le Préfet de la Seine et l'Union centrale
proposait un bail de dix-huit ans, à charge par l'Union centrale de verser un prix de
location annuel de 3o,ooo francs, ledit bail résiliable, à la seule volonté de l'Union cen-
trale, de trois en trois ans. Le projet stipulait, en outre, que, dans le cas où l'Union
centrale, devrait quitter le palais après neuf ans, les installations pouvant être utilisées
par la ville, telles que : installations de chaurt'agc, éclairage et double vitrage, seraient
rachetées par celle-ci à dire d'experts.
Ainsi que j'ai eu l'honneur de le dire devant la troisième commission du Conseil mu-
nicipal, si l'Union centrale n'avait pas demandé à la ville une concession gratuite et
même une assistance pour l'aider à doter Paris et la Franco d'une institution aussi
utile que celle du Musée des Arts décoratifs, c'est qu'elle avait pris en considération les
charges qui incombent à la ville par l'entretien des édifices du Champ-dc-.Mars.
En même temps que le Conseil municipal était saisi du projet de convention dont je
viens d'indiquer les bases, il recevait communication d'un projet de contrat entre la So-
ciété nationale des artistes et l'Union centrale, aux termes duquel la Société nationale
des artistes acceptait de sous-louer une partie du palais, moyennant le versement d'une
somme annuelle de i5,ooo francs et l'engagement de faire avec l'Union, à frais communs,
des aménagements qui eussent donné un attrait particulier aux expositions de la Société
nationale des artistes.
L'ARTISTE
Cette entente de l'Union centrale et de la Société centrale des artistes était un pas de
plus vers ce but que, pour ma part, j'ai toujours poursuivi et qui peut se résumer
ainsi : Ramener l'unité dans l'art, rétablir la fraternité entre les artistes de tout ordre
et faire revivre ce mouvement qui a fait l'éclat de l'époque de la Renaissance.
Nous pouvions légitimement concevoir l'espérance que, à côté des expositions de
beaux-arts proprement dits, nous ne tarderions pas à avoir les expositions d'art indus-
triel et que l'on verrait renaître ces temps adnMrables où les plus grands artistes ne
dédaignaient pas de mettre dans le moindre des objets usuels la marque de leur
génie.
Pour faire aboutir cet accord entre le préfet de la Seine, l'Union centrale et la Société
nationale des artistes, il est deux hommes qui se sont employés et dépensés à côté de
moi avec une persistance et une ardeur auxquelles je tiens à rendre publiquement hom-
mage.
M. Alphand a tout mis en œuvre, envisageant la question avec une hauteur de vues et
ce patriotisme dont il a donné tant de preuves.
M. Meissonier a apporté le concours de cette fermeté loyale, dédaigneuse de tout ce qui
est en dehors de la pleine lumière des discussions et qui fait de son illustre carrière
d'artiste l'une des plus belles existences d'homme qui se puisse concevoir.
.le prie mes deux éminents collaborateurs de recevoir ici l'expression de ma plus vive
gratitude.
Nous avons échoué devant le Conseil municipal de Paris.
La veille du jour où le projet devait venir en discussion devant lui, j'ai été entendu
par la .3" commission et j'ai dit que, si, se plaçant à un point de vue exclusivement bud-
gétaire, la 3° commission était effrayée par la longueur du bail et par la clause du
rachat de certaines installations, on pouvait nous concéder, sous bénéfice du vote de mes
collègues, le palais des Beaux-Arts pour trois années, que, durant ces trois années, nous
n'y ferions aucune installation durable, définitive, mais que j'avais tellement la convic-
tion que nos seules expositions seraient une éclatante démonstration de l'utilité de nos-
efforts que, sans aucun doute après ces trois ans, la ville de Paris serait la première à
réclamer dans notre œuvre une collaboration que nous étions, d'ailleurs, d'ores et déjà
prêts à lui offrir.
J'étais avec M. Meissonier dans une des tribunes du Conseil municipal, quand le projet
a été présenté,et j'ai appris là que ma proposition de concession pour trois années s'était
transformée en une proposition de concession d'une année. M. Meissonier a appris de
son côté que pour cette année il était demandé que la société qu'il préside obtint de
l'Union centrale une concession que lui-même avait proposée et qui n'avait jamais été
contestée.
Est-il possible après le vote du Conseil municipal, qui n'est en réalité qu'un ajourne-
ment de la discussion d'une concession définitive, de reprendre utilement les négocia-
tions avec la ville de Paris '.
Pour ma part, je le pense, n'ayant pas coutume de me laisser décourager par les diffi-
cultés. Si, d'ailleurs, la ville de Paris se refusait, — ce qu'il m'est impossible de croire,
— à coopérer à l'œuvre démocratique que nous lui proposons, si le Conseil municipal
pensait, contrairement à toutes ses traditions, que la meilleure protection que l'on
puisse donner au travail national n'est pas dans le développement de ses moyens
d'instruction, le « Musée du Travail » se ferait quand même, parce que la force des choses
veut qu'il se fasse.
Très cordialement à vous, mon cher ami.
Antonin Puoust.
Le Conseil d'administration de l'Union centrale ayant considéré comme
un échec la décision prise parle Conseil municipal, tandis que M. Antonin
Proust l'envisageait comme un acheminement à la solution souhaitée, ce
dernier a résolu, affirme-t-on, de donner sa démission de la présidence de
l'Union centrale, estimant qu'il y avait dans cette divergence d'appréciation
CHRONIQUE 79
la manifestation d'un dissentiment entre ses collègues et lui ; M. Antonin
Proust serait déterminé à se démettre de ses fonctions de président de
l'Union centrale des Arts décoratifs après la prochaine assemblée générale
.des sociétaires.
Le sculpteur Ottin vient de mourir à la maison de retraite Galignani. Il
était né à Paris en 1811; après avoir étudié. la sculpture dans l'atelier de
David d'Angers et suivi les cours de l'École des Beaux-Arts, il remporta le
grand prix de Rome en i836. Parmi ses œuvres principales, nous citerons:
un groupe de VAmour et Psyché, Hercule au jardin des Hespérides,
Leuchosis, un Chasseur indien luttant contre un boa, un Ecce hoino, et
divers bustes, notamment ceux de M. Ingres en marbre et en bronze,
Chaptal, Prony, etc. C'est à Ottin que l'on doit le groupe de Polyphème
surprenant Acis et Galate'e, qui orne la fontaine de Médicis dans le jardin
du Luxembourg, et deux statues de Faune et de Chasseresse, qui font par-
tie du monument. Il fit aussi une statue en marhrc de Napoléon III, appar-
tenant au prince Napoléon. Ottin jouissait à l'étranger d'une certaine
réputation que lui avaient value des travaux importants qu'il exécuta en
divers pays, à Florence en particulier.
Théophile Gide, qui vient de mourir à l'âge de soixante-huit ans, avait
été l'élève de Delaroche et de Coignet; il exposait assidûment aux Salons
annuels des sujets d'histoire ou de genre et, par ces derniers, s'était fait
une réputation de peintre délicat et ingénieux. Il a traité aussi les sujets
religieux : l'église Saint-Roch, à Paris, possède de lui un Miracle des
/•05e.y, le musée d'Amiens les Adieux au couvent, le musée d'Alençon les
Moines à l'étude. Gide appartenait à la famille de l'éditeur du même nom.
Le peintre Eugène Charpentier vient de mourir dans sa quatre-vingtième
année. Elève de son père d'abord, puis du baron Gérard et de Coignet, il
s'était attaché de préférence à traiter les sujets militaires, et dans ce genre
il a peint pour les galeries du musée historique de Versailles plusieurs
toiles : Halte de l'armée française sur le plateau du Mont Saint-Bernard,
le Duc d'Orléans au siège d'Anvers, la Bataille de la Tchernaïa, et plu-
sieurs portraits pour le même musée. Il est l'auteur d'un grand nombre de
vignettes pour iWusxvcr V Histoire du Consulat et de l'Empire, de M.Thiers,
édition Paulin. Pendant plus de vingt ans. Charpentier fut professeur de
dessin au Ivcée de Versailles.
Le peintre Emile Van Marcke, d'une famille flamande, qui vient de
mourir subitement à Hyères, était né à Sèvres en 1827. Elève de Troyon,
8o L'ARTISTE
il avait débuté au Salon de iSS- avec un paysage, Environs de Villeneuve-
PEtang. Il laisse un œuvre considérable, des toiles représentant des sites
d'un caractère simple, des pâturages avec troupeaux, des ruisseaux, des
gués, des étangs, des bois, des habitations rustiques. Il laisse le renom
d'un artiste très estimé, que les suffrages de ses camarades ne manquaient
jamais d'élire dans les premiers du jury du Salon.
Avec Eugène Lami disparaît un des rares survivants de la période
romantique et l'un des artistes les plus convaincus de cette époque. Il était
né à Paris le 12 février 1800; malgré son grand âge, il produisait encore,
et ses envois assidus aux expositions de la Société des aquarellistes n'étaient
certainement pas des moins intéressants et des moins appréciés pour la
fantaisie, le pittoresque et une sorte d'accent romanesque particulier, qui
font la brillante originalité de ces œuvres.
Ses tableaux d'histoire, V Abdication de Marie Stuart, Charles P' rece-
vant une rose en se rendant à sa prison, Cromivell^ la Scène du sonnet du
Misanthrope, le Maréchal de Hohenlohe, etc., firent grand bruit en leur
teijips et maintenant encore ne manquent pas de fervents admirateurs.
Ses aquarelles ne sont pas moins estimées. Depuis le temps où il l'ensei-
gnait aux princes d'Orléans, Eugène Lami n'avait pas cessé de produire,
en ce genre des œuvres charmantes : les courses de chevaux, les scènes
militaires, les fêtes de gala fournissaient à sa verve artistique ses sujets les
plus habituels, et il les traitait avec une liberté, une fantaisie et un esprit
incomparables. Plusieurs séries sur la Chronique de Charles IX de Méri-
mée, sur les œuvres d'Alfred de Musset, etc., ont été gravées et forment
des illustrations d'une saveur toute spéciale et d'une très intéressante per-
sonnalité.
L'Artiste s'honore d'avoir compté Eugène Lami parmi ses collabora-
teurs artistiques dès les premières années de sa publication; il y a produit
plusieurs lithographies qui portent toutes la marque de sa curieuse origi-
nalité, notamment : deux portraits d'Henry Monnier dans la Famille
improvisée, Walking, le Combat de Claye [1814], et Une voiture de Mas-
ques, d'après son tableau du Salon de i836.
Le directeur gérant, Jran Ai.roizf.
I.E MANS. ^ IMPRIMERIE EDMOND MONNOYER.
A Monsieur Duc, architecte a Paris.
Mon cher Duc,
Notre morceau {r Apothéose) vient enfin de paraître. On a cru devoir
en mutiler le titre. J'avais écrit : Composé pour r inaugura lion de la
Colonne de la Bastille, — et plus loin : Dédié à M. Duc, architecte
de la Colonne de la Bastille. Alors on comprenait ce que la Colonne
avait à faire là-dedans et Fà-propos de la dédicace. Mais, depuis le
mouvement des chartistes, le bourgeois de Londres a en horreur
profonde tout ce qui se rapporte de près ou de loin aux révolutions,
en conséquence mon éditeur n'a pas voulu qu'il fût seulement ques-
tion, sur le titre du morceau, de ton monument ni de ceux pour qui
il a été élevé. J'ai cherché inutilement une occasion de te l'envoyer
avec les airs écossais que tu me demandes; faute d'en trouver une, je
t'expédie par la diligence r Apothéose seule; car un paquet comme
celui que tu me demandes coûterait fort cher. La Marche hongroise
à quatre mains est aussi publiée chez Beale, et le Chœur des Sylphes
paraîtra dans peu. Notre morceau produirait, je crois, un très grand
effet, exécuté par des masses et instrumenté. Je le ferai peut-être
entendre à Paris s'il devient possible d'y faire de la musique. En
attendant contente-toi du piano.
1891 l'artiste — NOUVELLE PÉRIODE : T. l 6
82 L'ARTISTE
A propos de Paris, les reproches que mes amis me font sur mon
absence ne sont pas fondés, quand ils pensent que cette absence m'est
nuisible. Il faut avoir un drapeau tricolore sur les yeux pour ne pas
voir que la musique est morte en France maintenant, et que c'est le
dernier des arts dont nos gouvernans voudront s'occuper. On me dit
que je boudt la France; non, je ne bonde pas, le terme est trop léger :
je la fuis comme on fuit les pays barbares quand on cherche la civili-
sation, et ce n'est pas depuis la révolution seulement. Il y a longtemps
que j'avais étouffé en moi l'amour de la France et arraché de mon
cœur cette sotte habitude de reporter vers elle toutes mes pensées.
Depuis sept ans je vis seulement de ce que mes ouvrages et mes
concerts m'ont rapporté chez les étrangers. Sans l'Allemagne, la
Bohême, la Hongrie et surtout la Russie, je serais mort de faim en
France mille fois. On me parle déposition à prendre déplaces à solli-
citer. Quelle position, quelles places? Il n'y en a pas une de vacante.
Auber n'est-il pas au Conservatoire, CaralTa au Gymnase, Girard à
l'Opéra ? Hors de là qu'y a-t-il ? Rien, et l'amour des médiocrités a-t-il
disparu de l'esprit français par la révolution? C'est possible, mais
en ce cas il aura été remplacé par l'amour des hommes et des choses
pires (si tant est qu'il y ait quelque chose de pire que le médiocre).
Non, je n'ai rien à faire en France qu'à y cultiver des amitiés qui me
sont bien chères. Pour ma carrière j'ai assez tenté, assez souffert,
assez attendu; ce n'est pas là qu'elle se fera. Je n'ai reçu en France
que des avanies, plus ou moins mal déguisées, je n'y ai trouvé qu'une
opposition stupide parce que l'esprit national est stupide à l'endroit
des questions élevées de l'art et de la littérature ; et j'ai un mépris
indomptable et toujours croissant pour ces idées françaises que les
autres peuples ne connaissent seulement pas; je n'ai trouvé qu'indiffé-
rence et dédain sous le dernier gouvernement, je trouverais mainte-
nant de graves préoccupations ajoutées à l'indifférence et au dédain.
J'ai écrit trois fois à Louis-Philippe quand il était roi, pour obtenir
de lui une audience, et je n'ai pas seulement reçu une réponse. J'ai
écrit à Ledru-Rollin dernièrement et il a été exactement aussi poli que
le Roi. Il y a un seul théâtre lyrique à Paris, l'Opéra, et il est dirigé
par un crétin et il m'est fermé. Crois-tu qu'on renverra Duponchel et
si on le renvoie qu'on n'en trouvera pas vingt autres? Oui, on vien-
dra peut-être à moi, un jour, quand je serai très vieux, très fatigué.
UNE LETTRE INEDITE DE BERLIOZ 83
quand je ne serai plus bon à rien; mais alors je n'aurai peut-être pas
perdu tout au moins la mémoire^ et cette tardive confiance, si elle
vient, n'en sera que plus pénible pour moi. Je n'ai donc rien de mieux
à faire que ce que je fais; je suis un sauvage, je garde ma liberté, je
vais tant que la terre me porte, tant que les bois ont des daims et des
élans, et si je souffre bien souvent la fatigue, l'insomnie, le froid, la
disette, les injures des visages pales, au moins puis-je rêver à loisir
au bord des cataractes et dans le silence des bois, adorer la grande
nature et remercier Dieu de m'avoir laissé le sentiment de ses beautés.
J'ai vu Hamlet il y a quelques jours; Marie et moi nous en sommes
sortis littéralement brisés, tremblans, ivres de douleur et d'admiration.
Le nouvel acteur Brooke y est sublime et bien supérieur à Macready
et à Kemble; c'est cela, c'est Hamlet. De plus il est très beau et très
noble ; il y avait encore trois rôles fort bien remplis : celui de l'Ombre,
celui de Polonius et le premier fossoyeur. Quel monde qu'un tel chef
d'œuvre ! et quel ravage celui-là surtout fait sur l'âme et sur le cœur!
Shakespeare a voulu peindre le néant de la vie, la vanité des projets
humains, le despotisme du hazard, l'indifférence du sort ou de Dieu
pour ce que nous appelons la vertu, le crime, la beauté, la laideur,
l'amour, la haine, le génie, la sottise. Et il a cruellement réussi. On
avait daigné ce jour-là nous donner Hamlet tel qu'il est, presque tout
entier, chose rare dans ce pays-ci où il se trouve tant de gens supé-
rieurs à Shakespeare, que la plus-part de ses pièces sont corrigées et
augmentées par des Cibber, des Dryden, et autres à fesser en public.
Au reste cela se pratique aussi pour la musique : Costa a instrumenté
et corrigé pour Covent-Garden le Barbier de Rossini, Don Juan et
Figaro de Mozart. La grosse caisse y abonde maintenant... Montons
au Capitole et rendons grâces aux Dieux. Les deux théâtres italiens
se battent à coups de cantatrices, Lumley lance Jenny Lind, Delafield
riposte par Viardot-Garcia ; on joue la Somnambule aux deux théâ-
tres. On donne des concerts composés de trente-sept morceaux italiens,
flanqués pour la forme de quelque ouverture d'Eurj-autlie ou d'un
concerto de Beethoven. Et le public avale tout cela avec une patience
inaltérable tout en regrettant de ne pouvoir rien entendre de mieux.
Car c'est un public très attentif et très sincèrement amateur que le
public de Londres, et je n'ai pu méconnaître ses excellentes qualités.
Je te dirai pour finir mon verbiage que je monte un concert à
84 L'ARTISTE
Hanovre square Room, et que les artistes, apprenant la banqueroute
de cet animal de Jullien et tout ce qu'il me fait perdre, veulent y
concourir sans rétribution. J'aurai ainsi probablement un magnifique
orchestre composé de l'élite des musiciens du Queen's Théâtre et de
Covent-Garden. J'aurai cependant encore 60 I. de frais (i5oo fr.).
C'est pour le 29 juin.
Voilà toutes mes nouvelles; si tu en as le temps, donne-moi quel-
ques détails sur ce qui se tripote à Paris et sur tes travaux (si tu tra-
vailles). Je t'assure que je regrette bien souvent nos charmantes cau-
series sans gêne et sans prétention, le soir chez M™ V., et l'esprit si
fin et les observations si pleines de goût dont les assaisonne M. de M.,
et tes bonds, tes exclamations enthousiastes pour les belles choses, et
tes phrases admiratives lancées au milieu d'un bouffée de tabac (de
fumée de tabac, pardon !) et la position horizontale de ces dames pen-
dant nos discussions. Il n'y a qu'une chose qui m'a toujours choqué
dans ces réunions, chose indécente et plate, que M"^'' V. dérobe de
son mieux à l'attention de ses amis, mais qu'elle ne parvient pour-
tant pas à cacher, une chose indigne d'une maison comme la sienne
et qui offusque tous les honnêtes gens, c'est le piano vertical!...
Non, Madame, il n'est pas permis dans une maison meublée comme
la vôtre d'avoir une armoire pareille, il n'est pas permis dans un petit
club composé comme le vôtre de faire entendre un semblable instru-
ment. C'est en outre un crime de lèse-art.
Sur ce calembourg, je vous serre la main à tous, en vous priant
de. . . tiens, je ne sais plus de quoi je voulais vous prier... ah! c'est
de ne pas laisser chanter à Duc V Apothéose.
Mille amitiés sincères.
H. BERLIOZ.
P. S. Si tu as assez d'un exemplaire, fais-moi le plaisir de porter
l'autre à Brandus (97, rue Richelieu) en lui recommandant de le pu-
blier et de le pousser. Cela peut prendre avec les orphéonistes. Au
reste je m'en f...
2G, Osnaburgh str. : Regent's Park
14 juin 1848.
ACQUISITIONS RECENTES
KCON DOUVliRTURE DU COURS DKI'IGRAPHIE ORIENTALE A I. ECOLE DU LOUVRE
UAND on traverse les salles de
Suse au musée du Louvre, on
est frappé par les frises, par les
beaux archers; c'est devant ces
objets que s'arrête le public.
Mais il y a, dans la seconde
salle, une ligne grisâtre dont
les amis de la décoration et dont
le public peut-être n'ont pas
un grand souci; quelques-uns
même peuvent se demander
^ pourquoi les savants explora-
^ii^ leurs ont jugé à propos de faire
entreprendre, à ces blocs infor-
mes, un aussi long voyage. Pour nous, attax:hés surtout à l'histoire
de l'homme, curieux de connaître ses idées religieuses, les noms
qu'il a portés et dans lesquels il révèle souvent ses préoccupations,
— il y a une philosophie véritable à tirer de l'onomastique orientale,
86 ' L'ARTISTE
— pour nous, une petite brique avec un nom propre a parfois plus
de valeur et nous éclaire infiniment mieux que les plus splendides
monuments. La plus parfaite expression dont l'homme puisse user
pour se rendre lui-même, n'est-ce pas encore la parole écrite, bien
supérieure à la peinture et à la sculpture ?
Du reste, les briques venues de Suse ne sont pas de la même épo-
que que les archers ; ceux-ci nous présentent un spécimen de l'art
sous les Achéménides (v" siècle avant notre ère), tandis que les bri-
ques nous offrent un certain nombre de noms royaux d'une date plus
ancienne, de la période suso-médique, antérieure à l'arrivée des
Perses. Ceux qui ont écrit sur cet argile vivaient au viii" et au vii« siè-
cle avant notre ère, contemporains de Sargon l'Assyrien et d'Isaïe
l'Israélite. Schoutrouk-Nahounté, souvent nommé dans la collection,
lutta vigoureusement contre le grand roi dont M. Botta a retrouvé la
ville et dont nous avons l'image même au musée. Chose étrange ! les
deux vieux adversaires, si ardents à la bataille dans l'EUipi et aux
frontières de l'Assyrie, se retrouvant là, sous notre ciel brumeux,
dans la paix des mêmes salles, objets des mêmes curiosités ! quelle
singulière destinée, la dernière sur laquelle ils pouvaient compter!
Pareillement tous les autres rois d'Élam, dont les noms sont ins-
crits sur nos briques, ont i_bataillé contre les rois d'Assyrie. Mais il
est nécessaire de vous donner la suite des rois susiens, marqués dans
la récente collection. Il y a une brique, — une seule, — au nom de
Halloudousch, fils de Umbanigas ; un certain nombre appartiennent
à Schoutrouk-Nahounté, fils de Halloudousch. Schoutrouk-Nahounté
eut deux fils. Deux briques sont au nom de l'un d'eux, Koutir-
Nahounté, et la masse au nom de l'autre, Silhaq, peu célèbre dans les
annales belliqueuses de l'Assyrie, mais qui semble avoir de ces
constructions rempli l'Élam au viii« siècle et nous rappelle un peu le
Goudéa de Tello. Silhaq sur un fragment d'argile cuite, le plus
curieux peut-être de la nouvelle collection, est nommé en même
temps que Koutir-Nahounté qui, malgré les mutilations du texte,
me semble plutôt son frère que son fils. Peut-être ces données ne
concordent-elles pas très bien avec l'histoire de l'Élam, telle que la
racontent les manuels d'histoire ancienne ; mais elles sont d'une
précision et d'une sûreté auxquelles il est impossible de se dérober.
Voilà pour la collection de Suse, entrée au musée depuis quelques
LES ANTIQUITÉS ORIENTALES DU LOUVRE 87
années, mais dont, sur la sollicitation amicale de M. Dieulafoy, j'ai
examiné les monuments il y a seulement quelques semaines. Lesgrou-
pements royaux que je marque pour ces briques répondent du reste
•très exactement aux endroits divers où elles ont été recueillies.
DeSuse nous passons en Assyrie. Le département des Antiquités
orientales a acquis une statuette en bronze dont la tête manque. Le
personnage porte un riche costume assyrien et à la ceinture une
courte épée ou poignard. Sur le devant de la robe est gravée une
inscription cunéiforme de douze lignes, que signifie-t-elle ? Il m'a été
possible, malgré des lacunes, d'en lire les parties essentielles. Immé-
diatement avant les Sargonides, pendant les trois premiers quarts du
vni° siècle avant notre ère, régnèrent en Asschour des rois dont l'his-
toire ne dit pas grand'chose, probablement parce qu'elle a peu à en
dire. Parmi ces princes relativement pacifiques, on signalait Aschour-
dan III lequel occupa le trône de 773 à -jbô. Eh bien ! le bronze acheté
il 3' a peu de temps nous donne le nom de ce roi et, ce qui est nou-
veau, sa généalogie, laquelle n'était pas royale. C'était donc un par-
venu installé dans le gouvernement de Ninive, et qui, comme quel-
ques parvenus, avait le souci des ancêtres. Ordinairement les gens de
race royale marquent seulement le nom de leur père : « Un tel, fils
d'un tel ». Aschourdan, lui, nomme toute une série d'aïeux, d'abord
son père, Schamschi-Bel ; le nom de son grand-père est perdu dans
une lacune ; son arrière-grand-père s'appelait Nirgal-Iddin-Aha ; le
père de celui-ci est encore indiqué, mais dans une lacune.
Comme la plupart des inscriptions, celle d'Aschourdan est reli-
gieuse. L'amour pur de la divinité ne s'épanouissait guère dans le
monde sémitique. Si l'on s'attachait à un dieu ou à une déesse et si
on lui faisait une offrande, c'était en vue des bénéfices, du centuple à
en retirer. Le Sémite, usurier religieux, ne prêtait à la divinité qu'à
gros intérêts, ne lui adressant même pas gratuitement sa simple prière.
La première phrase de notre texte comprend cette formule : « A
Ischtar, la dame grande, résidant dans le temple de Belit-Kalama (de
la maîtresse du monde), en la ville d'Arbèle, pour la vie de Aschour-
dan, roi d'Asschour, fils de Schamschi-Bel, etc. » Le nom du temple
nous montre bien l'idée que l'on se faisait d'Ischtar, la grande,
l'unique déesse, les autres n'étant que des vocables différents de « la
88 L'ARTISTE
Maîtresse du monde », que des façons diverses de la concevoir et de
la nommer.
Allons maintenant d'Asschour au pays que les Assyriens appelaient
la terre d'Aharou ou terre de l'Ouest. Nous avons peu de textes
phéniciens nouveaux. Dans un petit sac que me montra, il y a un
an, un habitant de la côte phénicienne venu à Paris pour voir la tour
Eiffel, Je distinguai deux intailles de forme scarabéoïdale, présentant
sur le plat l'hippocampe, le fabuleux cheval marin qu'il n'est pas
rare de rencontrer sur les objets de Tyr et de Byblos. N'avait-il pas
un rôle mythologique important ? N'était-ce pas lui qui avait amené
d'Egypte à Byblos le coffret contenant les restes mutilés d'Osiris
quelquefois confondu avec Adonis? De ces deux intailles donnant la
même figure, l'une portait trois signes. Aussi fut-ce celle-là que l'on
retint pour le musée. Ces trois caractères nous fournissent le nom
du propriétaire de l'objet, lequel, comme les cylindres, comme les
cônes, modifications des cylindres, et comme les scarabéoïdes, ser-
vait de sceau. On l'imprimait, non encore sur la cire, mais sur la
terre glaise pour accompagner les missives et leur donner leur mar--
que d'authenticité. Notre cachet est celui d'un vieux Phénicien qui
se nommait Paâr.
Avant ce petit objet, était entrée au musée une inscription assez
curieuse, dite, à cause de sa provenance, inscription du Pirée. Les
Phéniciens ont laissé des traces d'eux-mêmes tout le long de la
Méditerranée, en Espagne, en Sardaigne, en Gaule ; mais Chypre et
la Grèce surtout les attiraient. En dehors de la pourpre et du verre,
ils produisaient peu ; plutôt commerçants qu'industriels, ils servaient
de courtiers pour une multitude d'objets dont un certain nombre
sont énumérés dans Ja superbe prophétie d'Ézéchiel contre Tyr.
Dans leurs voyages, quand ils rencontraient un endroit propice, ils
s'y installaient. Il y avait des colonies phéniciennes un peu partout,
mais particulièrement en Grèce. Notre musée possédait déjà une
inscription d'Athènes. En voici une seconde, gravée sur marbre
blanc de Paros et venant du Pirée; elle comprend huit lignes de
phénicien et deux lignes de grec, celles-ci nous donnant comme une
indication rapide de ce que contient le texte phénicien dont voici la
traduction :
LES ANTIQUITÉS ORIENTALES DU LOUVRE 89
' « Le 4' jour du mois de Marzéah, dans la 1 5» année du peuple de
Sidon, il a été résolu en réunion, de par la volonté des Sidoniens, de
couronner Schamabaal, fils de Magon, qui était préposé de la com-
munauté pour le temple et pour la construction de l'avant-cour du
temple, d'une couronne d'or de vingt drachmes selon le poids légal,
parce qu'il a élevé le portique du temple et parce qu'il a fait là tout
ce qui était de son emploi. [Il a été pareillement résolu] à l'endroit
de ceux qui ont été nos préposés pour ce temple, d'écrire leurs noms
sur une stèle d'or et de les mettre dans le portique du temple sous
les 3'eux de chacun; [puis] que la communauté désignerait des gens
pour s'occuper de cette stèle, de telle sorte qu'on comptât, avec l'ar-
gent du dieu Baal-Sidon, vingt drachmes, selon le poids légal; tout
cela afin que les Sidoniens sachent que la communauté sait récom-
penser les hommes qui, devant elle, ont bien rempli leur emploi. »
Cette inscription est datée, elle est de l'an 96 avant notre ère. Avec
le mois de Marzéah, nous connaissons désormais dix mois phéni-
ciens. Toutes ces mesures de la durée dont nous jouissons aujour-
d'hui et dont l'humanité a joui déjà aux époques anciennes, combien
d'efforts il a fallu pour les créer, pour diviser le temps et pour sortir
du chaos! Autant qu'on peut le voir, c'est, non aux Sémites, mais
aux vieux Sumériens des bords de l'Euphrate, que nous devons la
semaine et le mois, auxquels sont arrivés ces observateurs des astres
et en particulier des différentes phases de la lune. Les Hébreux, qui
d'abord nommèrent huit mois par des chiffres, adoptèrent, après
la captivité de Babel, presque tous les noms de la Babylonie. — Les
dix mois connus des Phéniciens, un excepté, celui d'Yar, diffèrent
pour le vocable des mois babyloniens. Trois d'entre eux ont le nom
des vieux mois hébreux d'avant Babel : Ziv, Éthanim et Boul.
Par stèle d'or, il ne faut pas entendre une stèle en or massif, mais
recouverte d'or. — Ce qui est curieux, ce sont ces communautés
phéniciennes et juives rattachées par l'affection et le culte à la métro-
pole, dont quelques membres s'acheminaient chaque année vers
Jérusalem la sainte pour la Pàque, vers la sainte Byblos pour les
fêtes d'Adonis, communautés qui, sans perdre le souvenir de la pre-
mière patrie, savaient s'organiser d'une façon indépendante dans
leurs nouvelles résidences, au milieu de populations étrangères,
lesquelles les laissaient jouir d'une certaine autonomie, vivre selon
90 L'ARTISTE
des lois particulières et former comme de petits états dans l'État.
Liberté antique, absolument inconnue au monde moderne et qui
faisait que l'étranger ne l'était en réalité nulle part, mais retrouvait
partout une petite patrie. Quand le Sidonien se rendait à Chypre ou
à Athènes, il y revoyait Sidon. Le Juif, quittant Jérusalem et ses
champs pierreux pour aller promener par le monde son négoce et ses
idées, soit qu'il gagnât Alexandrie, Athènes ou Rome, rencontrait
une colonie juive parfaitement organisée avec des chefs, des lois spé-
ciales et pouvait se procurer, dans le groupe légal de ses frères, l'il-
lusion de Jérusalem et de sa synagogue. Combien le christianisme
bénéficia de cette faculté de créer de petites communautés dans la
grande communauté! Rien ne favorisa mieux à l'origine, dans les
différentes villes, la naissance et le développement des églises parti-
culières.
Ainsi notre stèle du Pirée confirme, de la manière la plus nette,
ce que nous savions des petites colonies phéniciennes et juives et de
leur libre organisation dans les cités grecques et romaines. Quant à
la teneur du décret, elle ressemble fort à celle des décrets honorifiques
d'Athènes.
Voilà les renseignements nouveaux sur la Phénicie que nous peu-
vent fournir nos collections du Louvre, à moins ue l'on ne consi-
dère encore Carthage comme la Phénicie, puisque nous y trouvons
la même race, la même langue, les mêmes signes pour s'exprimer.
La première nouvelle à fournir de Carthage et du Louvre, c'est l'ins-
tallation rapidement menée des monuments puniques dans la salle
confinant aux tombeaux phéniciens. Ce qui va presque remplir cette
partie du musée, ce sont les stèles de la collection Costa. L'art, nous
l'avons déjà dit, manquait beaucoup aux gens de Carthage même, et
ce qui provient de cette ville marchande ne se distingue pas ordinai-
rement par la beauté. Mais combien les stèles votives venant du tem-
ple de Thanith sont cependant supérieures aux'pierres de la succession
Costa, lesquelles ont été réunies à Constantine ! L'absence d'esthétique
était encore plus grande dans les provinces soumises à Carthage qu'à
Carthage même. Ici c'est la barbarie la plus grossière. Les signes
même sont tellement mal gravés que souvent on les devine plutôt
qu'on ne les lit, surtout quand ce sont des signes néo-puniques ou
LES ANTIQUITÉS ORIENTALES DU LOUVRE 91
abrégés. L'année dernière, — avec quelle difficulté les studieux et
déjà savants élèves du cours le savent, — nous avons étudié quel-
ques-unes de ces inscriptions de Constantine. J'ai dû, en particulier,
. en traduire un peu plus de cent pour mon catalogue dont l'appari-
tion coïncidera, je l'espère, avec l'ouverture de la nouvelle salle. Mais
qu'importe à l'historien et au philosophe le fini d'un objet! Souvent
ne trouve-t-il pas mieux son compte dans un caillou grossier, — dans
cette moitié d'aigle et cette moitié de lion rudimentaires nous pré-
sentant, parmi la collection Sarzec, les noms de Nini-Haldou et de
Our-Hanna, — que dans les merveilles les plus achevées de la pein-
ture et de la sculpture? Une pierre informe en dit parfois plus long
qu'une statue de Phidias et de Michel-Ange sur la vie de l'humanité
et sur son évolution.
Les monuments de Constantine sont marqués à l'encre rouge; mais
cette distinction leur aurait-elle fait défaut, il eût été facile encore de
les séparer des mélanges qu'auraient pu amener nos marbriers. Ce
sont pour la plupart des stèles votives. « Rien de nouveau sous le
soleil. Ce qui est, c'est ce qui a été; et ce qui a été, c'est ce qui sera.»
Dans nos églises, on voit des plaques de marbre constatant, en
manière d'action de grâce, que l'on doit telle faveur à la Vierge, à tel
saint ou sainte. Le temple de Thanith, à Carthage, débordait de
ces ex-voto dont la formule diffère peu et ne présente guère de variété
que dans les noms propres : « A la grande Thanith... et à Baal-
Hammon, vœu qu'a fait un tel, fils d'un tel, parce que la divinité a
écouté sa voix et l'a béni. » Voilà la formule ordinaire. Or, dans les
stèles de Constantine, c'est à Baal-Hammon que sont adressés les
textes votifs. Rarement se présente le nom de Thanith et quand il
paraît, ce n'est plus en tête, mais après Baal-Hammon. C'est que ces
objets n'ont pas vu le temple de Thanith, mais qu'on les a envoyés
dans un sanctuaire local dédié à Baal-Hammon.
Moins uniformes que les textes de Carthage ceux-ci offrent des
nouveautés, mais mal écrites par un graveur barbare, si bien que la
collection Costa représente, pour son déchiffrement, un énorme tra-
vail épigraphiquc.
Quelques stèles funéraires paraissent parmi les nombreuses
stèles votives, en différant par la forme même. Ce sont des
blocs non dégrossis, des pierres presque brutes sur lesquelles
ga L'ARTISTE
on a gravé une inscription, tandis que les stèles votives ont un
aspect, un arrangement particulier et se terminent en ogive.
L'ogive, dans ces vieux cultes naturalistes, a un sens non douteux,
se rattachant à l'union des sexes. Ici pas de songes, pas d'imaginations
poétiques \ les explications de toutes choses n'ont rien de romantique,
c'est la nature elle-même dans ses actes essentiels qui apparaît partout.
A côté de ces objets que l'on n'avait pas encore' exposés, faute de
place, et qui vont être, pour la première fois, mis sous les yeux du
public, il faut signaler comme entrées nouvelles au Louvre, les stèles
données par M. le commandant Marchand, stèles votives, de formule
ordinaire, provenant de Carthage, et les vases déjà étudiés de M. le
colonel Vincent.
Voilà pour Suse, l'Assyrie, la Phénicie et sa colonie, Carthage.
Suse avecsesAchéménides, avec ses civilisations successives ensevelies
dans son tumulus, a mis d'elle-même, dans les esprits, une image
brillante, quelque chose comme la fantasmagorie d'un empire des
Mille-et-une Nuits. Grâce à ses hardis marchands, et peut-être aussi
à la grande poésie des prophètes juifs, la Phénicie, avec Tyr et ■
Sidon, fait rêver les siècles ; Carthage pareillement, à cause de sa puis-
sance, de ses hommes de guerre, de ses luttes avec Rome. Mais qui
donc, en dehors des spécialistes, s'intéresse à l'épigraphie araméenne?
cependant l'écriture d'Aram s'est plus répandue que nulle autre, et, à
un certain moment, a presque conquis tout le vieux monde oriental.
Elle procède des signes phéniciens, mais avec le débouclement de
certaines lettres, lequel débouclement, de plus en plus prononcé,
conduisit jusqu'à l'alphabet carré des Juifs et des Paimyréniens. Au
loin s'est étendue cette écriture. De la Syrie elle a gagné la Babylonie.
Pendant l'exil, les Israélites l'ont adoptée, puis transplantée en Israël.
Les conquérants persans, gardant les cunéiformes anciens ou leurs
signes particuliers avec tête de clous pour les monuments, se servirent
de l'alphabet araméen pour les dépêches delà vie privée et les écrits
officiels. Conquérant l'Egypte ils y portèrent leur écriture; de là les
stèles araméennes et les pap3TUs araméens'd'Égypte. M. Hubert, qui
avait eu la main assez malheureuse dans une première excursion en
Babylonie, a rencontré dans son dernier voyage, marqué par sa mort
terrible, trois documents du plus haut intérêt pour l'histoire. Ce
LES ANTIQUITÉS ORIENTALES DU LOUVRE gS
sont des inscriptions araméennes, qu'il a pu recueillir à l'endroit
même où elles ont été écrites et dont elles portent le nom, à Teima.
Ainsi l'écriture araméenne s'était installée, probablement avec les
Égyptiens, jusque dans la mystérieuse Arabie, au nord du golfe d'Aden,
dans cette région de Pountque connaissaient depuis si longtemps les
sujets des Pharaons et où ils allaient chercher cet encens qui mon-
tant aux narines des dieux de l'Egypte, les mettait en joie. En décem-
bre 1 885, j'ai parlé longuement de la plus grande inscription de Teima
qui venait d'entrer au musée et qui avait survécu à M. Hubert. Les
deux autres ont depuis lors rejoint leur aînée.
Mais ce sont des documents déjà anciens et connus que nous lais-
sons pour parler d'objets nouveaux et inédits. J'ai à signaler un sceau
avec caractères araméens, lequel porte une inscription de deux lignes
dont voici le sens : « A Ahimam, fils de Bohas. » Les noms sont
persans sur ce petit cône de l'époque des Achémcnides. Les figures
que l'on y remarque appartiennent, non par l'art, mais par le sens, à
l'Egypte, puisqu'elles se composent du disque solaire entre les deux
yeuxd'Horus.
Palmyre relève d'Aram. Comme elle est déserte aujourd'hui! Sise
entre Damas et l'Euphrate, on en transporte avec peine les monu-
ments, tant elle est privée de toute espèce de communication avec le
monde des vivants. Cependant, combien elle fut brillante dans le
deuxième et au commencement du troisième siècle de notre ère ! Le
nom de sa Zénobie est resté, il a traversé les siècles comme le nom
même de la beauté : elle fut même plus ravissante que la Cléopàtre
égyptienne. Zénobie, ce n'est pas une reine, c'est une race, c'est tout
un monde féminin d'élégance rare, de tout ce que l'art le plus coquet
peut faire de cette merveille qu'est parfois la femme. Parcourez le
musée oriental, voyez la Palmyrénienne, avec ses larges pendants
d'oreilles, son voile orné, les étoffes dont elle se drape si harmonieu-
sement, son œil calme et sûr, je ne sais quelle modestie savante,
vous saurez jusqu'où la femme peut pousser, aux temps de décadence
et d'affinement morbide, le soin d'elle-même, en vue de l'effet à pro-
duire et des trahisons à commettre.
Cependant la femme et le mari s'endormaient du dernier sommeil
et se couchaient côte à côte, dans le même lieu. Un bas-relief funé-
94 L'ARTISTE
raire, récemment acquis parle Louvre, nous montre, à demi étendus
en face l'un de l'autre, un nommé Malkou et sa femme Dida, douée
d'un charme exquis. Un autre bas-relief nous présente encore une
des séduisantes créatures de Palmyre, Barailath, fille de Borepha.
Décidément, la femme orientale, à l'époque romaine, a je ne sais
quoi d'enivrant et de mauvais, une sorte d'ensorcellement, des com-
plications dans le regard et dans l'attitude, à la fois beaucoup de naï-
veté et de ruse. On le peut constater aussi dans cette tête de femme
du Haouran, taillée dans le basalte noir, dont les yeux semblent
faussement rêver et dont les cheveux sont arrangés avec un art
qu'égaleraient difficilement les plus habiles coiffeurs parisiens. Cette
tête regarde les passants et leur sourit doucement dans la première
salle orientale du premier étage.
Aux bas-reliefs de Palmyre, il faut ajouter quelques petites tessères
de moindre importance avec des noms propres de défunts.
Vous le voyez, Israël ne nous fournit rien. La jalousie d'Iahvé ne
lui permit guère de se faire des images taillées, ce qui va générale-
ment avec les inscriptions et les fait naître. De plus la conquête
romaine a réellement broyé jusqu'aux ruines de la Judée. Dans tous
les cas, n'en voulons pas à Israël; s'il fut à peu près étranger à la plas-
tique, il eut quelque chose de meilleur, à laquelle il doit d'avoir tant
pesé sur les destinées du monde : son livre. Prenez une balance,
mettez d'un côté toutes les œuvres de l'art romain et grec, tous les
bas-reliefs de Palmyre, entassez là statues sur statues; dans l'autre
plateau, posez le petit livre, avec les merveilleux récits des Jh^C5 et
de la Genèse, les vieilles maximes des sages, les contes ravissants de
Jonas et de Ruth^ la grande poésie des prophètes, le pessimisme
expérimenté de VEcdesiaste : c'est le petit livre qui l'emportera.
C'est cette chose unique dans l'histoire littéraire et philosophique du
monde. Comme certains remèdes d'une puissance inouïe, il y a ici
une condensation étonnante, une masse prodigieuse d'idéal sous un
petit volume. N'accusons donc pas Israël de ne nous point apporter de
monuments comme Palmyre, comme l'Assyrie, comme la Phénicie,
comme l'Egypte, comme la Grèce ; il nous répond en nous montrant
ce qui vaut mieux que la statuaire : un livre et le plus beau des livres.
E. LEDRAIN.
UNE
HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION
A Bibliographie de la Révolution française, par
M. Maurice Tourncux, est un des livres les plus
significatifs qui aient paru sur cette grande
époque. C'est, d'apparence, un catalogue, une
nomenclature impassible des livres et brochures
publiés à Paris pendant la Révolution ; en réa-
__^_ lité, c'est une histoire d'une éloquence d'autant
^^svTYykk plus décisive que l'artifice n'y est pour rien et
que les événements seuls y ont une voix. Il se dégage de cette suite de
titres, de résumés de brochures où le bibliographe n'a rien laissé
filtrer de ses sentiments, une vitalité, une passion qui sont un
étonnemcnt.
La première surprise est le nombre même de ces documents. La
Révolution parisienne, en dix années de temps, au milieu de l'œuvre
de destruction des royautés séculaires et de la reconstruction d'une
société nouvelle, a plus écrit et imprimé que la France entière pen-
dant un siècle. On dirait qu'au milieu des vociférations de la guil-
lotinade et des épouvantes de la perquisition, pendant les terreurs de
la guerre étrangère, une armée silencieuse de littérateurs, de copistes
96 L'ARTISTE
et d'imprimeurs travaillaient, nuit et jour, à dresser l'inventaire
de la France monarchique et en même temps à lancer dans le monde
la plus étonnante masse d'idées, de projets, d'accusations, d'apolo-
gies, de rêveries folles ou profondes, qu'on eût encore vues. Depuis
la convocation des États-Généraux jusqu'à la mort de Marie-Antoi-
nette, chaque jour, presque chaque heure, voit éclore des livres, des
factums, des pamphlets, des journaux qui sortent de dessous chaque
pavé et sont comme la clameur écrite de tout un peuple. C'est là que
résident le vrai sens et la vraie force de la Révolution.
La première lecture de cette bibliographie fait ressortir ce fait que
la Révolution, préparée et commencée par la noblesse et le Tiers,
tomba dès le premier jour, dès la prise de la Bastille, aux mains du
peuple qui ne la lâcha plus. On est frappé de l'impuissance de ceux
qui prétendirent la diriger et ne firent qu'enregistrer les ordres de la
foule, entassèrent les motions sur les décrets. La Constituante, la
Législative, la Convention discutèrent, légiférèrent; en somme, l'âme
de la Révolution leur échappait : elle était dans cette multitude
anonyme qui ne marchait que par élans irraisonnés ou agissait avec
une logique furieuse, établissant le fait pendant que les assemblées en
étaient encore aux délibérations. Les trois grands faits de la Révolu-
tion, la prise de la Bastille, le Dix août et la mort du roi ne furent pas
l'œuvre des parlementaires, mais des brochures qui disaient avec
une férocité brutale ce que chacun pensait sans oser se l'avouer.
Boimart, le patriote moustache^ qui lançait sa brochure : .F attends la
tête de l'assassin Louis XVI, fit plus pour hâter l'exécution du roi
que les débats de la Convention nationale.
L'histoire de la Révolution, formulée par la bibliographie de
M. Maurice Tourneux, est d'aspect nouveau. Ce n'est pas l'histoire
factice, telle que nous pouvons l'écrire d'après le document auquel
inanque toujours l'atmosphère où il est né ; ce n'est pas l'exposition
des événements arrangés dans un ordre favorable à un système, ou
expliqués par leur suite chronologique comme si le fait avait toujours
pour cause celui qui l'a précédé. C'est la pensée même des hommes
de la Révolution qui se fait jour dans cet amas de feuilles imprimées
au jour le jour, dans un désordre d'idées singulier, dans une sorte
d'incohérence, où se dissimule cependant l'invincible logique des
foules.
UNE HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE 97
Dès le premier moment, apparaît nettement le but de la Révolution.
Il ne s'agit pas de modifier le système gouvernemental des Bourbons;
il s'agit de détruire le principe même de toute royauté. Il ne s'agit
pas d'arracher des concessions politiques à Louis XVI ; il s'agit de le
détruire, lui et toute sa race. On sent très bien que, dans le peuple,
le Roi fut, dès le premier instant, jugé et condamné, et la Royauté
abolie. Son procès commença à la prise de la Bastille et, malgré des
retours de tendresse, l'arrêt était déjà formulé dans le cœar du
peuple. Ni la Terreur ni le 21 janvier ne peuvent se séparer de la
prise de la Bastille. Les dix années de la Révolution forment un tout
dont rien ne peut être détaché. Il faut accepter la guillotine l'on veut
glorifier les Droits de l'homme, car, sans elle, ces mêmes droits n'au-
raient été qu'une stérile formule. L'histoire du monde apprend
que les vérités de paix et d'amour ne se sont affirmées que par le
témoignage du sang; les vérités sociales, les devises humanitaires
de la Révolution n'ont pris leur vie que dans la mort des hommes
qui les ont proclamées et des victimes résignées qui les ont accom-
pagnés à l'échafaud. La nouvelle civilisation créée par la Révolution
a, comme le christianisme, les pieds dans le sang. C'est pourquoi
elle a le droit de croire et de parler.
Il est très vrai que, dès la réunion des Etats généraux, l'anarchie
fut soudaine et générale en France, assez pour faire croire à une
anarchie spontanée. Le corps social se désagrégea avec une rapidité
foudroyante. Pendant que les constituants cherchaient à ménager un
passage entre la monarchie et un nouveau gouvernement, et recueil-
laient ce qui était viable des anciennes institutions, tous les
organes de la France royale tombaient en pourriture, — et cela était
nécessaire, car un organisme politique nouveau ne peut sortir que de
la décomposition totale de celui dont il prend naissance. On a
discuté la question de savoir ce que Louis XVI aurait pu faire pour
barrer ou canaliser la Révolution : question sans portée, puisque
le Roi et le peuple ne pensaient plus de même, ne se comprenaient
plus et s'orientaient vers des directions opposées.
La bibliographie de M. Maurice Tourneux montre clairement
l'opinion que se firent les contemporains des événements de la Révo-
lution. Ils ne leur attribuèrent pas les mêmes significations que nous,
mais, au fond, ils ne se trompèrent pas un instant sur leur but et leur
1891 — l'artiste — NOUVELLE PERIODE : T. l -
98 L'ARTISTE
importance. La démolition de la Bastille leur apparut, à eux comme à
nous, comme la démolition du pouvoir royal. Ils savaient, comme nous,
que la Bastille n'était point la prison du peuple et qu'elle était même
déclassée comme prison ; ils savaient aussi qu'elle n'était gardée que
par une poignée d'invalides et qu'elle fut enlevée d'assaut par une
bande de populace. N'importe, elle était le sj-mbole visible de la puis-
sance royale, et la ruine du symbole affirmait la volonté de ruiner
l'objet même. Personne ne s'y trompa ni en France ni à l'étranger,
ni même à Versailles où l'émigration se prépara dès le lendemain.
A Paris, le peuple se sentit aussitôt maître de tout. La Bastille
enlevée, il se promène par la ville en cherchant à régler le compte de
ses vieilles rancunes. En même temps, lui qui avait reçu pendant des
siècles les sarcasmes de la noblesse, il devient à son tour goguenard.
11 plaisante ses victimes. L'e.xécution de Berthier et Foulon inspire Le
coin du Roi ou le réverbère ministériel ou La vie, la mort et les mira-
cles de M. Foulon. Puis il se dirige en chantant sur Versailles pour
voir d'un peu plus près ce Roi dont il connaît les bonnes intentions,
mais qu'il faut faire disparaître parce qu'il est roi.
Pendant ce temps, la Constituante continue ses travaux; mais cette
besogne de parlementaire touche peu l'âme des foules. L'Assemblée
organise le nouvel État, formule des principes nouveaux, discute pied
à pied avec la Royauté : ce travail silencieux semble exciter peu d'in-
térçt. Sur cet article, le nombre des brochures est assez restreint : on
dirait que là n'est pas le véritable esprit de la Révolution. Mais, avec
l'anniversaire du 14 juillet, l'explosion de joie se renouvelle. La fête
de la Fédération semble la réalisation de la fraternité promise. Les
cris de joie, hymnes, chants de triomphe, motions, adresses au
peuple français sortent, comme une moisson, des terrassements du
Champ-de-Mars.
La fête de la Fédération est, avec la prise de la Bastille, l'événe-
ment qui a le plus profondément remué le peuple de Paris. Le
départ de Necker, la suppression du Parlement, la mort même de
Mirabeau sont, pour la foule, des faits de politique auxquels elle
n'attache qu'une importance médiocre. Son but, celui qu'elle fixe
constamment des yeux, qu'elle caresse dans le secret de ses pensées,
c'est le Roi.
Nous ne sommes qu'en juin 1 791, et le Roi est déjà prisonnier. Ses
UNE HISTOIRE DE LA REVOLUTION FRANÇAISE 99
moindres pas sont dénoncés avec une clairvoyance féroce, comme des
tentatives de fuite. En vain, le pauvre homme invoque le soin de sa
santé; son projet d'aller à Saint-Cloud est considéré comme une éva-
sion. Aussi la fuite de Varennes cause-t-elle une émotion immense.
Le peuple de Paris qui, dès le commencement de la Révolution, avait
visé le Roi, voit dans cette fuite l'aveu de sa culpabilité et pousse des
cris de triomphe. Et l'on peut dire que, dès ce moment, la sentence
qui a condamné Louis XVI était rendue. Il a beau accepter la Cons-
titution et coiffer le bonnet rouge, son arrêt est irrévocable. Dès
ce moment tous les événements sont tournés contre lui. Depuis
l'anniversaire de la Fête de la Fédération jusqu'à la déclaration du
danger de la patrie, tout l'accuse et achève de le perdre.
Enfin, le dernier assaut est donné à cette Royauté qui n'a plus de
couronne, mais à laquelle il reste encore le prestige ineffaçable des
grandeurs passées. Le 10 août, le peuple, pour en finir, marche sur
les Tuileries, et la Convention nationale, élue quelques jours après, se
trouve aussitôt en face d'un procès où l'accusé est perdu avant d'avoir
parlé. Car enfin, il faut en arriver à la conclusion de ces pamphlets, de
ces factums, de ces appels furibonds qui forment autour du trône un
chœur qui invoque la mort. Le peuple, avec sa logique acharnée,
comprend très bien que, le Roi toujours vivant, la Révolution n'est pas
victorieuse puisqu'elle a manqué son but. Louis XVI a beau n'être
plus rien dans le royaume, n'avoir ni palais, ni gardes, ni amis, ni
autorité, n'être plus que l'ombre d'une grande ruine, il est encore le
symbole vivant de dix siècles de monarchie. Chacun, dans le peuple,
a le sentiment que la Révolution peut être anéantie par la guerre
étrangère ou la guerre civile et que le Roi est toujours celui pour qui
l'on attaque la République. Le déchaînement est donc universel; la
fureur populaire est arrivée au paroxysme, excitée et entretenue par
l'aiguillon venimeux des dénonciations écrites ou parlées.
Enfin, la famille royale est enfermée au Temple. Le peuple com-
prend qu'il a enfin satisfaction. Sa joie éclate partout; il s'amuse, il
fait des mots. On imprime : Le Mea culpa du ci-devant Vélo, main-
tenant Zéro, à la nation française ; — Liberté^ libertas, foutre! —
Arrivée de Jean Bart à Paris pour présenter un bouquet à M. Louis
Bourbon, maître serrurier au donjon du Temple et roi de Coblent\ ;
— Les Nouvelles du ménage royal sens dessus dessous ou la Fluxion
100 L'ARTISTE
de Marie Toinon et Louis, son mari, garçon serrurier au Temple;
— Oui^ si, mais; les Regrets superflus du cochon qui a versé
l'auge.
Cependant le procès commence. Tout le monde sait le Roi con-
damné, et ce qui s'imprime alors prend une gravité singulière- Il y a
encore quelques grossières invectives, mais les mémoires, les pam-
phlets deviennent sérieux, presque tristes. Ils se sentent devant une
catastrophe inévitable. On n'insulte plus, on discute. Bien des voix
s'élèvent qui demandent la clémence ou un semblant d'équité, comme
si Louis XVI ne devait être exécuté que pour ses propres fautes.
Enfin, le Roi est mort et le peuple devient roi à son tour. Il met le
manteau d'hermine sur ses propres épaules. Il succède à toutes les
prérogatives de la Majesté. Il inspire les actes de l'Assemblée, et,
quand celle-ci se cabre, il les lui impose. Il est souverain ; il rend la
justice et son tribunal est le tribunal révolutionnaire qui juge sans
appel, comme autrefois le Roi, et qui met dans ses arrêts la férocité
railleuse où se complaisaient parfois les anciens monarques,
A partir de ce moment, le grand élan révolutionnaire semble brisé;-
nous sommes dans les fantaisies sanglantes, dans les exécutions sans
but. La bibliographie dénonce cette confusion générale où chacun ne
semble plus chercher que la satisfaction de ses vengeances personnel-
les. La Convention se dévore elle-même. Le procès des Girondins,
d'Hébert, de Danton, de Camille Desmoulins ont l'aspect de combats
singuliers. On ne demande rien, on regarde. On n'imprime plus
que des comptes rendus, des relations. Cependant une réaction
commence, non par enthousiasme, mais par fatigue. Au 9 ther-
midor, Robespierre tombe comme est tombé Danton, sous les coups
de ses collègues, devant un public indifférent.
La fatigue est universelle. Martainville édite sa brochure : N^ous
mourons de faim ; le peuple est las; il faut que ça finisse . Puis la
Convention agonise et s'éteint dans le silence de l'opinion épuisée.
Depuis six ans, le peuple a vécu dans une fièvre terrible, dans une
exaltation de toutes les heures, sans joie et sans sommeil. En six ans,
il a vécu un siècle, bouleversé un monde et fondé une société nou-
velle. Il est las. Les royalistes aiguisent leurs petits pamphlets et
recommencent leurs petits complots : on ne leur répond pas. D'ail-
leurs la France entière est sur le Rhin ou en Italie. Nos armées von
UNE HISTOIRE DE LA REVOLUTION FRANÇAISE loi
répandant en Europe les nouveaux principes sociaux, et tous les
regards se détournent des ruines de l'intérieur poursuivre ces jeunes
demi-brigades qui renferment tout ce qui reste de pur et de noble
en France.
Tous les grands acteurs de la Révolution ont disparu avec la Con-
vention. Ils viennent de mourir et leurs noms semblent déjà appar-
tenir à des temps très reculés. Le Directoire ne pense qu'à s'amuser:
c'est la Régence de la Révolution. Le même peuple, qui, depuis six
ans, ne s'est pas arrêté dans son œuvre de sang, ne songe qu'à des
fêtes. On célèbre tous les anniversaires, le 14 juillet, le 10 août,
le 21 janvier, le 9 thermidor, le 18 fructidor. La Révolution se
couronne de fleurs avant d'expirer. Comme tout organisme humain,
elle se dissoudra après avoir rempli sa fonction. De même que l'ancien
régime s'était liquéfié spontanément après avoir atteint les limites
de son expansion, de même la Révolution se dissout après avoir
donné tout ce qui était en elle.
Et quand Bonaparte se présentera, dans la foule qui l'acclamera
frénétiquement, nous retrouverons, sincères et attendris, les anciens
jurés du tribunal révolutionnaire, les fidèles des belles guillotinades,
les implacables tricoteuses. Ils adoreront le jeune vainqueur avec
autant de conviction qu'ils adoraient Robespierre et ils feront en
cela œuvre de sages, car c'est une grande sagesse que d'oublier le
passé parce que ses enseignements sont toujours perdus, de ne pas
regarder l'avenir parce que nous ne le soupçonnons même pas, et
de ne voir que le présent parce que nous le tenons.
La Bibliographie de M. Maurice Tourneux est un des ouvrages
les plus intéressants qui aient paru sur la Révolution française. Ce
n'est pas seulement un catalogue à consulter, c'est aussi un livre à
lire. Quant à la valeur d'érudition de cet bibliographie, nous n'en
dirons rien : M. M. Tourneux a fait ses preuves. — Et puis la biblio-
graphie ainsi comprise n'est plus de l'érudition mais de la véritable
histoire.
GASTON SCHÉFER.
MEISSONIER
A peinture de Meissonier a été célé-
brée ce mois-ci, au lendemain de la
mort de l'artiste, avec une presque
unanimité dans l'éloge, véritable-
ment singulière. Qu'on ait rendu au
membre de l'Institut, grand-croix de
la Légion d'honneur, les honneurs
officiels, que les cordons du poêle
aient été (tenus par les] fonctionnaires qui figurent d'habitude dans
ces solennités, que le ministre des Beaux-Arts ait prononcé devant le
catafalque le discours dévolu aux morts de cette illustration, tout cela
va de soi, et personne, vraiment, ne songe à se récrier et à chicaner
le convenu de ces hommages. Que ceux qui ont connu et aimé
l'homme viennent ensuite et disent leur chagrin de sa disparition,
rien de plus naturel et de plus respectable. Mais autre chose est la
critique qui s'exerce exclusivement sur les œuvres, qui essaie de voir
et de classer les tableaux du peintre. Il semble qu'on puisse, sur un
tel sujet, s'exprimer en toute liberté, qu'on ait le droit de dégager
une esthétique, de noter une sensation, qu'il soit possible aux uns
de motiver leur indifférence tandis que les autres s'épuisent à
formuler leur admiration éperdue. Pourtant il y a eu comme une
convention tacite, comme un mot d'ordre de mansuétude. Les discu-
MEISSONIER io3
tables pratiques de métier ont été généralement exaltées comme des
dons supérieurs, la gloire du défunt a été mise au niveau des gloires
les plus hautes, le nom du patient calligraphe a été ajouté à la liste
des artistes de grand vol, des forts et des inquiets, des maîtres de la
sérénité et de la passion.
En somme, en dehors de quelques exceptions, la critique a émis
la même appréciation que l'empereur d'Allemagne dans la lettre
étonnante écrite par un aide de camp au secrétaire de l'Académie des
Beaux-Arts : « Sa Majesté, tout en admirant l'immense talent du
peintre, aimait surtout à reconnaître dans ses œuvres l'artiste cons-
ciencieux, l'homme de grand caractère qui, par un sentiment admi-
rable de respect de soi-même, ne quitta jamais nul de ses tableaux
sans avoir fait tout ce qui était en son pouvoir afin de le rendre par-
fait, un chef-d'œuvre. » C'est la méticuleuse application, c'est la
puérile reproduction de tous les détails, qui ont amené un tel état
d'extase et provoqué des clameurs siadmiratives. La façon dontMeis-
sonier peignait des bottes, des aiguillettes, des boutons, des ganses,
était déjà faite pour ravir d'aise ceux que le fini d'un tableau satisfait
davantage que l'harmonie générale et qui préfèrent la banale exacti-
tude de la photographie aux évocations individuelles. Mais cette sym-
pathie pour un tel procédé devait évidemment aller jusqu'au délire,
au spectacle des toiles minuscules où le peintre descendit les degrés
de l'ingéniosité et tomba au tour de force. Ce fut là sa plus grande
manifestation d'adroite intelligence. Il obtint le succès sans limites
auprès de ses contemporains par le tableau presque invisible, tenant
la place la plus restreinte, et pouvant être regardé à la loupe. Cette
loupe, surtout, suscita les ovations. On parla des Flamands et des
Hollandais. Il reste à dire à quels artistes des Pays-Bas on entendait
comparer le peintre français du dix-neuvième siècle. Ce n'est pas,
sûrement, à ceux qui eurent la seule passion du paysage et de la vie
intime dans lesquels ils vivaient, à ceux-là, surtout, qui ne songèrent
qu'à fixer l'enveloppe d'air et de lumière de leur contrée, l'atmos-
phère de terroir où vivaient les êtres de chez eux. C'est une intention
que les plus perspicaces auraient du mal à découvrir chez le peintre
de tant de liseurs et de parties d'échecs où les costumes et les acces-
soires lui ont fait oublier l'ambiance et la vie intérieure qui com-
mande aux expressions de visages et aux gesticulations. Non, il appa-
104 L'ARTISTE
raît là comme un obstiné de l'exécution ténue, comme un prestidigi-
tateur travaillé par l'idée d'étonner un auditoire : « L'étonnement
n'est pas l'émotion, dit avec raison Barbey d'Aurevilly. Un Alhambra
fait avec un noyau de cerise serait plus étonnant que l'autre Alhambra
et cependant il toucherait moins. Le génie dans les petites choses
n'est plus le génie. De fait, il y perd sa puissance et n'y garde pas
même son nom. »
Le peintre a été, certes, un habile. Il a mené à bout certaines toiles
avec une volonté étroite et une dure précision auxquelles il n'est pas
difficile de rendre justice. Il a surtout montré son savoir par des
études qui ne subsistent guère dans les œuvres achevées. Mais l'en-
semble de ces œuvres est antipathique aux yeux et à l'esprit par le
jeu de patience des détails, la dureté des contours, le froid modelé
sans lumière, l'absence d'émotion et d'intellectualité, le désagréable
parti-pris anti-artistique de l'anecdote. Il y a eu seulement là un
grand succès dû au fini de l'exécution, et une grande influence expli-
quée par le grand succès. Mais en art, les influences, les imitations,
les traditions, les théories, n'ont pas à être invoquées. Et ici moins
que jamais. La fabrication de la peinture de genre, de l'abominable
historiette à costumes, est rapidement devenue une des plaies des Sa-
lons annuels et des expositions à la mode. Elle sévit encore à l'heure
actuelle. Elle nous fatigue par son absence de conviction, par sa re-
cherche d'un pittoresque convenu, par son impuissance à retrouver
la vie dans la poussière des siècles, à redonner une forme à l'agita-
tion humaine évanouie. La date y est, il y a une énumération de vê-
tements, de meubles, d'ustensiles. Le bahut et la tenture ont été
copiés dans les musées et dans les collections, ou simplement sur les
photographies préparées pour les peintres par des industriels pré-
voyants. Il y a des ouvrages sur les costumes historiques : ils ont été
consultés. On a fait mieux : les modèles ont posé dans les défroques
qui font la joie des nuits de carnaval, et que l'on peut louer autour du
Temple et dans les passages. On a eu ainsi à volonté des reîtres, des
écoliers, des seigneurs Louis XIII, des gardes-françaises, des mem-
bres du Tiers-État, des incroyables. Les modèles et les mannequins
ont été placés dans le milieu préparé, il y a eu groupement, arrange-
ment de la composition... et puis? et puis, c'est tout. Que veut-on
de plus?
MEISSONIER io5
Mais cela ne constitue pas un tableau d'histoire! Et la vérité des
personnages? Et les expressions des visages? Et le mouvement pas-
sionné qui a dû animer le groupe ou la foule que l'on a la prétention
de représenter à l'aide de quelques gravures, de quelques automates,
de quelques modèles? Vous en demandez trop. Tout cela ira au petit
bonheur. S'il s'agit d'un personnage connu, les portraits seront
copiés. Quant aux expressions, aux passions, à l'atmosphère, ce
seront tout bonnement les expressions que voudront bien prendre les
modèles, les passions qu'ils éprouveront, l'atmosphère dans laquelle
ils poseront. Regardez les scènes historiques exposées par nos pein-
tres. Toutes se passent sur la table à modèles, toutes pourraient avoir
pour sous-titre : « Intérieur d'atelier. » Les maisons de la rue, les
meubles du salon ont été disposés par l'artiste, faisant fonction de
régisseur. Là, tout est prêt... Ah! encore cette étoffe sur ce paravent,
ce bibelot sur cette étagère, cette chaise au premier plan. C'est bien,
frappez les trois coups, le grand premier rôle peut entrer... et il
entre en effet, le malheureux, comme il entrerait à l'Ambigu ou à la
Gaîté, et tous les figurants le suivent, et se placent, et lèvent le bras,
et ouvrent la bouche. Trémolo à l'orchestre. Cris à la cantonade.
M. Meissonier est le grand responsable de cet envahissement de
la cimaise par tant de costumes Louis XIII, Louis XV, Directoire et
Premier Empire. C'est lui qui a installé définitivement dans l'art de
notre temps le tableau de format marchand, où se voient des vête-
ments de bal masqué et des bibelots d'étagère. Cherchez maintenant
un artiste ayant eu une vision du drame évoqué, un artiste qui ait été
ému, enfiévré par les actions et les passions des hommes qu'il a voulu
faire se lever dans les lointains du passé. Cherchez-le : vous le trou-
verez difficilement. Les visionnaires sont rares, n'est pas historien ou
mythologue qui veut. Eugène Delacroix et Puvis de Chavannes sont,
en peinture, de glorieuses exceptions, comme Michelet en est une en
histoire. Il n'y a pas de procédé pour produire à volonté d'admirables
et tragiques toiles comme Prairial^ de nobles fresques comme Le Bois
sacré. C'est assez dire pour prouver que ces remarques ne tendent
pas à interdire à l'artiste le tableau d'histoire et l'évocation du passé.
Delacroix, lui aussi, a habillé ses personnages de vêtements disparus
et les a fait se mouvoir à travers des décors qui sont aujourd'hui des
ruines. Mais devant ses toiles, on ne pense pas au costume, on voit le
io6 L'ARTISTE
geste et la physionomie, on assiste au surgissement d'une passion
d'amour ou de colère, on s'enivre de l'harmonie des sentiments et des
couleurs. Devant les toiles les plus célèbres de Meissonier, l'obsé-
dante idée du modèle, du mannequin, de la défroque, envahit l'esprit.
Le procédé méticuleux, le travail puéril, stupéfient l'imagination.
Qu'il s'agisse du graveur à sa table, du joueur, du liseur, du fumeur,
du hallebardier, du violoncelliste, du fîûtiste, du graveur, de l'ama-
teur de tableaux, du peintre d'enseignes, des cavaliers se faisant ser-
vir à boire, du jeune homme regardant des dessins, de l'homme en
contemplation à sa fenêtre, — ou qu'il s'agisse des furieux de la Rixe,
des cuirassiers lancés dans une charge, de Napoléon à cheval, c'est
l'application toujours semblable du même procédé.
Nulle synthèse, nulle grandeur de dessin, nulle enveloppe
d'atmosphère. Le cuirassier et le cheval, qui partent dans un galop
d'escadron, sont vus d'aussi près, représentés dans les mêmes innom-
brables détails, que l'homme vu à deux pas, dans une immobilité
absolue. Chez celui-ci, une telle preuve de vision étroite est déjà
choquante, on s'alarme de ce parti-pris singulier, de cette insistance
à vouloir donner à toutes choses une égale importance, de cette im-
puissance à généraliser. On constate déjà que le peintre manque de
cette faculté essentielle de l'artiste qui est l'instinct ou la volonté de
choisir. Qu'est-ce donc lorsqu'on regarde un tableau qui veut donner
la sensation du grouillement d'une armée, d'un violent passage de
cavalerie ! On n'aperçoit qu'un extraordinaire échantillonnage de
buffleteries, de boutons et de passe-poils, on compterait les poils de
la moustache des hommes, les crins de la queue des chevaux. Dans
les figures au repos, c'est l'équivalent de la photographie faite à
loisir, avec le choix de l'attitude et de l'éclairage. Dans les figures
en mouvement, c'est l'équivalent de la photographie instantanée.
Quelles que soient l'occupation, l'attitude des modèles, il y a tou-
jours un « Ne bougeons plus » dans chacune des toiles de Meisso-
nier. Il n'en est jamais arrivé à comprendre : i° que dans le portrait
d'un être, le visage et les mains devaient jouer des rôles plus consi-
dérables que les souliers; 2° qu'autre chose est de fixer une foule que
de faire le portrait d'un homme. Le travail serré qui peut être de
mise pour reproduire les traits, le caractère individuel d'une physio-
nomie, n'a que faire ici cù il s'agit de masses qui s'agitent, de che-
MEISSONIER 107
vaux qui se croisent, de piétons qui circulent. On n'a pas le temps
de voir un homme, un animal, et le peintre qui s'attardera à ces
détails ne réussira pas à saisir la confusion de mouvements et la
multiplicité de taches qui constituent l'ensemble. M. Meissonier
s'en est tenu à cette conception de dessin photographique. D'autres
ont eu le dessin calme de la figure au repos : Ingres, par exemple.
D'autres ont eu le dessin remuant de la figure en mouvement : tel
Delacroix. Chez tous les deux, il y a l'élimination des détails, et la
mise en valeur de la ligne essentielle. Reste Napoléon, restent
i8o5, 1806, 1807, 1814, où l'épopée devient à peine une équipée,
où les batailles et les revues deviennent le prétexte d'un musée de
costumes militaires où la Redingote grise est en enseigne. Tableaux
où l'air manque et qui pourraient tout au plus servir, malgré les
acclamations qui les entourent et les prix qui les paient, à illustrer
une Histoire à la façon de M. Thiers.
Malgré tout, lorsqu'on lit avec soin les dithyrambes des admira-
teurs de M. Meissonier, une inquiétude perce, des hésitations trans-
paraissent. Presque tous reconnaissent, plus ou moins, entre les
lignes, qu'il n'a pas le sentiment des plans et des distances, qu'il
ignore l'harmonie générale, qu'il a vécu hors de son temps, non par
inquiétude et en vertu d'une aspiration supérieure, mais par goût
d'imitation. Quelques-uns même veulent bien reconnaître qu'il y a
eu avant lui des peintres militaires qui s'appelaient Gros, Charlet,
Rafiet. Maintenant, que l'on s'extasie parce qu'il porta les bottes de
Bonaparte pour leur donner le pli de l'usure, et parce qu'il a fait
recouvrir de farine la terre de son jardin pour obtenir un effet de
neige, que Ton proclame qu'il y a plus de probité artistique à tra-
vailler longtemps sur une toile et à la pousser trop loin qu'à savoir
s'arrêter à temps, ce sont d'aimables bagatelles. Au fond, on admire
surtout le savoir-faire qui séduisit les amateurs. La grande majorité
de ceux qui se prosternent célèbre les récompenses obtenues aux
expositions et l'énorme valeur actuelle des tableaux. Pour rendre un
hommage vraiment national à l'artiste qui vient de mourir, on s'est
ingénié à calculer le prix de tous ces chefs-d'œuvre par centimètre
carré. Que pourrait-on ajouter à cette suprême louange, sinon que
c'est là faire subir au peintre décédé une apothéose un peu cruelle ?
GUSTAVE GEFFROY.
EUGÈNE DELAPLANCHE
i; ne sais que penser entre cette Efe après le péché, la-
quelle, selon un des biographes du regretté sculpteur,
« fut la définitive étape de Delaplanche vers des hori-
zons qui, durant de longs mois, avaient fui devant
lui », et cette radieuse Musique dont M. Larroumet, en l'éloge funè-
bre qu'il prononça sur la tombe de l'artiste, disait : « A la fois nue et
drapée, chaste dans sa beauté fine et vigoureuse, elle était une de ces
figures qui charment le premier coup d'oeil et dont la contemplation
fait sentir lentement le mérite profond et discret. Une fois embrassée
par l'œil, la ravissante attitude de ce jeune corps se gravait pour tou-
jours dans le souvenir; elle chantait dans l'imagination et une mélo-
die sans fin coulait de cet archet de marbre. La musique! tout ce
qu'éveille ce mot redoutable, Delaplanche avait su le mettre dans
cette création. Un tel objet ne l'avait pas effra3'é : il l'avait abordé
simplement et franchement, comme il faisait toute chose et, de la
force calme et réfléchie de l'artiste, une œuvre maîtresse était sortie. »
Car si l'une est tant soit peu poncive, encore soumise aux errements
de l'Ecole, combien l'autre est adéquate à l'idée du sculpteur-poète,
suggestive en ses moindres plis, bien propre à nous faire sentir cet art
divin d'Orphée, et pourtant toutes deux peuvent être qualifiées
« chefs-d'œuvre ».
Que Delaplanche ait eu pour maître Deligand ou Duret, qu'im-
porte, en vérité, lorsqu'un tel artiste possède en son intellect le spiri-
L-AR'l'lSTK
InriB- Ch Micha-ud
LA MUSIQUE
parQelaplanche
EUGENE DELAPLANCHE 109
tualisme altier et la pensée cre'atrice? UÉducatioii inatentelle du
jardin de Sainte-Clotilde est une belle œuvre, on en conviendra, où
le statuaire a mis l'Idée qui fait palpiter et vivre. D'aucuns ont dit
qu'il avait donné preuve de naturalisme. Qu'est-ce que ce terme vient
faire ici? Il n'est point question de naturalisme lorsque l'art, en quel-
ques coups d'cbauchoir ou de pinceau, fournit dans la représentation
ordinaire de la vie la genèse des sentiments qui font mouvoir les
êtres. La spiritualisation des actes matériels de l'existence humaine
procrée par elle-même, sous ses multiples faces, une humanité idéale
qui se meut et s'agite, va, vient, engendre la subjectivité, coordonne
les rêves, incarne les pensées. Le naturalisme en art n'a jamais existé,
ou ce n'était pas de l'art. Delaplanche en est la preuve vivante, lui
qui a donné à V Education maternelle cette figure si intensive de créa-
tion spirituelle. Je trouve dans son catalogue combien d'œuvres
encore, ardentes, colorées, pétries au feu de l'histoire ou de l'imagi-
nation, qui sont autant de concepts de son évolution vers l'Idéal. En
i858, Achille saisissant ses armes, deuxième prix de Rome, et en
1864, Ulysse bandant l'arc que les prétendants n'ont pu ployer, pre-
mier prix, sont les prémisses de son tempérament inventif, quoique
encore livré tout entier aux cendres de l'Ecole. Je passe sous silence
un buste de jeune fille en 1861, et un Petit pâtre en i863, un mo-
dèle et rien de plus. Beaucoup de savoir-faire, une pâte artistement
maniée, c'est quelque chose, soit. Mais attendons plus tard.
En 1866, pendant qu'il voyageait, et désireux de remplir jusqu'au
bout son rôle de prix de Rome, Delaplanche envoie VEnfant monté
sur une tortue. La presse lui fait un beau succès, et pourtant que
nous étions loin encore de la Musique! A l'Exposition universelle
de 1867, le même est de nouveau, en bronze cette fois, soumis à la
vue du public. On s'extasie volontiers, mais sans enthousiasme. L'an-
née suivante, il envoie un Pécoraro, qui plus tard deviendra bronze.
De celui-là je ne peux dire que du bien, et beaucoup, mais la manière
en est peu digne de la conception que je me fais actuellement d'un tel
artiste.
C'est alors qu'il exposa Èj>c après le péché, placée depuis au musée
du Luxembourg. C'était la première phase d'une création ascen-
dante, et tout dans cette admirable femme, malgré des restrictions au
point de vue purement de la composition, faisait présager le grand
L'ARTISTE
statuaire qui devait donner sa mesure dorénavant, en des œuvres
impérissables, parce qu'elles sont la vie mêlée à la lumière.
Jusque dans ses moindres ébauches, dans ses sujets les plus gros-
siers, le voici étrangement hardi de grâce et de finesse, dans la Char-
pente, la Terrasse pour l'Opéra, la Sécurité pour l'Hôtel de Ville, la
France distribuant des couronnes, figure colossale pour le dôme cen-
tral de l'Exposition de 1889. Dans l'Afrique en bronze doré qui orne
le bassin du Trocadéro, il laisse même pressentir un au-delà d'ar-
chaïsme poétique qui se révéla pleinement par cette magique Vierge
au lys, laquelle fait rêver d'un autre âge, avec sa grâce infantile, son
jeune et souple corps avide de caresses, pour ne jamais les avoir goû-
tées, et ce front pur que ride à peine le songe entrevu dans le mysti-
cisme d'une âme inexplorée.
Delaplanche quasi spiritualiste, sans catholicisme outré, ne pou-
vait manquer cependant aux figures religieuses, qui fourniront de
tous temps aux esprits d'élite une intarissable source de créations. Il
nous a laissé Agar et Ismaël, groupe en marbre d'après les livres
saints. Sainte Agnès, d'une candeur rustique qui ressemble fort aux
ébauches gothiques, pour l'église Saint-Eustache; un Saint Joseph,
un Enfant Jésus et la Vierge, pour l'église Saint-Joseph à Paris, les-
quels sont de beaux morceaux, curieux comme « faire », pleins d'en-
seignements pour celui qui s'essaye.
Dans l'allégorie, Delaplanche n'atteignit pas le summum d'un véri-
table Imaginatif. On peut lui reprocher de s'être par trop rallié à la
convention. Je n'en conclus pas qu'il dédaignait le genre, bien au
contraire, mais il s'appliquait à en rendre le dessin traditionnel, et
sous prétexte d'exactitude la suivait pour des objets qui ne doivent
pas en avoir. Il ne voyait guère le côté extra-naturel de l'art, c'est
pourquoi il versa dans l'élégance et devint l'un des plus forts statuaires
qui, sans spirituâliser toutes leurs œuvres, l'ont tenté au moins pour
beaucoup.
Le monument en mémoire du cardinal Donnet, qui fut érigé dans
la cathédrale de Saint-André à Bordeaux, suscita, lorsqu'il fut
exposé au Salon de 1890, un vif mouvement d'admiration, tempéré
par le regret qu'un tel ébauchoir fût resté dans le terre-plein du
catalogue primitif : le pasteur d'âmes étend sa main avec le geste
ordinaire du conducteur spirituel qui implore pour ses brebis, au-
EUGENE DELAPLANCHE ru
dessus des plans de droite et gauche, où sont représentées la Piélé,
douce et recueillie, la Charité, transfigurée de mansuétude pour les
déshérités. Ceci est bien supérieur au Tombeau de Monseigneur
Affreingue et à la Vision de Marie Alacoque, je n'en disconviens
pas. Un peu plus de littérature m'eût séduit davantage, en ce sens
que « l'intention » eût été plus manifeste. D'aucuns ont comparé
ces commémorations religieuses à la Vierge au lys et à Notre-
Dame-de-Tirebières^ il n'y a, certes, de commun que le qualifi-
catif d'étiquette. Dans ces deux dernières productions, il y a
plus que de la religion, il y a du rêve imagé, il y a de la création
intensive.
En 1880, V Enfance d'Orphée, en 1882, V Ensommeillée, sonx de
bons morceaux, travaillés et fondus en un rythme harmonieux, plein
de suavité. J'aime moins, oh ! beaucoup moins, les quatre Sirènes
pour la fontaine des Jacobins à Lyon, où sont représentées les gloires
locales de la seconde ville, mais Je m'extasie sur V Aurore (1884) que
je qualifierai simplement de chef-d'œuvre. L'État, comprenant tout
l'art enfermé dans cette dernière figure, l'a acquise et placée au
musée du Luxembourg. J'applaudis. C'est là que le public, contem-
pteur de l'art pur et pourtant admirateur de ce qui est vraiment
beau, se pâme devant ce corps de jeune vierge impolluée, devant ces
flancs adorables, ce séraphin transmué en femme. Bien avant Dela-
planche, la statuaire créa des vierges de marbre, mais jamais avec
cette intuition d'aurore céleste, qui, selon l'expression classique du
poète poncif, « entr'ouvre au matin, de ses doigts de rose, les portes
de l'Orient ».
Je citerai encore, du regretté défunt, une série d'œuvres. Quoique
secondaires, elles ne témoignent pas moins de cette haute person-
nalité, disparue avant l'heure, avant que le déclin des forces céré-
brales l'eût fait souhaiter. Ce sont les panneaux de marbre et les
figurines, objets d'art, coupes et ornements, qu'il exécuta pour divers,
entre autres pour l'hôtel Païva, pour l'hôtel Camondo, pour les prix
de concours ou souvenirs commandés par MM. Dietz-Monnin,
Falize, Hachette, Lauth, etc. La Vierge et VEnfant Jésus, Coquet-
terie, Flore et Zéphire, en argent ou en marbre, sont de petits sujets
d'intimité qui attestent pourtant la robuste élégance du statuaire, de
cet homme qui savait être affiné jusque dans cette Afrique dorée du
112 L'ARTISTE
Trocadéro et dans cette France distribuant des couronnes du Dôme
Central.
La vastitude de la matière à brasser ne lui enlevait rien de sa
joliesse initiale. Malgré tout, il devait faire aimable. Je ne le vois pas
du tout animalier, ou seulement sous le couvert de levrettes gra-
cieuses, de belles génisses "blanches au pâturage, de paisibles rumi-
nants à l'attache. Il ne s'y est jamais aventuré d'ailleurs.
Dans le buste, genre effacé, il fut ce qu'il devait être : peu ressem-
blant, étant Imaginatif. Je l'en félicite. La figure humaine n'a
d'expression que celle des sentiments attribués à son possesseur. Je
ne comprends pas Néron souriant d'un air affable et doux, pas plus
qu'un saint Vincent de Paul tragique et courroucé. Pourtant il est
certain que l'un devait sourire et l'autre se mettre en colère, ainsi
que le commun des mortels. Et certainement le premier, aimant la
gloriole et les vaines flatteries, eût souri au flagorneur de sa physio-
nomie, tandis que le second, très humble, se fût fâché en la même
occurrence.
Le talent de Delaplanche était de ceux qui ne se discutent pas,
étant intuitif. On y reconnaissait une grande volonté de plaire,
laquelle allait jusqu'à étouffer la conception originelle. Ce talent, tout
pétri de charme et de fraîcheur, se fut émoussé en des productions
farouches. Il n'y avait en lui ni Rude, ni Puget, mais il y avait
Carpeaux. La fusion se fût peut-être accomplie par la suite, mais
l'augure en est mauvais. Sa ligne est donc celle-ci : plaire en créant,
sa ligne définitive, absolue, dès Ère après le péché. L'ensemble de
ses œuvres est tout entier subordonné à ce désir, et si parfois il s'en
écarte, si parfois il l'oublie, c'est pour tailler un tombeau à monsei-
gneur Donnet ou à monseigneur Affreingue.
Telle est la synthèse de ce spiritualiste impénitent, qui, parti dans
le plein échevèlement de sa grâce et de sa force, nous laisse plus de
quatre-vingts sujets : quatorze bustes, onze décorations monumen-
tales, dont l'ensemble renferme quarante figures, huit groupes à
plusieurs sujets et plus de vingt statues, érigées ou à ériger. Les
historiographes nous apprennent, après maints détours et commen-
taires, qu'il est du plus pur sang parisien. Sa mère était, paraît-ii,
parente du célèbre peintre Isabey; il naquit dans une ruelle de
Belleville, de parents pauvres, cela va sans dire. Il suivit les cours
EUGENE DELAPLANCHE ii3
primaires, puis récole du soir où il apprit le dessin, et M. Cougny,
inspecteur de ces susdits cours, le remarqua pour ses précoces
qualités. Ce monsieur s'aboucha avec les parents du jeune homme,
et on complota d'en faire un artiste. Les ateliers coûtaient gros, pour
des bourses modestes comme celles qui résidaient à Belleville :
i5o francs d'inscription à l'atelier de sculpture de Jouffroy, c'était
une énorme dépense. Aussi les parents décidèrent-ils d'attendre.
M. Cougny n'avait pas abandonné son protégé. Il en parle à Alphée
Dubois, le graveur de médailles, et celui-ci favorise l'introduction
clandestine du jeune Delaplanche à l'École des Beaux-Arts, par
l'occupation des places des élèves absents. Mais le « lapin » se lasse
de cette contrebande, saisit l'occasion du premier concours, se fait
recevoir d'emblée et franchit la porte en redressant le front. Débuts,
succès de Salon et succès d'école, grand prix de Rome, trois ans
d'études à la villa Médicis, et tout à coup succès presque scandaleux,
— ainsi que s'exprimèrent les journaux d'alors, — avec Eve après le
péché. Notre artiste est son maître. Nous n'avons plus qu'à le suivre
durant vingt-sept ans de labeur acharné, et nous connaîtrons la
genèse d'un des grands noms de la statuaire, déjà fort honoré
aujourd'hui.
LÉON RIOTOR.
189I — l'artiste NOUVELLE PERIODE : T. I
AIMÉ MILLET
É à Paris en 1816, d'une famille d'artistes,
Millet, après avoir dessiné au Louvre
d'après les maîtres, entra dans l'atelier de
David d'Angers, Vers 1846, il exposait
une Bacchante^ puis il se tint à l'écart du
Salon jusqu'en i852. Cette année-là il
envoya au Louvre un buste de Gay-
Lussac, peu remarqué; ce fut en i853,
qu'il eut son premier succès avec une Jeune fille couronnée de fleurs.
U Ariane qu'il exposa en 1857, le mit hors pairs. Ce marbre,
acheté par le gouvernement, figura au musée du Luxembourg;
pendant de longues années, il a été admiré de tous : artistes et bour-
geois frottés d'art se montrent unanimes à célébrer les beautés plan-
tureuses du joli modèle qu'Aimé Millet donnait ingénuement pour la
fille de Minos. Ce marbre est, d'ailleurs, un excellent morceau de
sculpture; la forme féminine y est bien comprise, le modelé en est
souple et gras et la correction des lignes suffisante pour qu'on la
puisse comparer à un des deux beaux torses antiques placés au Lou-
vre il y a une quinzaine d'années et qui datent d'une époque de
décadence : les artistes qui les ont exécutés étaient très habiles à faire
palpiter le marbre. UArianef ajouterai-je, est le produit parfait d'un
AIMÉ MILLET ii5
art contestable. C'est du Pradier, mais non du Pradier des bons jours.
Au point de vue de la composition, l'œuvre est fort discutable: Ariane
est à genoux, accablée, elle se voile les yeux d'une main; mais ce
beau corps sans énergie est celui d'une Madeleine,ce n'est pas Thésée
qui l'a abandonnée dans l'île de Naxos, c'est un agent de change
qui l'a « lâchée » dans un hôtel de Monte-Carlo. Sérieusement la
douleur antique doit être représentée debout, elle ne sait pas s'arran-
ger gentiment pour inspirer la compassion ; en noble fille de la Grèce,
Ariane dans sa détresse dut conserver la dignité. Je sais bien ce
qu'il faut admirer dans l'œuvre célèbre de l'excellent artiste; mais le
charme de l'exécution, — peut-être pas assez nerveux cependant, —
ne saurait faire oublier qu'il n'y a pas le souffle du grand art. Ce
n'est là qu'un inutile grandissement d'une des voluptueuses statuettes
que nos pères achetaient chez Susse.
Quelques années plus tard. Millet tailla quatres cariatides de pierre
qui supportent le balcon d'un hôtel de l'avenue des Champs-Elysées.
C'est là un travail peu connu et dont l'artiste ne tirait probablement
pas grande vanité, cependant j'ose le préférer à la statue du Luxem-
bourg dont les princes de la critique ont célébré les louanges. La
sculpture, me semble-t-il, est un art chaste, et je reproche à VAn'ane
d'être trop volontiers regardée par les vieillards, — comme une
Suzanne de marbre. — Les maîtres font de la chair vivante, pas de
la chair appétissante.
La statue de la Jeunesse effeuillant des i^oses, sur le tombeau de
Mûrger au cimetière Montmartre, est de tous points une œuvre
charmante, bien qu'il y ait là des arrangements, des coquetteries de
détail qui sentent trop le bibelot d'étagère ; et puis cette Jeunesse est
un peu quelconque, elle eût pu tout aussi bien figurer sur la tombe
de Bérangerou sur celle d'Hcgésippe Morcau. Murger, lui, méritait
une jeunesse plus originale, plus perverse, plus « poseuse », plus
névrosée, d'un charme à la fois plus malsain et plus captivant.
J'aurais voulu que l'artiste indiquât, dans sa figure, l'action délétère
que l'œuvre de Murger a eue sur notre génération qui s'attarde
dans la sotte comédie de la bohème.
Le Vefcingêto7Ùx^ exposé en 1864, fut, il faut l'avouer en toute
franchise, un effort malheureux. Ce tranquille portrait, fort ressem-
blant d'ailleurs, du modèle Gharton alors très en vogue, n'a rien de
ii6 L'ARTISTE
particulièrement héroïque. Probablement Millet se trouva fort gêné
par le programme qu'on lui imposa ; des difficultés peut-être insur-
montables s'opposaient à ce que le héros gaulois, dans une statue
colossale, fût représenté à cheval, cependant c'est à cheval que l'esprit
conçoit le vaillant Arverne. Une statue pédestre pour cette grande
figure épique semble un non-sens; mais, après tout, en art tous les
thèmes sont acceptables à la condition d'être bien interprétés. Mal-
heureusement ce Vercingétorix manque à la fois de noblesse, de
grandeur et d'énergie. Je ne l'ai vu que dans le jardin du palais de
l'Industrie, j'ignore donc quel effet il fait à la place pour laquelle il a
été composé, mais je ne pense pas que sa silhouette se profilant en
lignes calmes sur le ciel puisse produire l'impression grandiose que
comportait ce sujet, assez beau pour tenter un Michel- Ange; et alors
si nous n'avions même pas la monnaie de ce génie, on pouvait au
moins exiger que Millet montrât le tempérament d'un Clésinger : il
faut bien convenir qu'il ne sut pas s'élever à cette hauteur relative.
La critique se montra sévère au Vercingétorix, — trop sévère, je
crois; — la patine de cette statue colossale était d'un ton clair de'
cuivre rouge, et il n'en fallut pas davantage pour que des plaisantins
pleins d'esprit, comme nous en avons toujours en France, s'amu-
sassent à remarquer la convenance qu'il y avait à consacrer par un
gigantesque travail de chaudronnerie la gloire d'un fils de l'Auver-
gne (i) : un chef-d'œuvre même ne fût pas resté debout devant une
observation d'une telle finesse. La tentative, en somme fort honora-
ble, d'Aimé Millet sombra un instant sous le ridicule; encore une
fois, ce fut injustement : on peut critiquer la donnée dans laquelle
l'artiste a conçu son œuvre, on ne saurait pas lui contester d'avoir
déployé quelque vaillance dans son exécution. Le temps comme tou-
jours a remis les choses au point, et aujourd'hui en songeant au
Vercingétorix un critique même sévère ose à peine prononcer les
mots d'œuvre médiocre, — mais pour mettre le Cid en scène il est de
toute nécessité de s'appeler Pierre Corneille.
Donc la principale des tentatives que fit Millet pour s'élever jus-
qu'au grand art ne fut pas heureuse; il y avait en lui un artiste sa-
vant, délicat, élégant, ne tombant jamais complètement dans la bana-
(i) D'ailleurs, le Vercingétorix n'est pas fondu, mais exécuté au repoussé.
AIME MILLET 117
lité académique, mais il n'était pas plus passé par Toulon que par
Tanagra, le sang d'un Puget ne bouillonnait pas fougueux dans ses
veines, et il fut impuissant à diviniser la grâce féminine. J'ai été
forcé de constater, pour VAriane, que l'artiste n'avait pas su s'élever
jusqu'à l'idéal antique, il me faut bien reconnaître aussi qu'aucun
souffle réellement héroïque n'anime son Vercingétorix. On serait
peut-être un peu sévère en parodiant ici ce mot d'un ancien : « Ne
pouvant le faire grand, il le fit énorme. »
C'est à Millet que l'on doit VApollon qui couronne l'Opéra. Ce
n'est là qu'un honnête groupe, et, malheureusement pour l'œuvre de
Millet, il y a en bas un autre Apollon moins honnête mais autre-
ment savoureux que le sien. Sans doute, la donnée qui a inspiré
Carpeaux est contestable, son dieu n'a pas la grandeur, mais il a la
grâce et la vie.
Rien à dire du Mercure de marbre qui se voit dans la cour du
Louvre, inutile aussi de parler de la Justice civile^ de la Cassandrc se
mettant sous la protection de Pallas, et de quelques autres statues du
maître, appartenant au même ordre de production ; mais il n'est que
juste de donner un éloge très franc au Jeune Garde mobile qui orne
le monument patriotique élevé dans le département de l'Eure. Le
Mobile^ ce soldat de hasard, faible, vaincu, mais fier et résigné, res-
tera, je crois, comme une intéressante création artistique de notre
époque; par cette figure Aimé Millet aura contribué à ce résultat, ce
qui lui fait honneur à la fois comme artiste et comme patriote.
Le maître a modelé quelques bustes excellents, quelques excel-
lentes statues d'hommes illustres. C'est par une oeuvre de ce dernier
genre qu'il a fait ses adieux à l'art; le Gay-Lussac qu'il terminait, il
n'y a pas un an, pour Limoges, est certainement une des meilleures
statues commémoratives exécutées depuis vingt-cinq ans. Si notre
« statuomanie » s'était toujours manifestée par de tels morceaux, les
attaques faciles auxquelles elle a donné lieu auraient peut-être paru
moins justifiées. La « statuomanie » d'ailleurs ne mérite pas tant le
mal que nos spirituels critiques se plaisent à en dire; outre qu'elle
part d'un bon sentiment, ce qui est déjà quelque chose, c'est grâce à
elle que beaucoup de nos sculpteurs arrivent à joindre les deux
bouts, que l'on me passe l'expression. Or, croyez-le bien, c'est un
grand service que rend à l'art cette « statuomanie » si décriée : et en-
ii8
L'ARTISTE
lever à l'art français de cette fin de siècle son école de sculpture, ne
serait-ce pas le priver d'une de ses premières parts, et non la moins
glorieuse?
L'art de Millet est sain et robuste, il a parfois sa pointe d'origina-
lité, mais il faut bien convenir que trop souvent l'artiste manque de
hardiesse, il semble bien qu'il ait aperçu les sentiers à peine frayés
où s'aventurent délibérément les oscurs : pourquoi a-t-il quitté bien
rarement les chemins battus?
CAMILLE LEYMARIE.
AU CERCLE ARTISTIQUE ET LITTHRAIRE
E tableau qui m'a le plus intéressé à
la nouvelle exposition du Cercle de
la rue Volney, est VAimoncialion de
M. Luc-Olivier Merson. Œuvre de
dimensions restreintes, mais d'une
intensité rare. On sent là une âme,
et une âme qui n'est point banale.
Par notre époque de vulgarité gros-
sière et outrecuidante, le cas est par-
ticulièrement précieux. Cette Annonciation est, tout ensemble, hau-
tement mystique et bravement moderne. On ne saurait interpréter
la profonde poésie des croyances religieuses avec un art plus compré-
hensif, plus actuel et plus pénétrant. La scène est en plein air, dans
un paisible et intime paysage, que baignent de sérénité mélanco-
lique les belles lueurs expirantes d'un pur et doux crépuscule d'été.
Au fond, rayonne encore un coin de ciel rose, sur les verdures fraîches,
sur les joncs, sur les herbes, et sur les ondes bleuâtres qu'une source
120 L'ARTISTE
cachée épanche parmi de larges pierres grises, semblables à des stèles
renversées. Debout, près de cette eau qui miroite obscurément par
les rayons crépusculaires, et devant ces grandes pierres horizontales
qui donnent au site je ne sais quoi d'austère et de sacré, se lient la
vierge brune au front nimbé d'or tendre, venue avec l'amphore pour
puiser l'eau de la source. Son corps mince et léger s'effile par le bas,
sous le long vêtement d'azur; on dirait qu'elle va quitter le sol. Elle a
le regard levé vers le ciel ; et l'on est ému jusqu'au cœur par l'expres-
sion surhumaine de cette figure pâle et terreuse, aux deux grands
yeux d'un bleu clair extasié. A gauche, à quelques pas d'elle,
l'ange est à genoux : cheveux blonds, robe blanche, grandes ailes
blanches vaguement irisées, il courbe humblement la tète devant la
sainte femme; d'une main il lui montre l'infini, tandis que de
l'autre il lui présente le lys symbolique.
La composition sobre et forte de la scène, la physionomie vivante et si
caractéristique des personnages, pourraient certainement rendre jaloux
M. Puvis de Chavannes; d'autre part, M. Cazin pourrait envier
l'harmonie exquise de ce paysage religieux où le jour et la nuit sem-
blent se fondre dans une suave et mystérieuse caresse.
La Diane de M. Elle Delaunay n'est guère moins intéressante que
la Sainte Vierge de M. Luc-Olivier Merson. Avec une vigueur singu-
lière, elle évoque tout un autre monde. Paganisme très moderne, du
reste, comme le christianisme de notre « Annonciation ». C'est une
simple tête de femme, ou plutôt de déesse; mais comme elle s'im-
pose à nous, cette noble et tragique héroïne dont le profil, si
finement et si fortement tracé, se dresse sur ce cou svelte et haut dans
un élan d'une si vaillante énergie! Elle s'enlève harmonieusement,
âpre, belle, ceinte d'une blanche auréole, sur le bleu verdâtre du
fond. Elle pourrait s'appeler Bellone, car un fer de lance luit à sa
main. Elle pourrait être la Victoire, car un vert laurier couronne le
flamboiement de ses cheveux roux. Mais devant elle, surgissent invin-
ciblement dans notre mémoire les superbes vers de La Légende des
Siècles :
La grande chasseresse éclatante et farouche
Songe, ayant dans les yeux la lueur des forêts. . .
Avec la Madeleine de M. Saintpierre, nous rentrons dans le domaine
AU CERCLE ARTISTIQUE ET LITTERAIRE
évangélique. C'est une Madeleine avant le repentir, une Madeleine en
fleur, en plein épanouissement. Son sourire rose et blond, ses lèvres
ardentes, ses yeux bruns baignés de volupté, sa gorge délicieuse
qui rayonne sous le haut de la chemisette blanche et du vêtement
hoir, ont un charme bien plus profane que sacre. La séduisante
pécheresse, qui est de Paris au moins autant que de Magdala,
n'apparticnt-elle pas à la charitable paroisse de Notre-Dame de
Lorette ?
La tête de Christ, puissamment esquissée par M. Louis Deschamps
sur un bout de draperie rouge, e.xprime de façon saisissante la rési-
gnation douloureuse de la divine agonie.
Signalons les deux grandes compositions allégoriques, ou quasi
allégoriques, de M. Henri Martin : Printemps et Rêverie; la concep-
tion en est poétique, dans une gamme claire de teintes caressantes.
Entre les nombreux portraits qui peuplent agréablement les
murailles du Cercle, on remarque tout d'abord celui de M. G. H. par
Jean-Jacques Henner. On se croirait en face d'un patriarche ou d'un
apôtre. Car, avec son majestueux profil, son haut front couronné de
légers cheveux gris, ses chairs lumineuses et sa longue barbe blan-
chissante, que le fond sombre fait si vivement valoir, notre contem-
porain M. G. H. pourrait poser pour un Joad ou pour un saint
Paul.
Les deux portraits exposés par Léon Bonnat ont une vigueur
magistrale, que je suis heureux de constater, tout en faisant mes
réserves sur les tons de brique des carnations. M. Cernuschi est
d'une ressemblance frappante, et offre une vitalité singulière. Comme
elle est expressive, avec ses grands yeux clairs, cette rude et bienveil-
lante figure, toute encadrée de neige sur le noir de l'habillement et le
rouge éteint du fond ! — M. Bœswilwald n'est pas moins bien carac-
térisé, avec les mêmes tons de terre cuite sous la barbe courte et les
cheveux floconnants.
M. Lucien Doucet a peint M. Ponsonailhe avec une énergie digne
de M. Bonnat, et dans une tonalité chaude mais sans sécheresse.
Solide tête brune bien accentuée, sur le col blanc et le veston
sombre.
Le portrait de M. Henri Garrigues par Jules Lefebvre est un petit
chef-d'œuvre. Profil ferme et fin. Légère moustache blonde. Œil
122 L'ARTISTE
gris bleu et front dégagé, sous des cheveux courts d'un roux doré.
C'est, dans une lumière exquise, la vie elle-même, admirablement
comprise, et rendue, avec une très délicate sincérité, par un artiste de
premier ordre. M. Lefebvre expose, en outre, une ravissante Lauretta,
qui semble offrir un gentil petit brin de laurier à un gentil petit
Pétrarque.
Les deux figures que nous montre M. Gustave Courtois sont d'un
égal intérêt, avec des qualités assez différentes : ici, c'est le D'' D.
qui, tranquillement assis devant nous, laisse errer sur ses traits un
sourire amical et pensif-, — là, c'est une fillette blonde en noir,
adorable de jeunesse et de grâce familière, la perle à l'oreille, la fleur
au corsage, et dont je crois voir encore le mignon visage rose et les
doux yeux d'or brun.
Bien d'autres portraits mériteraient un examen attentif : la jolie
M'"' X. par Louis Pomey, et les figures signées par Jean-Joseph
Weerts, par Jules Machard, par Alfred-Henri Bramtot, etc.. Le
meilleur éloge qu'on puisse faire du beau visage de jeune femme peint
par Edouard Sain, c'est de dire que cette petite toile, toute vibrante
de lumière et de vie, évoque le souvenir de Léonard de Vinci.
J'allais omettre la curieuse composition de François Flameng, qui
représente M. Constans dans son cabinet de travail. C'est habilement
fait, mais un peu grêle. Un tel personnage comporte plus de force et
d'ampleur.
Pour passer du portrait au paysage, nous ne saurions avoir une
meilleure transition que rattra3ante figure d'amoureuse blonde, inti-
tulée Rêverie par Edouard Toudouze. Sous les branches, elle est
assise en son fauteuil rustique, la belle rêveuse, vêtue de bleu et
coiffée de marguerites blanches ; et au loin, à travers les tendres ver-
dures qui l'entourent, on aperçoit les toits de brique et le clocher
gris du village, puis la haute falaise et la mer bleue.
M. Pasini nous transporte aux Environs de Brousse, Asie Mineure.
Mais, devant cette fraîche et caressante nature, devant ces arbres, ces
jardins et ce ciel tendre où nagent de petits nuages argentés, on croi-
rait contempler encore « un coin du bien-aimé paysage français ».
M. Iwill a un légitime succès avec sa grande vue flamande : Soir
de septembre dans la dune. Toits bas et bouquets de feuillage, sur
lesquels décline le soleil rose; au premier plan, sous les monticules,
AU CERCLE ARTISTIQUE ET LITTERAIRE 123
s'offrent de vastes étendues de sable, semées de taches vertes par les
végétations herbeuses. Dans le crépuscule agreste et solennel, on
respire à pleins poumons la fraîcheur salubre de l'Océan.
Il faut mentionner aussi, avec de justes louanges, le Cap d'Antibes
de Raphaël CoUin; la toute petite mais très précieuse scène rustique
où nous trouvons la signature de J.-F. Bouchor; la Ferme du Grand-
Vivier au temps de la moisson par Pierre Manceau ; le Lever de
lune à Rambouillet par Gaston Guichard ; VEffet de soir en hiver dans
la forêt de Fontainebleau par Paul-Émile Berton; puis, dans un
autre ordre d'idées, les Marmitons de Pierre-Denis Bergeret, et la
petite Récureuse de Charles Monginot.
La sculpture compte seulement quinze numéros au catalogue. On
remarquera, pour sa fantaisie bizarre et son joli style, la statuette en
bronze que M. Guy de Kerveguen appelle : Le cercle vicieux. C'est une
fillette nue qui tient autour d'elle, à hauteur de la ceinture, un cer-
ceau de métal où court une petite souris. Est-ce dans le cerceau,
dans la souris ou dans la demoiselle, qu'il faut chercher le vice indi-
qué par le titre ? Mystère ! Il ne nous reste plus qu'à citer le buste de
Paul Mantz par Denis Puech ; et le Voltaire si cossu d'Emile Lambert,
qui, courbé sur sa haute canne, semble vouloir se rapprocher de la
gracieuse Marchande de roses., exposée par Louis Hottot avec une
corbeille de fleurs artificielles.
EMILE BLÉMONT.
AC CERCLE DE I. UNION ARTISTIQUE
N racontait naguère qu'un riche amateur venait de con-
sacrer une forte somme à l'acquisition d'un tableau
de M. Détaille, une Charge du 4" hussards (i8o~)^
dans le but de l'offrir au musée du Luxembourg. Le
tableau dont il s'agit figure à.l'exposition du Cercle de la rue Boissy-
d'Anglas ; c'en est même l'œuvre la plus considérable, — comme
dimension. — On y retrouve toutes les qualités qui constituent le
talent dû célèbre peintre militaire, l'exactitude absolue dans la repro-
duction des uniformes et des harnachements jusqu'aux moindres
détails savamment observés, mais rien de plus : aucune émotion ne
se dégage de ce vaste tableau, telle que devrait nous la faire ressentir
la vision de ces escadrons qui se ruent dans la mêlée. Le spectateur
reste froid devant cette vignette démesurément agrandie et qui sem-
ble une page détachée de l'album historique que M. Détaille publia,
il y a quelques années, sur les uniformes de l'armée française. Cette
Charge n'a que la valeur d'un document rétrospectif et sa place est
marquée aux Invalides, dans les galeries du musée d'Artillerie, bien
plutôt qu'au Luxembourg.
M. Gérôme a eu l'ingénieuse idée de nous montrer, sous le titre
à'intêrieur d'atelier, son propre portrait en tenue de travail, taillant
le marbre de sa Tauagra qu'on a tant admirée au dernier Salon.
Côte à côte, dans un arrangement assez piquant, se profilent, sur le
mur clair de l'atelier, la statue et le modèle vivant; quelques acces-
soires sobrement disposés mettent dans la composition tout juste ce
qu'il faut de pittoresque pour n'en point détruire l'unité et ne pas
nuire à l'effet en détournant l'attention à leur profit. Assurément on
souhaiterait une facture plus savoureuse, mais cet Intérieur d'atelier
n'en est pas moins un agréable tableau de genre.
Les brillantes qualités de M. Gervex ne l'ont jamais mieux servi
AU CERCLE DE L'UNION ARTISTIQUE iîS
que Pendant Fenlractc, à l'Opéra, lorsqu'il a saisi au passage l'élé-
gante physionomie d'une spectatrice qui sort de l'amphithéâtre, à tra-
vers une haie d'habitués postés au bon endroit pour lorgner la galerie.
Son portrait du maître d'armes Prévost, en tenue d'escrime, est d'une
belle allure et d'une puissante exécution. Dans VAt-mée française à
Venise, M. Clairin nous montre les soldats de la Révolution appri-
voisant les pigeons de Saint-Marc; la scène est amusante, malheu-
reusement le faire en est lâché et inconsistant. Le Moïse de
M. Lagarde, dont le berceau nimbé de lumière flotte pendant la nuit
sur le Nil au gré du courant, a un caractère de réelle grandeur; ce
nocturne pa3'sage d'Orient qui s'éclaire doucement des rayons
lunaires, sous le ciel limpide que ponctue un vol régulier de cigo-
gnes, est d'une extrême délicatesse. Dans le demi-jour d'un Tepida-
riunt, M. Maignan modèle un joli groupe de baigneuses et donne
avec une rare habileté la sensation de l'atmosphère imprégnée de buée
tiède. UÉquilibriste japonais de M. Humphrey Moore dénote un
délicat coloriste dans un sujet où la couleur locale est d'un parfait
à-propos.
A toutes les expositions oii il figure, M. Besnard prodigue ses
études de femme à la toison fauve, aux chairs grasses et blondes;
mais ici ce n'est pas le cas de le regretter, car sa touche n'a jamais
été plus ferme et son modelé plus éclatant. Quant à VAiibe, noyée en
une pénombre bleuâtre et entourée de cygnes dont les cols se dessi-
nent en vagues contours, elle est d'une étrangeté qui confine à la
bizarrerie. Lorsque nous aurons cité, en outre, le torse de femme
vue de dos signé de M. Carolus Duran et exécuté dans une tonalité
saine et vibrante, nous aurons dit tout ce que cette exposition con-
tient d'intéressant comme étude de nu.
Les portraits y sont nombreux et souvent remarquables, notam-
ment : celui de M. René Billotte peint par M. Carolus Duran, très
sobre cette fois dans une gamme exclusive de blanc et de noir, et
d'autant plus magistral; le profil du duc d'Aumale par M. Léon
Bonnat, d'une admirable structure et d'un caractère quasi scuptural ;
de M. Élie Delaunay, un portrait de femme d'une coloration exquise ;
un portrait d'homme par M. Cormon, qui est certainement une de
ses meilleures œuvres; deux portraits de M. Th. Chartran, l'un de
jeune fille composé dans le goût du xvii"' siècle, l'autre d'une femme
126 L'ARTISTE
âgée, qui a un accent d'intimité particulièrement séduisant ; M. Mau-
rice Barres, par M. Blanche ; les portraits exposés par MM. Morot,
Comerre, Schommer, Wencker et Flameng.
Parmi les paysages, il faut mentionner la toile]de M. Dagnan-Bou-
veret, d'un joli sentiment et que nous n'hésitons pas à préférer à son
Étude d'Espagnole ; le Jardin des Hespêrides, de M. Français, tout
ensoleillé ; une œuvre excellente du mariniste Dauphin, la Marne au
pont de Gournay ; la Mare de M. Sédille, dont la facture est encore
un peu mince mais où l'on reconnaît une observation très exacte de
la nature. II serait injuste d'oublier deux natures mortes de M. Zacha-
rian, très habilement traitées.
En sculpture : un portrait en marbre de Jules Dupré, par M. Mar-
queste, rend la physionomie vivante et expressive du grand paysa-
giste ; M. Gérôme expose une fine et élégante statuette, en marbre
polychrome, de Danseuse^ curieuse restitution d'une figurine de Tana-
gra ; quelques bustes de femmes par MM. Lanson, Saint-Marceaux,
Mercié, Puech, donnent une idée très flatteuse du galbe de nos con-
temporaines.
PIERRE DAX.
LES MAITRES DE LA LLrHOGRAPHIE
PAUL HUET
(Fin)
\ certain nombre de pièces isolées, la plupart inédites
et très rares, complètent l'œuvre de Paul Huet.
La première en date, antérieure même aux Macé-
doines^ serait celle intitulée Versailles. C'est un vaste
panorama pris de la butte de Picardie sur la route de Saint-Cloud,
les détails en sont innombrables et traités toujours avec une cons-
cience extrême, avec un art délicat de développer la perspective et de
mettre chaque chose à sa place. C'est grand dommage que la pierre,
mal préparée, n'ait point rendu plus fidèlement tout ce que le crayon
de l'artiste lui avait confié : un voile semble s'être étendu sur les
épreuves, et ce n'est qu'à force d'étude et de réflexion qu'on arrive à
se figurer ce que pouvait être le dessin original, avant les brûlures de
l'acide et l'écrasement du tirage.
Je regarde comme contemporains des huit sujets de paysage, les
cinq pièces que je vais décrire.
1° Un vaste paysage, assez dans le genre du Plateau., mais fort
inférieur : on y aperçoit, dans le lointain, deux tours d'église que je
n'ai pas su reconnaître.
(i) V. l'Artiste, Nouvelle Pe'riode, I, i.
128 L'ARTISTE
2° Un sous-bois qui, sans avoir le moindre rapport avec le tableau
célèbre du même nom, me paraît être une « Inondation à Saint-Cloud».
Simple esquisse, mais du plus beau sentiment pittoresque et d'une
grandeur saisissante en son exagération. Les marges sont couvertes
de croquis.
3" Une vue de mer prise du haut d'un plateau élevé, au pied
duquel, près du rivage, est une ville; on en aperçoit le clocher :
pièce à mettre parmi les plus précieuses de P. Huet. La facture,
qui rappelle celle de Bonington, est d'un éclat limpide, pleine de
légèreté, de finesse, de caprice; ainsi la mer qu'on sent, je ne sais
par quel artifice, si loin et si bas au-dessous du bord de la terre,
la mer n'a pour ainsi dire pas d'horizon, elle se confondrait avec
le ciel dans la même nuance de gris très doux, sans deux ou trois
traits de grattoir qu'un enfant seul, tant ils sont naïfs, ou un maître
pouvait imaginer.
4° Un bord de rivière au cours lent, avec de grands arbres sur la
gauche et dans le lointain les ruines d'une abba3'e ou d'un château,
couronnées de plantes murales, le tout d'aspect très romantique et
assez peu d'aplomb.
5° Une marine fort belle et fort achevée dans sa simplicité : une
côte vue de la mer; des nuées prêtes à crever sur la droite ; à gauche
le mur calcaire de la falaise s'enfonçant dans la perspective, nuancé de
blancheurs par le jour orageux ; au premier plan une barque avec des
hommes qui rament. La mer n'est pas encore furieuse, ellecommence
seulement à s'émouvoir, sa surface est d'huile, mais dessoulèvements
venus du fond l'ondulent à grands plis et déjà la barque danse comme
un jouet.
On sait à quel point, dès l'origine, les imprimeurs comme les artistes
avaient cherché des procédés destinés à donner sur la pierre l'équiva-
lent de la manière noire. On espérait y trouver un double avantage :
celui de l'effet d'abord, qui serait plus large et plus doux; celui de la
rapidité surtout, puisqu'on serait dispensé du travail assez lent et
toujours fastidieux du crayon. Les premiers succès et les véritables
furent obtenus par le frottage à la flanelle. J'en ai parlé déjà dans mon
travail sur les lithographies de Delacroix. P. Huet l'employait cou-
ramment : toute la suite de 1829 est faite ainsi. Vers i83i, un inven-
teur du nom de Tudot crut avoir trouvé mieux, et en effet presque
PAUL HUET 129
tous les artistes essayèrent de son procédé (i). P. Huet, qui avait du
tact en toutes choses, prit pour sujet le romantique panorama de
Goucy. Il s'inspira certainement aussi des paysages de Rubens, et
réussit à faire une pièce un peu molle sans doute, mais surprenante
et qui dut plaire à l'imagination de ses contemporains. Le Dessin
fait à la manière noire fournit un tirage assez nombreux, car on le
rencontre encore sans trop de peine.
Deux grandes pièces très importantes sont, probablement en date,
les dernières lithographies de P. Huet. Je ne puis croire qu'elles
n'aient point une histoire, mais qui maintenant nous la racontera? Du
vivant du peintre, il semble qu'elles fussent tombées dans le plus com-
plet oubli. Il n'en est fait mention nulle part. C'est M. Huet fils qui
les retrouva, non sans surprise, après la mort de son grand-père
maternel, en 1872, à Fontainebleau, dans un cadre derrière d'autres
gravures. L'une représente un site d'Italie, de beaux arbres groupés
sur la gauche, les uns aux longues tiges droites formant touffes, les
autres aux cimes arrondies et faisant au-dessous une ombre épaisse;
une prairie à coté avec d'autres arbres dans le lointain en bouquet ou
en rideau, une mare à droite au premier plan, avec une chèvre cou-
chée. Que de génies divers ont interprété la nature italienne, depuis
les Quattrocentisti de Florence ou de Ferrare jusqu'à nos deux admi-
rables Français, Poussin et Corot ! P. Huet reste ici loin d'eux sans
doute, mais il rend encore bien heureusement la noblesse de la terre
sacrée. La seconde pièce est une vue du pays de Pau, prise à mi-côte,
du talus supérieur d'une route qui semble suivre en corniche le sens
de la vallée : de grands arbres couvrent le flanc de la montagne et font
à la route une voûte d'ombrage; par-dessus leurs cimes le regard
s'étend jusqu'aux lointains de la contrée, rochers, pentes abruptes,
villages et châteaux perchés comme des nids d'aigles, et jusqu'à l'ho-
rizon aérien des Pyrénées. Les deux pièces sont d'un style tellement
semblable qu'on les dirait destinées à se faire pendant. P. Huet y
prend sa revanche de la malheureuse tentative des Six Marines. Ici
(i) Le lecteur en trouvera la description dans le petit livre intitulé : De la
lithographie, que Tudot lui-même publia en i833,et aussi dans le rapport fait à
la Société d'encouragement pour l'industrie nationale par Gaultier de Chaubry,
secrétaire de la commission du concours en i83i (Séancedu 29 décembre i83i)_
Tudot obtint un prix de 2,000 francs et Motte se rendit acquéreur de son brevet.
iSgL - l'artiste — nouvelle période : t. I 9
i3o L'ARTISTE
comme là, toute l'adresse et toutes les ressources des lithographes de
métier sont à sa disposition; mais il ne leur sacrifie plus rien des
qualités supérieures de son inspiration.
Je voudrais, pour finir et en quelques mots, résuriier l'impression
que laisse dans son ensemble l'œuvre lithographique de P. Huet.
Cette impression n'est point celle de la perfection comme il arrive,
par exemple, avec l'œuvre de Bonington. Les idées sont toujours
délicates et hautes, le sentiment sincère : leur réalisation demeure
plus d'une fois au-dessous et en arrière. Si belles que soient ces pièces
que nous venons d'admirer, on devine que nombre d'entre elles ont
dû l'être cent fois plus dans l'imagination qui les a conçues. Infir-
mité d'un grand talent sans doute, mais cause d'attrait pour bien des
esprits, car où trouver chose plus humaine et qui touche l'homme
davantage, que la lutte de Jacob contre l'Ange?
Ces paysages même inaccomplis, P. Huet les a pourtant marqués
d'une si forte empreinte, qu'il semble avoir fait siens pour toujours
quelques-uns des spectacles naturels dont ils sont la représentation.
Le panorama de la plaine d'abord, sous un ciel changeant, par uh
de ces jours où la pluie menace et le soleil ne perce les nuages qu'en
longs pinceaux chargés d'humidité. Dix fois nous le voyons repris,
ce difficile sujet, et toujours avec un sentiment plus vif de la mélan-
colie des étendues. Qu'il me soit permis ici de rappeler un souvenir
personnel. Je me trouvais dernièrement, par un jour précisément tel
que je viens de le dire, à Montmartre, regardant l'immense horizon
qu'on voit de là, du côté de Saint-Denis. Des coups de soleil avi-
vaient, par instants, certains endroits de la plaine, y traçant des
bandes claires; une vapeur bleuâtre flottait dans les ombres; les
arbres, les constructions, les mille détails des objets se faisaient jour
au travers, en indications menues et monotones. Je crus voir absolu-
ment par les yeux de P. Huet, tant la ressemblance était frappante
avec certaines pièces que je viens de décrire, tant me parurent vrais
alors des effets, des colorations, jusqu'à des façons d'exprimer que
j'avais jusque-là regardés comme arbitraires.
Un autre sujet que P. Huet s'est approprié presque aussi complè-
tement, c'est le sous-bois. Sans doute, après lui Théodore Rousseau,
Diaz surtout, ont repris le même thème en peinture et y ont apporte
les qualités propres de leur intelligence et de leur facture. A P. Huet
PAUL HUET
i3i
revient l'honneur d'avoir ouvert la voie et de s'en être, en lithogra-
phie, si fortement emparé que personne ne s'est hasardé à l'y suivre.
Des pièces comme les Contrebandiers, le Ruisseau, le Sous-bois aux
lapins, ne sont pas seulement sans rivales, elles sont sans analogues
dans l'histoire de l'art de la pierre.
Qu'ajouter de plus? Je sais de bonne source qu'à la fin de sa vie
P. Huct aimait à revoir ces essais de sa jeunesse, disant qu'aucune
de ses productions ne représentait mieux son inspiration première et
sans mélange. Tombées de la bouche du vieux maître qui avait, à son
heure, été salué comme le chef du mouvement et l'initiateur du pay-
sage moderne (i), ces paroles demeurent le plus bel éloge de son œu-
vre lithographique.
CATALOGUE DES LITHOGRAPHIES DE PAUL HUET
LES SUITES
« Macédoines » (2). Suite de quatre feuil-
les de croquis. Elles portent en haut, à
droite le n° ; en bas Hiiet del. — Litli.
de Frey, rue Coq-Héron, n" 1 1 . — .4
Paris, cliej Rittner, boulevard Mon-
martre, 11° ; 7 . — London, fublislieJ,
rS2g, by dis Tilt, 6S, Fleet Street.
(M. R. P. Huet possède des épreuves
des feuilles n°» i et 2, sur lesquelles
l'adresse de Frey est donnée, rue du
Croissant, n" 20. II en faut conclure
qu'elles sont d'un second tirasse, Frey
étantencore.au commencenientdc i83o,
établi rue Coq-Héron.)
I. — N' I . Cinq croquis (;ï) : Une rue nor-
mande. — Un chariot picard, attelé de
quatre chevaux. — Un cheval, vu par
la croupe, chargé de deux paniers. —
Un chalet dans les bois. — Une paysanne
normande, vue de dos. — H. : 210,
L. : 320.
2. — N' S. Neuf croquis : Un chasseur à
demi-couché, fumant sa pipe. — Un
homme à cheval, arrêté. — Une mère
jouant avec son enfant. — Trois petits
paysages en largeur. — Un homme et
une femme causant, près d'une barque
échouée. — Deux marins, assis sur la
dune; une femme derrière, vue de dos.
— Trois laveuses. — H. : 2i5, L. : 32o.
3. — N' 3. Six croquis : Un mulet char-
gé de deux paniers dans lesquels sont
montés deux enfants, un troisième le
conduit. — Paysage : bord de la mer :
large vue de la cote au loin.— Chariot
s'enfonçant sous bois. — Un homme
coill'é d'un chapeau pointu et tenant trois
cruches, derrière lui lafontaine. — Une
rue normande : une voiture attelée d'un
cheval qui a le nez dans une musette.
— Paysage en largeur. — H. : 255,
L. : 3io.
(i) Article de Sainte-Beuve dans le Glohe du 23 octobre l83o.
(2) Je conserve cette appclalion introduite dans l'usage par une phrase de Burty (Paul liuet tt son ceuvre,
Paris, 18Ô9, p. 3o) et consacrée par M. H. Bcraldi. Je rappelle à ce propos que la lisic des lithographies
de P. Huet a été dressée déjà par Burty et par M. Beraldi. Aidé des travaux de mes devanciers, j'«i
ajouté quelques pièces à leur inventaire, et quelques renseignements à ceux qu'on pouvait trouver cher
eux. (Vest la raison d'être du présent catalogue
(3) Je décris les croquis en commençant par le haut et par la gauche, comme on lirait une page écrite.
l32
L'ARTISTE
4. - N' 4. Six croquis : Une voiture bâ-
chée s'énfonçantsous bois. — Un homme
à cheval^ vu de dos, tenant un panier;
s'enfonçant sous bois. — Paysanne en
grand bonnet normand, revenant du
village. — Deux amoureux dans les bois.
— Paysage en hauteur. — Un homme
causant avec une femme qui tient un
enfant sur ses bras, un autre enfant la
tire par sa jupe. — H. : 235, L. : 3o5.
Paysages par P. Huet, — Suite de douze
pièces avec titre sous une couverture
illustrée. Elles sont encadrées d'une
manièresensiblement pareille, dequatre
filets à 2, 6, 7 1/2 et 8 millimètres en-
viron du trait carré. Elles portent :
marge du haut, à gauche la lettre A, à
droite le n° d'ordre ; marge du bas : P.
Huet del. lith. (ou litho., ou litliog.) de
• C. Motte. Le titre. — A Paris, rue des
Marais, n° l'i, Faubourg Saint-Germain.
— Pub. in iSSoby C. Motte. London,
24. Dedford Street, Covent Garden. Ordi-
nairement à gauche le timbre sec de
Motte où on lit : C. Motte, lith. à Paris,
and London. Les épreuves conformes à
cette description sont celles du premier
tirage annoncé dans le Journal de la
librairie du i3 février i83o.
Deuxième tirage : l'indication de la publi-
cation à Paris et à Londres a été sup-
primée; le nom de Caboche et Cie subs-
tituée à celui de Motte. Ce tirage terne
et boueux est très inférieur au premier.
11 a dû en outre être tiré de presque
toutes les pièces de cette suite quelques
épreuves avant le numéro et avant
le titre. Telles sont celle des Ormeaux
et du Crépuscule que possède M. R. P.
Huet. Le titre au crayon est écrit au bas,
de la main même de P. Huet.
5. Couverture. — Un rocher au bord
d'une mare, avec des arbres et des
broussailles tout autour; à gauche un
serpent ; sur le rocher est écrit : Paysa-
gesparP. Huet, /S29. — H. : 262,
L. : 260. — Signé en bas à gauche :
P. Huet. En bas, au-dessous du dessin :
Imprimé et publié par Charles Motte,
lithographe de LL. AA. RR. Monsei-
gneur le duc d'Orléans et Monseigneur
le duc de Chartres, à Paris, rue des
Marais, n 1 3, Faubourg Saint-Germain,
Tirage sur papier jaune brun.
6. —N° z. Les Braconniers. Un seul bra-
connier se glisse sous bois avec son
chien, près du tronc d'un gros hêtre
planté dans le talus d'un chemin. —
H. : i53, L. : 126.
7. — N' 2. La Maison du maréchal.
Deux chaumières avec un bouquet d'ar-
bres derrière, et une mare devant. —
H. : 1 10, L. : 162.
8. — N'3. Le Soir. Une chaumière avec
un bouquet d'arbres derrière, une mare
devant, où lave une femme agenouillée;
près d'elle une autre femme debout. —
H. : i37, L. : 121.
g. — N' 4. Le Clocher d'Honfleur . Au
centre, violent effet de lumière; le
clocher s'enlève en clair sur un fond de
collines sombres; au premier plan une
grande route bordée d"arbres qui enca-
drent la composition; sur la route une
voiture bâchée se dirigeant vers la ville.
— H. : I II, L. : 161. {Au Salon de i83i
figurait sous le n° 1092, une aquarelle
pareillement intitulée.)
10. — N° S. Les Ormeaux. Groupe d'or-
meaux sur le bord d'un chemin où l'on
aperçoit un chien. — H. : 147, L. : 121.
11. — A'" 6. Le Ruisseau. — Sous-bois :
un petit pont de planches où passe une
vieille femmecoifféed'un grSnd chapeau
de paille. — H. : 116, L. : 154. (Je
possède du Ruisseau une épreuve qui
porte le n" / au lieu du n" 6. Il
existe en outre, chez M. R. P. Huet,
une épreuve infiniment précieuse de
cette pièce. Les bords du dessin ne sont
pas rectifiés, et les quatre marges sont
couvertes de croquis, généralement à la
plume, et diversement poussés. Voici
la description des principaux : en haut,
un homme couché, — deux tètes de
vieux paysans vues de profil, — une tête
de femme, vue de face, coiffée d'un
chapeau plat, — une tète d'évèque
mitrée ; à gauche, un homme debout,
— un homme et une femme debout cau-
sant,— une tète; à droite, un homme
et une femme causant, — un essai de
teinte; dans le bas, un défilé de petites
figures. )
12. — A'° 7. Le Crépuscule. — Une ligne
de collines nues à droite, et des masses
de verdure à gauche profilent leur
ombre sur la vive lumière du ciel. Au
premier plan une eau dormante où
nagentdeuxcanards.Surla pente gazon-
née qui lui sert de rive, au pied des
arbresunepetitefigureassise. — H. : 143,
L. : i33.
i3. — N° 8. V Entrée du bois. — Deux
chasseurs entrent dans le bois; — deux
PAUL HUET
i33
chiens bassets sur lechemin, au premier
plan. — H. : 122, L. : iS?. (Je possiidc
de cette pièce une épreuve avant les
bords rectifiés : elle mesure H. : i35,
L, : 168 ; en rectifiant les bords du des-
sin, on en a effacé quelques millimètres
des quatre côtés.)
14. — N' 9. La Plajje. — Quelques
pêcheurs causent en deux groupes, la
falaise ou la dune à gauche, la mer à
droite. — H. : 90, L. : 187.
i5. — N° 10. Le Matin. — Une plage :
adroite la terre et des barques échouées
sur le sable; un pêcheur et une femme
debout causant au premier plan. —
II. : 108, L. : 189.
lO. — N° II. Gros temps. — Une mer
furieuse; au premier plan, des débris
d'embarcation secoués par les vagues;
au second plan, deux barques et un
canot monté par plusieurs hommes. —
H. : i36, L. : 182.
17. — N' 12. La Prairie. — Un herbage
normand, avec des chevaux un liberté;
à droite, au fond, un clocher pointu
derrière un rideau d'arbres; à gauche,
des chaumières dans un groupe d'ar-
bres. — H. : I ro, L. : 173.
Huit sujets de paysages par P. Huet. —
Suite de huit pièces sans titre, sous une
couverture illustrée. Elles sont enca-
drées uniformément de deux filets à 4 et
5™"' environ du trait carré. Elles por-
tent en haut, à droite, le n" d'ordre; en
bas : Huet — /. lith. de Gihaiit frères,
éditeurs. Paru au commcncciucnt de
janvier i83i et annoncé dans le n" du
Journal de la Librairie du 8 janvier
i83i.(Je possède de cette suite les n" 20,
21 et 23, avec l'encadrement, mais sans
aucune lettre. Il est à supposer qu'un
pareil état existe pour les autres pièces.)
18.— Couverture. — Le titre du cahier est
inscrit sur une sorte de rideau suspendu
à deux arbres; au bas, à terre, une
palette et des feuilles de papier dessi-
nées. — H. : i83, L : 175 — En bas :
Publiés par Gihaut frères, éditeurs, bou-
levard des Italiens, n" 5. Tirage sur
blanc pour faire titre et sur papier bleu
pour la couverture.
19. — N° I . « Pont dans les bois ». Un
pont d'une seule arche; un petit per-
sonnage le gravit, à gauche, le versant
très incliné. Derrière, des arbres de
toutes espèces. — H : 114, L. : 1 52.
(Voir le n° 45.)
20. — ^° 3. « Ruines d'un château. » —
A gauche, un chemin tournant qui
monte; à droite, une sorte d'étang au-
dessus duquel voltigent deux oiseaux;
arbres au second plan, derrière lesquels
apparaissentdcs ruines baignées dans un
vif ertèt de lumière. — H. : 89, L. : i3o.
21. — N° 3. € Les Contrebandiers. » —
Un convoi de mules conduit par des
contrebandiers, dans un bois de grands
hêtres. — H. : 227, L. 169.
22. — N' 4. « Collines de Saint-Sau-
veur » (près Rouen). — A gauche, une
vue étendue de la vallée de la Seine ; à
droite, les collines qui la bordent, une
vive lumière les éclaire, tandis que le
reste du paysage est presque dans l'om-
bre. — H. : 114, L. 177.
23. — N° 5. n Le bord d'un plateau, n —
Paysage bossue et raviné sur la gau-
che; à droite et dans le lointain, la
plaine qui s'étend à perte de vue. —
H. : 164, L. : 21G.
24. — N" 6. « Plein soleil. i> — Paysage
ondulé avec des arbres à fruit isolés
dans les champs; sur la gauche, grou-
pes d'autres arbres et un coin de mare.
— H. : 119, L. : i52. (M. R. P. Huet
possède de cette pièce une épreuve sans
aucune lettre et sans les filets.)
23. — N° 7. «Maison de campagne.» — Ha-
bitation de campagne à deux étages, avec
bâtiment en retour d'équerrc: derrière
et sur la gauche, des arbres qui parais-
sent être des ormes. —H. : 145, L.: i3o.
2(3. — N' 8. « Vue de Rouen. » — Vue
prise des collines voisines : on aperçoit,
se dressant du fond de la vallée, les flè-
ches des églises; au premier plan, près
d'une sorte de mare, deux femmes assi-
ses, causant. —H. : 202, L. : i53.
Six Marines. — Suite de six pièces, avec
titres, sous une couverture imprimée,
dont voici le texte complet : Six Mari-
nes litltographices d'après nature par
P. Huet, en 18^2. Paris, publié par
Mortot, galerie \'ii'ienne, n" 26. Lon-
don, published by M. Lean, 26, Hay
Market. Elles sont encadrées unifor-
mément de trois filets à 2, 7 et 8"""
environ du trait carré. Elles ne sont
pas numérotées. Marge du bas : P. Huet
del. — Lith. de C. Moite. — Titre. —
Paris. Publié par Morlot, galerie \'i-
vienne,n' 26. — London, published by
M. Lean, 2S, Hay Market. A gauche,
en bas, le timbre sec de Morlot: £J(/t'ur
.34
L'ARTISTE
comm. d'estampes. V. Morlot. Paris,
26, passage Vivienne.
27. — Le Calme. — Vue prise de la mer :
la falaise borne la perspective sur la
droite. Barques de pêche répandues sur
l'eau tranquille; au milieu, une petite
barque montée par cinq marins, dont
un baisse la voile; une bouéj carrée
avec un anneau flotte au premier plan.
— H. : i33, L. : 222.
28. — La Brise. — Mer agitée; des ba-
teaux dispersés à des distances variées;
au milieu, un grand bateau de profil,
toutes voiles dehors; plus près, sur la
gauche, un canot à rames monté par
neuf personnes. — H. : 134, L. : 239.
29. — Arrivée des barques. — Une large
plage de sable, avec des barques échouées
et des pêcheurs qui circulent autour
pour les décharger, ustensiles de pêche,
mannes, brouette, débris de bateaux
au premier plan ; sur la gauche, le
village et son clocher. — H. : i3i, L. :
232.
3o. — Saint-Valéiy [s\ir Somme). — La
plage, avec des maisons à gauche; bar-
ques et canots échoués; au premier
plan, un pêcheur debout adossé à un
canot à sec. — H. : i55, L. : 238.
3i. — Environs de Rouen, — La Seine; à
gauche, un bout de quai sur lequel sont
assis deux hommes; barques à l'ancre,
dont une a sa voilure à demi déployée;
canots autour des barques. — H. : 226,
L. : 164. (Cette pierre a fourni plus
tard un tirage pour l'Artiste; les filets
effacés; marge du haut : l'Artiste;
marge du bas : P. Huet del. — Imp.
Bertauts, rue Cadet. Paris. Titre.)
3i. — Souvenirs de Fécamp. — La plage
bordée de vieilles maisons; à droite,
canots et barques échoués; au premier
plan, une femme portant une manne.
— H. :2i8, L. : i58.
PIECES PARUES DANS DES PUBLICATIONS DIVERSES
L'Artiste : Journal de la Littérature et
des Beaux-Arts, à Paris, rue de Seine-
Saint-Germain, n" 39.
33. — Vue de Château-Gaillard. — Une
rue bordée de vieilles maisons, avec
groupes variés de personnages et d'ani-
maux; au fond, sur une éminence qui
domine la perspective, les ruines du
château. — H. : i34, L. : 176. — Trait
carré, deux filets à 11 et i2>""'> environ.
Signé à droite : Huet. Marge du haut :
L'Artiste,Journal ; marge du bas : Lith.
de Lemercier, rue du Four-Saint-Ger-
main, n° 35. Titre. — Paru en i83i.
I" tirage : celui décrit; 2* tirage : l'a-
dresse de Lemercier effacée, il est très
inférieur au premier. (Je possède une
épreuve avec la lettre du i" tirage et
avec des croquis dans les marges ; ils
sont très peu distincts : on reconnaît
pourtant à droite un pignon de maison
ancienne.)
34. — Le Bénitier. — Un bénitier gothi-
que surmonté d'un dais de pierre; à
droite, une enfant debout; dessous le
bénitier un autre enfant accroupi, tenant
un chien; à gauche, une mendiante en
costume normand, assise, et avec un
enfant couché sur ses genoux. — H. :
196, L. 17t. — Trait carré dont je
donne les mesures, mais qui ne limite
pas le dessin, lequel est à bords perdus;
deux filets à 5 et 0""". Signé à droite
d'un monogramme : H. P. — Marge du
haut: L'Artiste; marge du bas ; Huet
del. — Litli. de C. Motte. TnTC.Ï'uhMé
en i83i.
35. — Terrasse de Saint-Cloud . — A gau-
che, la terrasse, avec des groupes de
promeneurs et d'enfants et deux chiens ;
à droite, la vue de la Seine, du pont de
Saint-Cloud et des collines de Suresnes.
— H. : i54, L. : 227. — Sans trait
carré: deux filets à 4 et 5"" de la limite
de la lithographie. Marge du haut :
L' Artiste ;m.AT%e du bas : P. Huet del.
— Lith. de Ch . Motte. Terrasse de
Saint-Cloud. — [Salon de 18 33.) (Re-
production du tableau n° 30-3 du Salon
de i833. — Supplément.)
36. — Vue du Château d'Eu. — On aper-
çoit, dans la vallée, la ville et ses
monuments; colline à gauche, avec un
chemin au pied ; au premier plan,
groupe de personnages parmi lesquels
un homme à demi couché, fumant sa
pipe. — H. : 146, L. : 202. — Trait carré.
Marge du haut : L'Artiste; marge du
bas : Paul Huet. — Lith. de Frey. —
Titre. (Reproduction du n''9g2 duSalon
de 1834, tableau commandé par le duc
d'Orléans, et qui fait aujourd'hui partie
de la galerie de Chantilly.)
PAUL HUET
i35
La Caricature, politique, morale, littéraire
et scientifique
37. — Amnistie. — La colline du Père-
Lachaisc, avec la vue de Paris sur la
gauche, dans le lointain. Au premier
plan, au milieu, une fosse ouverte; un
peu plus loin, près d'une rangée de
cyprès, un monument carré sur lequel
on lit : Ricard Farrat, mort en prison;
ossements, crânes, tombes culbutées
vers la droite, et plus haut un fouillis
d'arbres. Sur les pierres des tombes sont
des inscriptions : « Zénoff, mort de
désespoir ; Jacobcus assassiné à Sainte-
Pélagie », etc.; à gauche, plusieurs tom-
bes alignées sur lesquelles on lit: Lau-
rent de Saint-Julien; de Montcheuil,
élève deV Ecole Polytechnique; Matliicux,
mort en prison. — H. : 260, L. : 365. —
Trait carré. Marge du haut : La Carica-
ture (Journal), n' loS — pt. 21 5-2 16;
marge du bas : Dessiné par *"* — in-
venté à Sainte-Pélagie par C. Pliilipon.
— Amnistie pleine et entière accordée
par la Mort en i832. — Lith. de Bec-
quet, rue Childebert, f) . — On s'abonne
cliej Aubert, galerie Vero-Dodat. Paru
dans le n° de la Caricature du 8 no-
vembre i832. (On trouve à la table cette
indication : Dessiné par H. — Burty,
décrivant cette pièce, en donne le litre
ainsi : Amnistie pleine et entière, ac-
cordée par la Mort en i S32, sous le rè-
gne de très haut, très puissant, très ex-
cellent Louis-Philippe; et il ajoute:
« Plus tard, il y eut un nouveau tirage,
et les lois de septembre ne tolérant
plus à la pensée qu'une liberté revisée
par la police, l'éditeur effaça les mots
qui suivent : ... en i833. La pierre
était alors très fatiguée. * Je laisse à
Burty la responsabilité de ce renseigne-
ment sur les deux états de la pierre : à la
table, la légende s'arrête après: en 1 5.?2;
dans l'exemplaire de la Bibliothèque
elle est avec le titre abrégé, et aux Es-
tampes se trouve l'épreuve de dépôt,
portant la date de i832, aussi de cet
état ; ce n'est donc point en tout cas
pour satisfaire aux lois de septembre
que la fin de la légende fut effacée; je
crois plutôt qu'elle l'a été dès le début,
avant l'apparition de la planche. Rare.)
Voyages pittoresques et romantiques dans
l'ancienne France, par MM. Ch. Nodier,
J. Taylor et Alph. de Caillcux. — A
Paris, de l'imprimerie de Firmin Didot
frères, imprimeurs de l'Institut, rue
Jacob, n" 24. — i833. (2 vol. in-f°.)
38. — Tour du Mont-Perrou, vue des
bords de l'Allier (Auvergne). — Au fond
de la composition, sur une éminence
arrondie, la tour entourée de maisons;
à droite, au premier plan, l'Allier; à
gauche, une route sur laquelle vien-
nent une charrette de roulier, bâchée,
un paysan, une paysanne et des en-
fants; arbres, maisons et moulin entre
la route et la rivière. — H. : 23o, L. :
304. — Trait carré. Marge du haut :
P. 1.32 bis; marge du bas : Paul Huet,
iS3i. —Lith. de Engelmann. — Titre.
(A la table, cette pièce est indiquée
ainsi : Tour de Montpeiroux près
Issoire.)
3g. Château de Léotoing (Auvergne). —
Au milieu, le château qui se dresse à
l'extrémité d'un contre-fort de rochers;
à droite, au premier plan, sur la pente
d'un autre contre-fort, paysans et pay-
sannes en groupe ; à gauche, horizon de
montagnes lointaines. — H. : 2o3, L. :
2QI. — Trait carré. Marge du haut :
P. /«y; marge du bas: P. Huet, i83i,
del. —Lith. de Engelmann. —Titre.
Le Monde dramatique, spectacles anciens
et modernes
40. — Fantaisie. — Bord de rivière : la
berge est plantée de vieux saules têtards;
au milieu, un petit pont de bois cou-
vert d'herbes, sur une dérivation qui
s'en va vers la gauche; un pêcheur
assis près du pont, une paysanne debout
causant avec lui ; échappée sur la
rivière entre les saules; on distingue
sur l'autre rive un village et son clo-
cher. — H. : 124, L. : 162. — Trait
carré. Marge du haut : Le Monde dra-
matique; marge du bas -.Fantaisie par
P. Huet. — Imprimé chej Caboche et
Cic, place de la liourse, S. Paru dans le
premier numéro de l'année i836(3« an-
née du recueil), par conséquent au com-
mencement de janvier i836. (Rare.)
41. — « La Fabrique. » — Paysage de
banlieue : au premier plan, un abreu-
voir où viennent boire deux chevaux
conduits par un hoinme; à droite, une
petite éminence couverte de broussail-
les et de débris; au fond, le long mur
qui sert de clôture aux cours et de
pignon aux bâtiments de la fabriqu:. —
i36
L'ARTISTE
H. : 1 14, L. : 1 14. — Trait carré, qua-
tre filets à 2, 6 1/2, 7 1/2 et 8"" du
trait carré. Marge du haut : Le Monde
dramatique, 5; marge du bas : H net
del. — Lith. Caboche et Cie, place de
la Bourse, 8.
1° tirage : avec la même lettre que les
pièces de la suite des douze Paysages
(n"» (i à 17).
2'" tirage : celui décrit.
Paru dans le n° 12 de l'année i836,
c'est-à-dire en avril. (Rare.)
PIECES DETACHEES
42. — Versailles. — Panorama de Ver-
sailles, pris de la butte de Picardie
(route de Saint-Cloud à Versailles); à
droite, au fond, le château en pleine
lumière; à gauche, sur la route ombra-
gée d'arbres, on distingue un cavalier
et une femme conduisant un âne. —
H. : 184, L. : 280. — Bords rectifiés
sans trait carré; double filet à 6 et
ymm. Marge du bas : Huet del. A Paris,
cliej Benard, rue des Martyrs, 65. —
Lith. Roissy. — Versailles (Seine-et-
Oise). (Très rare.)
43. — il Vue de mer, prise d'un plateau
élevé. » — A droite, quelques arbustes
et un bouquet d'arbres en parasol ; à
gauche, deux paysans couches et une
femme ; non loin de là une brouette ; au
second plan, la tour d'une église bâtie
au bord de la mer qui forme horizon. —
H. : 122, L. : 188. — Trait carré. Deux
filets à 5 et 6™"'. Sans signature, ni
lettre. (Très rare.)
44. — € Inondation à Saint-Cloud. » —
Perspective d'une des allées; les arbres
de gauche ont le pied dans l'eau qui
s'arrête au talus sur lequel sont enraci-
nés les arbres de droite. — H. : 140,
L. : 170. — Sans trait carré, ni signa-
ture, ni lettre. — Croquis dans les
marges de côté et dans celle du bas; on
distingue dans cette dernière un chien
et un tableau de paysage dans son
cadre. (Très rare.)
45. — « Pont dans les bois ». — Même
sujet que le n° 19, mais exécuté plus
sommairement, en plus petites dimen-
sions et avec de légères variantes :
notamment à gauche, une boîte à pois-
son qui n'existe pas dans le n° 19. —
H. : 91, L. : 128. — Sans trait carré, ni
signature, ni lettre. (Rare.)
46. — A Village in Normandy. — A
gauche, plusieurs habitations de paysan
couvertes en chaume, bordant une
route où s'éloigne une charette bâchée;
paysans et paysannes sur la route ou
devant leurs portes; au premier plan,
des poules et une brouette; à gauche,
une sorte de mare; au fond, de grands
arbres. — H. : 143, L. : i32. — Trait
carré ; quatre filets à 2, 6, 7 et 8 """
environ du trait carré. Margeduhaut : i ;
marge du bas : Huet del. — Lith. de
C. Mette.— Titre. — Printed and Publis-
hed at London, March., i83r, byC.
Motte, 2 3, Leicester Square, and in
Paris, Saint-Honoré Street, n°250.(Très
rare.)
47. — Campagne de Paris. — .\ droite, au
premier plan, une mare près de laquelle
est couché un àne; au milieu, un trône
d'arbre déraciné sur lequel un homme
est assis et accoudé; derrière lui une
paysanne et un enfant; chemin qui
monte à gauche, bouquets d'arbres et
clôture en palissade; sur le chemin on
voit un homme et un chien; adroite,
vue lointaine de Paris avec les tours
N.-D. etledômedu Panthéon. — H.: i38,
L. : 192. — Trait carré; quatre filets
à 2, 6, 7 et 8 ™™. environ dutraitcarré.
Marge du haut : 4 ; marge du bas : Huet
del. — Litho. de C. Motte. — Titre.
48. — Le Marais. — Un pays d'herbage
marécageux : à droite, une sorte de
fossé plein d'eau, bordé de broussailles ,
au loin, groupe d'arbres et de maisons,
une cheminée qui fume, deux moulins
à vent ; paysans, paysannes et troupeaux
répandus dans la prairie. — H. : 126,
L. : 175. — Trait carré. Quatre filets
à 2, G, 7 et 8 ■»■» environ. Marge du
haut : 6 ; marge du bas : P. Huet del. —
Litho. de C. Motte. — Titre. — A Paris,
rue des Marais, n' 1 3, Faubourg Saint-
^Germain. — Pub. in tS'io by C. Motte.
London, 29, Bedford Street. Covent
Garden. (J'ai vu chez M. R. P. Huet
une épreuved'un premiertirage :Marge
du haut : n° 3 ; margedubas -.Huet del.
— Litho. deC. Motte, et rien de plus.
PAUL HUET
i37
C'est sans doute une épreuve de lettre,
car au bas on lit le titre au crayon.dc la
main de P. Huct.)
49. — « Le Sous-bois aux lapins «. —
P'utaies de vieux hêtres dont on n'aper-
çoit que les troncs et les premières
branches; sur le devant, un tronc tortu,
scié des deux bouts; et tout auprès
deux lapins; une mare à gauche.--
H.: 112, L. : 1 32.— Trait carré; quatre
filets à I 1/2, 6, 7 1/2 et 8"""; marge
du bas : Huctdel. — LU ho. de C. Motte.
(Très rare.)
50. — « Le grain, » marine. — A gauche,
la côte, une falaise qui s'enfonce dans
la perspective; au milieu, au premier
plan, une barque à rame avec plusieurs
rameurs; dans le lointain, à droite,
deux barques à voile; la pluie tombe
fortement de ce côté. — H. : iSy,
L. : 23o. — Sans trait carré ni signature
ni lettre. (Très rare.)
5i. — « Ruines près d'une rivière. » —
A droite, au second plan, des ruines
couronnées d'herbes, un rideau d'arbres
s'avance vers elles ; moins loin, presque
au milieu de la planche, sur une pointe
de la berge, un bouquet de grands
arbres; près de la rive, quelques per-
sonages dans une barque où ils parais-
sent s'installer. — H. : 127, L. : 188.
— Sans trait carré ni signature ni
lettre. (Très rare.)
32. — « Vue de Mantes » (:) — Un large
paysage de collines : au premier plan,
quelques buissons; au second plan, un
bouquet d'ormes élagués, au-devant des-
quels on aperçoit une charrette ; dans
le fond, à gauche, cachée îx demi par un
pli de terrain, une ville avec une cathé-
drale à deux tours. — H. : i5o, L.; 233.
— Sans encadrement, ni signature, ni
lettre. (Rare.)
33. — Dessin/ait à la manière noire par
M. P. Huet. — Vue panoramique du
site de Coucy-le-Chàteau qui se dresse
dans l'éloignement; à gauche, une sorte
d'étang; au premier plan, un paysan
avec deux vaches, un autre avec un
chien. — H. : 176, L. : 232. — Sans
trait carré. Marge du bas : Lith. de C.
Motte. — Titre. — Exécuté au procédé
de Tudot.
54. — « Paysage italien ». — De grands
arbres à gauche, plantés çà et là, sur la
pente d'un talus légèrement incliné;
deux bûcherons dépècent un tronc
abattu; un paysan debout, un peu plus
loin, on le voit de dos; au milieu, un
chemin à peine tracé conduit vers la
droite, à une prairie unie où se dresse
un bouquet de grands arbres; d'autres
arbres au fond, à droite ; au premier
plan, un trou d'eau dormante entouré
de joncs et auprès une chèvre couchée.
— H. ; ig3, L. : 307. — Trait carré. Un
tilet à 7 """. Au crayon avec des retou-
ches au pinceau. (Très rare.)
33. — « Paysage des Pyrénées », valléede
Pau. — De grands arbres plantés surun
escarpement rocheux et très incliné
occupent toute la gauche; deux hommes,
l'un debout, l'autre assis, s'aperçoivent
sur une pointe de rochers ; au bas de la
pente et vers la droite, une route tour-
nante, puis d'autres arbres encore ; au
loin, vue de la vallée accidentée, village
entouré de murs, au sommet d'un escar-
pement ; horizon de montagnes. —
H. : 233, L. : 3i8 —Trait carré. (Très
rare.)
36. — (Pièce douteuse.) Rue Damiette,
n° 2g. — Portail sculpté d'une vieille
maison de Rouen : au-dessus des jam-
bages de la porte, deux saints, dont un
mitre, dans leurs niches; ornements
d'architecture du xiv" siècle; devant la
porte, une petite tille debout, vue de
face. — H. : i33, L. : io3. — Dessin à
bords perdus. En haut, en lettres gothi-
ques : Vieux Rouen ; en bas : Lilh. de
Nicétas Per'iaux à Rouen, — Rue
Damiette, n° 2g. —Revue de Rouen,
I" cahier. Paru dans le premier n° de la
Revue de Rouen (10 janvier i833}. (On
lit à la table du volume : Porte d'une
maison, rue Damiette, n° 2g, lithogra-
pliiée par M. iJa/an.Quelleest la valeur
de cette indication ? ce qui est sûr, c'est
que la pièce est jolie, d'une franche exé-
cution, et que le dessin original est bien
probablement de P. Huet. Les croquis
préparatoires s'en retrou vent encore dans
ses albums de poche.)
GERMAIN HEDIARD.
SOIRS D'HIVER
I
\ans ces temps fabuleux où nous étions petits.
Quand s'effeuillaient au vent les dernières fleurs mortes,
Et quand, les rossignols des bois étant partis,
Au coucher du soleil on verrouillait nos portes ;
Près d'un grand feu joyeux tranquillement assis,
Laissant siffler la bise et tomber les ténèbres,
Nous écoutions du cœur les émouvants récits
Des voyages lointains, des naufrages célèbres.
On nous parlait alors des Iles-sous-le-Vent
Oit de grands arbres verts émergeant des eaux bleues
Enivraient de parfums l'équipage rêvant
Du navire étranger qui passait à trois lieues.
Au delà du cap Vert et du cap Bojador,
Sous un ciel d'équateur, à la Pointe des Palmes,
Les voiles retombant sur le vaisseau qui dort
Avaient peine à franchir la région des Calmes.
POÉSIES i39
Aux froids pays du Nord les trois-mdts norvégiens
S'arrêtaient court ^ bloqués par les glaces polaires.
Mais les traîneaux passaient attelés de grands chiens,
Eclairés à minuit par des rayons solaires.
II
Plus tard, quand déjà miirs, et souvent presque vieux.
Après avoir subi l'épreuve des années,
Nous cherchons à savoir comment les destinées
Enchevêtrent pour nous leurs fils mystérieux,
Nous errons tristement sur le sable des grèves.
En deuil des bien-aimés que nous avons perdus,
Que la mer nous a pris et n'a jamais rendus
Mais qui souvent, la nuit, reviennent dans nos rêves.
Leurs beaux regards éteints, leurs visages palis,
Leurs cheveux ruisselants et mêlés d'algues vertes,
Disent qu'ils sont restés sur des plages désertes.
Oubliés, froids et nus, sans être ensevelis.
ANDRÉ LEMOYNE.
140 L'ARTISTE
RONDEAU
// est loin, bien loin de nous .'... C'est un
vieux, sans être un ancien .'...
Jules Lemaitre.
O Victor unsurpass'J in modem song
ByRON
aemaître a dit, parlant du grand poète,
— Et pour ma part je lui donne raison
" // est bien loin de nous ! " — d la façon
Du vieux Mont-Blanc dont la neigeuse tête
Se dresse au ciel, dominant l'horizon.
Le ne\ en l'air, les pieds sur le ga:{on,
Prudhomme en vain, pour mesurer ce faite.
Va déroulant, comme un maître maçon,
Le mètre.
Car Hugo fut le Voyant, le Prophète,
L'incomparable Artiste, Véchanson
Qui de sa coupe à la forme parfaite.
Aux jours de deuil ainsi qu^ aux jours de fête,
Versait à tous la divine boisson,
Le Maître !
PAUL MUSURUS.
CHRONiaUE
RACE à la louable initiative du
comité de la Société natio-
nale des Beaux-Arts, pré-
sidé par M. Puvis de Cha-
vannes, une place sera faite
désormais, dans les Salons
annuels du Champ-de-Mars,
aux œuvres des artistes dits
« industriels » : céramistes,
émailleurs, verriers, orfè-
vres , ébénistes , ferron-
niers, etc., de tous les pro-
ducteurs, en quelque genre
que ce puisse être, d'objets
_^ __ d'art originaux. Ces arti-
''^~.'C*"'~ «*■ "^ v"*~ sans, qui sont de véri-
tables artistes et chez lesquels l'ingéniosité, le goût et le talent ne sont
pas rares, n'ont guère l'occasion de faire apprécier par le public
leurs œuvres que dans les expositions commerciales où elles demeurent
généralement inaperçues, à moins qu'elles ne soient devenues, au préala-
ble, la propriété d'industriels qui les présentent, les reproduisent et les
exploitent sous le nom exclusif de leur maison de commerce. Le comité
veut que les nouveaux venus auxquels il offre une place aux expositions
142 L'ARTISTE
de la Société des Beaux-Arts, se persuadent qu'ils doivent se considérer
au Champ-de-Mars comme chez eux. Bien entendu les seules pièces origi-
nales, signées de l'artiste qui les aura faites, seront reçues, sans nom de la
maison à laquelle elles appartiennent, pour éloigner toute supposition de
réclame commerciale. Les trois sections du jury se réuniront pour juger
les envois et prononcer sur leur admission. Voici, du reste, un extrait du
procès-verbal de la séance dans laquelle cette décision a été prise :
« La Société nationale, considérant qu'il y a lieu de rattacher aux Beaux-
Arts proprement dits la production des artistes créateurs d'objets origi-
naux et non reproduits, ouvre aujourd'hui une section nouvelle ayant pour
titre : section des objets d'art. La Société, s'adressant surtout aux tra-
vailleurs isolés, à ceux dont les œuvres trouvent difficilement place dans
les expositions mercantiles et encombrées, dites d' « art décoratif », fera
tous ses efforts pour mettre ces travaux en vue et assurer ainsi le succès et
la propriété des inventions toutes personnelles.
a Les envois de cette section seront soumis aux jurys assemblés. »
Cette innovation ne peut manquer de produire d'excellents résultats en
stimulant la production des décorateurs et en les mettant en situation de
montrer, chaque année, au public et à la critique, l'évolution de leur
talent.
La Société nationale des Beaux-Arts a fixé au 5 avril la date de son
assemblée générale pendant laquelle doivent être tirés au sort les noms des
membres du jury d'examen.
De même que l'an dernier, le nombre des œuvres que chaque sociétaire
a le droit d'exposer n'est pas limité. Ne sont admis que les ouvrages qui
n'ont pas figuré aux expositions publiques précédentes. La durée de
l'exposition est fixée du i5 mai au i" juillet.
La Société des artistes français (Salon des Champs-Elysées) a publié
son règlement pour la prochaine exposition. La réception des dessins aura
lieu, cette année, du 12 au i5 mars inclusivement; celle des ouvrages de
peinture, du 1 5 au 20 mars. Il a été résolu que le président du comité de
peinture sera président du jury. Les droits d'entrée du public sont ainsi
modifiés : on paiera deux francs de huit à dix heures du matin, et un franc
à partir de dix heures. Ce règlement n'admet aucune exclusion parmi les
exposants, il permet aux artistes de la société dissidente d'être exposants et
il donne droit à ceux d'entre eux que le sort aura désignés, de faire partie
du jury.
L'aménagement des salles du palais de l'Industrie sera modifié par l'ad-
jonction d'un certain nombre de salles et la création d'un grand salon
dans la partie du premier étage où débouche le grand escalier de bois qui
conduit de l'extrémité du jardin aux galeries de peinture. En outre, sur le
CHRONIQUE 143
palier du grand escalier central, les deux portes qui donnent accès dans le
grand salon du milieu, seront probablement remplacées par une baie
unique, de plus vastes proportions. On se propose d'aménager aussi, dans
Tenceinte de l'exposition, un salon de lecture pour le public.
Par suite du décès de M. Mcissonicr, président de l'Académie des
Beaux-Arts pour l'année courante, c'est M. Bailly, vice-président, qui a
été appelé de droit à la présidence. L'Académie a procédé en conséquence
à l'élection d'un vice-président : M. Paul Dubois, membre de la section
de sculpture, a été élu.
La nomination des jurés adjoints pour le concours de Rome a donné les
résultats suivants :
Pour la peinture : MM. Carolus Duran, Wencker, J. Lefebvre, J.-P. Lau-
rens, Ferrier, Benjamin Constant, Schommer. Jurés supplémentaires :
MM. Détaille et Colin;
Pour la sculpture : MM. Aizelin, Allar, Fagel, Lanson. Jurés supplé-
mentaires : MM. Becquct, Injalbert;
Pour l'architecture : MM. Girault, Laloux, Blavette, Thomas. Jurés
supplémentaires : MM. Raulin et Lisch ;
Pour la musique ; MM. Lalo, Lenepveu et Paladilhe. Jurés supplémen-
taires : MM. Th. Dubois et Joncières.
M. le comte Delaborde, secrétaire perpétuel, a communiqué à l'Acadé-
mie une lettre que l'empereur d'Allemagne avait chargé son aide de camp,
le général de Wedel, d'adresser en son nom à M. Herbetts ambassadeur
de France à Berlin, relativement à la mort de M. Meissonier, et dont
voici la teneur.
L'Empereur et Roi, mon Auguste Souverain, vient de me donner l'ordre d'informer
Votre Excellence qu'il a été très douloureusement ému en apprenant la mort de votre
illustre compatriote Meissonier. Sa Majesté, tout en admirant l'immense talent du
peintre, aimait surtout à reconnaître dans ses œuvres l'artiste consciencieux, l'homme de
grand caractère qui, par un sentiment admirable de respect de soi-même, ne quitta
jamais nul de ses tableaux sans avoir l'ait tout ce qui était en son pouvoir afin de le
rendre parfait, un chef-d'œuvre.
Sa Majesté considérait de tout temps Meissonier comme une des grandes gloires de la
France et de l'art du monde entier, et Elle prend une part très vive à la douleur que
la mort du maître vient de causer à sa patrie. Elle me charge de prier Votre Excel-
lence de vouloir bien en faire part à l'Institut, qui pourra toujours s'honorer d'avoir
compté Meissonier parmi ses membres.
Après la lecture de cette lettre, l'Académie a chargé son secrétaire per-
pétuel de transmettre à M. le comte de Wedel les remerciements de la
Compagnie. Cette réponse, après avoir été communiquée à l'Académie, a
été adressée, par les soins du ministre de l'Instruction publique et des
Beaux-Arts, et du ministre des Affaires étrangères, à M. Herbette.
144 L'ARTISTE
Deux lettres de candidature à la place d'académicien libre devenue
vacante par suite du décès de M. le baron Haussmann, ont été envoyées à
l'Académie : elles émanent, l'une de M. Alphand, ingénieur de la Ville de
Paris; l'autre de M. Duplessis, conservateur du département des Estampes
à la Bibliothèque nationale.
Au musée du Louvre, dans la salle où était précédemment exposée la
collection Davillier, on vient de réunir les objets d'art en métal : bronzes,
fers, cuivres, étains, armes et armures, médailles, plaquettes, etc., qui
étaient jusqu'alors dispersés dans diverses galeries ou qui, faute de
place, n'avaient pu encore être exposés. Cette collection forme la suite
naturelle de celles qui sont contenues dans les salles voisines, affectées
aux ivoires, grès, meubles, etc., suivant la classification rationnelle qui a
été adoptée par le conservateur du département de la sculpture et des
objets d'art du moyen âge, de la Renaissance et des temps modernes.
Entre autres pièces importantes on remarque : deux Larrons attribués à
Michel-Ange, un Arion de Riccio, des bronzes de Donatello, deux figures
de Jean Bologne provenant du legs Bareiller, des meubles de Boule sur-
montés de groupes en cuivre doré, etc.
Le même musée vient de se rendre acquéreur d'un remarquable ivoire
bysantin, en forme de triptyque, qui date probablement du x= siècle. Il
mesure o m. 282 en largeur dans son complet développement, sur
o. m. 242 en hauteur, et est en parfait état de conservation. 11 aurait été
rapporté en Artois après le sac de Constantinople par les croisés.
Le panneau central représente le Christ assis entre la Vierge et saint
Jean-Baptiste, plus bas cinq personnages debout, saint Pierre, saint Jean
l'Évangéliste, saint Jacques le Majeur, saint Paul et saint André. Sur
chacun des volets sont quatre figures de saints et deux médaillons. Toutes
ces sculptures sont d'une exécution remarquable et font de cette pièce une
œuvre d'art d'un intérêt exceptionnel.
A la suite de la démission de M. Antonin Proust de ses fonctions de
président de l'Union centrale des Arts décoratifs, le comité de cette société
a dû procéder à la nomination de son bureau. Ont été élus : président,
M. Georges Berger ; vice-président, M. Henri Bouilhet ; secrétaires,
MM. Lefebvre et Germain Bapst ; trésorier, M. Braquenié.
Le ministre de l'Instruction publique et des Beaux-Arts a décidé que la
session des sociétés des Beaux-Arts des départements comprendra cette
CHRONIQUE 145
année quatre se'ances publiques, qui auront lieu les 19, 20, 21 et 22 mai,
dans la salle de l'hémicycle, à l'École nationale des Beaux-Arts.
M. Henner, membre de l'Institut, est nommé membre du conseil supé-
rieur d'enseignement de l'École des Beaux-Arts, en remplacement de
M. Meissonier, décédé.
M. Henry Jouin, lauréat de l'Institut, est nommé secrétaire de l'École
nationale des Beaux-Arts, en remplacement de M. Lenoir, décédé.
M. Allar, statuaire, grand prix de Rome, est nommé professeur de
modelage à l'École nationale des Beaux-Arts, en remplacement de M. Delà-
planche, décédé.
M. Corbel, sculpteur ornemaniste, a été nommé professeur de sculpture
à l'École des Arts décoratifs, en remplacement du sculpteur Charles Gau-
thier, récemment décédé.
La Chambre des députés a été appelée à statuer sur la demande d'un
crédit de 5oo,ooo francs pour les fouilles de Delphes. M. Lechevallier a
combattu la proposition, à la tribune, et demandé qu'on réservât cette
somme à l'entretien et la restauration des monuments français. Le rappor-
teur, M. Dupuy, a défendu énergiquement le crédit en démontrant les
avantages scientifiques et artistiques qu'il y a pour notre pays à remettre
au jour ce qui reste du temple d'Apollon, et dont les Étas-Unis, nation
essentiellement pratique, étaient tout disposés à hériter si nous n'en profi-
tions pas. A son tour, M. Bourgeois, ministre de l'Instruction publique et
des Beaux-Arts, a invoqué l'intérêt scientifique et politique de l'entreprise :
le gouvernement grec, en effet, a apporté dans la convention une marque
de sympathie toute particulière envers la France, en séparant cette ques-
tion de celle des traités de commerce. Le ministre a conclu en exprimant
l'espoir que la Chambre tiendrait à honneur d'accomplir l'oeuvre préparée
par notre école française d'Athènes.
Le crédit intégral de 5oo,ooo francs a été voté par 341 voix contre 61.
Au lendemain de la mort de Meissonier, les amis et les admirateurs
de ce dernier ont résolu de lui élever un monument par souscription. Un
1891 l'artiste — NOUVEt.LE PÉRIODE : T. I 10
146 L'ARTISTE
comité s'est aussitôt constitué, qui a chargé de l'exécution le sculpteur
Antonin Mercié. L'un des membres du comité, M. Antonin Proust, a
demandé que l'emplacement de ce monument soit pris dans le nouveau
jardin du Carrousel, entre les pavillons de Flore et de Marsan.
Il est question, en outre, d'organiser, au printemps prochain, dans la
galerie de l'École des Beaux-Arts, une exposition des œuvres de Meisso-
nier.
Enfin on raconte que la famille du peintre défunt, se conformant au
vœu de ce dernier, doit offrir au Louvre deux des tableaux qu'il a laissés :
l'Attente et le Graveur à Veau-forte. Mais il y a sans doute quelque
méprise sur la désignation du musée auquel ces tableaux peuvent être attri-
bués. Il existe, en effet, un règlement formel, — contre lequel on ne sau-
rait aller, quel que soit l'engouement actuel qui se manifeste pour les pro-
ductions de Meissonier, — et qui prescrit un délai de dix ans depuis la
mort d'un artiste pour que ses œuvres puissent entrer au Louvre. C'est
donc au musée du Luxembourg que devront figurer les tableaux en ques-
tion, si les héritiers de Meissonier réalisent l'intention qu'on leur prête.
Le ministre de l'Instruction publique et des Beaux-Arts a chargé
M. Puvis de Chavannes d'exécuter les cartons de deux tapisseries des
Gobelins, qui doivent représenter la Jeunesse de Jeanne d'Arc àDomrémy.
Pour traiter pareil sujet, le choix du ministre a été parfaitement heureux
en se portant sur le grand artiste qui a produit, aux murs du Panthéon,
cet admirable chef-d'œuvre de ï Enfance de sainte Geneviève. Il convient
de l'en féliciter hautement.
D'autre part, M. Chapu a été désigné pour exécuter, au Panthéon,
le monument qui doit rappeler les orateurs et les publicistes de la Restau-
ration, et M. Antonin Mercié, celui qui doit être élevé, dans le même
édifice, aux généraux de la Révolution.
Le peintre Lehoux vient de terminer, à Rome, la décoration de la basi-
lique Santa-Croce in Gerusalemme. 11 y a représenté les sept œuvres de la
miséricorde, le sermon sur la montagne, le Christ accueillant les ouvriers
de la miséricorde, les saints et les souverains mêlés à l'hisi.oire de cette
église. Dans le bas sont des figures d'anges gardant les armes de Léon XIII,
du cardinal-vicaire, du pape Benoît XIV et de l'ordre des Cisterciens, dont
Santa-Croce est la maison mère.
CHRONIQUE 147
Une importante question artistique s'agite au Vatican : le pape a
l'intention de faire restaurer la grande peinture de Michel-Ange à la
Sixtine, le Jugement dernier. La fresque est, paraît-il, fortement détériorée
à la fois par l'action de l'humidité et par la fumée de l'encens.
La ville de Paris mettra au concours, prochainement, une statue de
Beaumarchais; l'emplacement qui sera affecté à ce monument n'est pas
encore définitivement choisi : l'administration a songé à adopter soit
le boulevard Beaumarchais, soit le terre-plein qui fait face à la Comédie-
Française. Ce dernier sera vraisemblablement écarté en raison de ses
dimensions trop exiguës, étant donné que c'est un des points de Paris où
la circulation est le plus active. C'est, du reste, le motif qui a empêché
qu'il fût choisi pour la statue de Shakespeare, qui a été érigée à l'inter-
section du boulevard Haussmann et de l'avenue de Messine. On a même
allégué, au sujet de cet emplacement, que le voisinage du Théâtre-Français
donnerait au monument de Beaumarchais une signification trop précise et
d'après laquelle il pourrait sembler que l'on a vouler incarner notre art
dramatique en l'auteur du Mariage de Figaro. Étant donné cette considé-
ration un peu spécieuse, il est probable qu'on adoptera le boulevard Beau-
marchais.
Il est question de déplacer la statue de Voltaire qui se trouve sur le quai
Malaquais et dont les proportions (3 m. 5o de hauteur sans le socle) ne
sont vraiment pas en harmonie avec le palais Mazarin qui l'avoisine, et de
la transporter sur la place du Panthéon, où elle ferait pendant à la statue
de Jean-Jacques Rousseau, qui fut érigée là, il y a deux ans.
On se rappelle que, l'an dernier, la belle statue équestre de Jeanne d'Arc,
sculptée par Frémiet, dont le plâtre avait figuré au Salon de 1889, a été
offerte à la ville de Nancy par M. Osiris. Ce dernier vient d'user d'une
semblable générosité envers la ville de Lausanne en lui offrant une statue
de Guillaume Tell, comme témoignage de reconnaissance pour l'accueil
hospitalier que fit la Suisse, en 1871, à l'armée française. C'est M. Mercié
que M. Osiris a chargé de l'exécution de cette statue. Voici en quels
termes il informe de ce don généreux le conseiller d'Etat chargé du dépar-
tement de l'Instruction publique, dans une lettre qu'il lui a adressée pour
lui faire part de ses intentions :
J'avais formé, depuis longtemps, le projet d'offrir à la vaillante nation suisse l'image
de son héros national. Mon esprit était en clVct vivement sollicité par le sentiment de
1+8 L'ARTISTE
pieux souvenir que tout Français doit conserver de la fraternelle hospitalité qu'ont reçue,
de tous les cantons de la Suisse, aux jours de deuil, nos soldats trahis par la fortune.
Alors qu'il m'était donné de doter notre frontière d'une statue de Jeanne d'Arc, libé-
ratrice de la France, ma pensée était invinciblement attirée par la glorification d'une
figure non moins grande, non moins patriotique, sur ce Guillaume Tell qui est, lui aussi,
un symbole de libération, le symbole de l'indépendance helvétique.
En acceptant de moi l'offre de la statue de Guillaume Tell, j'espère que le gouverne-
ment fédéral voudra bien me permettre, comme citoyen français, de témoigner, en même
temps que mon admiration pour le héros, ma gratitude envers sa patrie.
L'offre de M. Osiris a été acceptée avec la plus vive reconnaissance. On
fera coïncider l'inauguration de la statue de Guillaume Tell avec les fêtes
d'inauguration de la nouvelle Université de Lausanne, qui auront lieu à
la tin du mois de mai.
Sur la proposition du ministre des Affaires étrangères, le peintre alle-
mand Frédéric-Charles Uhde vient d'être nommé chevalier de la Légion
d'honneur. Cet artiste, qui est un des exposants assidus de nos Salons,
s'est fait remarquer depuis longtemps par un talent essentiellement per-
sonnel, à la fois mystique et très moderne. La critique s'est vivement
intéressée à sa Sainte Cène, œuvre d'un grand sentiment, qui figura au
Salon de 1887, et à un triptyque qu'il exposa au Salon de 1889, la Nuit
sainte. L'an dernier, il avait envoyé au Salon du Champ-de-Mars le Che-^
min de V auberge.
On annonce qu'un cercle artistique hollandais, le Kunstclub de Rotter-
dam, après avoir fait pendant plus de dix ans des expositions d'œuvres de
peintres français en Hollande, vient de décider d'organiser pour le mois
de novembre, à Paris, une exposition générale des œuvres des artistes hol-
landais. Le préfet de la Seine a mis immédiatement le pavillon de la Ville
de Paris à la disposition du Kunstclub.
Une exposition des « arts au début du siècle » aura lieu, cette année, au
Champ-de-Mars, dans le palais des Beaux-Arts. Elle est organisée par la
société philanthropique qui, dans ce but, fait appel à toutes les personnes
qui posséderaient des œuvres d'art, tableaux, dessins, sculptures, objets
d'ameublement, costumes, etc., appartenant à cette époque, et qui consen-
tiraient à les prêter pour cette exposition.
On nous écrit de Bruxelles :
A l'occasion du dixième anniversaire de la Jeune Belgique, cette revue
qui a suscité dans notre pays un vrai renouveau littéraire et artistique, un
grand banquet a eu lieu au Grand Hôtel à Bruxelles. Des toast ont été
CHRONIQUE 149
portes par MM. Valôre Gillc, Henry Maubel, Albert Giraud au nom de la
Jeune Belgique^ Fernand Brauer au nom de la Société Nouvelle, Albert
Mockel au nom de la Wallonie^ Paul Janson au nom du Parlement belge,
et le sculpteur Godebski au nom des artistes étrangers. A la table d'hon-
neur on remarquait : MM. Gevaert, l'éminent directeur du Conservatoire
de Bruxelles, Camille Lemonnier, Constantin Meunier, Georges Eckoud,
Iwan Gilkin ; parmi les convives ; MM. Gustave Kahn, Ch. Van der Stap-
pen, Jef Lambeaux, Érasme Raway, .lan Stobbaerts, Maurice Maeter-
linck, etc. Plus de deux cents écrivains, peintres et musiciens assistaient à
cette belle fête. M. Félicien Rops a envoyé, de Paris, un télégramme de
félicitation à ses « amis de la Jeune Belgique ».
La vente de la collection de tableaux modernes ayant appartenu à feu
M. Noël, a eu lieu à l'hôtel Drouot et a produit un total de 334,335 francs.
L'enchère la plus importante a été obtenue par un fort beau tableau
de Théodore Rousseau, la Mare, vue prise à Fontainebleau, mesu-
rant 41 centimètres en hauteur sur 61 en largeur. Sur une demande de
60,000 fr. et sur une mise à prix de 20,000 fr., ce tableau est rapidement
arrivé à 82,100 fr. U Etang de Ville-d'Avray, par Corot, a été vendu
3g, 900 francs. Un tableau de Ziem, le Bosphore, pour lequel on deman-
dait 5,000 fr., a été pousse à i5,6oo fr. La Forêt, par Troyon 1 1,200 fr.
Sous bois, du même 4,000 fr., sur une demande de 3,ooo. Les Premières
roses, par Chaplin, 3,25o fr., sur une demande de 3,ooo fr. Le Débarque-
ment, pa.T Constahle, demande 20,000 fr., adjugé i5,6oo. UOiseleur, par
Couture, 6,000 fr., sur une appréciation de 5, 000 fr. Le Christ sur la
Croix, par Eug. Delacroix, i8,2 5o fr., sur une demande de 20,000 fr.
Deux tableaux par Diaz ont été payés : Paysage (forêt de Fontainebleau),
i3,20o fr.. Nymphe et Amour 11,000 fr., sur une demande de 10,000 fr.
La Rivière, par Jules Dupré, i3,6oo fr. La Madeleine, œuvre importante
par Henner, i6,5oo fr., sur une demande i5,ooo fr. Marée montante, par
Isabey, 12,600 fr. Marée basse, du même, 6,o5o fr. Procession dans une
église, 5,100 fr. Les Captives, par Luminais, 2,65o fr. Les Orphelins, par
Tassaert, 2,5oo fr. La Tentation, par Vibert, 2,5oo fr., sur une demande
de 5,000 fr. Plusieurs aquarelles par Barye ont obtenu des enchères très
élevées. Lion, 4,5oo fr., sur une demande de 3, 000 fr. Tigre découvrant
un serpent, 6,100 fr., sur une appréciation de 4,000 fr. Tigre^ 4,800 fr.,
sur une demande de 3, 000 fr. Les Eléphants, 6,100 fr., sur une demande
de 3,000 fr.
L'architecte Laisné est mort à l'âge de soixante-douze ans. Élève de
Lenormand, il fut attache à la Commission des monuments historiques,
i5o L'ARTISTE
pour laquelle il fit diverses études et restaurations, entre autres celles de la
cathédrale de Sens et de Notre-Dame de Dijon. Il était le troisième archi-
tecte ayant dirigé les travaux de l'église du Sacré-Cœur à Montmartre, qui,
avant Laisné, avait déjà vu se succéder Abadie et Daumet, et dont la
construction n'est pas près de toucher encore à sa fin.
Laisné est l'auteur des plans de la nouvelle École de pharmacie de
Paris, construite sur les terrains du Luxembourg, et du lycée Janson de
Sailly à Passy. Il avait été professeur à l'École des Beaux-Arts.
Un autre architecte de talent, François Uchard, prix de Rome en i838,
auteur de l'église Saint-François-Xavier, vient de mourir dans sa quatre-
vingt-deuxième année. Il fut architecte de la ville de Paris.
Achille Benouville, frère de l'auteur de la Mort de saint François
d'Assise, est mort récemment. Après avoir passé par l'atelier de Picot, il
obtint le prix de Rome pour le paysage, la même année où son frère rem-
portait celui d'histoire. II fit un long séjour en Italie, où il peignit un grand
nombre de paysages composés avec un art délicat et exécutés dans une
coloration d'une grande vérité. A son retour en France, il s'était attaché à
étudier les sites de l'Allier, de la Provence, du Béarn et même des environs
de Paris. Le musée du Luxembourg possède l'un de ses meilleurs ouvrages,
le Château de Lugagnan dans la vallée d'Argclès (Salon de 1873). Pour
l'Opéra, il a peint un panneau décoratif, le Ravin.
Achille Benouville était âgé de soixante-treize ans.
Le peintre hollandais Johan-Bartholb Jongkind vient de mourir à la
Côte-Saint-André (Isère) où il s'était retiré depuis plusieurs années. Né à
Latrop, près de Rotterdam, en 18 19, il vint tout jeune en France et entra
dans l'atelier d'Eugène Isabey qui avait, de bonne heure, reconnu en lui un
peintre d'avenir. La biographie de Jongkind pourrait fournir un chapitre
particulièrement douloureux à l'histoire des artistes méconnus. Dès ses
débuts, il eut à lutter contre la misère, refusé dans tous les Salons, décou-
ragé par l'indifférence de ses contemporains. Il était même sur le point de
mourir de faim, si quelques artistes français ne lui fussent venus en aide
en organisant à son profit une vente dont le produit le tira de la misère.
Au Salon de i852, il obtint bien une troisième médaille, avec deux
tableaux, Saint-Valery-en-Caux et le Tréport; mais ce fut la seule récom-
pense que, depuis lors, lui accordèrent les jurys des expositions annuelles,
malgré l'intérêt de ses envois, qu'il cessa, d'ailleurs, en 1872.
CHRONIQUE
i5i
Ses œuvres portent la marque d'un tempérament bien personnel et d'une
grande sincérité ; rien de convenu dans ses scènes et ses vues de Hollande
et de Paris, où l'on trouve des études de « plein air » absolument remar-
quables. Parmi les plus admirées nous citerons : Paysage du Nivernais;
Attelage de vaches descendant une route ; Soleil couchant aux environs de
Rotterdam ; La route de Saint-Clair, près de Hon/leur, effet du matin ;
Patineurs en Hollande ; Vue de l'Escaut à Anvers, effet du matin ; Pati-
neurs sur le canal à Overschie, près Rotterdam ; Vue de l'église Saint-
Médard, à Paris ; Vue de Notre-Dame, prise de la berge, près du pont
Saint-Michel, etc.
Un revirement s'était produit, du reste, comme il fallait s'y attendre,
parmi les amateurs, en faveur de Jongkind. C'est ainsi que, lors de la vente
après décès, il y a quelques années, de la collection d'un de ses plus fer-
vents admirateurs de la première heure, lequel ne possédait pas moins
d'une centaine de ses œuvres, les toiles de Jongkind atteignirent des
enchères de 8 à lo.ooo francs. Mais ce succès était bien tardif, et l'artiste,
déjà vieux, ne pouvait plus espérer, pour ses productions actuelles, une
vogue pareille à celle qui avait été faite au.x œuvres d'autrefois.
L'architecte Alexandre-Albert Lenoir, qui vient de s'éteindre à l'âge de
quatre-vingt-onze ans, était le fils d'Alexandre Lenoir, le fondateur du
musée des Augustins. Ayant exposé, en i833, un Projet d'un musée histo-
rique réunissant le palais des Thermes et l'hôtel de Cluny, il fut chargé
d'exécuter ce projet et dirigea la restauration de l'hôtel de Cluny telle
qu'elle existe actuellement ; il était resté, depuis lors, l'architecte du musée
de Cluny. Archéologue très érudit et dessinateur habile, il faisait partie de
la Commission des monuments historiques, dirigeait la Statistique monu-
mentale de Paris et collaborait h lu collection des Documents inédits pour
servir à l'histoire de France. 11 a publié, au cours de sa longue carrière, de
nombreux ouvrages d'archéologie : un Atlas de Rollin ; Des monuments
antérieurs à l'établissement du christianisme dans les Gaules ; Architecture
militaire au mo^en dge; Monuments religieux du moyen âge; Architecture,
archéologie (Instruction pour le peuple, 184g); Architecture monastique;
Notice et dessins du tombeau de Napoléon I"'. Il a collaboré au Palladio,
aux Monuments anciens et modernes de Jules Gailhabaud, à la Revue géné-
rale, aux Annales archéologiques, au Plan archéologique de Paris, et exé-
cuté, avec Jules Laure, un tableau de la Sainte-Chapelle au XIII' siècle.
Depuis 1862, Lenoir occupait les fonctions de secrétaire de l'Ecole des
Beaux-Arts, et appartenait à l'Institut depuis 1869.
1^
LES THÉÂTRES
i; n'est pas ici le lieu, — et nous
ne saurions le regretter, en
vérité, — de revenir sur les in-
cidents tumultueux qui ont
signalé la seconde représenta-
tion de Thermidor à la Comé-
die-Française, notre rôle étant
de demeurer souverainement
indifférent aux choses de la
politique, et en particulier à la
tempête qu'a soulevée la pièce
de M. Sardou et dans laquelle
elle a sombré dès la deuxième
soirée. Peut-être serions-nous enclin à déplorer que la passion politique
eût fait avorter une manifestation d'art ou littéraire, réellement intéres-
sante, si tel eût été le cas de l'œuvre nouvelle de M. Sardou. Mais nul,
parmi ceux qui ont assisté à l'une des représentations, ne saurait affirmer
sérieusement que l'interdiction de Thermidor ait privé d'une œuvre consi-
dérable le théâtre contemporain. L'habileté scénique, habituelle à M. Sar-
dou, n'est assurément pas contestable dans Thermidor ; mais, en somme,
nous nous refusons à y voir autre chose qu'un simple « fait divers » du
temps de la Révolution, ingénieusement agencé en mélodrame. Le mot de
la situation a été exactement donné après la représentation par un specta-
teur qui, le dernier acte joué, s'est écrié avec conviction : « A l'Ambigu ! »
Le plus fâcheux en cette affaire, c'est la série des fructueuses recettes prépa-
rées de longue main par une adroite réclame, et dont l'auteur et la Comé-
LES THÉÂTRES i53
die se sont vus inopinément frustrés. Il faut dire que de grands frais
avaient été faits pour la mise en scène, décors, costumes, accessoires, qui
constituaient une curieuse et pittoresque restitution de l'époque révolu-
tionnaire. M. Coquelin et M"" Bartet, au surplus, y ont donné une nou-
velle preuve de leur incomparable talent. Voilà, à vrai dire, ce qu'on est le
plus disposé à regretter dans l'interdiction de Thermidor.
Au Théùtre-Libre, M. Georges Lecomte a prouvé avec la Metile, son
début, qu'il est doue des qualités indispensables pour faire un auteur dra-
matique. Mais il nous a paru que ces qualités, chez M. Lecomte, avaient
besoin d'être appuyées sur l'expérience. Et certes, par ce mot, il n'est pas
seulement question de l'expérience de la scène, qui vient toujours et par-
fois trop vite, mais de l'expérience de la vie, qui ne s'acquiert qu'avec les
années. Ce n'est pas qu'il faille avoir le front plein de rides et couronné
de cheveux blancs pour prétendre connaître l'existence et savoir en noter
avec précision les joies et les douleurs, les faiblesses et les hontes. Il est
des vieillards, — et combien heureux ceux-là ! — qui n'ont jamais vu la vie
qu'avec les yeux de leur enfance, et qui mourront jeunes de cœur et d'es-
prit ; tandis que des compagnons qui n'ont pas encore atteint la trentaine
sont, selon le dicton, roués comme potence. Le « Ce n'est pas aux vieux
singes qu'on apprend à faire des grimaces », est une erreur entre mille de
la sagesse des nations. Non, l'âge ne fait rien à la chose. Il suffit d'avoir
beaucoup vu et beaucoup réfléchi, d'avoir fait connaissance avec la vie
non par les livres, mais par les réalités ambiantes. Or, il arrive quelquefois
qu'un homme bien organisé pour voir, comprendre et juger, ne se trou-
vera pas dans un milieu propice ; qu'il ne pourra exercer ses facultés d'ob-
servation que sur d'insignifiants caractères, sur des êtres peu nuancés et ne
prêtant guère à l'analyse. D'où, pour cet homme, la triste nécessite de
vieillir pour remplacer par la quantité, la qualité des constats par lui
faits.
Eh bien ! la plupart des jeunes auteurs du Théâtre-Libre, remplacent
volontiers, eux qui se piquent d'exactitude minutieuse, l'observation par
l'imagination, pensant donner le change par quelques détails un peu crus
et une fable atrocement pessimiste. C'est un peu le cas pour l'auteur de
la Meule. Qui croira jamais, en effet, à moins qu'on ait affaire à quelque
monstrueuse exception, et l'exception n'est pas ce que veut nous mon-
trer le Théâtre-Libre, qui pourra croire qu'une femme célébrera,
devant son amant, les beautés secrètes de sa fille, et ce afin de pousser cet
amant, vieux et ignoble satyre s'il en fût, à épouser celle-ci? Encore
un coup, et c'est ce que nous disions à propos de VÉcole des veufs et de
l'Honneur., le monde n'est pas, dans sa perversité, armé d'un tel cynisme.
Il est hypocrite, souple, adroit, et essaie de cacher la plus basse déprava-
tion sous des allures de franchise et de dignité. Puis, cette femme adul-
i54 L'ARTISTE
tère, cette M"" Rousselot, pourquoi jette-t-elle sa fille à la tête de son
amant? Pour que cet amant, nous dit l'auteur, apporte la richesse dans la
famille, réduite à la plus grande gêne par suite de la disgrâce qui a frappé
son chef, ancien magistrat révoqué; l'amant sera de plus, pour celui-ci, un
protecteur efficace qui le fera réintégrer dans ses fonctions. Mais, de deux
choses l'une : ou M™= Rousselot aime cet amant, et alors, jalouse, elle le
gardera pour elle ; ou elle ne l'aime pas, et alors point ne s'explique une
telle liaison, si elle n'a pas sa vile justification dans l'intérêt pécuniaire. Et
on nous dit que le ménage est dans la plus affreuse détresse!
Quant au mari, c'est l'être le plus débonnaire que l'on puisse rencontrer.
Il sait que sa femme a trahi son affection, généreusement il lui a pardonné,
et cependant il finit par consentir au mariage de sa fille avec l'amant de
sa femme. La jeune fille elle-même n'ignore pas l'aventure, elle sait très
bien aussi qui elle va épouser, et elle ne recule pas. Singulière famille,
et provinciaux, car tout ça se passe en province, vraiment extraordinaires!
Il est évident que M. Georges Lecomte a voulu nous démontrer que
tout cela est l'œuvre ironique du destin; que la Meule, c'est-à-dire la vie
avec ses exigences de toute nature, écrase les volontés les plus énergiques,
les âmes les plus fières. Ce n'est, hélas! que trop vrai; mais la démons-
tration n'est pas d'une rigueur absolue, l'exemple pèche un peu par ja
vraisemblance. Ainsi M""" Rousselot ne donnerait pas son amant à sa fille
si elle pouvait lui faire contracter un autre mariage, c'est-à-dire si sa fille
avait une dot ; Rousselot, lui, ne consent à cette indignité que pour échap-
per à la misère et aussi pour satisfaire la vulgaire ambition d'être encore
quelque chose, de redevenir magistrat ; la jeune fille cède par dégoût,
et aussi par dépit, car elle aime un petit cousin qui ne l'aime pas,
et ce jeune homme, qui est bien le plus abominable spécimen d'un type
de convention, l'éphébe sceptique et jouisseur, fait la cour à M°"^ Rous-
selot. Mais alors, pour accepter, sans s'être mieux défendus que cela, une
pareille ignominie, ces gens-là ne sont pas des malheureux, victimes des
fatalités de la vie, des êtres bons, mais faibles et qui auraient pu mieux
tourner, si le hasard l'avait voulu. M™' Rousselot est une inconsciente,
son mari est une canaille à moins qu'il ne soit un imbécile, et la petite
fille est une petite niaise. C'est du reste le caractère le mieux tracé de la
pièce.
Pourtant, malgré ses défauts, cette pièce est l'œuvre d'un écrivain de
talent; qu'il se méfie du style, cependant : ses personnages parlent un
langage un peu trop littéraire. Le premier acte, extrêmement bien fait,
d'une jolie tenue, avec des remarques fines, des traits de bon aloi, avait
positivement ravi tous les spectateurs, et c'est avec regret, nous dirions
même avec peine, si l'expression ne paraissait pas exagérée, que nous
avons vu les actes suivants si inférieurs. M. Georges Lecomte a fait de la
critique dramatique, on a donc le droit d'être sévère envers lui ; mais il
LES THÉÂTRES i53
peut être persuadé que si nous nous montrons d'une telle exigence à son
cgard, c'est parce que nous pensons qu'il peut satisfaire les plus
exigeants.
Cette pièce a été fort intelligemment interprétée. Antoine y a retrouvé
son habituel succès, dû à son jeu si fin et si naturel; MM. Lerand et
Grand méritent tous les éloges. Mais, croyons-nous, c'est M"» Théven,
dans le rôle de la jeune fille, et M'"' Régine Martial dans le rôle très anti-
pathique de M"' Rousselot,qui ont le plus mérité, avec Antoine, les éloges
de la critique, les bravos des spectateurs. A citer aussi M"' Luce Colas,
si amusante dans deux petits rôles épisodiques.
Jeune Premier, un acte de M. Paul Ginisty, n'est qu'une bluette qui
dure à peine vingt minutes, mais elle est exquise.
Vieil acteur retraité, qui se meurt d'ennui entre sa femme et une antique
servante, il pense tromper sa détresse par la culture des roses. Mais il rcve
toujours aux triomphes passés; il ne peut se faire à l'oubli. Sa femme, qui
fut toute la vie une sacrifiée et qui n'en aime pas moins l'artiste déchu,
s'avise d'un stratagème. Elle lui écrit des lettres passionnées, qu'elle signe
d'initiales inconnues de lui; il croit avoir affaire à quelque amoureuse qui
le voit encore dans l'idéal de la jeunesse et du talent. Et une correspon-
dance s'établit. Mais ne voilà-t-il pas que la servante dévoile ce « truc »
innocent. « Ce n'était donc pas vrai ? » s'écrie douloureusement le « jeune
premier » vieilli. Puis, il réfléchit : « Qui sait si ma femme, d'accord avec
ma bonne, n'a pas inventé cette ruse pour m'empêcher de répondre ? Car
elle fut toujours jalouse!... » Et il répond au dernier billet doux qu'il
vient de recevoir.
C'est d'une observation très délicate et bien spirituelle. Aussi est-il plus
que probable que cette fine comédie, si émue, n'aura pas eu qu'une ou
deux soirées, et que nous la reverrons quelque part, applaudie comme
elle le fut à la première représentation.
Dans cette petite pièce, Antoine a encore prouvé la souplesse de son
talent, ainsi que M'"« France, la joyeuse artiste; M""" Barny a également
tenu son rôle avec beaucoup de grâce attendrie.
Le théâtre du Palais-Royal vient de représenter une amusante comédie
en trois actes, les Joies de la paternité, œuvre posthume de deux jeunes
écrivains, Vast-Ricouard, disparus tous deux à bref intervalle et dont la
commune notoriété reposait sur une indissoluble collaboration. C'est
M. Alexandre Bisson, un des vaudevillistes les plus en vogue, qui a été
chargé de mettre la pièce au point. La donnée est fondée sur une suite
inénarrable de quiproquos dont la vraisemblance, sans doute, ne s'impose
pas invinciblement, mais qui amènent des scènes extrêmement comiques.
Interprétée par des acteurs tels que MM. Daubray et Saint-Germain,
i56 L'ARTISTE
M™'* Mathilde et Lavigne, cette dernière jouant un rôle de nourrice, la
pièce est fort divestissante et obtient un franc succès.
Monte-Carlo comptera, au nombre de ses saisons théâtrales, celle de cet
hiver comme l'une des plus brillantes : des artistes de premier ordre, un
orchestre et des chœurs parfaitement disciplinés, un répertoire intelligem-
ment varié, tels sont les éléments du succès très mérité et de la faveur très
marquée que les représentations lyriques du Casino ont obtenus auprès de
la colonie cosmopolite qui les suit assidûment.
Elles ont commencé par les Contes d'Hoffmann que l'imprésario de
cette année, M. Bias, avait montés avec le plus grand soin. L'interpréta-
tion réunissait Engel, l'excellent ténor; Isnardon, un docteur Miracle su-
perbe; M"" Vuillaume, une chanteuse de race, et M""' Peretti qui s'est
taillé un succès dans le petit rôle de Nicklaus. Il faut aussi citer les chœurs
ainsi que l'orchestre qui, sous la direction de M. Jéhin, a parfaitement
détaillé et fait valoir toutes les beautés de l'œuvre posthume d'Offenbach.
Dès cette première soirée, la foule élégante et compacte qui se pressait
dans la salle du Casino a fait l'accueil le plus chaleureux à la nouvelle
troupe lyrique.
Cet accueil ne s'est pas démenti aux représentations suivantes. Lucie,
l'œuvre charmante de Donizetti, pour laquelle les plus modernes parftii
nos musiciens ne peuvent se défendre d'une invincible admiration, a été
excellemment interprétée. La distribution de l'œuvre était, du reste, de
premier ordre et enlevait les quelques rides que le temps a pu mettre sur
cette partition qui reste quand même un chef-d'œuvre. M'" Vuillaume,
une Lucie émouvante et passionnée, a été rappelée par acclamations après
la scène delà folie ; MM. Engcl, dont les Parisiens n'ont pas oublié le
succès dans ce rôle à l'Opéra, et Ughetto, un baryton très aimé en Italie,
se sont montrés ses dignes partenaires. Un charmant ballet inédit, de
Mayeur, terminait le spectacle; c'a été l'occasion d'un vif succès pour les
danseuses du corps de ballet et notamment pour la première ballerine,
M'" Stichel.
JoconJe, le charmant opéra-comique de Nicolo, trop rarement joué à
Paris; /a /o//e_/î//e rfe Perf/î, l'œuvre de début de Georges Bizet ; Faust,
avec M'" Nordica dans le rôle de Marguerite, ont fourni des spectacles très
suivis et ont été en même temps l'occasion d'apprécier les divers chanteurs
qui composaient la troupe du Casino. Dans Joconde, le baryton Boyer,
que nous avons applaudi cet hiver à Paris aux représentations lyriques de
l'Eden-Théâtre, a remporté un véritable triomphe ; l'air fameux du
troisième acte lui a été redemandé par acclamation ; il était, d'ailleurs, par-
faitement secondé par MM. Cazeneuve, Nigri, Poudrier, M""" Peretti et
Leclercq. Le ballet d'Hamlet, cette page exquise d'Ambroise Thomas,
complétait le spectacle ; M"° Stichel s'y est montrée toute gracieuse. Dans
LES THEATRES
i37
l'ouvrage de Bizet, nous avons retrouvé trois des principaux interprètes
qui, peu de temps auparavant, l'avaient clianté à Paris lors de la tentative
faite par M. Verdhurt pour faire revivre le Théâtre-Lyrique dans la salle
de l'Eden ; MM. Engel, Boyer et Isnardon ont reparu dans les mêmes
rôles sur la scène de Monte-Carlo et avec le môme succès. Pour le chef-
d'œuvre de Gounod, où ces mômes chanteurs se sont fait entendre,
secondés par M"= Nordica qui tenait le rôle de Marguerite, l'interpréta-
tion réunissait les éléments d'un ensemble très remarquable et que le
public du Casino a vivement applaudi. En résumé, Monaco a eu un hiver
théâtral digne des plus grandes scènes lyriques.
Comme les années précédentes, on a repris la double série des concerts
classiques et des concerts internationaux dont les programmes sont parti-
culièrement bien composés par M. Steck, et excellemment exécutés par
son orchestre. Ces auditions musicales, qui ont lieu avec le concours
d'artistes tels que M""" Conneau et Roger-Miclos, M. Lalliet, le hautbois
solo de l'Opéra, offrent un intérêt exceptionnel et peuvent satisfaire les
goûts des plus raffinés parmi les dilettanti qui sont toujours nombreux
parmi la colonie étrangère du littoral.
LES LIVRES
Au Plat cTÉtain, par François Deschamps (Paris, OUendorff). — L'auteur
nous avait donné, l'année précédente, son premier volume. Au Coq d'Or,
très favorablement accueilli de la presse parisienne. Un second volume,
qui vient de paraître, tient largement les promesses du début. Dans cette
évocation du vieux Paris, aux entours de la rue Saint-Denis et de la
Grande-Truanderie, se déroule une série de scènes bourgeoises et humo-
ristiques où des personnages de l'époque, réels et bien vivants, respirent,
marchent, pérorent et discutent dans un élément bien à eux. La plume
familière et souvent quelque peu narquoise de l'écrivain nous rappelle par
instants les plus charmantes pages de Charles Nodier, et quand l'auteur
veut nous émouvoir, il trouve facilement la note attendrie. Une fraîche et
délicieuse idylle entre deux ingénus, sous les branches fleuries, et surtout
une scène vraiment dramatique où la mère et la fille se reconnaissent sans
s'être jamais vues d'abord, et tombent aux bras l'une de l'autre, suffiraient
pour assurer à l'œuvre un succès durable. — Pierre Garin.
Aurette, par Henry Gréville (Paris, Pion). — Aurette est l'histoire de
la plus aimable fille qui se puisse rêver. Bonne, douce, intelligente,
tendre, dévouée, capable d'héroïsme avec simplicité, Aurette nous semble
incarner à merveille le type idéal de la vraie Française, dont les qualités
physiques et morales forment un ensemble parfaitement harmonieux.
L'histoire des aventures d'Aurette, de son amour, de son abnégation, le
tableau de sa sérénité dans les plus cruelles épreuves, toucheront vivement
tous ceux qui aiment à retrouver chez Henry Gréville la délicatesse toute
féminine de l'expression, la vérité des sentiments, la vie et l'intérêt poi-
LES LIVRES iSg
gnant des récits. De la première à la dernière page du livre, il se dégage un
charme vif et continu, qui ne s'affaiblit pas un instant; c'est un des plus
parfaits qui soient sortis de la plume si justement appréciée de l'auteur de
tant d'œuvres exquises. Tous ceux qui ont lu : Perdue, Sonia, Dosia,
Frankle_y, l'Avenir d'Aline, etc., etc., reconnaîtront que, dans Aurette,
l'auteur s'est, s'il est possible, surpassé lui-même et a montré son talent de
conteur et de psychologue sous la forme la plus fine, la plus juste et
la plus passionnante.
Les passions honnêtes : Un mari à Vessai, par Henry de Chennevières
(Paris, Pion). — Sous ce titre: 6^m maria V essai^M. Wcnry de Chennevières,
l'auteur bien connu des Contes sans qui ni que, vient de faire paraître à la
librairie Pion un récit très parisien, très moderne, d'une saveur tout à fait
originale. C'est l'histoire d'un aimable gentleman, M. de Valrozc, qui,
profondément épris d'une non moins aimable personne, M"' Malvandy,
demande sa main, mais est refusé par la famille, pour insuffisance de for-
tune. Il se met alors à flirter, pour s'étourdir, avec une Américaine d'une
beauté capiteuse et fort riche, M"'= Mercedes Aliator, qui d'ailleurs n'est
point son fait. Après une série de péripéties des plus curieuses, contées
avec une verve, un brio étourdissants, le héros du roman finit par épouser
celle qu'il airtie, tandis que la belle Américaine devient la femme d'un
archéologue aussi érudit que comique, un savant dont les hasards d'un
sauvetage font un admirable maître baigneur. Une partie de ce roman se
passe en mer, et la peinture de la vie à bord fournit à l'auteur, au cours
de ce voyage circumméditerranéen, le motif de scènes fort amusantes.
C'est un livre qui sort absolument du cadre banal des romans courants,
qui a sa note bien spéciale, qui est plein d'imprévu et fait passer d'agréa-
bles heures à ses lecteurs. Le style cavalier, sans qui ni que, rapide et
piquant, est merveilleusement approprié au genre du récit.
Idéal, poésies par Marthe Stiévenard (Paris, Lemerre). — Ces vers sont
écrits par une femme qui voit dans la poésie autre chose que l'art d'aligner
des rimes ou d'exprimer en langage pompeux et solennel des banalités
courantes. Dans son œuvre, c'est la pensée qui domine, la rime en est la
sujette, elle ne vient que comme une caresse de l'idée. M"* Marthe
Stiévenard est poète autant par l'élévation des sentiments que par la grâce
et le charme du style. On lit son volume avec l'intérêt qui s'attache à tout
ce qui est noble et beau.
L'auteur a abordé dans ses poésies les sujets les plus divers. La première
partie est consacrée à quelques silhouettes de femmes joliment tracées. On
ne saurait trop admirer le passage consacré à Cornélie qui est un gracieux
tableau de l'antiquité. Rien n'est plus charmant que la description qui
précède les lamentations de la fille de Jephté.
i6o L'ARTISTE
Dans la seconde partie, Pleurs et Sourires, le poète nous a montré sa
belle âme que les déceptions de la vie ont parfois attristée, et je citerai ce
morceau sur la jeunesse qui, par l'amertume de la pensée, me rappelle
Musset :
Je ne sais pas pourquoi l'on vante la jeunesse;
Le printemps est plus sombre et plus froid que l'hiver.
La jeunesse n'a pas de tleurs, pas de caresse,
Elle n'est qu'un sarcasme amer.
Voilà pourquoi, Seigneur ! voilà pourquoi j'envie
Ceux qui, ne craignant plus ni matin ni réveil,
Ont vidé, jusqu'au fond, la coupe de la vie.
Et dorment leur dernier sommeil.
Voilà pourquoi la tombe a des clartés lointaines
Dont le troublant reflet m'attire et m'éblouit.
Et pourquoi je souris aux promesses certaines
D'un tombeau perdu dans la nuit.
Oh! quand viendra le jour, oh ! quand sonnera l'heure
Où, libre enfin, mon âme entrant dans l'infini
Ira vous demander quelque aurore meilleure,
Alors, mon Dieu ! soyez béni!
Le poète se console avec l'espérance, et le passage suivant sur l'immor-
talité de l'âme est d'une belle inspiration. Vous admirerez comme moi
combien l'écrivain a su forger le vers et assouplir la rime pour donner
plus d'éclat et de force à la pensée.
Quoi ! sans trêve lutter, pleurer, travailler, vivre!
— D'autant plus malheureux qu'on était les meilleurs, —
Pour qu'on nous dise, à l'heure où la mort nous délivre :
M Rien ici-basl et rien ailleurs! »
Quoi! l'immortalité serait une chimère!
Quoi! le néant vainqueur! le néant triomphant !...
L'époux ne reverrait pas l'épouse!. . . Et la mère
Ne reverrait pas son enfant !. . .
Non. — Je ne sais en moi quelle révolte crie.
Je ne sais quel instinct m'éclaire et me conduit;
Mais je ne puis pas croire à cette raillerie
Qu'on nomme l'éternelle nuit.
O mort! je ne sais rien de ton obscur mystère!
Enfer ou paradis, j'ignore tout cela.
Mais en vain à mes pleurs reste sourde la terre.
Je sais bien que tout n'est pas là.
Non; la tombe n'est pas le but sombre des âmes.
Non ; tout ne finit pas aux douleurs d'ici-bas.
Oh! parmi les soleils, les astres et les flammes
Vous nous attendez, n'est-ce pas ?
J'ai goûté un plaisir extrême à la lecture de ce livre écrit par un poète de
talent et par une femme d'un grand cœur. — L. V.
Le directeur gérant, Jean Alboize.
I.E MANS. — IMPRIMERIE EDMOND MONNOYER.
FRÉDÉRIC REISET
ON pauvre chermaître, M.Frcd.Reiset,vient d'achever
la douloureuse période de sa vie, qui avait commencé
le lendemain du jour où il quittait, plein de dégoûts
et de lassitude, la direction des musées nationaux.
J'ai raconté jadis aux lecteurs de VAr liste (i), comment ce grand
amateur, ce collectionneur à l'œil impeccable, ce dégustateur
passionné des plus précieuses merveilles de l'art, était peu préparé,
par sa nature délicate et sensitive, aux menues traverses adminis-
tratives, aux chicanes souvent défiantes ou méticuleuses des bureaux,
aux manœuvres retorses de quelques intrigants jaloux, retardant ou
entravant ce que concevait dans l'intérêt du Louvre son esprit
droit et juste, sa bonne volonté naïve et sans détours. Et pourtant
qui pouvait se vanter d'être plus familiarisé avec ces intérêts que
l'homme qui avait pu les étudier depuis i85o, c'est-à-dire depuis
24 ans? J'ai expliqué à tort et à travers, dans ce recueil même,
comment l'amitié de M. de Morny et de M. de Nieuwerkerke, d'accord
avec la notoriété déjà conquise par ses preuves faites d'extraordi-
naire compétence en tableaux et dessins, et son intimité avec
M. Ingres, puis la publication venue à son heure, en 1849, d'une
brochurettc très renseignée : Courtes réflexions sur les dessins du
II) Voir VArliste, 1886, I, gS.
1891 — l'artiste NOUVELLE PÉRIODE : T. 1
102 L'ARTISTE
Louvre, et qui montrait l'importance capitale de ce département
trop méconnu, introduisirent un beau matin M. Reiset parmi les
conservateurs des musées nationaux. Puis son premier soin avait
été de publier, pour la mettre hors soupçon, le catalogue de sa
propre collection de dessins, description qui donnait du même
coup la mesure de ce qu'allaient être entre ses mains, l'inventaire et
le catalogue des dessins du Louvre, et de la singulière autorité de
l'homme en ces matières. Car celui-là, nous l'avions tous reconnu
dès le premier jour; son éducation n'était plus à faire et il était
tout armé pour l'éducation d'autrui. Son cabinet fut notre école à
tous. N'avait-il pas déjà rassemblé dans son hôtel de la rue de la
Chaussée-d'Antin, sans se croire le droit plus tard d'y ajouter un
seul cadre ou un seul dessin, le superbe choix de peintures et de
croquis de maîtres qui fait désormais l'orgueil de Chantilly ? entre
autres, la fameuse Simonette, les Saintes familles de Filippo Lippi,
et du Cotignola, et du vieux Palme, et V Annonciation du Francia,
et son Luini et son Sébastien del Piombo, et ses têtes de Van Eyck,
et sa Procession de Stuerbout, et son Annonciation et sa Saintje
famille et son paysage au serpent du Poussin, et les trois chefs-
d'œuvre de son vieil ami M. Ingres, le puissant portrait du maître
en sa jeunesse, acquis du prince Napoléon, la mystérieuse figure de
M'"" Devauçay, la Vénus Anadj'omene ; et ses inestimables porte-
feuilles des maîtres de toutes les écoles, en leurs bijoux les plus
exquis, où Raphaël à lui seul comptait plus d'études qu'amateur
de notre siècle en ait pu réunir, et où Poussin remplissait deux
cartons.
Nous pouvons bien dire aujourd'hui que M. Reiset fut la fine
fleur de ce groupe admirable de conservateurs qui, durant les vingt
ans de l'administration du comte de Nieuwerkerke, donnèrent au
Louvre un lustre qu'il n'avait jamais connu et qu'il aura peine à
retrouver jamais. Ses confrères c'était Villot, c'était Longperier,
c'était Léon de Laborde, c'était le V'^ de Rougé, c'était Barbet de
Jouy, c'était Soulié à Versailles; mais, entre tous ceux-là, l'homme
de goût par excellence, c'était Fréd. Reiset. La nature l'avait doué
d'un discernement incomparable, d'un flair du beau sur lequel le
niédiocre n'eut jamais prise, d'un respect de l'art sous toutes ses
formes qui le faisait aussi bon juge d'un croquis de maître, que d'un
FREDERIC REISET i63
tableau, d'un bronze antique, que d'un marbre de la Renaissance,
d'un Hollandais ou d'un Espagnol, que d'un Ombrien ou d'un
Florentin.
L'un de ses premiers actes fut le voyage qu'il fit avec Villot à la
vente du roi de Hollande, d'où ils rapportèrent la Vierge aux deux
saintes du Perugin, le Portrait du baron de Vicq de Rubens, et
d'incomparables dessins de Raphaël et de Michel-Ange. Puis, en
même temps qu'il prenait possession de ces salles de l'ancien conseil
d'État, où nous avions vu jadis des cadres sans ordre remplis un peu
au hasard d'études de maîtres, choisis avec une médiocre critique
par M. de Cailleux, et y développant en ses plus beaux types l'art
de toutes les écoles, dont chaque feuille était présentée au public
sur des montures délicates et élégantes, imitées de celles de son cher
devancier Mariette, il entreprenait cette tâche colossale de l'examen
et de la description des 36,ooo dessins de la collection nationale,
dont la plupart, depuis le premier Empire, étaient restés inexplorés,
en paquets. Chacun des 36,ooo dut être flairé, tourné et retourné,
au recto, au verso, et comparé à ses frères du même artiste, et sa
raison d'être scrutée dans les compositions de cet artiste; ce fut une
besogne de dix ans, et pour laquelle le chercheur consciencieux ne
manqua pas de consulter les curieux spéciaux de chaque siècle. Un
tel inventaire est un monument que M. Reiset pouvait seul élever;
il est resté et restera sa maîtresse oeuvre. Mais quand, en 1861, par
l'abandon que Villot dut faire de son département, M. Reiset réunit
la conservation de la peinture à celle des dessins, il se livra libre-
ment aux perfectionnements qu'il avait rêvés longtemps pour le
meilleur aspect de nos salles monumentales et de nos galeries. 11
retoucha en quelques points essentiels le grand salon, donna de
l'air aux chefs-d'œuvre trop pressés de la grande galerie, en sépa-
rant quelque peu les cadres des mêmes peintres, sans les écarter
toutefois hors vue les uns des autres. Le jour où Lefuel lui livra la
jolie galerie des Scpt-Mètres, M. Reiset en fit aussitôt Técrin des
plus adorables tableaux de l'école italienne, depuis Cimabue et
Giotto jusqu'au Véronèse, rassemblant là ce qui, selon les prédi-
lections de son cœur, composait la plus exquise richesse de notre
galerie nationale, car il n'avait jamais caché sa passion intime pour
ces primitifs de la renaissance florentine et ombrienne, qui abou-
i64 L'ARTISTE
tissant à Léonard et Raphaël, demeureront à jamais l'expression
suprême de l'art européen.
Vint le tour de l'École française. Nos primitifs antérieurs à Vouet
et à ses élèves, hélas ! ils étaient si peu nombreux qu'il leur suffit
d'une petite salle où nos précieuses portraitures des Janet étaient
surmontées de quelques morceaux de l'école de Fontainebleau. Mais
dans les salles suivantes purent être groupées, par M. Reiset, dans
l'isolement qui leur convenait, les séries célèbres des mythologies de
Le Sueur pour l'Hôtel Lambert, et de la Vie de Saint-Bruno des
Chartreux, et les Ports de France de Jos. Vernet. Ces Salles ame-
naient le visiteur aux deux magnifiques galeries consacrées à notre
école nationale du xvn' et du xvm" siècle. Le xvii' siècle où alter-
naient, dans un arrangement d'une gravité superbe, au milieu de
leurs plus solides contemporains, ses bien-aimés Poussin, Claude et
Le Sueur, fut le triomphe de M. Reiset. Jamais tel spectacle n'avait
été offert aux étrangers, de la pleine et fière noblesse du génie fran-
çais en sa plus triomphante époque.
J'allais oublier la galerie Lacaze, l'ancienne salle des séances royales,
un moment occupée par l'exposition des terres cuites du musée
Campana. Il va sans dire que d'un bout à l'autre de sa vie, M. Reiset
n'avait pas eu de plus intimes et de plus fidèles amis que ces collec-
tionneurs ou amateurs illustres dont la légion est aujourd'hui
éteinte, M. de La Salle, M. Lacaze, M. Gatteaux, M. Marcille, M. de
Triqueti ; c'étaient de ces vieilles fraternités nées dans la poursuite et
l'adoration des mêmes chefs-d'œuvre aux jours des ventes fameuses
et qui gardent leur éternelle ferveur. Le jour où les trois premiers
firent au Louvre leurs généreuses largesses, on peut presque dire
qu'ils donnèrent autant au conservateur qu'au musée; car ils étaient
sûrs à l'avance que les merveilles qu'ils offraient seraient tendrement
choyées par l'ami qui les avait si longtemps et si délicatement carres-
sées chez eux. Ils savaient entre quelles mains ils en laissaient le
placement et la garde. Tous reconnaissaient tacitement en lui une
subtilité et un raffinement naturel de goût qui le mettait hors pair; ils
sentaient que ce qu'il estimait digne du Louvre avec une càlinerie
discrète, y ferait plus tard honneur à leur mémoire. C'est avec lui que
le plus ancien et le préféré de ses amis, M. de La Salle, voulut choisir
un à un l'admirable bouquet de dessins que, dès son vivant, il envoya
FREDERIC REISET i65
au Musée. C'est lui qui décida le legs plus que princier, que M. Lacaze
méditait pour ce même Louvre, et M. Lacaze eût joui bien profon-
dément de la magnifique installation, si grandiose, si harmonieuse, si
bien équilibrée entre tant de maîtres coloristes, où M. Reiset avait su
mettre en sa vraie valeur une collection quasi souveraine, qui com-
blait tant de lacunes dans les séries de notre école. Il est juste d'ajou-
ter que M, Reiset, pour ces fatigues épuisantes d'improvisations de
galeries, avait su, par son exemple familier et ses initiations de tous
les jours, se former le plus intelligent et le plus dévoué des lieutenants,
M. de Tauzia, lequel n'eut qu'un souci, après le départ de son maître,
celui de maintenir et de compléter son œuvre.
En 1874, j'avais cru bien faire de proposer M. Reiset à M. de
Fourtou pour rétablir en sa personne, aimée et respectée de tous, la
direction des musées vacante depuis 1870, au grand détriment du
Louvre, tombé alors dans un certain tiraillement, et dont il connais-
sait mieux que personne les besoins. Je n'avais point tort, en effet,
au point de vue du bien de la maison; au point de vue de la tran-
quillité de l'excellent homme, je me trompais cruellement, et ce fut
barrasse et brisé, qu'au bout de cinq ans il demanda instamment à
quitter la place, et rentra chez lui pour n'en plus sortir. Le souvenir
de l'épreuve par laquelle il venait de passer lui faisait horreur ; mais
son esprit se reportait avec bonheur vers les choses d'art qu'il avait
adorées, et vers le temps où il leur appartenait tout entier. Il reprit
et compléta, dans une édition nouvelle, avec sa scrupuleuse cons-
cience de connaisseur et d'érudit, la très belle étude qu'il avait écrite
jadis sur la National Gallery, dont les chefs-d'œuvre avaient été exa-
minés par lui avec autant de pénétration que ceux du Louvre. J'au-
rais bien désiré qu'il en pût faire autant pour le musée de Madrid sur
lequel il avait pris tant de notes précieuses et que lui seul pouvait uti-
liser, en ce voyage de 1870, où M. de Tauzia et moi avions eu le bon-
heur de l'accompagner, et avions été témoins de ses enthousiasmes.
Mais, désormais, s'étant séparé de ses livres et de ses grands recueils
à figures, répertoires d'indispensables renseignements, voire de cette
collection de catalogues, unique par le nombre et la qualité, qui avait
été sa dernière passion, il ne songeait plus qu'au repos. Toutefois bien
venu était l'ami qui venait faire vibrer dans cette merveilleuse
mémoire, où rien ne s'était effacé depuis soixante ans, le souvenir des
i6G L'ARTISTE
œuvres acquises par lui pour son cher Louvre, ou qui avaient tra-
versé son cabinet, ou même des belles ventes récentes auxquelles il ne
pouvait se défendre de s'intéresser; voyant toujours de loin, sans
que ses pauvres jambes les pussent aborder, ces magnifiques galeries
et salles, telles que son goût les avait superbement décorées, et dont
la disposition foncière, dictée par un tact exquis des nobles ordon-
nances et par un œil vraiment amoureux des maîtres, lui survivra
longtemps encore. Que si, par le cours inévitable des temps et des
choses, l'une de ces révolutions désastreuses comme nous en fûmes
un jour menacés par un caprice de M. Castagnary, bouleversait la
distribution générale de la grande galerie et de ses annexes, il suffira,
pour que le nom de M. Reiset reste haut marqué dans les fastes du
Louvre et chez ceux qui ont pour mission d'en perpétuer les meilleures
traditions, il suffira de son catalogue-modèle des dessins et des quel-
ques écrits de sa plume où se retrouveront l'homme d'ordre et de
clarté et de perfection idéale en toutes choses, la sagacité si nette de
son jugement dès le premier coup d'œil, sa critique si déliée et où la
raison sort d'un instinct supérieur, pour nous apprendre comment,
alors qu'on se mêle du culte des maîtres, il s'y faut préparer comme
lui en aiguisant ses sens par une étude passionnée de leurs œuvres et
de la délectation qu'elles ont apportée au monde, et n'y toucher
jamais qu'avec le respect qui nous oblige à les transmettre aussi pures
et intactes que possible aux générations futures.
M. Reiset était né à Oissel, près Rouen, le 12 juin 181 5; il est
mort à Paris le 27 février 1891.
PH. DE CHENNEVIERES.
CHARLES CHAPLIN
</<C'-- 4^'
^j^jiMLyis»^
\^>
E dut être un sujet de profonde
surprise par tous ceux qui
suivaient attentivement, il y
aura tantôt un quarantaine
d'années, le mouvement rea-
listealorsen son complet épa-
nouissement, — par lequel
on s'efforçait de proscrire tout
idéal et de proclamer bien
haut que l'exclusif et su-
prême but de l'art est la re-
présentation de la nature et de la vie réelle, — de voir un peintre, fort
bien doué, d'ailleurs, et non sans originalité, rajeunir par de
gracieuses compositions la poésie surannée des lys et des roses,
chère au siècle dernier, et, en pleine apogée de réalisme, rouvrir
délibérément l'Olympe de Boucher. D'autant que l'artiste dont les
oeuvres donnaient un démenti aussi ^imprévu à ce que les tendances
i68 L'ARTISTE
nouvelles avaient de trop absolu, pouvait être revendiqué avec
raison, comme un des leurs, par les adeptes des théories esthétiques
en vogue. En ses premiers tableaux qui témoignaient chez lui d'un
vif sentiment de nature, — certain Troupeau de cochons notam-
ment, dont il fut beaucoup parlé, — n'avait-il pas, en effet, tout d'abord
donné au réalisme des gages incontestés ?
Cet artiste, demeuré désormais le fervent interprète de la beauté
féminine voluptueusement idéalisée, était Charles Chaplin, le maître
que la mort vient d'enlever à l'art français.
Quelles influences amenèrent, dans la peinture de Chaplin, cette
évolution vers un ordre de conceptions artistiques diamétralement
opposé? Son origine britannique et les traditions de l'art anglais du
dix-huitième siècle suffiraient peut-être à l'expliquer par un incons-
cient atavisme. Une lettre qu'il écrivit, en iSSg, à M. A. Houssaye,
alors directeur de V Artiste, contient sur sa carrière des renseigne-
ments très complets, mais sur ce point nul élément d'information.
A défaut d'indication spéciale à ce sujet, cette autobiographie du
peintre, tracée avec une absolue sincérité pour fournir les documents
d'une notice qui fut publiée dans cette Revue (i), ne laisse pas d'offrir
un intérêt véritable. On en lira non sans curiosité, croyons-nous, les
passages essentiels :
«Je suisné aux Andel3^s, le 8 juin iSaS, de parents anglais. Mon
origine et mon éducation justifient pleinement ma tournure et certains
côtés de ma peinture, que vous avez qualifiés ainsi vous-même avec
beaucoup de justesse. C'est aucoUcge de Lisieux,quej'appris,en même
temps que le latin et le grec, à tenir un crayon. En i83q, mon père
vint habiter Paris, où mon excellente mère, voyant que je n'étais
absolument bon à rien, se décida à regret à me laisser entrer dans un
atelier (M. DroUing). J'ai fait là les études les plus sérieuses pendant
quatre années, au bout desquelles j'eusse pu, je pense, remporter le
grand prix de Rome, sans la jalousie d'un camarade d'école, un
sculpteur, qui dénonça à M. Ramey, son maître, ma qualité d'étranger
ignorée alors de tous. M. Ramey en fit part à l'Institut, et à ma
grande douleur je fus rayé de la liste des concurrents. J'avais dix-huit
ans alors, force me fut d'attendre ma majorité. J'avais déjà obtenu
(i) V. l'Artiste nouvelle série, t. VII, p. 216 (août 1839)
CHARLES CHAPLIN
169
les prix auxquels les étrangers pouvaient prétendre : le torse, la tête
d'expression, l'esquisse peinte, la figure peinte, etc. Un an après, je
partis pour l'Auvergne, et la vue de cette nature si pittoresque
bouleversa toutes mes idées. Je laissai là les Grecs et les Romains
et me voilà peignant paysages, cochons et Auvergnats.
« C'est à cette époque, mon cher ami, en 1847, ^"^ )^ '^'"^ bien
timidement me présenter à VAî'liste, et que vous avez accueilli, avec
une bonté qui m'encouragea, mes premiers essais d'eau-forte. Ma
peinture alors était sèche et découpée. J'exposai au Salon de 1848
un portrait de femme et beaucoup d'études d'Auvergne. Au moment
de la Révolution, ne pouvant rien vendre ici, je partis pour Londres
avec mes tableaux et mes gravures. Mon ingrate patrie ne voulut ni
des uns ni des autres, et, au bout de six mois, je revins très piteux et
furieux du mauvais goût de mes compatriotes.
« L'année suivante, je fis connaissance d'Adolphe Leieux, dont je
gravai plusieurs tableaux, et je suis heureux de pouvoir dire ici que
c'est à ses excellents conseils que je dois d'être sorti de cette affreuse
routine d'atelier. Je partis une deuxième fois pour l'Auvergne, avec
des yeux plus intelligents, et j'en rapportai un tableau, le Soir dans
les bruyères, que je lithographiai pour l'Artiste, et qui fut acheté par
le ministère. J'avais à ce même Salon (1849) "" portrait d'homme
d'un effet assez vigoureux et deux paysages d'Auvergne.
« Jusque-là tout m'entraînait vers le paysage et les scènes de la
campagne, et je serais retourné chaque année vers mes cochons et
mes Auvergnats, si à cette époque de jeunesse et de folie j'eusse vécu
comme un ermite. On dit que Van Dyck, partant pour l'Italie, s'arrêta
à quelques lieues de chez lui pour deux beaux yeux. Le rapprochement
est prétentieux, mais hommes de génie ou autres, nous subissons le
même joug. Je restai donc à Paris, où je tâchai d'utiliser ce que je
savais, et je peignis, pour essayer mes forces, le portrait d'une de
mes sœurs en robe grise et un autre portrait de femme en velours
noir. Le premier fut très remarqué au Salon de i85i et me valut
une troisième médaille. De ce moment, mon nom sortit de la foule,
et ma carrière se dessina (j'avais à ce même Salon des Muletiers de la
Loière et un Troupeau de cochons, tous deux publiés par VArtiste,
dont il ne fut fait aucune mention). Il était temps que cette
bonne fortune m'arrivàt, car, ne vendant rien, j'étais complète-
170 L'ARTISTE
ment désole et découragé, et j'allais quitter une deuxième fois la
France.
« Le plus difficile était fait; mon nom une fois connu, j'eus des
portraits à faire. J'exposai au Salon suivant les portraits du baron et
et de la baronne de A^illars, et celui de M. P..., un gros monsieur
qui tenait un gros livre (2" médaille, i8b3). Trois portraits de femme,
1854, et trois portraits de femme, i855. J'avais cessé de graver
depuis cinq années, jusqu'à la Femme de Riibens^ que je fis pour
V Artiste. Cette planche, faite avec une conscience et une patience
rare, passa presque inaperçue. Sous la direction de M. Romieu, que
je rencontrais souvent dans le monde, j'eus plusieurs commandes du
ministère : le Portrait de Mlle de Seine (Théâtre-Français); le
Portrait du cardinal de Ret:{, pour l'archevêché de Paris; untabieau
de douze pieds : le Pape Saint-Pierre Célestin, pour le séminaire de
Bourges, Outre les portraits, j'ai fait des centaines de petits tableaux
dispersés en Russie, en Angleterre et en France. Quelques-uns ont
été gravés pour l'.<4r//5/e. En 1857, j'exposai un portrait d'homme,
celui de ma mère, une Jeune fille endormie et les Premières 7~oses.
« C'est peut-être ici le lieu de me justifier d'une accusation de
grivoiserie qu'on m'a déjà prêtée à cette époque. On a prétendu que
ce tableau (acheté par l'impératrice) avait une idée tant soit peu
décolletée. Or, si le public l'a jugée ainsi, il m'a prêté beaucoup plus
d'esprit que je n'en ai. J'avais fait la chose si innocemment que, la
veille de mon envoi au Salon, je ne savais à quel saint me vouer
pour trouver un titre à ce tableau, lorsque Paul Mantz vint me voir
et me tira d'embarras en le baptisant du titre charmant des Premières
roses. Le titre donc a fait tout le scandale et, certes, la moitié du
succès. Je me suis trouvé ainsi, sans le savoir, avoir eu une idée, moi
qui n'en ai jamais. Vousavez su, mon cher ami, mes malheurs de cette
année. Ils ont plus fait parler de moi que le plus beau succès. J'ai
été, certes, très dédommagé et très flatté de voir le public prendre
autant à cœur mon exclusion du Salon.
<c Je travaille en ce moment à la décoration d'un grand hôtel
dans l'avenue de l'Impératrice. Un plafond et six dessus de porte
qui seront finis à l'automne. Ma route est maintenant bien tracée, et
c'est la décoration qui a pour moi le plus d'attraits. Sans me préoc-
cuper des maîtres, ce que je fais est de moi sans être pris à personne.
CHARLES CHAPLIN 171
Si mince qu'il soit, c'est un mérite. Vous l'avez dit, je suis Français,
tout Français (quoiqu'Anglais). J'ai un amour tout particulier pour
cette charmante école française du siècle dernier, et si je voulais
fouiller dans le passé, ce serait là que j'irais. A notre époque, où le
réalisme et la photographie nous envahissent, dans le paysage comme
dans le tableau de genre, puisqu'il faut un peu compter avec ses
contemporains, photographions la grâce et l'élégance si nous pou-
vons, plutôt que le laid et le vulgaire....
« Voilà pour le peintre. Quant à l'homme, vous le connaissez. On
me disait, il y a quelques années, que j'étais un joli garçon, je ne vois
pas d'inconvénient à ce que le public me suppose ainsi. La physio-
nomie qui m'est particulière, et que je ne retrouve chez aucun artiste,
c'est que je ressemble plus à un sportman qu'à un peintre. J'ai tou-
jours eu en horreur les longs cheveux et les allures de rapin, ce qui
m'a valu la haine de bien des confrères. Mes habits sont faits à la
dernière mode, je monte à cheval, je chasse à courre et à tir, je
dansais comme Cellarius et j'ai plus d'une fois baissé dans l'opinion
d'un bourgeois, quand, au lieu d'un gentleman rider, il découvrait
que je n'étais qu'un peintre. Quant à mon atelier, il est fort élégant,
les murs couverts de tapisseries anciennes et de vieux meubles chargés
de vieilles faïences. Il ressemble assez à une vieille demeure du
seizième siècle. On y dîne souvent l'hiver, entre peintres, assez mal,
mais toujours gaiement. »
Depuis l'époque où il contait ainsi ses débuts, sur ce ton de simpli-
cité et de bonne humeur, Chaplin ne s'est pas départi de son art
charmant, fait de grâce voluptueuse et d'élégance raffinée : il est
resté essentiellement le peintre de la femme. S'il s'est inspiré
des plus exquises traditions du dix-huitième siècle, s'il a
complaisamment demandé à Boucher et à Lemoyne le secret des
roses fleuries sur les joues de vingt ans et de l'épanouissement de la
beauté féminine, à son compatriote Josuah Reynolds les conseils de
sa palette délicate, de sa touche vaporeuse, de ses tons nacrés ainsi
que de sa distinction, il n'en reste pas moins un artiste vraiment
original et, suivant l'expression consacrée, très moderne ; car, colo-
riste et décorateur par tempéramment, l'étude de la lumière l'avait
de bonne heure et comme d'instinct, préoccupé autant que l'harmonie
des lignes.
172
L'AR TIS TE
Est-il besoin de rappeler ici le talent de lithographe et d'aquafor-
tiste dont Chaplin a donné, dans V Artiste, tant d'exemples char-
mants? Si l'on parcourt la collection de cette Revue, l'on y trouvera
de lui, en chacun de ces genres, vingt pages d'estampes exquises.
Qu'il interpre'tât l'œuvre des maîtres ou qu'il fît œuvre originale,
qu'il maniât le crayon, la pointe ou le pinceau, c'étaient toujours la
même délicatesse, la même liberté d'exécution et cette originalité qui
marquent ses productions et les font aisément reconnaître; toutes
qualités dont porte l'empreinte la petite planche posthume publiée
par r Artiste : la Lecture, une de ses dernières eaux-fortes originales.
Le temps avait passé, du reste, sans mettre une ride à la jeunesse
immanente des conceptions de Chaplin, sans rien ôter à ses rêves de
leur grâce féerique : il disparaît, étant encore en pleine possession
de son talent et de ses moyens, laissant un œuvre dont la séduction
et la grâce garderont sûrement son nom de l'oubli.
J. A.
ESSAIS SUR L'HISTOIRE
PEINTURE FRANÇAISE
(NOTES ET FRAGMENTS)
(«)
XV
Nicolas Poussin, (suile).
ES dessins du Poussin foisonnent
dans tous les musées d'Europe;
vous les trouverez pullulant aussi
bien à Turin qu'à Stockholm.
En 1880, mon ami Ch. Ephrussi
m'écrivait de Vienne : « Il existe
deux dessins du maître à l'Alber-
tine, d'après Raphaël, sans par-
ler des originaux représentant la
RésurrectioJi de Lazare et la
Descente de C'7-o/a-, qui sont vraiment admirables... Je note dans le
carton consacré à Poussin toute une se'rie de paysages comme je n'en
ai jamais vu de lui, puis un Dapleme du Christ^ composition de
vingt figures, une Assomption de la Vierge^ des dessins d'après
:zr-^yt- — T.,
(i) Voirr.i4r/is<e de 1889 et i^^o passim.
174
L'ARTISTE
de petits et grands monuments antiques, analogues à ceux que pos-
sède le duc d'Aumale, exactement de la même série ; enfin un Moïse
faisant refluer les eaux de la Mer Rouge, des Amours dans un pay-
sage^ un autre Baptême du Christ avec six personnages de plus
grande dimension; Moïse sauvé des eaux; le Sacrifice de Noé ; le
Père Eternel apparaissant à Noé et lui ordonnant de bâtir l'arche.
Il y a encore deux séries, l'une à la sanguine ; l'autre sur papier bleuté
à la plume et lavé, qui sont fausses. Ceux que je mentionne sont
d'une qualité extraordinaire et non moins beaux que les dessins de la
Salle des Boites. »
Dans son catalogue Crozat, Mariette n'a-t-il pas donné une ana-
lyse admirable de la manière de dessiner du Poussin ? « L'on a un
très petit nombre de dessins finis du Poussin. Quand il dessinait, il
ne songeait qu'à fixer ses idées, qui partaient avec tant d'abondance
que le même sujet lui fournissait sur le champ une infinité de pensées
différentes. Un simple trait, quelquefois accompagné de quelques
coups de lavis, lui suffisait pour exprimer avec netteté ce que son
imagination avait conçu. Il ne recherchait alors ni la justesse du trait,
ni la vérité des expressions, ni l'effet du clair obscur. C'était le pinceau
à la main qu'il étudiait sur la toile les différentes parties de son
tableau. Il était dans la persuasion que toute autre méthode n'était
propre qu'à ralentir le génie et ù rendre l'ouvrage languissant. Son
raisonnement était bon pour de petits tableaux, et le Poussin en a
fait très peu de grands; mais si l'on ne voit point de ses académies
ni d'études de têtes et autres parties en grand, il ne faut pas en con-
clure qu'il méprisât l'étude de la nature. Personne, au contraire, ne
l'a consultée plus souvent ; l'on ne peut même lui reprocher d'avoir
jamais rien fait de pratique : c'est pourquoi il suivait, par rapport au
paysage, une méthode différente de celle qu'il tenait pour la figure.
L'indispensable nécessité d'aller étudier sur le lieu le modèle, lui a
fait dessiner un grand nombre de paysages d'après nature avec un
soin infini; non seulement il devenait alors religieux observateur des
formes, mais il avait encore une attention extrême à saisir des effets
piquants de lumière, dont il faisait une application heureuse dans
ses tableaux. Muni de ces études, il composait ensuite dans son cabi-
net ces beaux paysages, où le spectateur se croit transporté dans
l'ancienne Grèce, et dans ces vallées enchantées décrites par les
ESSAIS SUR L'HISTOIRE DE LA PEINTURE FRANÇAISE 175
poètes ; car le génie de M. Poussin était tout poétique. Les sujets les
plus simples et les plus stériles devenaient entre ses mains intéres-
sants. Dans les derniers jours de sa vie, qu'une main tremblante et
appesantie lui refusait le service, le feu de son imagination n'était
point encore éteint; cet habile peintre mettait au jour des idées
magnifiques qui saisissent d'admiration, en même temps qu'elles
causent une sorte de peine de les voir si mal exécutées. »
CE Quiî LE Poussin a dû au xix° siècle
Quand je commençai dans cet essai d'histoire de notre École, le
présent chapitre sur Nicolas Poussin, je ne m'étais point dit que,
peu à peu, et de proche en proche et quasi sans y songer, j'y accumu-
lerais tout ce qui pourrait dans l'avenir, servir aux annotations des
lettres de mon personnage. Que le lecteur me pardonne cet amoncelle-
ment de pièces mal dégrossies, mal ordonnées, mal proportionnées,
et dont il me suffira plus tard d'extraire le fait capital, la date pré-
cise, pour les ajuster au bas de la page qui les rappelle, ou dans la
notice succincte qui doit raconter la vie du souverain peintre français.
Aujourd'hui je me sens pris par le courante! ne peux plus m'arrèter,
débordé par cette suite de notes qui elles-mêmes sont devenues des
chapitres. La figure du Poussin y apparaîtra-t-elle plus haute et
plus lumineuse, parce qu'elle occupera plus de place dans mon travail,
comme elle en occupe une immense dans notre école ? Cela je ne puis
l'espérer : il y faudrait un burin plus fortement emmanché que le
mien. Il importerait pourtant que les traits de cette grandissime
figure y ressortissent dans toute leur ampleur et leur netteté, avec sa
carrure mâle, fière et solide, comme l'image même de la peinture
française, en ce qu'elle a apporté à notre art de sens droit et de « délec-
tation ». Peut-être pour tracer ce portrait, et le graver avec la pro-
fondeur qu'il mérite dans l'esprit de nos lecteurs, en dehors de mon
désordre, n'aurais-je rien de mieux à faire que de transcrire ici,
sans plus tarder, deux pages éloquentes de J. Buisson, égarées l'une
fort loin de l'autre, par ce maître analyste en matière d'art, mais qui,
17G L'ARTISTE
rapprochées, disent ensemble la double part de reconnaissance que
la peinture française devra éternellement à son plus beau génie. Il
m'est doux, d'ailleurs, je l'avoue, d'unir ici le nom de mon ami à la
glorification « de cette quintessence de Français, Nicolas Poussin «.
Dans l'étude sur l'Exposition universelle de 1867, qu'il insérait dans
la Revue de Toulouse^ notre Jules Buisson écrivait : « Apparaissant
l'un et l'autre en un temps où les spectateurs se contentaient, dans
les livres, d'hori:^ons à souhait pour le plaisir des yeux, Claude Lor-
rain et le Poussin ne semblent-ils pas, eux-mêmes, deux météores
échappés à l'orbite du génie national, bien plus humain que natura-
liste ? Ne furent-ils pas contraints de se faire Italiens ? Claude le
devint exclusivement , avec une aimable et belle aisance. En
dépit de Paul Bril, ses vrais inspirateurs furent le Titien, le
Dominiquin, paysagistes, les Carrache, qu'il complète par l'abon-
dance et la précision d'un spécialiste. Le Poussin ne demeura
Français qu'à force de doctrine, de raison, d'ordre. Ilgarda, sur les
bords du Tibre, le pli spécial de tous les grands ordonnateurs de nos
richesses au xvii" siècle. La jouissance que l'on éprouve de ses
paysages, n'est nullement voluptueuse et italienne, mais française,
aristocratique et socratique. Ce mélange admirable, dans une mesure
unique, d'art et de nature, de haute philosophie et de poésie sereine,
d'inspiration et de règle, de facultés innées et de science, cette révé-
lation d'une grande âme, d'un grand caractère, se possédant et se
communiquant tout entiers, ce chef-d'œuvre d'idéalisme, y a-t-il rien
au monde de si conforme à l'expression du génie français la plus
admise par l'Europe ? y a-t-il rien de si incomparablement pur, de si
incomparablement honorable pour nous ? Néanmoins c'est sur des
sites italiens que s'exercèrent, comme celles de Claude Gelée, les
nobles aptitudes de Nicolas Poussin. L'agro-romano reste, encore
aujourd'hui, son inaliénable domaine... »
Puis, dans son rapport sur le concours de l'Académie des Jeux
Floraux, ayant pour sujet « les Beaux-Arts en France au point
de vue religieux durant le xix'= siècle m, J. Buisson disait encore :
« Je regrette que M. l'abbé Bernois ait omis le grand nom du
Poussin, ses Sept-Sacremenis, ses tableaux de religion. De son temps
déjà, prévoyant le rigorisme des dévots, le maître affirmait à ses
contemporains qu'il n'avait jamais eu l'intention de peindre le Christ
ESSAIS SUR L'HISTOIRE DE LA PEINTURE FRANÇAISE 177
en père Douillet. Poussin est le plus rythmique, par conséquent
le plus hellénique de nos peintres. Il n'en est pas moins entré dans le
•sentiment chrétien avec sa gravité naturelle et sa puissance compré-
hensive. Je vais plus loin : on sent le chrétien vigoureux et austère
jusque dans ses peintures païennes. Voyez son Testament d'Eiida-
midas : l'intensité de l'expression et de l'impression morale en est
telle que le peintre y semble payer, en monnaie chrétienne, à l'anti-
quité ce qu'il lui doit d'autre part. Si l'on excluait de la peinture
religieuse les tableaux du Poussin, il faudrait dire que le génie
français, dans sa mâle et superbe maturité, était incapable d'expres-
sion religieuse. Non, Poussin, comme Lesueur, boit aux eaux du
fleuve déblayé par les grands chrétiens dont j'ai parlé, mais puisées
en d'autres contours et à des profondeurs différentes. Ingres aussi est
habituellement grec, mais cela ne l'a pas empêché d'introduire
magistralement, dans son Saint Symphorien, le cri cornélien et
chrétien de Polyeucte : « A la gloire ! » et de propager avec succès
dans son école, comme Poussin, l'application des méthodes de
composition et d'interprétation helléniques à des sujets chrétiens.
Je ne connais rien qui donne plus l'idée de cette fusion que la
Naissance de l'Enfant-Jésus, de Flandrin, à Saint-Germain-des-
Prés; on dirait une fresque exhumée de quelque Pompéi chré-
tienne. ))
Mais que dirait l'ami que je viens de citer, si, en même temps que
son jugement du Poussin, je ne transcrivais ici celui de l'homme qui,
dans notre école, avec une éducation semblant la plus éloignée
possible du Poussin, en a été l'un des plus proches par le sentiment
capital et passionné de l'expression et du geste ? « On a tant répété, dit
Eugène Delacroix, que le Poussin est le plus classique des peintres,
qu'on sera peut-être surpris de le voir traiter dans cet essai comme
l'un des novateurs les plus hardis que présente l'histoire de la pein-
ture. Il est arrivé au milieu d'écoles maniérées, chez lesquelles le
métier était préféré à la partie intellectuelle de l'art. Il a rompu avec
toute cette fausseté, s'y trouvant porté par sa pente naturelle et
sans parti pris ; mais il ne faudrait pas conclure de cette qualité
de réformateur qu'il ait eu une très grande influence sur ses contem-
porains... Bien que Le Brun ait étudié le style du Poussin et
présente dans ses ouvrages une régularité empruntée à ce style
189I — l'artiste — NOUVELLE PERIODE : T. 1 12
178 L'ARTISTE
sévère, le génie académique domine chez lui et n'a pas tardé à
inspirer de nouveau toute la génération d'artistes qui ont paru en
France à sa suite. Lesueur a exercé moins d'influence encore que
le Poussin : c'est qu'on ne peut pas plus lui dérober sa naïveté et sa
grâce, qu'au Poussin la vigueur de sa composition et ses autres
qualités élevées. Mais ce qui fait la gloire de ces deux véritables
pères de l'art français, c'est que cette action, moins appréciable
dans les ouvrages des contemporains, éblouis encore des faux brillants
d'Italie, a survécu à ce qui les a suivis immédiatement et exerce
encore un empire incontestable. Ils étaient sortis l'un et l'autre de la
banalité, et, sous ce rapport, non seulement ils rappellent la
naïveté des écoles primitives de Flandre et d'Italie, chez lesquelles la
franchise de l'expression n'est gâtée par aucune habitude d'exécu-
tion, mais encore ils ont ouvert dans l'avenir une carrière toute
nouvelle dans la manière de concevoir et de composer. Ils resteront
des guides sûrs pour tous ceux qui ne respecteront, dans les conven-
tions établies, que celles qui permettent de prendre à la source
même, c'est-à-dire dans l'imitation de la nature, les effets qu'il est
donné à la peinture de produire. »
« Les Italiens, dit encore Eugène Delacroix, plus entraînés par
le désir de faire briller les mérites de l'exécution, sont peu délicats
sur la convenance et sur l'expression. Le Poussin, au contraire,
ne fait aucun sacrifice au désir de faire parade de son habileté : il ne
pense qu'à satisfaire la raison et l'imagination. On peut dire que,
malgré sa partialité pour l'Italie, il est le moins italien de tous les
peintres. . . Le Poussin est vraiment réformateur sur ce point.
Quoiqu'on sente dans ses compositions l'abondance de l'imagination
la plus heureuse, il est sobre partout, et dans le nombre de ses
figures et dans le choix de ses ornements. Il ne tombe point dans
les redites et dans les banalités; comme il ne se faisait jamais aider
dans ses tableaux, que tout y était fait de sa main, il ne donnait à
chaque objet que le degré d'intérêt que cet objet comportait, il ne se
complaisait pas à rendre les détails avec un soin exagéré, ce qui
arrive trop fréquemment chez les peintres qui ont beaucoup employé
leurs élèves et leur ont confié l'exécution de parties très impor-
tantes. « Il faut, dit-il, que le dessin tourne toujours au profit de
« la pensée : le dessin ni la composition de toutes les parties ne doit
ESSAIS SUR L'HISTOIRE DE LA PEINTURE FRANÇAISE 179
« point être recherché, ni étudié, ni trop élaboré, mais conforme en
" tout à la nature du sujet. » Il dit encore : « Il faut qu'un peintre
« commence par la disposition, puis l'ornement, la beauté, la grâce,
« la vivacité, le costume, la vraisemblance et le jugement partout.
« Ces dernières parties sont du peintre et ne se peuvent enseigner :
« c'est le rameau d'or de Virgile, que nul ne peut trouver ni cueillir
« s'il n'est conduit par le destin. » Ces principes, fruits de la raison
et de l'expérience, étaient déjà les siens à son arrivée à Rome : ils
l'ont guidé toute sa vie, et l'on s'explique ainsi qu'il ne se soit
pas laissé entraîner à l'imitation des maîtres. Il lui fallait ce juge-
ment partout, cette qualité qui fait les plus grands hommes dans la
pratique des affaires comme dans tout ce qui est du domaine de
l'imagination. Il est probablement le seul des grands artistes qui
n'ait pas sacrifié à la tentation de s'approprier quelques-uns des
mérites de ces hommes imposants que nous sommes habitués à
considérer comme les lumières de l'art; peut-être est-il le seul qui
n'ait point imité Michel-Ange... A côté de ces Prophètes, de ces
Sybilles et de tous ces êtres d'une effrayante majesté, qui n'appar-
tiennent à aucun pays et qui semblent à peine être des hommes,
il trouvait tout le cortège de ces dieux et de ces héros de la Grèce qui
unissent la grandeur à des conditions plus humaines : il est probable
qu'il ne fut profondément touché qu'en présence de ces ouvrages
des anciens, dans lesquels il se retrouvait lui-même... Poussin n'a
pas imité les bas-reliefs et les statues par le côté matériel, comme on
l'a vu faire de nos jours, c'est-à-dire qu'il ne mettait pas un soin
scrupuleux au costume, aux usages purement extérieurs. Il n'a pas
affecté une prétendue pureté, en cherchant à prendre pour ainsi dire
sur le fait la forme d'un pli, d'un meuble, d'une coiffure. Ceci est
l'art de l'antiquaire , mais non de l'artiste qui doit remonter à
l'esprit ou sens de ce qu'il s'approprie en l'imitant. C'est l'homme
qu'il étudie à travers l'antique, et au lieu de s'applaudir de retrouver
le péplum ou la chlamyde, il le fait de ressusciter, en quelque sorte le
mâle génie des anciens dans la représentation des formes et des
passions humaines. Telle est l'imitation du Poussin... Le Poussin
a trouvé incontestablement la beauté ; mais elle n'a pas dans ses
tableaux cet attrait irrésistible qui nous charme dans ceux de Raphaël.
Les figures des divinités qu'il emprunte à la fable, celles de ses
i8o . L'ARTISTE
saintes et de ses madones ont beaucoup de noblesse, mais elles la
doivent surtout à une certaine correction un peu monotone et un peu
froide... Mais, en revanche, quelle supériorité dans les sujets qu'il
emprunte à l'histoire ! quelfe hauteur! quelle vigueur dans ces mâle.s
Romains qui sont vraiment des hommes ! Qu'on est loin de ces
héros de théâtre qui semblent n'avoir que l'habit ! quels Grecs que
ces Phocion,ces Eudamidas, quel Romain que ce Corialan vaincu par
les prières de sa mère, au milieu de son camp ! . . . Il semble, comme
le grand Corneille (i), avec lequel il a plus d'un point de ressem-
blance, qu'il choisisse de préférence ses sujets dans des temps qui
comportent la peinture des grandes actions et des grands sentiments.
On est tenté de le confondre avec ces hommes de Plutarque qu'il
faisait revivre dans ses peintures; il semble que son âme, dédai-
gnant des objets bas et vulgaires, ne se trouve à l'aise que dans une
sphère héroïque. . . »
Et maintenant que nous venons de voir le génie intérieur du
peintre anatomisé par l'homme de notre siècle qui pouvait le mieux
mesurer sa taille, — et quel dommage que nous ne puissions y joindre
quelques lignes de son autre servant non moins enthousiaste, de son
disciple plus direct, semble-t-il, par Raphaël l'ancêtre commun,
M. Ingres ! — avant de reprendre la trace de notre Poussin, à l'heure où
son renom a commencé à se répandre dans l'Europe entière et à
y effacer la gloire des Italiens de son temps, énumérons à tout hasard
ce que sa biographie ne pouvait manquer de provoquer de recherches
et de trouvailles dans notre école historique éveillée de toutes parts.
Le meilleur de ce que Nicolas Poussin doit à notre xix* sîècle, ce
n'est point les images de marbre et de bronze qui nous ont, ici et là,
multiplié cette noble figure : ni la statue de Julien qui concourut,
en 1810, pour les prix décennaux; ni celle de Brian que j'ai vu inaugurer
sur la place des Andelys en i85i; ni le monument que Chateau-
briand fit sculpter à Rome dans l'église de San-Lorenzo in Lucina. —
(i) Delacroix, quand il rappelait tout à l'heure le fameux mot du Poussin :
« Et du jugement partout », se souvenait-il que le jugement, le bon sens avait
été la grande vertu des génies de la province du peintre, du Poussin, aussi bien
que de Malherbe, aussi bien que de Corneille. Corneille, en l'examen de Melite,
pièce « qui fut son coup d'essai », dit : « Je n'avais pour guide qu'un peu de
sens commun » ; et il répète quelques lignes plus loin : « Ce sens commun, qui
était toute ma règle, m'avait fait trouver l'unité d'action. »
ESSAIS SUR L'HISTOIRE DE LA PEINTURE FRANÇAISE i8i
Non, c'est, après toutes les expériences ondoyantes faites à travers
les tiraillements amollissants du xviii'^ siècle, et les courants
d'influences étrangères qui se sont succédés dans le nôtre, c'est la
consolidation définitive de l'autorité du Poussin, acceptée et saluée
par tous, comme celle du père et du chef : désormais, nul ne le con-
teste, son bon sens est notre bon sens ; sa forme est notre forme; son
imagination poétique demeure notre manière de concevoir la poésie de
tout sujet livré à la peinture; à lui nous ramène toute crise grave en
nos évolutions d'école; c'est lui que tout critique doit analyser d'abord
s'il veut se pénétrer des conditions vitales de notre génie national. Je
ne parle pas du menu procédé, propre à chaque main et à chaque
œil et qui sert à la traduction du sentiment passager des vagues aspi-
rations morales caractérisant chaque époque. Mais pour ce qui est de
l'interprétation supérieure de la nature par le génie dans sa plus
impeccable mesure, et de sa transformation par le jugement, il est
bien acquis que jusqu'à l'extinction de notre peinture, toute mode
d'art, même un instant victorieuse, tout en France pourra passer,
— sauf le Poussin.
Une clarté et une simplicité admirables gouvernent la vie de
Nicolas Poussin, comme elles gouvernent l'esprit de son œuvre. Dans
ses lettres, tout au plus se rencontre-t-il une vingtaine de menues
énigmes qu'un nom provoque, s'il est peu connu, qu'un mot éveille,
s'il touche à un détail intime de sa vie, et il n'est guère de ces énigmes
qui n'aient été vidées et résolues aujourd'hui par les serviteurs atten-
tifs de la gloire du grand peintre. Lexviu* siècle n'avait été, d'aucune
façon, la suite du Poussin, et les histoires d'art de cette époque ont
plutôt dénaturé et faussé, par leurs anecdotes controuvécs, ce que
cet honnête xvu° siècle nous avait appris de lui par les témoins de ses
travaux et de ses habitudes quotidiennes.
Il est d'ailleurs naturel que plus ces témoins sont proches voisins
de l'homme, plus ils sont incontestables dans les détails qu'ils tien-
nent de sa bouche; et c'est pourquoi rien ne vaut ce que nous répétera
Bcllori sur Q. Varin et ses tableaux d'Amiens et de Paris ; sur les
copies de Nicolas d'après les estampes de Raphaifl et de Jules Romain
prêtées par le mathématicien Courtois; sur la pénible équipée en Poi
tou; sur les relations avec le cavalier Marino et les dessins sur le
poème d'Adonis, dont Bellori pouvait voir le recueil dans la biblio-
i82 L'ARTISTE
thèque du cardinal Massimi; sur cette « Mort de la Vierge entourée
d'anges pour l'intérieur d'une chapelle de l'église de Notre-Dame de
Paris, échantillon de sa première manière bien composé et bien con-
duit »; ajoutez que ces trois mots : Vierge entourée d'anges, coupent
court à mon rêve de jadis touchant le tableau noté par moi dans
Saint-Etienne-du-Mont; enfin sur le moment désespéré après le
départ de Rome du cardinal Barberini, oià Nicolas, « ne sachant plus
où ni à qui débiter ses peintures, se réduisit à les donner pour un
si bas prix qu'ayant peint deux batailles pleines de figures sur des
toiles de quatre palmes, il en retira à peine sept écus de chacune, selon
ce que lui-même en rapportait en les revoyant. » Même confiance
nous devons à Felibien d'abord, homme de probité sincère et haute;
puis à Passeri, à Sandrart et à Baldinucci, à De Piles et à Florent-le-
Comte, à Bonaventure d'Argonne et à l'abbé Nicaise correspondant
de J. Dughet, à tous ces derniers demeurants du siècle de Poussin, où
resonnent encore les souvenirs non trop effacés de Le Brun, de
Mignard et des Chantelou.
Par malheur, les imaginations vont se mettre de bonne heure en
campagne, et par ceux-là même qui sembleraient devoir être le mieux
informés et de plus près; h'sez ce que son quasi compatriote Thomas
Corneille, le frère du grand Pierre, raconte dans son Dictionnaire
universel géographique et historique (Paris 1708], à l'article Audeli :
« C'est une gloire pour la petite ville d'Andeli d'avoir été la patrie du
fameux Nicolas Le Poussin, qui, dès ses premières années, donne des
marques du talent sublime qui l'a rendu un des plus grands peintres
de son siècle. Il y naquit l'an 1594, de parents d'une condition fort
médiocre, et une affaire qui lui survint lui ayant fait craindre quel-
ques poursuites qui l'auraient embarrassé^ il abandonna son pays et
vint à Paris oii après avoir étudié sous différents maîtres, il fit quel-
ques voyages en province et surtout à Blois. Il n'avait pas encore
vingt ans et il y fit deux tableaux pour l'église des Capucins, qu'on ne
peut voir sans les admirer, quoiqu'ils se ressentent un peu de la faiblesse
de son âge... » Dans quel cancan de bourgade du Vexin normand,
Thomas a-t-il pris cette fable du Poussin chassé des Andelys par une
affaire embarrassante; et d'autre part son jugement des tableaux des
capucins de Blois n'est pas à dédaigner, car on sent que qui lui en a
parlé les a vus. Et ainsi des autres.
ESSAIS SUR L'HISTOIRE DE LA PEINTURE FRANÇAISE i83
Mais, à partir de David, le culte du Poussin a reflori tout de bon,
et avec les Emeric David, et les Quatremère, et les Gault de Saint-
Germain, et Castellan, prédécesseur de Clarac à l'académie des Beaux-
Arts, et les Dufourny, la curiosité sérieuse, l'exactitude sincère ne
badinent plus avec la majesté des figures qu'elles abordent; le groupe
des chercheurs qui les ont suivis, depuis cinquante ans, n'a pour bien
dire, rien laissé d'inexploré chez l'illustre Normand et dans son entou-
rage.
Et d'abord il semblait que ce fût comme un vague besoin d'hon-
neur pour l'école française de livrer enfin au jour cette fameuse cor-
respondance du Poussin, où Felibien, cent ans plus tôt, avait déjà
puisé tant de lettres superbes à lui communiquées par la pieuse amitié
de Paul Fréart de Chantelou, et qui avaient fourni leurs pages les
plus mémorables aux Entretiens sur les vies des Peintres. On savait
entre quelles mains se trouvaient les diverses copies des lettres, par-
ticulièrement la série transcrite, en 1754 ou }j5b, sous les yeux
d'Ant. Duchesne, prévôt des Bâtiments du Roi, et avec l'autorisation
de Favy de Chantelou, petit neveu et héritier de l'ami du Poussin ;
et Dufourny préparait de longue main le dossier des documents qui
devaient éclairer l'édition projetée par lui, avant que Quatremère de
Quincy ne résolût enfin la question par la publication de 1824.
L'apparition du corps de ces lettres, c'était là d'ailleurs le grand point
et qui permettait à tous d'attendre, en grossissant, chacun à sa façon,
le bagage du maître.
CA snn-rcj PH. DE CHENNEVIÈRES.
LE MAGE
opera en cinq actrs kt six tableaux, de m. jean richepin.
musique de m. j. massenet
(théâtre national de l'opéraj
AR ses inspirations d'une douceur exquise, par
des élans empreints d'une réelle grandeur,
unis à toutes les ressources de l'art que M. J.
Massenet possède et manie avec une prodi-
gieuse aisance, la partition du Mage est des
plus remarquables. Si l'on peut affirmer
aujourd'hui, avec tout le monde, que Marie-
Magdeleine est un chef d'œuvre, il ne convient pas encore d'en dire
autant du Mage : la critique n'accorde pas volontiers pareille faveur
aux maîtres français le lendemain d'une première représentation
Mais le Mage ne perdra rien pour attendre.
Ayant vu répéter l'ouvrage et lu la partition, je n'essayerai pourtant
pas d'en marquer toutes les beautés. Préparer le spectateur à une
première audition sans escompter les jouissances qu'il éprouvera aux
représentations suivantes, est le seul but que je me propose. Au
moment de résumer mes impressions les plus vives, je regrette de ne
posséder ni ce langage pittoresque ni cette puissance d'expression qui
donnent tant de saveur et d'élévation aux appréciations de nos grands
LE MAGE i85
critiques d'art, en nous pénétrant de la vérité de leurs jugements.
Heureux ceux qui sont initiés dans la pratique de tous les arts, bien
•heureux ceux qui savent en profiter !
Tantôt passionnel, tantôt religieux, très poétique et toujours musi-
cal, captivant dès le début et d'un intérêt soutenu jusqu'au dénoue-
ment, le poème du Alage renferme de fort belles scènes.
Au temps où s'est fondé le mazdéisme (25oo ans avant J.-C),
Zarastra, général de l'Iran, vainqueur des Touraniens, a ramené en
Bactriane, avec de nombreux captifs, Anahita, reine du Touran. Il
l'aime et veut l'épouser. Aussi repousse-t-il les déclarations amou-
reuses de Varedha, prêtresse de la Djahi (déesse de la Volupté). Mais
Amrou, le grand prêtre des Devas (dieux de la ruse et du mensonge),
promet à Varedha, sa fille, d'empêcher l'union de Zarastra avec
Anahita. Quand le général iranien, après avoir fait à son roi
hommage du butin et des captifs, a obtenu la faveur d'épouser
Anahita, Amrou déclare qu'étant engagé à une autre, il ne peut
épouser la jeune reine. Varedha, à l'instigation de son père, accuse
Zarastra d'être son amant, et les prêtres des Devas confirment les
serments d'Amrou et de Varedha. Anahita s'éloigne alors de son
vainqueur auquel le roi ordonne d'épouser la prêtresse. Mais Zarastra
indigné maudit les imposteurs, les faux témoins, les dieux menteurs,
et se retire vers le désert, aux cris de l'anathème général.
Tel est, — succinctement exposé, — le sujet des deux premiers
actes.
Le décor du premier acte représente une partie du camp de Zarastra
près de la ville de Bakhdi. Les prisonniers touraniens chantent une
cantilène de leurpa3's, empreinte d'une bien douce tristesse. (Ce même
morceau interprété avec un charme infini par M'"'' Lureau-Escalaïs,
au quatrième acte, a produit un très grand effet : il a, d'ailleurs, été
redemandé par acclamation.) Je mentionne en passant le motif joué
par les trombones lorsque arrive le grand prêtre, il a beaucoup de
caractère. Ecoutez ensuite la jolie phrase de Varedha:
Jour béni par les dieux,
Jour où je vais revoir le héros que j'adore !
Comme au firmament radieux
Dans mon cœur s'éveille l'aurore !
i86 L'ARTISTE
A la scène suivante, les accents passionnés de Varedha ont heureu-
sement plus de séduction pour le public que pour Zarastra. « Je suis
sa prêtresse et je suis belle. . . )> est un motif saisissant dont les déve-
loppements chauds et voluptueux nous subjuguent. Après une écla-
tante invocation aux Devas : « Dieux de la ruse et des ombres. . . »
Amrou voit venir Zarastra et Anahita :
Comme il la contemple amoureusement !
Ah ! pauvre Varedha, Voilà donc la merveille
Pour laquelle il t'inflige un si rude tourment !
Il dit cela avec une expression amère d'une justesse remarquable,
tandis que l'orchestre joue la phrase caressante qui nous introduit
dans' le duo d'amour; ce passage, jusqu'à la sortie d'Amrou, m'a
vivement impressionné. La tendresse de Zarastra et le charme délicat
d'Anahita, traduits par des inspirations d'une exquise douceur, font
de ce duo d'amour une des plus suaves conceptions du maître. Et
l'acte finit par la reprise du chant mélancolique des captifs toura-
niens derrière la scène. Anahita ajoute à leur plainte une larme. . .
et trois notes, mais ces trois notes sont une trouvaille.
Le premier tableau du deuxième acte représente les souterrains du
temple de la Djahi. Tandis que la foule au dehors acclame le vain-
queur, 'Varedha chante un air d'un beau sentiment dramatique :
Descendons plus bas,
Encor plus bas dans les te'nèbres.
Au milieu de cet air, on sent l'élan d'une passion poignante. Suit,
entre le père et la fille, un duo très mouvementé ; dans l'allégro
à 6/8 qui le termine, des accords en tutti semblent séparer chaque
phrase par une mesure à trois temps fortement accusée : cet accent
ajoute à l'effet vigoureux du morceau qui, d'ailleurs, porte la marque
d'une fougueuse inspiration.
Le second tableau du deuxième acte représente la place royale de
Bakhdi : pendant le défilé des vierges captives, les violons font en-
tendre un chant gracieux et tendre. L'air amoureux de Zarastra :
« Soulève l'ombre de ces voiles », amène un des plus jolis passages
de ce tableau, c'est le récit d'Anahita lorsqu'elle dit au roi :
Grand roi, par ta captive hommage t'est rendu.
Douce captivité
LE MAGE 187
Je trouve à ce récit un parfum tout à fait délicat. Plus loin vient à
l'orchestre une phrase expressive, se développant dans un magnifique
ensemble : « Roi juste, que par toi Varcdha soit vengée! » Enfin
l'acte se termine par la scène où Zarastra maudit la gloire, la patrie
et les dieux :
Ah! sois maudit, mondequi mens!
Soyez maudits, vous tous dont le parjure
A ma loyauté fit injure !
Soyez maudits, prêtres imposteurs,
Vils instruments de mon supplice,
O faux témoins dont le ciel est complice !
Sacrilèges, soyez maudits! Blasphémateurs!
Et maudits soient vos dieux qui sont des dieux menteurs !
Ce finale d'une intensité dramatique achevée contient de puissantes
inspirations et produit un grand effet.
Zarastra s'est réfugié sur la montagne sacrée. Voué au dieu du feu,
il est devenu le Mage et prêche à ses disciples la loi nouvelle. Là
encore Varedha vient lui offrir l'enivrement de son amour; il n'a
qu'un mot à dire, et le roi sera renversé par un complot des prêtres.
Alors il deviendra roi avec Varedha pour reine ! Zarastra lui répond :
« Mon rêve est un rêve divin. Je suis le Mage ! » Elle se venge en
torturant Zarastra, comme elle est torturée elle-même, par la jalou-
sie, et lui déclare qu'Anahita infidèle s'apprête à épouser le roi.
Ce troisième acte débute par une introduction d'un caractère
très élevé. Après l'exposé de la phrase principale, l'orchestre
devient tantôt mj'stérieux, tantôt formidable. Puis les psalmodies
du chœur alternent et contrastent avec la lumineuse et originale
invocation de Zarastra, à laquelle l'accompagnement des harpes
donne quelque chose d'aérien. L'air : « Heureux celui dont la
vie... » d'un beau sentiment, a une foi communicative. Mais
l'hymne ma/.décn est un morceau d'une inspiration géniale. Le
motif, passant dans toutes les nuances des voix et de l'orchestre,
arrive en tutti fortissimo {}' compris l'orgue), et produit un effet
grandiose : le maître s'est montré là l'égal des plus grands
maîtres. Zarastra resté seul cherche l'oubli d'Anahita dans une
prière mentale. Alors, pianissimo à l'orchestre, les trompettes et les
i88 L'ARTISTE
trombones reprennent la phrase entendue déjà au début de l'acte, et
sur la terminaison de cette phrase un murmure d'admiration a couru
dans la salle entière. Le troisième acte finit par le duo avec Varedha.
Tout y est en valeur. La réponse du Mage : « Et si tu viens à moi, le
repentir dans l'âme... » a autant de grandeur que de simplicité
touchante ; la cadence : « Je te pardonne, ô pauvre femme ! » est
adorable; les parties dramatiques de ce duo sont supérieurement
traitées, et le cantabile de Varedha :
Sous tes coups tu peux briser
Tout mon corps qui t'aime. . .
deviendra sûrement célèbre.
Anahita n'est pas infidèle quoiqu'elle ait, en effet, inspiré une
violente passion au roi de l'Iran qui la veut pour épouse. Mais elle
proteste et supplie. — « Prêtre, fais ton devoir », dit le roi. Et
Amrou : — « Par les Devas, je vous unis. » — « Je suis vengée! »
s'écrie Varedha. A ce moment, les Touraniens révoltés envahissent le
temple et délivrent leur reine qui, le fer à la main, commande
la tuerie : le roi, Amrou et Varedha sont frappés. Cris et chants
des Touraniens, que domine la voix d'Anahita triomphante.
Le décor représente le sanctuaire du temple de la Djahi. En
son ensemble le ballet qui ouvre le quatrième acte est un modèle
d'invention originale et d'instrumentation; mais on peut louer
surtout le premier morceau en mi majeur (un piquant motif de violons
avec accompagnement en pizzicati), le morceau suivant en mi mineur
(un chant très marqué et des trilles mordants), le charmant allegretto
à deux temps, enfin le brillant finale composé sur la phrase que
chante Varedha au premier acte : « Je suis sa prêtresse et je suis
belle ». L'air d'Amrou :
Fais fleurir, ô sainte ivresse
Leurs yeux chantants
D'un printemps
D'alle'gresse.
est d'un grand style et noblement traduit par M. Delmas. Le maître
a-t-il trouvé là les paroles qu'il lui fallait ? En tout cas, cela ne l'a
LE MAGE 189
pas empêché d'écrire le morceau qui convenait à la situation : il est
très réussi et très goûté. Dans la prière qu'Anahita adresse au roi :
« Ah ! si tu m'aimes, sois bon, sois tendre ! » il y a un accent vérita-
blement ému, et l'air touranien qui revient comme l'écho d'une
délicieuse rêverie, a valu à M""" Lureau-Escalaïs un superbe succès.
Toute la lin du quatrième acte est traitée avec une vérité d'expression
et une sûreté de main remarquables. Lorsque la prêtresse dit : « Je
suis vengée ! » l'accompagnement seul suffirait à exprimer la haine
et la perfidie. L'arrivée des Touraniens, les mouvements tumultueux
de la scène, les cris de victoire d'Anahita, tout est magistralement
enlevé.
Après le massacre, au milieu des ruines du temple incendié, nous
revoyons Zarastra reconnaissant les cadavres de ses ennemis et
redoutant d'y trouver celui d'Anahita. Mais non, elle est vivante la
bien-aimée et bientôt dans ses bras, demandant pardon d'avoir
douté de lui. Zarastra lui répond par un hymne d'amour.... Soudain
Varedha que l'on croyait morte se dresse devant eux et les maudit;
puis se traînant vers la statue de la déesse, elle s'écrie : « Djahi !
Djahi ! viens illuminer mes derniers instants. » Alors un effroyable
incendie s'allume tout autour d'eux. Mais le Mage invoque le dieu
du feu dont il est le prêtre, et devant les deux amants qui marchent
enlacés, les flammes s'écartent tandis que Varedha meurt avec un
dernier cri de rage.
Le bel ensemble du deuxième acte : « Roi juste, que par toi »
habilement arrangé dans la nuance piano, devient au cinquième acte
un prélude d'une touchante expression. Un nouveau rappel du même
morceau, lorsque Anahita demande pardon à Zarastra d'avoir douté
de lui, commence le duo qui est une merveille et dans lequel l'hymne
mazdéen sert à chanter l'amour. C'est hardi, mais c'est expliqué :
Va, ce dieu dont je suis le Mage,
De sa splendeur ta splendeur est l'image
Et t'aimer c'est lui rendre hommage.
L'andante appassionato est une inspiration hors ligne :
Ah! parle encor, encor,
I^es mots que tu dis
Ils sont pour moi l'essor
Au bleu paradis.
igo
L'ARTISTE
Quand Varedha lance son imprécation à Djahi, les trilles étincelants
de l'orchestre, jaillissant en gerbes flamboyantes, semblent rallumer
l'incendie dans les ruines du temple. La malédiction de la prêtresse,
la terminaison du trio avec le retour de l'hymne mazdéen, et le
dénouement sont autant de pages admirables, inspirées et dans
la vérité absolue du drame.
Voici les principaux thèmes caractéristiques de la partition :
rr crr \aJJm
cantilène du Touran; le thème initial de ce morceau reparaît, au
quatrième et au cinquième acte, avec les Touraniens, mais dans un
caractère très différent.
Air
-s^j_r^ï^
exprime bien les transports désordonnés de la rage et de la jalousie
dans la passion de Varedha.
Mod'
^
^^
^^
i?
accompagne généralement Amrou ou les prêtres des Devas.
Air
^JM'tf^ rj-ifi^
n'apparaît qu'à la fin du deuxième acte, sur ces mots : « J'en appelle
à Mazda »; il synthétisa le Mage.
J'ai dit plus haut le grand succès remporté par M™^ Lureau-
LE MAGE 191
Escalaïs dans le rôle d'Anahita, j'ajoute qu'il est très mérité. Pour
rendre la passion fougueuse et exaltée de la prêtresse, il fallait
un tempérament réellement dramatique, un organe expressif et
puissant comme ceux de M™" Fiérens. M"' Mauri est au-dessus
de tout éloge : on ne l'applaudit plus, on l'acclame. M"' Torri
est bien faite, — je dirai même qu'elle est remarquablement bien
faite, — pour initier aux mystères de la déesse de la Volupté.
Le personnage de Zarastra a été interprété par M. Vergnet, avec ses
qualités habituelles de charme et non sans éclat. M. Delmas, qui s'est
montré comme toujours excellent chanteur et bon comédien, a
composé le rôle d'Amrou en véritable artiste. M. Martapoura a
personnifié le roi de l'Iran. La cantilène du captif touranien, au
premier acte, a fait valoir la jolie voix de M. Affre. La belle exécution
de l'orchestre et des chœurs, le soin apporté à la mise en scène,
la splendeur des décors, la richesse des costumes, tout a contribué au
succès du Mage.
P. V. DE LA NUX.
L'ART HÉBRAÏQUE AU MUSÉE DE CLUNY
ADAME LA liARONNE
Nathaniel de
Rothschild
vient de faire
don au Musée
de Cluny d'une
importante col-
lection d'objets
d'art hébraïque,
d'un très grand
intérêt. La va-
riété et l'origi-
nalité de leurs
formes nous font
voir les spéci-
mens d'un art
qui nous était
resté à peu près
inconnu; la plu-
part de ces
objets étaient enfermés dans les temples ou ne sortaient pas du
foyer où ils servaient à la célébration du culte. On les montrait aux
jours de grande fête que les Israélites observent religieusement :
la femme y paraissait revêtue de riches vêtements, portant tous
Fig. 1 : Arclic sainte
1891 — I.'aRTISTF. — NOUVKI.I.F. l'KRUinn : T. 1
194 L'ARTISTE
ses bijoux; la synagogue était pleine de chants, de lumières et de
parfums, les objets du culte étincelaient à la lueur des flambeaux, et
dans ce milieu la sensation d'art était étrange. On n'y voyait ni
tableaux, ni figures sculptées, car, parmi les prescriptions du Lévi-
tique et du Deutéronome, l'Eternel défendit à son peuple de repré-
senter des idoles ayant la figure d'un mâle ou d'une femelle, d'un
oiseau, d'un reptile ou d'aucune bête que ce soit sur la terre. Fidèles
observateurs de la loi, les Juifs se conformèrent à ces prescriptions;
ils se firent orfèvres et les objets qui sortirent de leurs mains se
rapportèrent tout naturellement à leur culte public ou à leur culte
domestique; on cisela des chandeliers, des coupes pour les béné-
dictons, des bagues et des ceintures de fiançailles d'un travail riche
et précieux. Si, pour rester fidèle à la loi de Moïse, on n'enrichit pas
le Pentateuque d'enluminures, on illustra certains livres de prières;
l'exécution indique un véritable sentiment artistique. C'est donc
dans ces objets qu'il faut chercher l'art hébraïque.
Cet art existe, quoi qu'on ait dit; il a un st3'le à lui, on ne saurait
le nier en examinant les objets exposés au musée de Cluny. Si
parfois il subit l'influence des milieux dans lesquels il se développe,
il reste foncièrement hébraïque par la forme et le caractère, et
c'est précisément là l'intérêt que présente cette curieuse collec-
tion. Quelques-uns des objets qui la composent n'ont pas été
exécutés par des Israélites. Il n'est pas étonnant, en effet, que
dans certaines villes de province, on manquât d'ouvriers juifs et
qu'on dût s'adresser à des chrétiens. M. Z. Loeb, le savant secré-
taire de l'Alliance Israélite universelle, a trouvé à ce sujet un
document curieux, c'est un traité, écrit en latin, consenti entre
les chefs de la communauté d'Arles et un orfèvre chrétien, Robin
Brard, argentier d'Avignon, pour l'exécution d'une couronne pour
le rouleau de la loi. Le chef de la communauté y donne les détails
les plus précis, les plus circonstanciés sur l'exécution de l'objet,
ne laissant rien à l'imagination de l'ouvrier chrétien. Il lui interdit
même de travailler à la couronne le samedi et les autres jours de
la fête des Juifs.
La précieuse collection dont M""' la baronne de Rothschild s'est
rendue acquéreur pour l'offrir au musée de Cluny, fut réunie par
M. Isaac Strauss, l'ancien chef d'orchestre des bals de l'Opéra et de
Fig. 2 : Chandelier à huit tranches.
196 L'ARTISTE
la Cour, sous Napoléon III. Lorsqu'elle fut exposée au Trocadéro,
en 1878, V Artiste y consacra un article accompagné de la repro-
duction de quelques-uns des principaux objets qui la composent (i).
Nous n'avons donc pas à revenir sur ceux-là. Nous donnons cette
fois le dessin de quelques autres pièces choisies parmi les plus
importantes, d'abord de VAvche sainte (fig. i), en bois de noj'er,
ornée de cinquante-quatre petits panneaux sculptés à jour, de style
gothique. La marqueterie en est curieuse. On remarquera les
dessins et les entablements supportés par des colonnes torses,
peintes des couleurs rouge, noir et or. Cette arche date la Renais-
sance italienne; elle servait à renfermer les rouleaux de la loi
sacrée.
Le Chandelier à huit branches (fig. 2) qu'il ne laut pas confondre avec
le chandelier à sept branches du temple de Jérusalem, était exclusi-
vement réservé aux illuminations de la fête des Machabées. Il est en
argent, le travail en est joli, la forme originale. Chaque bec porte
un sujet symbolique; près du bec mobile destiné à allumer les
autres, sont figurés deux guerriers. Le chandelier est surmonté d'une
couronne sur laquelle se dresse la figurine de Juda Machabée tenant
dans sa main un glaive et dans l'autre la tête du général ennemi
Lysias. Le soubassement est porté par des lions tenant des écus-
sons. Le travail très soigné est du xviii^ siècle.
La Boite à parfums (fig. 3) est en argent doré repoussé. Elle est divi-
sée en quatre compartiments qui ont la forme de cœurs opposés bout
à bout. Les couvercles de ces compartiments sont des cœurs en
relief rattachés par un bouquet de fleurons. L'ensemble est supporté
par quatre pieds d'un travail léger et élégant.
Les ornements du rouleau de la Loi, ou Bois de la vie (fig. 4 et b),
se placent aux extrémités du bois sur lequel s'enroule et se déroule
le rouleau de la Loi. Ils sont pareillement en argent doré. La forme
est cylindrique; les pieds circulaires sont ornés de feuilles d'acanthe
en argent ciselé, et les sommets sont terminés par des couronnes
fermées, surmontées d'une pomme de pin ; à l'intérieur des couronnes
sont suspendues des clochettes.
Les Mains indicatrices servent à l'officiant pour suivre le texte
(i) Voir l'^r.is<t', 1S78, II, 1C7.
I
igS L'ARTISTE
sacré sur les rouleaux de la Loi. Sur l'une (fig. 6) se trouve une
inscription hébraïque qui indique que l'objet a été donné, en lyiS,
à la synagogue de Magdebourg, et mentionne le nom 'du donateur.
Le dessin de la main indicatrice représentée par la fig. 7 est original
et curieux; le travail, qui date du xvii" siècle, en est particulièrement
fini : sur la tige s'étagent successivement un lion tenant les tables de
la Loi qui portent les initiales des dix commandements; puis une
couronne ornée de palmes et de fleurons; au-dessous deux lions qui
semblent grimper le long d'un arbre chargé de feuilles et de fruits;
ensuite une boule en argent doré et ciselé, enfin la main indicatrice.
La troisième (fig. 8) est également en argent mais d'un travail plus
simple que la précédente; elle date de la même époque.
La collection ne comprend pas moins de i33 objets. On remar-
quera une série de tabernacles que les riches familles juives conser-
vaient dans leurs oratoires, et qui sont la plupart d'un travail très
fin. La série des chandeliers est curieuse, l'un d'eux, trouvé à Lyon
dans des fouilles faites dans le quartier juif, paraît remonter au
xn" ou au xni" siècle.
Les boîtes à parfums appartiennent, par le style, à l'école italienne
des xvi" et xvu" siècles ; quelques-unes de ces boîtes sont d'un dessin
et d'une construction tout différents de celle que nous avons décrite
plus haut : ce sont des tours carrées surmontées de tourelles aux
angles et terminées en pointes. Elles servaient à la habdala, prière
prononcée à la fin de la journée du samedi par le chef de la famille;
l'objet était tenu par le plus jeune membre de l'assistance et renfer-
mait les parfums qu'aspiraient les personnes présentes. La boîte
était surrnontée d'un petit cierge qu'on allumait, signe de la fin du
sabbat, pendant lequel on ne fait ni feu ni lumière; on éteignait le
cierge dans le vin qui avait servi à la bénédiction.
Les coupes et les couteaux de circoncision sont ornés de dessins
naïfs, mais le travail en est souvent fort joli, comme celui de la
meghila, étui à manuscrit, en argent émaillé et enrichi de pierreries.
Cet objet était spécial aux femmes et leur servait à suivre la fête du
purim.
Les cassolettes en argent doré, les bagues des fiançailles, avec cette
inscription en hébreu : bonne étoile ; les boîtes pour conserver le
cédrat ethrog dont on fait usage pour la fête des tabernacles; les tass^
(Fig. R)
(Fig. 7)
(Fig. 8)
o
ft
Fig. 6. 7 et 8 : Mains indicatrices
L'ARTISTE
plaques ornementales, sont des travaux d'orfèvrerie fort remar-
quables. Les gobelets servant aux bénédictions du samedi et des
jours de fête, des bagues, des livres de prières richement reliés, des
manuscrits en rouleaux racontant l'histoire d'Esther, ornés de gra-
vures et de miniatures ; des étoffes brodées, des tissus, des taber-
nacles; tous ces objets forment un ensemble unique dans son
genre et nous montrent un art particulier, original, dont nous
soupçonnions à peine l'existence. Grâce à la générosité de M"'" la
baronne Nathanicl de Rothschild, cette remarquable et précieuse
collection fait désormais partie de nos richesses artistiques.
L. DE VEYRAN.
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^J9i^^^^
UN PORTRAIT DE RAMEAU
AU MUSEE 1)E DIJON
N 1812, un envoi de tableaux fut
fait par l'État à la ville de
Dijon; ces tableaux étaient tous
de maîtres anciens et, parmi
eux, se trouvait un superbe
portrait de Rameau par Siméon
Chardin. Depuis lors, les cri-
tiques et les historiens d'art ne
se sont guère occupés de ce
portrait; nul, dans la suite, n'en
a parlé, que nous sachions, ni
Charles Blanc dans l'/Z/s/oire des Peintres, ni les Concourt dans leur
charmante et curieuse notice sur Chardin, de VArt au XVIII" siècle.
Et cependant, le portrait est toujours là, vibrant, parfaitement con-
servé, occupant la place d'honneur dans l'une des salles de ce musée
de Dijon, si riche en trésors artistiques, depuis les tombeaux des
Ducs de Bourgogne, les beaux retables d'autel, les triptyques aux
fonds d'or, les tableaux des écoles italienne, flamande, française, le
plafond de Prudhon, une œuvre imposée, mais où l'on reconnaît déjà
les exquises qualités du peintre épris du Corrège et de Léonard de
Vinci; jusqu'aux richesses léguées récemment par M. et M.""'Trimolet,
202 L'ARTISTE
qui permettent au musée de Dijon de rivaliser avec le musée de
Cluny.
Dans une de nos récentes visites à ces trésors, le portrait dit de
Rameau (i), sur lequel planaient des doutes tant au point de vue de
l'auteur que du personnage représenté, nous attirait par une sorte de
fascination. Après quelques minutes d'attention, la figure du compo-
siteur s'animait; les mains s'agitaient sur le violon dont il se servait
pour composer; il semblait que la bouche demi-entr'ouverte allait
nous faire entendre quelques beaux airs de Castor et Polltix, ou de
Dardanus.
L'anonymat du portrait ajoutait encore un attrait de plus à nos
recherches et l'incertitude dans laquelle nous étions au premier abord,
mais qui devait bientôt être dissipée, nous remettait en mémoire ces
lignes de Paul Bourget dans ses Etudes et portraits, sur l'énigmatique
buste de cire du musée de Lille : « Il est singulier et bien puissant
l'attrait qu'exercent sur la rêverie les portraits demeurés anonymes
et qui conservent, par delà les siècles, le souvenir d'une beauté à
jamais évanouie, d'une âme à jamais inaccessible, d'une aventure à
jamais terminée... » Devant l'image que nous avions devant les yeux
et dans laquelle nous devions bientôt reconnaître Rameau avec une
certitude confirmant toutes nos présomptions, la fantaisie s'éveillait
et nous reportait vers l'au-delà de notre siècle, au milieu de cette
pléiade d'esprits supérieurs qui connurent le grand musicien dijonnais :
Voltaire, Diderot, Jean-Jacques, d'Alembert, etc.
Assis dans un fauteuil canné, dont le dossier est légèrement arrondi.
Rameau porte une perruque blanche qui s'arrête à la naissance des
épaules. Le long habit rouge avec manches à parements, dont il est
revêtu, est légèrement ouvert et laisse entrevoir une cravate qui,
avec de courtes manchettes relevées, est la seule note blanche venant
trancher sur le rouge du costume. Il tient entre les mains un violon
de grandeur et de facture ordinaires, d'une teinte un peu jaunâtre ;
de la main droite il pince les cordes la et mi, et les deux premiers
doigts de la main gauche sont placés sur les notes si (corde la) et sol
(chanterelle). Remarquons tout d'abord la belle et délicate facture des
(i) Ce portrait, qui mesure i m. 08 de haut sur o m. 97 de large, est inscrit
au catalogue du musée sous le n" 24; sur la toile figure un ancien numéro de
catalogue : 247.
Aiinbue a J B Simcon Chardin
A ft E Burnev scuip
RAMEAU
UN PORTRAIT DE RAMEAU 2o3
mains, qui sont admirablement posées sur Tinstrument, ce que savent
rarement réussir les peintres appelés à représenter un artiste jouant
d'un instrument à cordes. La pose est presque toujours gauche,
jurant avec toutes les règles de l'art. Ici, c'est le contraire ; le musi-
cien a été saisi, avec la plus scrupuleuse exactitude, au milieu de son
travail. N'oublions point non plus le jeu des reflets du manche de
l'instrument sur la main gauche qui le tient. A droite du composi-
teur, une petite table en marbre veiné, sur laquelle sont placés un
archer de forme ancienne, à la pointe très allongée, une écritoire et
quelques pages de musique. Sur le fond, d'une teinte grise, calme,
légère, un peu transparente, assombrie sur la gauche, un de ces fonds
où rien n'attire l'attention, se détache en pleine lumière la figure du
compositeur, longue, maigre; le front vaste, bien que dissimulé en
partie par la perruque; les yeux perçants, très enfoncés sous l'arcade
sourcilière ; le nez fin, pointu ; la bouche petite, entr'ouverte, comme
si le compositeur allait chanter, en s'accompagnant en pi:{:{icato avec
son violon. L'expression de la physionomie est bien celle d'un com-
positeur qui s'abandonne à son inspiration : le peintre l'a surpris
dans le laisser-aller, dans la simplicité et le naturel d'une pose qui
n'a rien d'apprêté. Le corps est légèrement porté en arrière. Lorsque
nous aurons dit encore qu'il existe au-dessus de l'arcade sourcilière
de droite un léger empâtement, un de ces jeux de lumière par lesquels
Chardin aimait à réveiller la figure de son modèle, et qu'à côté de la
narine droite se dessine une fossette très prononcée, il ne nous restera
plus qu'à mettre en regard de ce portrait celui qu'en a tracé Maret
dans l'éloge historique de son compatriote : « Rameau était d'une
taille fort au-dessus de la médiocre, mais d'une maigreur singulière;
tous les traits de son visage étaient grands, bien prononcés (i). »
Le portrait du musée de Dijon est il bien celui de Jean-Philippe
Rameau .' Est-il l'œuvre de Jean-Baptiste-Siméon Chardin ?
11 nous sera facile de répondre à la première question.
(i) Eloge historique de M. Rameau, compositeur de la musique du Cabinet du
Roi, associé de l'Académie des Sciences, Arts et Belles-Lettres de Dijon. —
Lu à la séance publique de l'Académie, le 25 août 1705, par M. Maret D. M.,
secrétaire perpétuel. (Imprimé à Dijon chez Causse, imprimeur du Parlement,
en 1766.)
204 L'ARTISTE
Au musée de Dijon il existe un très beau buste en terre cuite
de Rameau par Caffieri, contemporain de Chardin et de Rameau,
l'auteur du Rotrou de la Comédie-Française, du Piron que l'on
peut admirer dans la salle des tombeaux des Ducs de Bourgogne
à Dijon (i), etc. La terre cuite de Caffieri, représentant le célèbre
artiste dijonnais, se trouvait de longue date à la Bibliothèque de
la Ville ; elle est mentionnée dans l'inventaire de i855. M. Glcize,
l'obligeant et savant conservateur du musée, à qui nous devons
certains renseignements contenus dans cet article, demanda et obtint,
aussitôt qu'il l'eût vue, qu'elle fut transportée au musée,où elle remplace
aujourd'hui le moulage en plâtre, indiqué au catalogue sous le
n° 1094 (2). Il est presque certain qu'elle a servi de modèle à tous
les bustes de Rameau, exécutés depuis. En particulier, M. Guillaume
qui est l'auteur de l'élégante statue de Rameau, érigée en 1876 sur la
place du Théâtre à Dijon, a dû s'inspirer du buste de Caffieri.
Au dos ou lit l'inscription suivante : « Jean-Philippe Rameau né
à Dijon le 25 septembre iG83 — mort le 2 3 aoust ou le 12 septembre
1764 (3). — Fait par Caflieri en 1760 (4). »
(i) Ce buste si vivant de Piron porte la légende suivante :
Cl-GlT QUI NE FUT RIRN
PAS MÊME ACADÉMICIEN.
(2) Il est regrettable que ce buste de Rameau par Caffieri soit exposé dans un
mauvais jour. Pour l'étudier, nous avons été obligé d'en demander le dépla-
cement momentané.
(3) Maret, auquel il faut toujours se reporter pour l'exactitude des renseigne-
ments relatifs à Rameau, dit au sujet de sa mort : « Le Roi avait accordé
à Rameau des Lettres de noblesse qui ont été enregistrées à la Chambre des
vacations du Parlement de Paris en 1764; et il était désigné pour être décoré
de l'Ordre de Saint-Michel, lorsqu'il mourut le /2 septembre de la même année;
il fut inhumé le lendemain à Saint-Eustache, où est le tombeau du célèbre
LuUi. »
(4) Le modèle en plâtre de ce buste fut exposé au Salon en 1761. On trouve
en effet la mention suivante dans le livret de 1761 : « N» i33. Le portrait
de Rameau par Caffieri. » Au Salon de 1771 figurait, sous le n° 247, le même
buste, mais en marbre, avec ceux de Quinault et Lulli par Caffieri. L'ne note
indiquait que ces trois portraits en marbre étaient destinés au foyer de l'Opéra.
Dans un mémoire joint à la demande que Caffieri adressait le 27 novembre 1777
au Directeur des Bâtiments pour obtenir des lettres de noblesse et le cordon
de Saint-Michel, il donne dans l'énumération des ouvrages faits pour le Roi, les
bustes de Quinault, Lulli et Rameau « qui ont été placésdans le foyer de
UN PORTRAIT DE RAMEAU 2o5
Le sculpteur aurait donc exécuté le buste de Rameau quatre ans
seulement avant la mort de ce dernier. Si, dans quelques détails,
•on rencontre une légère différence ; si, notamment, dans l'œuvre de
Caffieri, la bouche du compositeur paraît plus rentrée, le menton plus
proéminent, le nez un peu plus long, les joues plus creusées, il n'en
est pas moins évident que l'ensemble présente bien la même physio-
nomie que celle du portrait attribué à Chardin.
11 ne faut pas oublier que Caffieri donnait à ses modèles un aspect
majestueux et quelque peu théâtral parfois ; son buste de Rameau
nous révèle un Rameau officiel, destiné à figurer au théâtre de
l'Opéra (i), comme l'indique la note du livret du Salon de 1771.
L'effet y est plus cherché que dans le portrait de Chardin. La
peinture de celui-ci quoique moins apprêtée et même à cause de cela,
doit nous offrir bien plus exactement la physionomie de l'auteur
de Castor et Pollux : c'est une impression d'intime vérité, —
l'expression prise sur le vif du compositeur suivant son inspiration.
Nous trouvons peut-être la ressemblance encore plus marquée
avec le beau portrait que le peintre Restout a fait de Rameau et qui
a été gravé par Benoist. Comme dans le portrait de Chardin, nous
y rencontrons cette expression un peu « finaude », si particulière au
type bourguignon. Et cette similitude s'accuse dans tous les autres
portraits ou statues que nous connaissons de Rameau, depuis le des-
sin au trait fait par Caffieri; le gracieux médaillon gravé en 1762,
d'après Caffieri, par cet artiste d'une exquise suavité de dessin, Augus-
tin de Saint-Aubin (2); le médaillon gravé par G. G. Sturm, égale-
ment d'après Caffieri (à Nuremberg) ; le fort joli buste gravé, comme
l'Opéra en i~6(). » Les bustes en marbre expose's au Salon de 1771 devaient
donc être destinés à remplacer au foyer de l'Opéra, les mêmes bustes en plâtre,
qui y avaient été primitivement placés. Cette œuvre de Caffieri avait attiré
l'attention de Diderot qui écrivait : Le buste de Rameau par Caffieri est
frappant, on l'a fait froid, maigre et sec comme il est, et on a très bien attrapé
sa finesse atîcctée et son souris précieux. »
(i) Placé en effet dans le foyer de l'Opéra peu d'années après la mort
de Rameau, il fut détruit lors de l'incendie de 1781. La reproduction en plâtre
n'eut pas un meilleur sort : elle disparut à son tour, lors du nouvel incendie
de ce théâtre, rue Le Peletier, en 1873.
(2) Le buste s'enlève gracieusement sur un fond noir, dans un cadre rond si
particulièrement adopté par les artistes du xvni" siècle. Au bas, dans un car-
touche relevé de deux branches de lauriers, la légende : J. Ph. Rameau,
2o6 L'ARTISTE
en-tête de chapitre, dans les Essais sur la musique (t. II) de
Laborde, par L. de Masquelier; la charmante gravure du xvni'^ siècle,
représentant le Triomphe de Rameau ; la non moins curieuse gravure
de la même époque, TQ'pvésamaniRameau et Lulli aiixChamps Elj'sées;
jusqu'au dessin de Carmontelle, dessin satirique qui, selon Diderot,
força Rameau à modifier son costume un peu excentrique (i).
Aux preuves que nous venons d'énumérer nous en joindrons une
dernière, qui nous est fournie par le témoignage de Maret (2) : c'est
que le compositeur travaillait, le plus souvent, un violon à la main.
Tel le montre notre portrait, s'accompagnant en pt:{:{icato sur cet
instrument.
Les recherches que nous avons dû faire^pour établir l'authenticité
de l'attribution à Chardin ont été plus laborieuses. Chardin, qui
signait presque toujours la plus petite toile, n'a malheureusement
pas apposé sa signature au bas des portraits qu'on lui attribue jusqu'à
ce jour. Un seul, selon E. et J. de Concourt, serait signé de lui; il
porterait la date de 1773 et serait possédé par M. Chevignard. Et
encore ne donnerait-il peut-être, eu égard à l'époque très avancée de
sa vie où le peintre l'a exécuté (3), qu'une idée imparfaite du talent de
Chardin comme portraitiste. Le portrait de M'"*^ GeoftVin (4) au musée
Eciiyer. Né à Dijon le 25 septembre i683. — Mort le 12 septembre i'/64.
Puis sur la marge en bas : Fait par J. J. Caffieri S. D. R. ij6o. Gravé par
Aug. de Saint-Aubin 1J62. — Se vend à Paris chej Joulain, quai de la Mégis-
serie.
(i) Voir aussi : le portrait de Rameau, publié dans les Musiciens célèbres de
F. Cle'ment ; les portraits lithographies : de Guillet d'après G. Janes, de
Demanne d'après H. Grevedon (peu ressemblant), tiré de \' Académie Royale de
Musique, de A. Hatzfeld (Bei Joli. André in Offenbach "/m); l'eau forte faite
récemment, probablement d'après le portrait de Restout ; la statue, œuvre de
M. Guillaume, élevée à Dijon, en 1876, sur la place Rameau, près du théâtre ;
la statue en marbre, œuvre du sculpteur Alasseur, ayant figuré à l'Exposition
universelle de 1889 ; le portrait gravé sur la médaille d'or décernée par l'Institut
à ses lauréats ; un exemplaire en plâtre du buste Rameau par Caffieri, à la
bibliothèque Sainte-Geneviève, et un buste en marbre du compositeur par
Huguenin d'après Caffieri, au musée de Versailles.
(2) Eloge historique de M. Rameau, par Maret (note 5i, page 72.)
(3) Chardin est mort le 6 décembre 1779, à l'âge de 80 ans. Le portrait daté
de 1773 aurait donc été fait six ans seulement avant sa mort.
(4) A la vente du baron Denon, en 1826, le portrait de M™^ Geoffrin se vendit
600 francs (Histoire des Peintres par Charles BlancJ.
UN PORTRAIT DE RAMEAU 207
de Montpellier, celui dit de M™° Lenoir de la galerie Lacaze (Salon
de 1743), le portrait d'homme de grandeur naturelle, du musée de
Niort, sont trop contestés, et à juste titre, le second surtout où l'on
croit reconnaître le faire de Tocqué (i), pour que nous puissions cher-
cher un instant à les mettre en regard du beau portrait du musée de
Dijon. Que sont devenus, d'autre part, les divers portraits exposés par
Chardin au Salon du Louvre : en 1746, M""^ "*, ayant les mains
dans son manchon, et M. Levret de l'Académie royale de chirurgie;
en 1757, le Médaillon de M . Louis professeur et censeur royal de chi-
rurgie {2)? Et celui de la petite princesse de Monaco, qui figura à la
vente Cypierre en 1845 ?
Mais, à défaut de ces toiles et de celle appartenant à M""' la baronne
de Conantre où semblerait venir en lumière la manière de Chardin,
nous possédons au Louvre, dans la galerie Lacaze, le portrait du
fils de M. Lenoir, Lieutenant de police, inscrit au catalogue sous le
numéro 171 et dénommé : Le Château de cartes. Ne trouverions-
nous pas dans cette tête de jeune homme, comme dans celles de plu-
sieurs tableaux portant tous des titres de fantaisie, notamment le
Toton, dans lequel un jeune garçon, qui n'est autre que le fils de
M. Godefroy joaillier, fait tourner un de ces joujoux, ne trouverions-
nous pas, disons-nous, les éléments comparatifs nécessaires pour
établir la parenté existant entre le faire de ces peintures et celui du
portrait de Rameau ? Si nous ne mentionnons que pour mémoire les
deux merveilleux pastels représentant du Louvre, œuvres incontestées
de Chardin, son portrait et celui de sa femme Marguerite Pouget,
c'est qu'il nous paraît difficile d'établir une comparaison entre les
procédés du pastel et ceux de la peinture à l'huile.
Mais, avant de chercher à prouver que, dans le portrait de Rameau,
se retrouvent toutes les qualités maîtresses de Chardin, simplicité du
modelé, délicatesse de touche, fondu des tons par le jeu des reflets,
(i) On connaît, du moins par la gravure, ce tableau de Chardin représentant
Madame L. . . tenant une brochure (Salon de 1743). Cette gravure, qui porte le
titre : V Instant delà Méditation, n'a pas de rapport. avec le portrait de la galerie
Lacaze. Au Salon de 1751 figurait un portrait par Tocqué, intitulé : « M"»» Toc-
qué, tenant une brochure n (n» 47). Ne serait-ce pas là le fameux portrait de la
galerie Lacaze ?
(2) Ces deux derniers portraits ont été gravés et se trouvent au Cabinet des
Estampes.
2o8 L'ARTISTE
absence de valeur dans les fonds pour ne pas nuire au sujet principal,
nous devons tout d'abord signaler un fait qui nous donne la pré-
somption que l'œuvre est bien celle de Chardin. L'envoi fait par l'État
du portrait de Rameau par Chardin au musée de Dijon date de
l'année 1812 (i). Trente-trois ans seulement s'étaient écoulés depuis
la mort du peintre puisque cette mort remonte au 5 décembre 1779.
Est-il croyable que l'oubli se fût fait à un tel point et en un temps
aussi court sur les œuvres de Chardin, pour que l'État eût commis
l'erreur grossière de donner une attribution fausse au portrait envoyé
par lui au musée de Dijon, avec cette indication précise : « Portrait
de Rameau par Chardin » ? On possédait déjà de ce peintre au musée
du Louvre des toiles justement appréciées au début, notamment
Vlntérieur de cuisine^ où l'on voit une raie ouverte, qui fut donné
par Chardin pour sa réception à l'Académie le 25 septembre 1728; le
Benedicite exposé au Salon de 1740 et faisant partie de la collection
Louis XV, etc. On avait estimé ces toiles, puisqu'on les avait main-
tenues au musée du Louvre; on connaissait l'œuvre de Chardin, et si
elle avait subi une dépréciation imméritée au commencement dii
XIX* siècle, il n'en est pas moins vrai que l'État ne pouvait avoir
(i) Dans le premier des deux articles parus dans la Galette des Beaux-Arts
les 1" juillet 1888 et i"^'' juillet 1889 sur les œuvres de Chardin, M. Henry de
Chennevières 'dit ceci : « Un portrait à l'huile dit Portrait de Rameau était
envoyé' de même au musée de Dijon à titre de prêt, en i834 et non avant 1814,
comme l'imprime le catalogue municipal. » Or, il résulte de recherches minu-
tieuses faites aux Archives du département de la Côte-d'Or, que la note des
tableaux attribués au musée de Dijon est sans date; mais elle est signée : Denon,
Directeur général. Le portrait de Rameau par Chardin est indiqué sous le
n» 385 et fait partie du troisième envoi qui a dû arriver en 1812. La décision
de l'Empereur accordant des tableaux à six villes de l'Empire est du i5 fé-
vrier 1811 ; celle du Ministre de l'Intérieur du 21 mars 181 1. D'autre part,
voici la note relevée aux Archives des musées nationaux, que nous devons à
l'obligeance de M. Molinier : « P. 10 — 181 1, 22 août. — État en exécution du
Décret du i5 février 181 1, attribuant Si/ tableaux, provenant du musée
Napoléon. — 3o tableaux attribués à Dijon. — Le portrait de Rameau. — Ancienne
collection. — Chardin. » Il existe bien aux mêmes Archives une note datée
de 1834, donnant des renseignements sur divers tableaux envoyés dans les
musées de province, dans laquelle est cité le portrait de Rameau par Chardin.
Mais cette date de 1834 est celle de la rédaction de la note et non de l'envoi des
tableaux aux musées de province. Voilà, selon nous, la cause de l'erreur com-
mise par M. Henry de Chennevières.
UN PORTRAIT DE RAMEAU 209
perdu de vue les ouvrages d'un maître qui, admiré par des artistes
contemporains tels que Largillière, Louis de Boullongne, Jean-
. Baptiste Van Loo etc., avait été reçu membre de l'Académie le
25 septembre 1728, nommé conseiller le 28 septembre 1743 et
trésorier le 22 mars 1755(1).
Ce portrait de Rameau devait figurer dans la réserve de l'État, où
il avait été classé comme oeuvre de Chardin ; c'est ainsi qu'il fut
adressé en 1812 au musée de Dijon et il partit en bonne compagnie,
puisque dans cet envoi figuraient : le Moïse sauvé des eaux de Paul
Véronèse ; la Présentation au Temple de Philippe de Champaigne ;
la Vierge et V Enfant Jésus de Bernardino Luini; une Bataille do.
Parrocel; la Chananéenne d'Annibal Carrache ; un Saint-Sébastien du
Bassan, etc. C'était du reste faire un choix raisonné que d'attribuer
à sa ville natale le portrait d'un de ses plus illustres enfants. Nous
admettrions donc difficilement que l'attribution d'un tableau possédé
par l'Etat et conservé par lui comme l'œuvre de Chardin, pût être
fausse en 1712, alors que trente-trois ans seulement s'étaient
écoulés depuis la mort du peintre.
« Le vrai de la nature est la base du vraisemblable de l'Art », a
proclamé Diderot dans ses Pensées sur les Beaux-Arts. Chardin
fut un des rares peintres du xviii" siècle, qui, s'inspirant de cette
maxime, commença à prendre la nature pour modèle. Au milieu
de toute cette famille de gracieux peintres du xvni" siècle, raffinés
d'élégance, hantés par les visions les plus éthérées, sublimes évoca-
teurs de la féerie et de la volupté, qui nous ont laissé une peinture où
se reflètent les tendances, les goûts du siècle qui l'a vu naître, Chardin
fut un précurseur des artistes de notre temps, qui ont recherché la
vérité la plus exacte possible dans la reproduction des objets, des
paysages, des personnages, tels que la nature nous les montre, sans
chercher à y mêler la fantaisie. « Il faut apprendre à l'œil à regarder la
nature et combien ne l'ont jamais vue et ne la verront jamais ! »
disait-il. S'il fut un peintre d'accessoires, il fut également un peintre
l'i) Le catalogue des tableaux du musée du Louvre donne la date du
22 mars 1755 et les de Concourt celle du 22 mars 1752. Dans VAlmanach royal
de l'année i~56, on trouve au nombre des conseillers de l'Acade'mie royale de
peinture : « Chardin, peintre, trésorier de l'Académie, rue Princesse, faub.
Saint-Germain. »
I 8yl — t.' A RTISTE NOUVELLE PÉRIODE : T. I I4
2IO L'ARTISTE
de mœurs et ce furent les mœurs de la bourgeoisie qu'il s'attacha à
reproduire avec une fidélité scrupuleuse.
Toute la gamme de la palette de Chardin, toute sa pratique, nous
la trouvons dans la galerie française, soit dans les toiles que possède
le musée du Louvre, soit dans la galerie Lacazc. Nous étudierons
uniquement le tableau de cette dernière galerie, inscrit au catalogue
sous le n° 171, représentant un jeune homme faisant un château de
cartes, qui n'est autre que le fils de M. Lenoir, lieutenant de police,
ayant figuré au Salon de 1 741, gravé par Lépicié. C'est bien un
portrait en face duquel nous nous trouvons et un portrait incontesté
de Chardin. L'examen le plus minutieux que nous en avons fait nous
a donné la certitude qu'il est de la même main que celle qui a tracé
le beau portrait du musée de Dijon.
N'est-ce pas tout d'abord dans la carnation cette teinte rose, un peu
briquetée et pour ainsi dire « beurrée », si particulière à Chardin?
Ne voyons-nous pas ce léger empâtement posé sur la joue droite
du jeune homme, cette touche de blanc faite pour réveiller la figure
du modèle, que nous retrouvons au-dessus de l'arcade sourcilière de •
droite dans le portrait de Rameau ? N'est-ce pas la même facture
délicate des mains « de ces mains lumineuses dans leur pénombre,
dessinées par une clarté, par un reflet à leur bord (i) ? » L'ombre
portée de la main droite sur le château de cartes n'est-elle pas la
même que celle des reflets du manche du violon sur la main gauche
de Rameau ? Voyez, dans le tableau du Louvre, la facture de l'habit
gris à parements de notre jeune adolescent au tricorne, celle des
manchettes; examinez la simplicité avec laquelle a été comprise cette
petite scène de la vie privée, la naïveté de l'attitude, et demandez-
vous si toutes ces qualités de facture, de bonhomie dans la pose ne
se retrouvent pas dans le portrait de Rameau. « Observer avec
candeur, rendre avec bonhomie, là était le secret de Chardin », a dit
Charles Blanc dans son Histoire des peintres. Le tond même des
deux toiles est identique, un fond que Chardin affectionnait, que l'on
retrouve dans la majeure partie de ses toiles, petites ou grandes, avec
une coloration grise, sans éclat, légèrement assombrie sur la gauche,
un ton neutre pour ainsi dire, imaginé pour laisser au sujet prin-
cipal tout son intérêt.
(i) E. et J. de Concourt, l'Art du A't7//« siècle.
UN PORTRAIT DE RAMEAU
211
Il n'est pas Jusqu'aux accessoires qui ne soient traités avec la même
réserve et la même conscience que dans la toile du musée de Dijon ;
tapis bleu éteint, recouvrant la table sur laquelle sont étalées ou mon-
tées, en un fragile château, des cartes à jouer, de ce beau blanc qui
faisait dire à Dccamps devant les tableaux de Chardin : « Les blancs
de Chardin ! je ne peux pas les trouver ! » C'est que Chardin a
été par dessus tout un coloriste et sa couleur révèle autant d'origi-
nalité que sa manière de peindre.
Notre conclusion sera celle-ci : si le portrait du fils de M. Lenoir,
de la galerie Lacaze, est l'œuvre incontestée de Chardin, il n'est pas
présomptueux d'affirmer que le portrait de Rameau existant au musée
de Dijon est du même peintre.
HUGUES IMBERT.
L'ART INDUSTRIEL
Al^ SALON ni: CHAMP-DF.-MARS
A Société nationale des Beaux-Arts
vient de prendre une importante
décision : elle a résolu, ainsi que
l'annonçait V Artiste le mois der-
nier, d'accueillir à son exposition
annuelle du Chanip-de-Mars les
ouvriers de l'art industriel au
même titre que les peintres, les
sculpteurs et les graveurs. C'est
là une mesure libérale et juste,
dont il est permis d'attendre
d'excellents effets, et que, du reste, réclamaient depuis longtemps les
esprits les mieux autorisés.
A cette heure, en effet, et de tous côtés, en France comme à l'étran-
ger, s'affirme avec une irrésistible force l'intérêt capital des arts
industriels et décoratifs; et il est facile d'en conclure que bientôt
rien ne restera des barrières qu'une philosophie étroite tentait
naguère d'élever dogmatiquement entre l'utile et le beau. Préparé par
les écrits et les discours de personnalités telles que le regretté Casta-
L'ART INDUSTRIEL AU SALON DU CHAMP-DE-MARS 2i3
gnary, MM. Antonin Proust, Eugène Guillaume, Ed. Aynard,
Roger Marx, J.-K. Huysmans, Henry Havard, Victor Champier,
• Marius Vachon; activé sous les efforts de l'Union centrale des Arts
décoratifs; seconde par des expositions modernes et rétrospectives,
en province et à Paris; glorieusement signalé, enfin, par l'éclatant
succès des industries d'art à l'Exposition universelle de 1889, il est
un indéniable mouvement, qui tend à la parité des arts, à leur égalité
devant l'État, la critique et le public. Et c'est cette salutaire renais-
sance de l'art industriel que l'on veut appuyer encore, accélérer, for-
tifier, en admettant au Salon des artistes les artisans, je veux dire les
maîtres de la ferronnerie, de l'orfèvrerie, de l'ameublement, de la
tapisserie, de la'céramique, de la verrerie.
L'un des premiers, notre confrère, M. Roger Marx, inspecteur
principal au ministère des Beaux-Arts, a formulé les raisons déci-
sives en faveur d'une exposition périodique ouverte à toutes les créa-
tions d'art sans distinction, qu'elles appartiennent à l'art pur ou à
l'art appliqué. Nous ne saurions mieux faire que de lui emprunter
ses arguments et sa conclusion.
Voilà déjà nombre d'années que M. Roger Marx mène chaleureu-
sement la campagne pour les arts industriels. Par la plume et par la
parole, il a plaide maintes fois leur cause; il y a consacré, outre une
série d'articles dans le Voltaire^ une remarquable conférence qu'il fit
à l'École des Beaux-Arts, un discours qu'il prononça à l'École des
Arts du dessin à Bordeaux. Tout récemment encore, au cours de
deux « interviews » du Matin et de l'Eclair', il résumait fort heureu-
sement la a question de l'art industriel au Salon » et il en dégageait
toute la portée. On se plaint, disait-il, de la situation de l'art indus-
triel; on déplore la tendance générale du producteur à la copie, au
pastiche, et l'indifférence aussi générale du public. Mais a-t-on recher-
ché pour remédier au mal des moj^ens appropriés à notre tempéra-
ment? L'amour-propre, la vanité si vous voulez, disons l'orgueil légi-
time, sont un des traits de notre caractère national. Eh bien! autant
on a prodigué les honneurs, dus au talent, aux peintres, aux sculp-
teurs, aux architectes, autant on semble avoir pris plaisir à laisser
dans l'ombre les décorateurs, les artistes industriels. De là, un dou-
ble péril. D'un côté, l'accroissement illogique du nombre des pein-
tres et des sculpteurs condamne ceux qui n'ont ni le génie ni la voca-
214 L'ARTISTE
tion, à une existence misérable, végétative; d'un autre côté, en
embrassant une profession à laquelle ils n'étaient pas destinés, ces
dévoyés ne se trouvent pas seulement dans l'impossibilité de se suf-
fire à eux-mêmes, ils privent du même coup l'industrie d'un concours
précieux, car la majorité d'entre eux possède du goût, un goût qu'ils
ne se sont pas souciés de développer, et qu'ils auraient pu utiliser à
transformer et à enrichir la matière.
On doit bien convenir que les expositions spéciales ne suffisent pas
à mettre en lumière les artistes industriels; le public n'envisage
guère ces réunions comme des manifestations artistiques et s'il prend
intérêt aux objets qu'il y rencontre, le bénéfice en va tout entier à la
maison qui les produit et nullement à l'ouvrier qui les créa et dont
le plus souvent le nom demeure inconnu. Ce qu'il faut, c'est affirmer
hautement pour cet ouvrier le droit à la renommée, c'est lui donner
la même publicité, les mêmes récompenses honorifiques qu'à tout
autre artiste, et, par conséquent, le dénoncer au public comme l'égal
d'un sculpteur ou d'un peintre. Il ne sera pas pour cela de plus effi-
cace moyen que de lui ouvrir les portes du Salon.
Et quelles raisons élèvera-t-on là contre ? Est-ce qu'il y a un art
supérieur et un art inférieur? Est-ce que du temps de la Renaissance,
et même au moyen âge, cette séparation existait entre l'art et l'art
appliqué? « Nous sommes aujourd'hui, continuait M. Roger Marx, à
une époque de libéralisme absolu et de progrès en tout sens. Il est
parfaitement inexplicable qu'on s'acharne à conserver en art des hié-
rarchies et des catégories abusives. La pensée intime d'une société
se manifeste aussi bien dans un objet d'art que dans une œuvre d'art
pur. Puisque l'art est l'expression adéquate des sociétés, ce serait ris-
quer de le mal connaître que de manquer de l'étudier partout où se
marque sa trace. Plus d'exclusions, plus de protestations indignées
contre l'union intime de l'utile et du beau! Un meuble, un bijou où
le tempérament d'un maître s'est donné librement carrière, l'emporte
mille fois sur la statue ou le tableau exécuté sans instinct ni vocation,
à l'aide de recettes apprises. » Et, concluant avec une parfaite jus-
tesse, M. Roger Marx ajoutait : « Un Salon significatif sera celui qui
montrera l'effort esthétique d'une année, sans restriction d'aucune
sorte, qui assemblera les travaux de tous les novateurs en vue d'éta-
blir le développement logique et un du génie national. »
L'ART INDUSTRIEL AU SALON DU CHAMP-DE-MARS 21 5
Nous ne savons si la prochaine exposition du Champ-de-Mars sera
du premier coup ce Salon vraiment complet, vraiment valable,
réclame de façon si convaincante et avec autant d'autorité par
M. Roger Marx. La tentative de la Socie'té nationale mérite, en tout
cas, d'être suivie avec une bienveillante attention; elle est trop
évidemment en accord avec un courant essentiel de l'heure présente,
elle répond trop bien à un besoin nettement formulé pour que ses pre-
miers résultats mêmes, si incertains qu'ils puissent être, paraissent
dédaignables.
RAOUL SERTAT
S^^^t^'^i^-S^^. W' ^*^v
LE SALON DES XX A BRUXELLES
ES l'entrée, on se trouve en pré-
sence d'une chose qui arrête et
charme : le surtout de table com-
mandé par la ville de Bruxelles
au sculpteur Charles Van der
Stappen. Certes l'édilité bruxel-
loise ne pouvait mieux s'adresser
qu'à cet artiste de grand goût et
de haute éducation, qui avait
déjà donné tant d'excellentes
preuves de talent et tout particu-
lièrement d'une entente absolument aristocratique de l'art décoratif.
Et elle n'a pas eu à se plaindre de son choix, car l'œuvre, éloignée
des formules habituelles, est vraiment neuve, originale et très belle.
Elle est en argent massif et se compose de trois pièces : une pièce
centrale et deux candélabres. Elle comporte vingt-quatre figures, et
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LES EXPOSITIONS 217
pourtant il n'y a nul encombrement, tant les personnages sont groupés
avec tact et science, de façon à former, autour du fût plein d'élégance
de la pièce centrale et des branches des candélabres, un léger et
capricieux dessin, des harmonies et des figurations qui ne nuisent
pas à la grâce de l'ensemble. L'idée de ce surtout de table, en elle-
même, est déjà très caractéristique. Allons-nous revoir la belle
période où les communes demandaient aux artistes les plus renommés
les objets de valeur qui formaient le trésor des villes ? Je ne sais et
j'en doute, par ces temps pratiques qui sacrifient peu à l'art. Mais je
reconnais que le surtout de M. Van der Stappen serait un superbe
débuta cette artistique renaissance. Un journal beige, l'^r/ moderne,
a fait des groupes du surtout une excellente description, et comme je
ne saurais mieux la faire, ou que je ne pourrais que la répéter, la
voici : « Il faut d'abord admirer le concept auquel, rigoureusement,
s'est soumis l'artiste dans son édification. Ayant à exécuter un travail
en quelque manière civique et qui, à travers l'absolu de l'œuvre d'art,
se particularisât de mémorations historiques, très louablement et
comme le sujet l'y incitait, il a procédé allégoriquement et anecdo-
tiquement. Une part de légende avérant de natives vertus de la race
s'y mêle à la glorification des grandes industries où s'illustra la capi-
tale brabançonne. Dans la pièce centrale, formant un motif d'archi-
tecture divisé en deux vasques, et à sa partie médiane décorée d'un
groupe de lions couchés, d'où jaillit un fût enroulé par la bannière
de la ville et surmonté par le Saint-Michel, — deux groupes repré-
sentant les valets des serments de Bruxelles, les Grands et les Petits
Arbalétriers, les Archers, les Arquebusiers et les Escrimeurs gar-
nissent les bas côtés de la colonne. Deux autres groupes aux extré-
mités des vasques rappelant des légendes où la femme bruxelloise
s'héroïsa. L'une, la Veillée des Dames (i), est caractérisée par une
juteuse commère ployant sous le chevauchement de l'époux, — un
guerrier un peu bien net, toutefois, en ce retour de caravanes et
d'aventures qu'on eût voulu plus suggestif. Un enfançon, parmi les
pas diligents de la femme, porte le carquois, et avec le chat familial,
(i) Il est une légende à Bruxelles qui prétend qu'au retour des croisades, les
femmes bruxelloises se rendirent au-devant des croisés, leurs époux, et les rame-
nèrent sur leur dos dans leur ville natale : c'est ce qu'on appelle la veillée des
Dames.
2i8 L'ARTISTE
évoque des idées heureuses, la rentrée dans la paix et l'amour. L'autre
légende, — la Translation des cendres de sainte Gudtile à la Sainte-
Chapelle, — se restitue en le groupe naïf d'une dame bruxelloise à la
poursuite des gens d'Albéric qui s'est emparé du sacré reliquaire.
L'élan des figures est exquis : cette aïeule des actuelles matrones,
pour se lancer avec furie, les légendaires roseaux de la Senne aux
poings, sur le ravisseur, n'en demeure pas moins attentive à calculer
le parfait rythme de grâce féminine. Il faudrait insister aussi sur l'élé-
gance et l'esprit des figures des serments, la caractérisation des
diverses industries par la silhouette et le geste, les lianes de motifs
où s'encadrent ainsi que des tableaux, les scènes représentatives des
métiers, la fine projection du Saint-Michel dardé du fût central, la
décoration fieurie, généreuse, touffue sans proxilité, des surfaces et
des profils. L'artiste, tout en s'abandonnant à son caprice, évitait le
danger qui eût pu résulter de l'encombrement des figures et des
motifs pour la table dont elle est destinée à occuper le centre. Pra-
tiquement il l'ordonnançait de façon à ce que les convives pussent se
voir et converser par dessus ses déliées architectures. Ce sont encore
des allégories que les deux candélabres, mais des allégories vivantes,
humaines, nullement chimériques. Les métaux et les tissus forment
ici respectivement les thèmes fondamentaux. D'une part, l'armurier
forgeant une lame et à ses côtés l'apprenti ployant un acier fraîche-
ment trempé; puis, à un degré plus élevé, l'orfèvre modelant un plat
et près de lui la brunisseuse finissant un coffret à bijoux. D'autre part
la dentellière emmêlant ses bobines et une jeune apprentie travaillant
au point de Bruxelles ; puis, à un degré plus élevé, le tapissier de
haute lice éployant un tapis, et son élève s'appliquant sur un dessin.
Chacun des candélabres élance un fût auquel s'embranchent trois
potences allégorisant le pouvoir communal et fleuronnées d'iris
en volutes, destinés à porter les luminaires. Au sommet, pour cou-
ronnement, le métier primordial : le Fondeur pour les métaux, la
Fileuse pour les tissus. C'est ici, d'ailleurs, comme pour la pièce
centrale, un art d'imagination et de nature souple, gras, rythmique,
aux harmonies de lignes et de motifs savamment assortis, aux coupes
et aux arêtes concertés pour les brillants et les matités alternés de
métal, — un art qui se délivre des préoccupations d'école et s'aban-
donne à ses impulsions personnelles, — un art de style à la fois
LES EXPOSITIONS 219
et de joli caprice oij, pour un ensemble éminemment décoratif, l'or-
fèvre et le ciseleur semblent venir en aide au statuaire. »
M. Van dcr Stappen expose encore deux bustes d'une touche à la
fois large et fine, et un projet de monument pour l'entrée d'un musée.
Ce projet est dédié : A tous ceux qui ont souffert pour l'Art, et il
représente la Légende d'Orphée. Toujours noble, gracieux et plein
d'harmonie, l'art de M. Van der Stappen effigie avec beaucoup de
pureté et un sentiment plein de charme la classique légende; et
c'est bien à l'entrée d'un musée que devrait se trouver le beau monu-
ment symbolique qu'annonce le projet, en en faisant déjà sentir l'or-
donnance et la fière physionomie.
Parmi les autres sculpteurs qui exposent ici, voici M. Paul Dubois,
cet élégant élève de M. Van der Stappen, M. Guillaume Charlier,
M. Georges Minne, dont j'ai déjà signalé l'an passé la haute valeur,
mais qui n'a qu'une étude, cette fois ; M. Jean Baffier et ses bronzes
solides, et enfin M. Paul Gauguin dont les bas-reliefs en bois,
étranges et déconcertants, brutaux et barbares, semblent l'œuvre d'un
Annamite très coloriste et bizarrement décoratif, rabotant des em-
blèmes mystiques pour ses temples orientaux.
Parmi les peintres, la majorité « pointillé ». Les deux chefs du néo-
impressionnisme sont d'ailleurs présents : MM. Georges Seurat et
Paul Signac. Le Chahut., un essai de M. Seurat, atteste la vérité de
ce que je disais ici même, l'an dernier, en parlant des théories nou-
velles imaginées par ce jeune artiste : bien qu'il soit évident qu'elles
auront pour résultat d'éclaircir les palettes et de susciter des tableaux
plus lumineux, remarquons qu'elles aboutissent certes à de singu-
lières vibrations d'atmosphère, mais qu'elles mènent aussi à des
sécheresses déplaisantes. Aucun mouvement dans ces tableaux.
C'est sec et blanchâtre, lymphatique et sans nerf. Peinture de méti-
culeux et de patient qui manque de diable au corps, d'entrain, —
diantre ! dans un Chahut. — Mais les paysages calmes, limpides, ont
de grandes et profondes transparences et boivent, pour ainsi dire, de
l'espace. Ils sentent bon le grand air et sont animés par les vibrations
de lumineux soleils. M. Paul Signac, lui, a une façon de voir plus
sanguine que celle de M. Seurat. Ses couleurs «sonnent » davantage,
sont plus fortes et ont plus d'accent. Puis il a un côté plus décoratif
que son émule.
220 L'ARTISTE
D'autres « pointilleurs » encore, de valeur moindre, mais avec des
qualités qui les différencient : MM. Charles Angrand, Willy Finch,
Camille Pissaro (inférieur, cette année), Georges Lemmcn,M"'= Anna
Boch. Citons pourtant, hors pairs, M. Théo Van Rysselberghe dont
le grand tableau, En juillet, a une fraîcheur exquise de ton, une
gaité de couleur ravissante et vraiment extraordinaire, et dont le
Portrait est d'une vie saisissante.
Mais il y a aux XX d'autres artistes que des néo-impression-
nistes. Ainsi, M. Van Strydonck, un pastelliste, M. Floris Verster,
un peintre hollandais de nature morte diablement bitumeux à côté
des Seurat, M. Sisley, l'exquis paysagiste, M. James Ensor, un
savoureux coloriste « au couteau » et un aquafortiste fantastique,
M. Eugène Smits, dont VÉté a de précieuses qualités de coloration,
bien que le dessin en soit très fatigué.
Voici M. Jan Toorop : En levant l'ancre et le Transport d'un
bateau sont deux oeuvres devant lesquelles on s'arrête. D'un sentiment
sombre et fort, d'une couleur tragique et angoissée, ces deux
marines sont âpres et riches à la fois, et témoignent d'un rude effort"
chez l'artiste hollandais sans cesse à la recherche de notations nou-
velles et variant son originalité.
M. Wilson Steer, un Anglais, varie aussi sa manière, mais c'est
pour ressembler tantôt à M. Degas, tantôt à M. Claude Monet, tantôt à
M. Whistler, et quel que soit le charme qui s'exhale de ces toiles et
de ces recherches de « modernité », elles sont alourdies par un dessin
maladroit et pesant.
M. Fernand Khnopff, un dessinateur rare et d'un faire prodigieux,
lui, est aussi à la recherche d'une modernité. Il la rêve symbolique,
à travers les architectures de Gustave Moreau, mais ce n'est pas de
cet artiste qu'on pourrait dire qu'il change de manière : il est d'une
désespérante monotonie et s'enfonce de plus en plus dans un art de
rébus.
Heureusement, pour reposer de ces charades, M. Jules Chéret,
sous ce titre : Voyage à la lune, développe une folle guirlande aux
couleurs hilares et joyeuses, de pierrots, d'arlequins, de pierrettes
dansant Dieu sait vers quelle lune de fantaisie, cachée derrière un
moulin de la Galette. Et du même voici un ravissant : Jouets^ encadré
de blanc, et frais comme un babil de petite fille. J.-K. Huysmans,
LES EXPOSITIONS 221
en parlant des œuvres de M. Chéret, disait : « C'est une dînette
d'art. »
M. Georges Minne, qui est bien plus profond que M. Khnopff,
se fait pourtant mieux comprendre et par des moyens faciles. Quel
merveilleux dessin ! C'est comme un symbole de la douleur humaine.
Une femme et une fillette éplorées caressent et baisent le cadavre nu
d'un petit enfant. Mais il faut voir l'œil infiniment attristé de la mère,
et, sur les membres maigres du mort, les mains douloureuses de la
fillette ! C'est une prière des morts, désolée et poignante, cet inexpri-
mable dessin, qui dénote chez le jeune artiste une vraie maîtrise.
L'exposition se complète par une exhibition des œuvres de feu
Vincent Van Gogh, où l'on trouve un coloriste exaspéré et de beaux
dessins, et par deux vitrines consacrées, l'une à l'Allemand Ober-
liinder et l'autre à l'Anglais W^alter Crâne.
M. Oberliinder, ce Cham allemand, d'un esprit bien « munichois a,
avec cette drôlerie particulière à la race germanique, est connu par
les Flicgende Blaetter. Son dessin et même son esprit manquent
souvent de légèreté, mais il est certaines de ses planches qui sont très
remarquables et d'une incontestable originalité. Ainsi cette désopi-
lante : Afrique centrale.
M. Walter Crâne expose quelques-uns de ses poétiques et naïfs
albums, où il « enlumine » des légendes enfantines avec une grâce et
une délicatesse charmantes, qu'il s'essaie à peindre une souriante
fête de fleurs ou qu'il raconte l'histoire du marquis de Carabas,
d'Aladin ou de Barbe-Bleue.
Telle est, en résumé rapide, l'exposition des XX, cette année. On le
voit à rénumération, — je n'ose dire la critique, — que j'ai faite
des œuvres : les XX sont restés fidèles à ce programme d'admettre
chez eux le neuf où il se manifeste.
Certes, avec cette règle de conduite, ils ont eu parfois à livrer des
extravagances à l'ahurissement des visiteurs de leur Salon , mais
ils ont gardé cette bonne allure de combat et de jeunesse prise dès
le début, avec une fière intransigeance, et qui leur a valu leur
succès et l'estime des « jeunes », en tout pays.
EUGÈNE DEMOLDER.
232
L'ARTISTE
LES DESSINS . AQUARELLES , EAUX-FORTES , ETC. , AU CERCLIÎ ARTISTIQUE
ET LITTÉRAIRE. — l'uNION IJES FEMMES-PEINTRES ET SCULPTEURS. — LES
AQUARELLISTES.
z=^ NE exposition de dessins, d'aqua-
relles et d'eaux - fortes succède,
tous les ans, comme on sait, à
celle de peinture et de sculpture,
au cercle de la rue Volney. Pour
avoir moins d'importance que la
précédente, eu égard au genre des
œuvres qui la composent, cette se-
conde exposition offre pourtant un
sérieux intérêt. Les pastels y sont
nombreux et quelques-uns non
sans réelle valeur. Tels ceux de M. Iwil, dont les marines et les.
paysages ont une finesse et une légèreté de tons vraiment exquises
par le rendu de l'atmosphère dont les grèves et les bois s'embru-
ment tour à tour à l'automne et au printemps ; M. Iwil donne
là une note bien personnelle. On sait avec quel esprit M. Monginot
excelle à mettre en scène les animaux domestiques dans ses amu-
santes compositions, et à individualiser, par des attitudes très
expressives, singes, chiens, chats, etc.; la Boite à surprises où un
jeune matou s'est inconsidérément aventuré, et Un impressionniste
qui nous montre un singe dessinant d'après nature quelque acces-
soire de cuisine avec l'ardeur et la conviction d'un artiste inspiré,
sont deux sujets d'un comique achevé. Les élégants portraits de
femme exposés par M. Rodolphe Piguet sont d'une facture savou-
reuse et d'une composition toute gracieuse. Celui du peintre Weerts
par M. Rouflio est d'un joli modelé. Dans les paysages de M. Allongé,
la nature est d'ordinaire interprétée avec la préoccupation de Teftet
décoratif; mais, à défaut de sincérité, il y a toujours une véritable
séduction, notamment dans son Coi^t de foret au pastel. Signalons :
de M. Léon de Bellée, les frileux paysages d'hiver qu'animent de
sveltes silhouettes de chevreuils; les figures très étudiées que M.Tegers-
LES EXPOSITIONS 223
trom rapporte de Suède ; l'accent intime et bien personnel dont
M. Desvallières enveloppe ses portraits; les intéressants paysages de
MM. Guilion et Garaud ; une étude que M. Henri Martin intitule
Vision pour expliquer sans doute le faire inconsistant d'un buste
de femme noyé dans une vague pénombre ; enfin le Repos du diman-
che [Finlande)^ une oeuvre excellente de M. Sparre, qui révèle chez
celui-ci un pastelliste de talent.
Quelques dessins méritent qu'on s'y arrête. Ceux de M. Lobrichon
qui nous font assister aux diverses phases de l'éducation des Enfants
assistés, s'ils pèchent un peu par la fermeté dans l'exécution, ont
pourtant un accent de sincérité vraiment touchant et nous intéres-
sent vivement à tout ce petit monde de marmots; l'auteur, qui est un
des peintres attitrés de l'enfance, a mis là sa sagacité d'observation
habituelle. Il n'y a guère lieu de mentionner le dessin que M. Eliot a
fait d'après la Chanson des rues et des bois, et oiî l'on voit un Victor
Mugo drapé à l'antique, mais n'ayant rien dans l'allure de lyrique ni
d'héroïque ; cette composition est une simple erreur d'un artiste de
talent. Quelques cadres de dessins pour illustrations ne sont pas
davantage dignes d'examen. L'œuvre la plus intéressante, parmi les
dessins, est le Repos en Egypte de M. Merson : près des ruines d'un
temple égyptien, la nuit venue, la petite caravane a fait halte; la
Vierge, tenant l'Enfant endormi entre ses bras, repose, adossée à un
bloc de granit sculpté de figures hiératiques qui font, avec le groupe
de la sainte famille, un ingénieux contraste où l'artiste a sans doute
voulu symboliser le prochain avènement d'une foi nouvelle, destinée
à se substituer aux religions de l'ancien monde ; le charpentier Joseph
veille à leurs côtés, l'âne légendaire broute à quelques pas de là ; la
douce clarté lunaire des nuits d'Orient illumine d'une exquise sérénité
ce tableau d'où se djgage un sentiment délicieux.
La Fille au châle rouge, aquarelle de M. Louis Deschamps, exé-
cutée dans sa manière très personnelle, fait une jolie tache. Les aqua-
relles m3'thologiques de M. Moreau-Nérct, lavées et décolorées, rap-
pellent les productions dans le même genre de M. Dubufe, ce n'est
pas le meilleur éloge qu'on en puisse faire. Entre quelques jolies
aquarelles de M. Suasso, nous distinguons une Vue de Notre-Dame,
la nuit, d'un très heureux effet. Celles qu'expose M. Tancrède Abra-
ham sont sincèrement exécutées, l'impression de nature y est très
214 L'ARTISTE
directe. M. Nozal a deux pa3'sages d'été d'une belle tonalité, et
M. Valadon des études de nature morte finement traitées.
L'exposition se complète de quelques estampes. Nous retrouvons
là M. Guillon avec une N^uit d'hiver à Cannes, eau-forte d'un joli
effet ; M. Piguet avec une série de pointes sèches très délicates et par-
fois vigoureuses ; M. de Bellée avec une eau-forte, Chevreuil, qui est
prétexte à une vue de forêt dont les sous-bois sont habilement
rendus.
Si un choix plus rigoureux avait présidé à l'admission des envois
qui figurent à l'exposition de l'Union des femmes-peintres et sculp-
teurs, on peut affirmer qu'il eût été facile de constituer un ensemble
d'oeuvres vraiment intéressant, avec les éléments qui s'y rencontrent,
dégagés, bien entendu, de tout ce qui est sans valeur d'art aucune ;
or, cette dernière catégorie est malheureusement un peu trop nom-
breuse ici, comme elle l'est, d'ailleurs, dans toutes les expositions
particulières de même sorte, ouvertes aux amateurs. C'est pourquoi
nous ne saurions trop souhaiter que cette association d'artistes fémi-
nins, qui commence à pouvoir prétendre à une certaine importance,
se détermine, si elle a quelque souci de son renom, à une sélection
plus sévère.
C'est surtout dans le pastel que se distinguent le goût et le talent
des exposantes et que s'affirme leur délicatesse originelle. Mlle Vallet
y a donné urte note personnelle dans d'agréables têtes d'étude, libre-
ment traitées en croquis et non sans saveur. Mme Esther Huillard,
qui compte déjà de nombreux succès comme pastelliste, brille au pre-
mier rang, cette année encore, avec un portrait de femme et une étude
de nu, exécutés avec une aisance et une maîtrise dont des artistes
réputés pourraient à bon droit se montrer jaloux. Notons aussi un
remarquable pastel, Marietla, par Mlle Berria Blanc ; une étude de
Mlle Espenan, brillamment enlevée; les envois de Mlle Anna Bilinska,
qui méritent une mention spéciale; la jeune femme au pastel de
Mme Métra. Le tableau de Mme Demont-Breton, — une fillette
exquise dans le désordre de son accoutrement rustique, et dont le
type admirablement caractérisé s'encadre à souhait dans un paysage
verdoyant, — est une œuvre vraiment remarquable. Il y a de jolies
qualités de composition dans l'intérieur d'atelier de Mlle Houssay.
LES EXPOSITIONS aaS
Les fleurs de Mme de Goussaincourt sont parfaitement décoratives.
U Enseignement maternel^ de Mlle Klumpke, est certainement une
des œuvres maîtresses de cette exposition parla franchise et la saveur
avec lesquelles est traité, en pleine lumière, le groupe d'une mère et
son enfant feuilletant un livre d'images; l'artiste, à n'en pas douter,
possède l'entière connaissance du métier et la délicate entente des
reflets. Si nous ajoutons à ces noms ceux de Mmes Castagnary, Léo
Robbins, Arosa, Turner, Del Sarte, etc., dont les envois se distin-
guent par des mérites divers et ceux de quelques autres que nous
omettons involontairement, nous arrivons à un ensemble d'artistes
heureusement douées : que faudrait-il de plus, pour que l'exposition
de l'Union des femmes devînt l'un des plus intéressants parmi les
petits Salons, sinon qu'elle renonçât à s'adjoindre les non valeurs qui
l'encombrent un peu trop ?
L'exposition des aquarellistes, offre, chaque année, à ses visiteurs
attitrés un attrait qui ne semble pas se démentir, bien qu'elle soit de
fondation déjà ancienne. Ce n'est pas que les éléments y soient très
variables d'une année à l'autre et que l'imprévu y ait une large part,
puisque, à quelques rares exceptions, nous y retrouvons toujours les
mêmes exposants, apportant chacun sa note habituelle. Mais là du
moins et là seulement, l'aquarelle est bien chez elle ; ce genre char-
mant y règne en maître et ne subit pas, comme en la plupart des
expositions d'art où il n'est qu'un accessoire généralement délaissé,
le despotique et absorbant voisinage de genres réputés plus impor-
tants.
Et pourtant, entre les paysagistes les plus appréciés de l'école
actuelle, par exemple, en est-il beaucoup qui atteignent à une aussi
délicate et aussi lumineuse interprétation de la nature, que ne l'ont
fait MM. Harpignies et Zuber dans leurs aquarelles exposées à la rue
de Sèze ? Le tempérament très personnel du premier, sa touche
saine et franche, étrangère à tous les artifices du métier, n'ont jamais
été plus en valeur que dans cette série de paysages, d'une tenue
magistrale. M. Zuber est un maître, lui aussi ; ses vues de Paris
sont supérieurement rendues et par un procédé qui n'a que faire de
ces minuties d'exécution qui, dans cette exposition, constituent tout
le mérite de tant d'autres. C'est aux vues embrumées de Londres que
189I l'artiste — NOUVELLE PICKIODE : T. l |5
226 L'ARTISTE
M. Béthune a demandé ses sujets d'étude ; il y a trouvé d'intéressants
motifs, interprétés avec un réel succès. Les marines de M. Courant
et celles de M. Bourgain montrent de sincères recherches et une
vision exacte des divers aspects du mobile élément ; on souhaite-
rait pourtant, dans les aquarelles de M. Bourgain, un peu plus de
légèreté et d'enveloppe. Dans celles de M"' Nathaniel de Rothschild,
l'intensité lumineuse des plages méditerranéennes ne perd rien de
son éclat vibrant et de ses vives colorations. Enfin, comme peintre de
la mer, M. Roger Jourdain met une exécution habile au service de sa
justesse d'observation.
M. Besnard ne cesse pas d'être l'étonnant virtuose que l'on sait,
son thème favori, il est vrai, est bien toujours le même, ou peu s'en
faut : une femme rousse, de carnation rose et fauve de toison ; mais
les variations auxquelles il se plaît sont si brillantes, exécutées avec
une telle saveur de facture et de coloris, qu'on ne se lasse pas de les
admirer. La fantaisie décorative du xvni^ siècle n'a pas de plus ingé-
nieux interprète que M. Maurice Leloir qui en connaît, d'ailleurs,
tous les caprices et s'en est assimilé toutes les élégances, sinon tout
l'esprit ; à citer aussi ses dessins pour illustrer le théâtre de Molière,
finement composés dans le goût de l'époque. M. Morand a rapporté,
de voyages en Espagne et en Flandres, quelques vues et scènes
intéressantes. M. Pujol est bien servi par son talent d'architecte pour
représenter la perspective du Pont-Neuf et la belle ordonnance de la
galerie d'Apollon, sans rien perdre de ses qualités pittoresques. Les
marmots de M. B. de Monvel sont toujours amusants de vérité et
d'ingénuité. Les soldats de M. Jeanniot ont été observés avec une
rare sagacité. Quant à MM. de Penne, Vibert, Adrien Marie, etc.,
leur exposition ne nous apprend rien de plus ni de mieux que ce que
nous savons déjà de leur manière.
PIERRE DAX.
LOUIS XVI A L'HOTEL DE VILLE
PAR M. JEAN-l'AUL LAURENS
A vaste composition que J.-P. Laurens expose cette
année, est un fragment de la décoration d'une des
salles de l'Hôtel de Ville. L'artiste, au moment où la
commande lui a été faite, s'est trouvé devant un pro-
blème assez délicat. Il s'agissait pour lui de trouver dans l'histoire de
Paris, naturellement, le sujet de six grandes compositions destinées
à couvrir les murs de la salle qui lui était réservée. Il a choisi un thème
d'une ampleur qui pouvait facilement contenir son œuvre, si impor-
tante qu'elle fût : l'histoire de la liberté parisienne. Il la prend à son
humble origine, captive, humiliée, attendant à genoux du Capétien
l'octroi de la charte qui lui donne le droit de vivre. Puis, tantôt à
travers les révolutions et tantôt sous la poussée lente des siècles,
l'esprit de liberté s'éveille et brise ses chaînes anneau par anneau.
Enfin, elle triomphe avec la Révolution française et, comme conclu-
sion, l'artiste l'a fait reconnaître par la monarchie elle-même,
Louis XVI se présente à l'Hôtel de Ville et reçoit des mains du
premier maire de Paris, la cocarde aux couleurs nationales.
J.-P. Laurens a tiré des Mémoires de Bailly le récit authentique
qu'il a transporté sur la toile. Bailly raconte ainsi le commencement
de cette journée fameuse du 17 Juillet 1789 : « Arrivé le premier à
« l'Hôtel de Ville, on me propose de présenter au Roi la cocarde à
228 L'ARTISTE
K trois couleurs que les Parisiens avaient prise depuis la Révolution
« et pour se reconnaître. Je ne savais pas trop comment le Roi pren-
« drait la chose et s'il n'y avait pas quelque inconvenance à cette
« proposition ; cependant il me parut que je devais présenter la co-
« carde et que le Roi ne devait pas la refuser.
« Quand le Roi descendit de voiture, je marchai près de lui en le
« précédant de quelques pas et je la lui présentai en lui disant : « Sire,
« j'ai l'honneur d'offrir à Votre Majesté le signe distinctif des Fran-
« çais. » Le Roi la prit de très bonne grâce et la joignit à son cha-
« peau. Le Roi a monté l'escalier de l'Hôtel de Ville : il était sans
« garde et entouré d'un nombre de citoyens qui le représentaient. Ils
« avaient tous l'épée à la main et ils faisaient sur sa tête un berceau
« de lames entrelacées », — la Voûte d'acier.
L'artiste a choisi le moment où Bailly, ayant Lafayette à son côté(i),
après avoir fait quelques pas devant le Roi, arrive à la première mar-
che du perron et, se retournant, offre à Louis XVI la cocarde nationale.
La composition, dans son ensemble, est simple et forte. Elle se
divise essentiellement en deux groupes; l'un noir, comprenant -les
hommes du tiers, c'est-à-dire les révolutionnaires, l'autre blanc et
composé de gentilshommes qui accompagnaient le Roi. Entre les
deux groupes, au centre de la toile, les deux protagonistes du drame,
le Roi et Bailly. Il est difficile d'exprimer sa pensée avec plus de
clarté, avec plus de concentration et dans une meilleure ordonnance.
La composition ainsi formulée n'a besoin ni de titre ni d'explica-
tions : elle dit au premier coup d'œil tout ce qu'elle a à dire pour être
comprise et donne, ainsi, l'impression d'un grand événement noble-
ment raconté.
M. Jean-Paul Laurens a déjà montré au Panthéon, avec quelle
ampleur facile il savait concevoir et exécuter des compositions de
cette étendue. Il remue avec aisance les foules passionnées ; il est à
l'aise devant la multitude qu'anime une même foi. Au Panthéon l'en-
thousiasme pieux; à l'Hôtel de Ville l'enthousiasme révolutionnaire.
Mais là s'arrête toute comparaison ; non pas que sa nouvelle œuvre ne
renferme pas autant de qualités que celle qui l'a précédée, mais ces
qualités sont autres. Les années de réflexion et d'étude ont modifié la
(i) C'est l'étude pre'paratoire pour la figure de Lafayette, que l'on trouve re-
produite ici.
r/ARTISTE
LAF'AYETTE
Inp. Ch Michaud
LOUIS XVI A L'HOTEL DE VILLE 229
manière du peintre. Il regarde aujourd'tiui la nature avec plus de sé-
rénité-, il a dépouilléson amertume première et les choses lui apparais-
sent plus tranquilles et plus lumineuses. Ce n'est pas un changement
dans sa manière, c'est plutôt une autre manière de voir et de sentir.
Il n'y a pas à constater une fois de plus la vigueur picturale de
J.-P. Laurens ; ce point est acquis depuis le premier tableau qu'il a
exposé. Mais il n'est pas inutile de revenir sur la science de composi-
tion que possède cet éminent artiste. Il garde, sur bien des peintres
contemporains, l'avantage d'avoir compris que cette science est la
condition fondamentale de toute peinture décorative, plus nécessaire
que la perfection du dessin ou que l'éclat du coloris. C'est l'ossature
de toute œuvre, sans laquelle rien n'a de raison pour exister. Sans
elle, toutes les qualités d'un artiste, même génial, se tournent contre
lui ; elles ne servent qu'à mieux mettre en évidence le vice radical de
son ouvrage. Nous n'ignorons pas d'ailleurs que les écoles nouvelles
ne font pas le moindre cas du talent de la composition auquel
Benozzo Gozzoli, Signorelli, Léonard de Vinci attachaient une im-
portance immense. L'Ecole des Beaux-Arts elle-même, qui persistait
à enseigner cette seule partie de l'art qui puisse s'enseigner, semble
avoir renoncé à apprendre à ses élèves la composition comme elle a
cessé de leur apprendre le dessin. Nous supplions, en désespoir de
cause, les écoles nouvelles d'avoir quelque considération pour une
science dont leurs maîtres faisaient tant de cas. Elles pastichent les
Primitifs italiens avec le même sérieux que les romantiques pasti-
chaient le moyen âge et que les classiques pastichaient les Romains ;
nous les conjurons, puisqu'elles veulent nous rendre les Primitifs, de
nous les rendre tout entiers.
GASTON SCHÉFER.
L'HIVER
M
\'Iiiver vient. Du fond des ténèbres,
De grands aquilons ont roulé.
Sous le ciel bas et désolé
Résonnent leurs plaintes funèbres.
Noirs cavaliers mystérieux,
Ils semblent lutter de vitesse,
Poussant le mal et la tristesse
Sous leurs galops impérieux.
Rien n'arrête la sombre meute.
Ils courent par vaux et par monts.
Crachant l'orage d pleins poumons
Et roulant dans un bruit d'émeute.
Leur rdle aigu verse l'effroi.
Sinistres porteurs de message,
Ils vont prédisant, au passage,
Les temps de misère et de froid.
Place à ces prophètes sauvages !
Sur les plaines et sur les mers.
Ils répandent en glas amers,
L alarme des prochains ravages.
POESIE 23i
Place, place aux vents, en tout lieu!
Car ils sont la horde éperdue
Qui vitnt, qui va, dans l'étendue,
Porter la colère de Dieu;
Et comme un souffle qui féconde.
Préparant la moisson des pleurs,
Semer le grain noir des douleurs,
Qui demain couvrira le monde!
VICTOR PITTIE.
CHRONIQUE
NE section consacrée aux diverses manifestations de
l'art de la gravure vient d'être définitivement créée
au musée du Luxembourg. Tous ceux qui estiment,
— avec juste raison selon nous, — que le cabinet des
estampes à la Bibliothèque nationale ne saurait faire
double emploi avec un musée de la gravure contem-
poraine ni le remplacer, applaudiront à cette intelli-
gente innovation destinée à prendre une importance
considérable lorsque l'agrandissement , toujours
espéré, des locaux affectés au musée des artistes
vivants, le permettra. Pour le présent, en raison de la place tout à fait
insuffisante dont la Conservation dispose, cette collection spéciale sera,
jusqu'à nouvel ordre, conservée en des cartons pouvant être mis à la dispo-
sition des personnes qui en feront la demande. Mais le recrutement de
cette section pourra s'opérer dès à présent pour l'avenir.
Le premier fonds de la collection a été formé par les acquisitions de
l'Etat à l'exposition des peintres-graveurs de i8go, acquisitions dans
lesquelles le comité consultatif des musées nationaux a fait choix de
quarante-neuf estampes sur cent-dix proposées à son examen. Ces gravures
comprennent des eaux-fortes de Bracquemond, des pointes-sèches de
Mlle Mary Cassatt, des lithographies de John-Lewis Brown, de Chéret,
des gravures sur bois de Lepère, etc.
L'Académie des Beaux-Arts a rendu sa décision dans le jugement du
concours d'architecture pour le prix Achille Leclère, dont le sujet était :
Un musée de sculpture. Le prix a été décerné à M. Belesta, élève de
MM. André et Laloux.
CHRONIQUE 233
L'élection d'un membre libre en remplacement de M. le baron Hauss-
mann, décédé, a donné le résultat suivant : M. Alphand, ingénieur en chef
de la ville de Paris, a été nommé, sur 40 votants, par 21 voix, contre 19
accordées à M. Duplessis, conservateur des estampes à la Bibliothèque
nationale. La commission mixte, chargée de classer les candidats, avait
présenté en première ligne M. Alphand, en deuxième ligne M. Duplessis.
Pour la nomination d'un membre dans la section de composition musi-
cale, en remplacement de M. Léo Delibcs, décédé, la section compétente
présentait comme candidats : en première ligne M. Ernest Guiraud, en
deuxième ligne, ex œquo, MM. Joncières et Paladilhe ; à cette liste l'Aca-
démie avait ajouté le nom de M. Pessard. Au premier tour de scrutin,
M. Guiraud a été élu par 25 voix, sur 34 votants, contre 8 données à
M. Paladilhe et i à M. Joncières.
Le classement des candidats au fauteuil de M. Meissonier, décédé, dans
la section de peinture, a été fait comme suit, par la section compétente : en
première ligne, M. Jean-Paul Laurcns ; en deuxième, M. Jules Lcfebvre ;
en troisième, M. Edouard Détaille.
Le même jour, à la suite de ces opérations, le président a rappelé à la
Compagnie la perte qu'elle venait de faire en la personne de l'un de ses
membres libres, M. le prince Napoléon Bonaparte, et a levé la séance en
signe de deuil.
Voici la liste des dix élèves admis au concours définitif pour le prix de
Rome (architecture) : i» MM. Chaussemiche, élève de MM. André et
Laloux ; 2° Patrouillard, élève de M. Ginain ; 3° Recoura, élève de
M. Pascal ; 4° Eustache, élève de M. Ginain ; 5° Heubès, élève de
M. Pascal ; 6" Bertone, élève de M. Ginain ; 7° Deperthes, élève de
MM. Deperthes et Ginain ; 8° Belesta, élève de MM. André et Laloux ;
9° Paul Normand, élève de MM. Normand, André et Laloux ; 10° Varcol-
lier, élève de MM. Varcollier et Ginain.
Au Louvre, dans l'une des salles de la Colonnade, on vient d'exposer
diverses peintures acquises récemment. Ce sont : le Portrait de M"'
Chalgrin, par Louis David, légué par M. Horace-Paul Delaroche ; le
Portrait de Carie Vernet, par Robert Lefèvre, légué par le même ; le
Portrait de J.-B. Isabey^ par Horace Vernet, don de M"" Levrat, née
Isabey et de M"" V"" Eugène Isabey ;le Marchand de pigeons, par Hondius,
acheté par l'Etat ; l'esquisse peinte d'un tableau qui se trouve dans l'église
Saint-Roch, Sainte Geneviève des Ardents, Y>^r: Gabriel-François Doyen,
acheté par l'Etat.
Dans une vente récente, le musée du Louvre a fait l'acquisition au prix
de 3,600 francs, des portraits de René d'Anjou, comte de Provence, duc
234 L'ARTISTE
de Lorraine, roi de Naples et de Sicile, et de sa seconde femme, Jeanne de
Laval. Ces deux curieux portraits furent donnés par le roi René à Jean de
Matheron, son « bon compère » ; ils étaient demeurés dans la famille des
Matheron, d'Aix-en-Provence, jusqu'en ces derniers temps. M™° la com-
tesse de Saint-Pons, dernier descendant de la famille Matheron, les avait
cédés à M. Chazaud, et c'est dans la succession de celui-ci qu'ils se trou-
vaient. Dans son précieux ouvrage, intitulé les Rues d'Aix, Roux-Alphéran
a donné sur ces portraits les renseignements suivants :
« De tous les titres qu'avait portés successivement cet illustre habitant
d'Aix (Jean de Matheron), celui qui doit frapper le plus ses descendants
est, évidemment, la qualité de son bon compère que lui donnait le roi René.
Ce prince avait tenu sur les fonts baptismaux René Matheron, fils de Jean,
et c'est peut-être à cette occasion qu'il fit présent à celui-ci de son portrait
et de celui de Jeanne de Laval, sa seconde femme. Ces portraits, conservés
religieusement de génération en génération, dans la famille de Matheron i
ont été peints par le roi René lui-même sur des tablettes de bois qui s'ou-
vrent et se ferment en forme de livre. Ils sont encore dans le même sac de
velours cramoisi qui les renfermait lorsque le bon roi les donna à son com-
père. D'un côté, est le portrait de René, coiffé d'une barette de velours noir;
son manteau est d'un brun foncé, fourré de pelleterie de même couleur, et la
pelleterie lui forme une espèce de fraise autour du col. Sur sa poitrine est
l'image de saint Michel, suspendue à un collier de coquilles, et il tient
dans ses mains un chapelet à grains cylindriques. En regard de ce portrait,
on voit celui de Jeanne de Laval, vêtue de noir, ayant sur la tête un bonnet
d'étoffe de soie noire, dont les deux côtés pendent sur les épaules. Ce
précieux monument de Taffection du bon roi René pour son compère est
dans un très bel état de conservation, qui atteste le soin qu'en ont toujours
eu les descendants de Matheron et qui les honore. La couverture en est
parsemée de fleurs de lis d'or, peintes sur un fond d'azur. Au milieu s'élève
une tige de lis blanc, avec cette devise plusieurs fois répétée : Ditat servata
fides ».
Le musée du Luxembourg vient d'être mis en possession du Portrait de
Af""" Rattier, par Charles Jalabert, faisant partie d'un legs d'œuvres d'art
fait aux musées nationaux par M. Paul Rattier, décédé l'an dernier.
^me Delaplanche, veuve du sculpteur mort récemment, vient d'offrir au
même musée un buste de femme, en marbre, œuvre de son mari.
Le buste en marbre, par Falguière, de la baronne Daumesnil, veuve du
célèbre général et fille de Carat, offert par sa petite-fille la vicomtesse
Thérèse de Clairval, née Morizot, vient d'être attribué au musée du
Luxembourg. La baronne Daumesnil fut surintendante de la maison de la
Légion d'honneur à Saint-Denis.
CHRONIQUE 235
Le conseil supérieur des Beaux-Arts a été constitué, pour l'année 1891,
ainsi qu'il suit :
■ Président : M. Bourgeois, ministre de l'Instruction publique et des
Beaux-Arts ; vice-président : M. Gustave Larroumet, directeur des Beaux-
Arts.
Membres de droit : MM. Poubelle, préfet de la Seine ; comte Delaborde,
secrétaire perpétuel de l'Académie des Beaux-Arts ; Kaempfen, directeur
des musées nationaux ; Comte, directeur des bâtiments civils et des palais
nationaux ; Eugène Guillaume, membre de l'Institut, inspecteur général
de l'enseignement du dessin ; Paul Dubois, membre de l'Institut, directeur
de l'École nationale des Beaux-Arts ; Ambroise Thomas, membre de l'Ins-
titut, directeur du Conservatoire national de musique et de déclamation ;
Antonin Proust, député, président de la commission des monuments
historiques ; Louvrierde Lajolais, directeur de l'École nationale des arts
décoratifs ; Etienne Arago, conservateur du musée national du Luxem-
bourg ; Bailly, membre de l'Institut, président de la Société des artistes
français; G. Hecq, chef du secrétariat des Beaux-Arts au cabinet du
ministre ; Ed. Bigard-Fabre, chef du bureau des travaux d'art, des expo-
sitions et des manufactures nationales ; Crost, chef du bureau de l'ensei-
gnement et des musées.
Membres nommés annuellement : MM. Bcrthelot, de Rozières, Bardoux,
Adrien Hébrard, Jules Ferry, sénateurs ; MM. .Iules Roche, ministre du
commerce, SpuUer, Edouard Lockroy, députés ; MM. Bonnat, J. Breton,
Gérôme, Lencpveu, Delaunay, membres de l'Institut, artistes peintres, et
Puvis de Chavannes, artiste peintre ; MM. Barrias et Chapu, membres de
l'Institut, artistes sculpteurs ; MM. E. Bœswilwald et Ch. Garnier,
membre de l'Institut, architectes ; M. L. Flameng, graveur ; M. Massenet,
membre de l'Institut, compositeur de musique ; M. Renan, membre de
l'Académie française ; MM. Heuzey et Georges Perret, membres de l'Aca-
démie des inscriptions et belles-lettres ; Tétreau, président de section du
conseil d'État ; Galland, membre de la commission de perfectionnement
de la manufacture nationale de Sèvres ; Bouilhet, représentant les arts
appliqués à l'industrie ; Fannière, représentant les arts appliqués à l'indus-
trie ; Fourcaud (de), critique d'art ; Alexandre Dumas, membre de l'Aca-
démie française ; Paul Mantz, ancien directeur général des Beaux-Arts ;
L. Legrand, ministre plénipotentiaire ; Henry Havard, inspecteur des Beaux-
Arts ; L. Gonse, critique d'art ; G. Lafenestre, professeur à l'école du
Louvre ; J.-P. Laurens, membre de la commission de perfectionnement des
Gobelins ; Gruyer, membre de l'Institut, inspecteur principal des musées;
Yriarte, inspecteur des Beaux-Arts ; Cernuschi, collectionneur.
Dans la première réunion du conseil supérieur, ainsi constitué,
M. Bourgeois qui présidait a exposé les diverses questions qu'il y avait
236 L'ARTISTE
lieu d'étudier. Ce sont celles sur lesquelles, lors de la discussion du budget
des Beaux-Arts à la Chambre des députés, des critiques ont été soulevées :
modification des statuts qui régissent l'Académie de France à Rome,
question de l'admission des femmes à l'enseignement de l'école des Beaux-
Arts, réformes à introduire dans les errements suivis jusqu'à présent pour
le choix des modèles dans les manufactures nationales, enfin revision de la
législation qui régit les musées. Sur ce dernier point, le ministre estime
que l'Etat n'est pas suffisamment armé pour obliger les villes à isoler leurs
musées et à les préserver ainsi de voisinages dangereux pour la sécurité et
la conservation des œuvres qu'ils renferment.
Se fondant sur cet ordre d'idées, le ministre a proposé au conseil de se
diviser en commissions correspondant à chacun de ces objets. Cette propo-
sition a été acceptée, et le conseil a nommé quatre commissions : la com-
mission des manufactures nationales, présidée par M. Berthelot ; celle de
l'Académie de France à Rome, présidée par M. Jules Ferry ; celle de l'en-
seignement des femmes à l'école des Beaux-Arts, présidée par M. SpuUer;
enfin la commission des musées, présidée par M. Jules Ferry.
A la suite du rattachement au ministère des Travaux publics, de la
direction des bâtiments civils, M. Yves Guyot, ministre des Travaux
publics, a institué, ainsi que cela existait dans la période de 1876 à 1881,
une commission supérieure des palais nationaux et civils, qui se compose
de MM. Boulanger, Bardoux, Tirard et Tolain, sénateurs ; Burdeau,
Casimir Périer, Clemenceau, I^Delmas, Deschanel, Folliet, Hubbard et
Pichon, députés ; Picard et Tétreau, conseillers d'État ; Lenepveu et Roll,
artistes peintres ; Dalou et Dubois, artistes sculpteurs ; le directeur général
de l'enregistrement, le directeur général des travaux de Paris, le directeur
général des Beaux-Arts, les directeurs du ministère des travaux publics et
les quatre inspecteurs généraux des bâtiments civils.
Le décret par lequel cette commission est constituée est accompagné
d'un rapport au président de la République, où le rôle de la commission
est défini par M. Yves Guyot. Elle donnera son avis sur les questions de
principe, telles que celles relatives à l'opportunité des grands travaux
réclamés par les administrations, les départements ou les villes, à l'empla-
cement à choisir pour les édifices à construire, à l'affectation totale ou
partielle des monuments ou palais à un service nouveau, enfin aux nom-
breuses difficultés administratives ou financières que peuvent soulever
l'entretien et les grosses réparations des bâtiments civils et des palais
nationaux, l'entretien et l'emploi du mobilier national.
Un second décret a trait au conseil général des bâtiments civils qui
n'avait jamais été constitué que par arrêté ministériel et qui aurait désor-
CHRONIQUE 237
mais sa composition et ses attributions réglées par décret. « J'ai pensé, dit
le ministre, dans son rapport au président de la République, qu'à côté des
inspecteurs généraux, membres permanents, il convenait d'y faire une
part plus large à l'élément temporaire, de façon à pouvoir faire successi-
vement appel aux lumières des représentants les plus autorisés des diffé-
rents services publics et, le cas échéant, de l'architecture privée. »
Le conseil général des bâtiments civils est composé : du directeur des
bâtiments civils et des palais nationaux et de quatre inspecteurs généraux
des bâtiments civils, membres permanents ; de six architectes qui sont
renouvelés par moitié tous les deux ans, au commencement de chaque
année ; ceux qui ont fait partie du conseil ne peuvent y rentrer qu'après
deux années écoulées. Les pensionnaires de l'Académie de France à Rome
qui ont fini leur stage assistent aux séances du conseil en qualité d'audi-
teurs pendant deux années. Ils peuvent être adjoints aux membres du
conseil pour l'étude des affaires qui leur sont soumises.
Les membres du conseil général des bâtiments civils sont nommés par
arrêté ministériel.
Les inspecteurs généraux atteints par la limite d'âge et nommés inspec-
teurs généraux honoraires peuvent continuer à assister en cette qualité
aux séances du conseil.
Le conseil est appelé à donner son avis sur les projets d'architecture qui
lui sont soumis par les diverses administrations de l'Etat, des départe-
ments et des communes. En outre, sur la demande des ministres compé-
tents, il donne son avis sur les pourvois formés devant le conseil d'État
ou les conseils de préfecture. Il examine les plans généraux d'alignement
des villes, les plans partiels pour la formation des nouvelles rues, places et
promenades, ainsi que les difficultés qui surviennent entre les administra-
tions locales, les architectes et les entrepreneurs au sujet de la rédaction
des projets, de l'exécution des travaux, des règlements de comptes, de
l'interprétation des marchés, etc. Enfin, il peut être appelé à juger les con-
cours ouverts par les administrations pour l'exécution des projets d'édi-
fices publics et à donner son avis sur les projets de monuments à ériger sur
les places publiques.
Dans la première séance tenue par la nouvelle commission, le ministre,
après avoir adressé quelques paroles de bienvenue aux membres qui la
composent, a rappelé l'état dans lequel se trouvent plusieurs de nos mo-
numents publics et insisté sur la nécessité de pourvoir à leur entretien ; il
a passé ensuite en revue les divers travaux inachevés, qu'il importerait de
terminer, et mentionné les projets à l'étude. Un échange d'idées a eu lieu
entre divers membres de la commission, notamment à propos du palais
d'Orsay, du Louvre, de Versailles, de l'Ecole polytechnique, de la Biblio-
thèque nationale, du Conservatoire des arts et métiers. Puis il a été décidé
238 L'ARTISTE
que des sous-commissions spéciales seraient chargées de se rcjndre sur
place et de présenter ensuite des rapports à la commission plénière, qui
établira entre les diverses propositions un classement par degré d'urgence.
M. Yves Guyot a profité de l'occasion pour faire savoir à la commission
qu'il venait de reconstituer le conseil général des bâtiments civils où il
fait entrer, comme membres temporaires, MM. de Joly, architecte de la
Chambre des députés, Bouvard, architecte en chef de la ville de Paris,
Marcel Lambert, architecte du palais de Versailles, et Paulin, architecte
des ministères de l'intérieur et des travaux publics.
M. Yves Guyot vient également de prendre un arrêté aux termes duquel
les quatre inspecteurs généraux des bâtiments civils formeront désormais
un comité délibérant sous sa présidence ou sous celle du directeur, et
chargé de donner un avis sur toutes les questions se rapportant aux nomi-
nations et à l'avancement du personnel d'architecture.
M. Ernest Hébert, directeur sortant de l'Académie de France à Rome,
vient d'être nommé, par le roi d'Italie, commandeur de l'ordre des Saints-
Maurice-et-Lazare.
M. Léopold Bernstram, statuaire russe, est nommé chevalier de là
Légion d'honneur.
La Chambre des députés vient de rentrer en possession du tableau peint
par Alexandre Hesse, Mirabeau répondant au marquis de Dreux-Bré\é^
à la séance du 23 juin /"(V/y, qui avait été envoyé, à titre de dépôt, en
1864, au musée d'Amiens. Sur le rapport fait à la commission de compta-
bilité, par M. Noël Parfait, cette toile, originairement faite pour décorer
la salle des séances, a été revendiquée par la Chambre, et placée provisoi-
rement dans la salle Casimir-Périer. A la rentrée, les députés auront à
apprécier l'emploi définitif qui pourra être fait de l'œuvre d'Alexandre
Hesse.
Un dessin de Léon Coignet, reproduisant son célèbre tableau, Le Tin-
toret peignant sa fille morte, a été offert à la ville de Paris par M°"= veuve
Coignet.
Le Conseil municipal de Paris a voté une somme de 60,000 francs pour
l'acquisition d'une collection de 160 tablea.ux se rapportant à l'histoire de
Paris et provenant de la succession de M. Baur. Toutes les toiles qui la
composent sont loin d'avoir une grande valeur artistique, mais elles
CHRONIQUE • 23()
constituent un ensemble curieux qui aidera à faire connaître le Paris
d'autrefois. Cette collection figurera dans le muse'e Carnavalet.
Le jury qui aura pour mission de juger le concours musical de la ville
de Paris, doit se composer de six membres e'ius parles concurrents et de
huit membres nommés par le Conseil municipal. Ces derniers sont
MM. Hattat, Levraud, Boll, Caron et Despatys, conseillers municipaux,
Lamourcux, Wilder et Colonne, M. Ch. Longuet est élu juré suppléant.
On annonce que dans sa dernière session, le conseil municipal de Nancy
a accepté le legs de 5o,ooo francs fait par le fils du célèbre dessinateur
J.-J. Grandville, à charge par la ville d'ériger un buste à la mémoire de son
père. Ce buste, en marbre, sera vraisemblablement placé dans la cour de
l'ancienne université.
A la suite d'une étude publiée par l'Artiste (livraisons d'octobre, no-
vembre et décembre 1890), sur les Chenier, dans laquelle notre collabora-
teur, M. Achille Rouquet, exprimait le vœu qu'un monument fût élevé à
la mémoire d'André Chénier, à l'occasion du centenaire de sa mort, un
comité vient de se former dans ce but à Carcassonnc, d'où la famille
Chénier est originaire. C'est dans cette ville qu'André Chénier a passé une
partie de son enfance, ainsi que son frère Marie-Joseph, chez une sœur de
leur père.
Le Conseil municipal de Carcassonne, sur la proposition de M. André
Maure, adjoint, a voté une somme de deux mille francs pour contribuer
à la souscription qui vient d'être ouverte afin de réaliser ce projet.
Un journal parisien, le Courrier français, vient d'organiser une nom-
breuse et curieuse exposition de dessins originaux, dans le jardin d'hiver
de l'Elysée-Montmartre, transformé ainsi en une série de petits salons fort
attrayants. C'est comme le Théâtre-Libre de l'art. Rien de banal, de con-
venu ni d'apprêté. Les anciens moules-à-gaufres de l'illustration routinière
ont été brisés, le vieux jeu aboli: c'est la vie prise sur le fait avec la plus
clairvoyante sincérité, et caractérisée avec la plus piquante fantaisie, avec
l'esprit le plus clairvoyant, et parfois même l'imagination la pluséchevelée,
la plus osée. Les jeunes dessinateurs du Courrier français, dans ces mille
compositions dont quelques-unes sont de purs chefs-d'œuvre du genre,
ont dépensé des trésors de verve et d'observation. Voici le subtil et cu-
rieux Willette, ce « petit-fils de Watteau », comme on l'a déjà qualifié, et
qu'il faut citer au premier rang, car presque tous les autres exposants pro-
240 L'ARTISTE
cèdent manifestement de sa manière; Henri Pille et sa fine bonhomie,
Heidbrinck et ses visions de peintre-poète, Louis Legrand et ses vigou-
reuses e'vocations de la nature vraie, Forain et son impitoyable ironie,
Uzès, Quinsac, Faverot, Zier et combien d'autres qui pourraient faire
envie aux plus réputés !
Annonçons l'apparition récente d'une publication hebdomadaire, sous
ce titre: Le Palais-Rnyal, revue historique^ anecdotique, illustrée^ dont le
but est de créer un mouvement en faveur de ce quartier de Paris, qui fut
autrefois « le cœur de la ville » et qui, par un étrange caprice de la vogue
est aujourd'hui singulièrement délaissé, a Ce caprice passera, comme tous
les caprices, et la vogue d'autrefois renaîtra, l'un de ces jours », déclare
M. Philibert Audebrand dans un article où il explique le but de ce journal.
C'est ce que nous souhaitons aussi, en toute sincérité.
Unenouvelle série de représentations lyriques est donnée actuellement
au théâtre de Monte-Carlo, avec le concours de M. Jean de Reszké, de
M""" Nordica et Deschamps-Jéhin. Roméo et Juliette a été joué devant une
salle très élégante, où l'on remarquait le prince et la princesse de Monaco
et toute la colonie en déplacement sur le littoral. On n'a cessé de fêter les
interprètes du chef-d'œuvre de Gounod et, en particulier, Jean de Reszké
qui s'est montré, comme toujours, chanteur et comédien accompli. M"» Nor-
dica, dans le rôle de Juliette, a été couverte de fleurs et de bravos. MM. Fon-
ty, Cazeneuve, M™'* Perretti et Toudouze complétaient cet excellent en-
semble,
La représentation de Carmen n'a pas eu moins de succès ; le chef-d'œuvre
de Bizet n'avait, du reste, jamais été chanté, même à Paris, avec un ensem-
ble aussi parfait : M. Jean de Reszké a remporté un véritable triomphe dans
le rôle de don José, M"" Deschamps-Jéhin a été incomparable dans le per-
sonnage de Carmen.
Le directeur gérant, Jean Alboize.
l.E MANS. — IMPRIMERIE EDMOND MONNOYER.
BARBEY D'AUREVILLY CRITIQUE
ES mobiles qui poussent les
hommes à se vouer à la carrière
littéraire sont varie's et com-
plexes, si bien qu'on peut dire
à juste titre qu'il en existe
presque autant que d'écrivains;
ils peuvent néanmoins être
range's en catégories et sont
susceptibles de classement.
Parmi ceux qui tiennent la
plume, il en est qui demandent
aux lettres et attendent des efforts qu'ils leur consacreront la
renommée et l'illustration inséparables d'une complète réussite : il
leur est doux de penser qu'un nom jusqu'alors obscur triomphera
pour un temps de cette obscurité même et qu'à l'heure de la mort ils ne
se trouveront point plongés dans le gouffre noir aux bords duquel
notre imagination s'arrête confondue; grande et légitime ambition,
puisqu'après tout elle n'est qu'une forme et une forme supérieure de
cet instinct dévie et de conservation, propre à tout être, et qu'elle se
manifeste îi nous, accompagnant les plus hautes tentatives du génie
humain. D'autres ne voient dans la carrière des lettres qu'un moj'en
d'atteindre aux honneurs et aux titres, récompense et sanction des
efforts individuels, qu'on retrouve dans toute société organisée. Ceux-là
1891 —•l'artiste — NOUVELLE PÉRIODE : T. I 16
342 L'ARTISTE
sont les moins nobles, car leurs efforts ne peuvent être purs d'éléments
étrangers à leur art, l'art n'étant à leurs yeux qu'un « moyen de par-
venir «.C'est chez eux qu'on voit ces compromis avec la conscience et ce
qu'on a si justement appelé « l'honnêteté littéraire», ces ménagements
habiles de l'opinion dont ils ont besoin, ces procédés et cette tactique qui
constituent une science véritable et suppléent le plus souvent à la valeur
personnelle; ils sont aussi les moins remarquables, car l'individualité
réelle ne s'accommode point de ces compromissions et la haute person-
nalité répugne à tous ces agissements; pour heureux, certes ils le
sont, n'ayant point souci de l'idéal et ne visant qu'aux titres qui
en imposent au vulgaire. Ce que ces titres cachent souvent de
médiocrité intellectuelle et d'insuffisance foncière, il est presque
banal de le dire et pourtant il faut le dire. J'ai hâte d'arriver à la
troisième et dernière classe d'écrivains : à ceux-là nous réservons
nos respects et notre admiration; car ce sont les artistes sincères,
ceux qui n'ont souci que de leur art et de leur pensée. Le nombre
assurément n'en est pas grand, mais il suffirait qu'un seul eût existé
pour créer le genre et, Dieu merci, nous n'en sommes pas là !
« Dédaigneux des croix, des titres et des académies » comme le
docteur Larivière de Madame Bovary^ ils vont droit devant eux,
méprisant l'opinion ou du moins ne lui sacrifiant jamais leurs
croyances; ayant de grandes amours, ils ont aussi de grandes haines,
car l'une des deux choses ne va pas sans l'autre; quant au succès,
rarement ils le connaissent de leur vivant, mais le temps se charge
de les mettre à leur véritable place, et leur réputation va grandissant,
gage de la solidité de leur œuvre.
De ce nombre est assurément Barbey d'Aurevilly, car il faut bien
prononcer un nom, et c'est de lui que nous voulons ici parier, à propos
du douzième tome de la série de ses œuvres critiques. Peut-être
certaines personnes trouveront-elles ce préambule hors de propos,
sa personnalité hautaine et légèrement acerbe ayant suscité de
violentes rancunes. Et pourtant à qui mieux que lui pourrait-il
s'appliquer, lui qui eut « cette force de dédain de l'opinion qui lui
a permis de ne jamais abdiquer devant le goût du public »? Je n'ai
point l'intention de juger son œuvre d'ensemble : la chose d'ailleurs
a été faite. Je voudrais seulement, à propos de ce livre récemment
paru et qui contient ses études de littérature étrangère, montrer ce
BARBEY D'AUREVILLY CRITIQUE 243
que peut être la critique et ce qu'elle a été pour cet esprit si personnel
et si curieusement original.
Ce livre contient des études sur les plus illustres des écrivains étran-
gers : Shakespeare, Sterne, Byron, Gœthe, H. Heine, Lessing, Edgar
Poë. Etudes ! est-ce là le mot qui convient ? Il est certain qu'un lecteur,
ignorant la nature de Barbey d'Aurevilly et prenant le volume sur
son titre dans l'attente qu'il y trouvera des jugements d'ensemble
sur ces grands hommes, risquera fort d'être déçu. Ce n'est point
ainsi que procède l'auteur: le morceau sur Shakespeare, par exemple,
a soixante-dix pages et il n'y est guère parlé que àuRoméoet Juliette,
du Roi Lear, et d'Henri V. Mais comment en est-il parlé ? Telle est
la question. Y répondre sera analyser l'esprit même de Barbey
d'Aurevilly en ce qui touche la critique.
La critique n'est jamais pour lui qu'une occasion de manifester son
intense personnalité, de nous dévoiler ses amours et ses haines, en un
mot de nous révéler les faces diverses de son talent. Personne moins
que lui n'est capable de se dépouiller pour une heure de son
individualité et de s'efforcer à revêtir un caractère impersonnel. On
conçoit aisément les avantages et les dangers d'un pareil tour d'esprit :
les avantages d'abord, car lorsqu'une œuvre convient à son tempé-
rament, lorsqu'elle cadre avec l'idéal qu'il s'est fait de la poésie ou
du roman, du théâtre ou de la critique, c'est merveille de le suivre
dissertantà son sujet; il apporte dans la discussion des vues ingénieuses,
des pensées profondes, merveilleusement originales, telles en un
mot que sur le sujet le plus rebattu et le plus usé il a de ces trouvailles
qui vous enchantent, trouvailles d'idées et trouvailles de forme. Comme
toutes les choses vraiment neuves et originales, elles nous paraissent
simples une fois découvertes et nous sommes étonnés de n'y avoir
pas songé avant lui. Nul n'excelle comme Barbey d'Aurevilly à
rajeunir un sujet et à le présenter sous une forme inattendue. Vous
sentez déjà la contre-partie et, comme on dit aujourd'hui, la rançon
d'un semblable talent; elle est tout entière dans l'impossibilité pour
lui de se plier à certaines exigences critiques et de s'arrêter avec
sympathie devant une nature d'écrivain hostile à la sienne.
Il est aussi intransigeant dans ses haines que dans ses amours et
par là se montre l'antipode des critiques modernes, qui ont poussé
jusqu'au charlatanisme l'art d'admirer et de concilier les points de
244 L'AR TIS TE
vue contradictoires. La souplesse d'esprit inhérente à ceux-ci dut
souvent lui paraître étrange, pour ne pas dire plus, et lui inspirer de
ces « superbes colères vert-pâle auxquelles il était sujet », comme
celles qu'il attribue à son poète favori, lord Byron. Si je voulais
résumer d'un mot sa nature, je dirais qu'il est par essence un critique
« dogmatique », par opposition à ces critiques imbus de dilettantisme
qui excellent à se figurer les états d'esprit les plus opposés au leur.
Les dangers d'un pareil tempérament sont nombreux et faciles à
comprendre. C'est d'abord l'exagération, poussée jusqu'au paradoxe,
de ses idées personnelles, partant l'injustice et l'injustice la plus
flagrante à l'égard d'écrivains dont la nature lui déplaît. Quand il est
lancé à fond dans une idée, rien ne saurait l'arrêter, et il la pousse
jusqu'à ses conséquences les plus extrêmes : nous aurons occasion de
vérifier cette tendance à propos de Goethe. Il n'est donc pas surprenant
qu'il ait soulevé, dans sa carrière d'écrivain, plus d'hostilité que de
sympathie ; le goût public en effet s'accommode mal de ces véhémences
et de ces audaces. Nous nous efforcerons pour notre part, tout en Iqs
regrettant, d'expliquer en quoi elles étaient inévitables et doivent
nous paraître la rançon nécessaire de son talent.
Le morceau, ou plutôt la série de morceaux qui ouvre le livre,
est consacrée à Shakespeare. Ils ont été écrits autrefois, lors de
l'apparition des volumes delà traduction de François-Victor Hugo. Ce
ne sont pas, jele répète, des études d'ensemble sur Shakespeare, mais
plutôt, à propos de cette traduction, des idées et des sensations
d'artiste, jetées au hasard, sans ordre ni méthode, quoique toujours
lumineuses et merveilleusement appropriées aux sujets. L'âme de
Shakespeare allait à son âme, car ainsi qu'on l'a fait remarquer,
Barbey d'Aurevilly « est, au plus beau et au plus exact sens du mot,
un poète, un créateur. Même sa poésie est aussi voisine de celle des
Anglais que sa Normandie est voisine de l'Angleterre ". Aussi
écoutez-le quand il parle de Shakespeare et du plus pur chef-d'œuvre
de Shakespeare, le Roméo et Juliette. En quatre pages il le dresse
devant nous dans son inaltérable jeunesse, personnages principaux
et figures accessoires. Il a de ces trouvailles d'idées, de ces inventions
de forme qui appartiennent aux seuls poètes et leur suggèrent, quand
ils parlent de leurs devanciers, des images aussi ravissantes que celles
des maîtres qu'ils étudient. A propos du Roméo et de l'époque
BARBEY D'AUREVILLY CRITIQUE 245
probable à laquelle fut composé le drame de Shakespeare, il écrit cette
page de prose délicieuse comme un couplet de pure poésie : « C'est
•Hazlitt qui le premier, dans cette absence d'ordre chronologique,
affirma que Roméo et Juliette devait être une des pièces de la Jeunesse
de Shakespeare. Mais si c'est là plus qu'une manière de dire pour
exprimer vivement l'éclat juvénile et la suavité de cette œuvre dont
le coloris n'a pas plus vieilli que l'aurore, si le mot de Hazlitt a la
prétention d'être précisément la date qui manque et l'éclair qui nous
l'apporte, je repousse ce mot qui fait le sagace et qui n'a pas de
profondeur. La jeunesse des grands poètes ne se compte pas aux
boucles brunes de leurs chevelures, mais aux forces parfois tardives
de leur pensée. C'est quand ils sont le plus en possession de leur
pensée qu'ils sont le plus jeunes, les grands poètes ! Et Milton avec
ses yeux devenus deux trous d'ombre sous son front blanchi, est
plus jeune certainement pour créer et chanter son Eve que quand
l'Italienne qui passait s'arrêta pour le voir dormant sur le gazon, plus
beau aux rayons du soleil que l'Endymion antique aux molles clartés
de la lune, et qu'elle lui laissa les vers charmants écrits sur ses tablettes:
a Occlii, stellc inortali si chiusi m'uccidite, aperti, che farete ?
<(. Yeux, étoiles mortelles, si fermés vous me tuez, ouverts que
(( feriez-vous ? »
Après la grande figure de Shakespeare apparaît la non moins grande
et non moins haute figure de Goethe, celui qu'on a appelé « le Sha-
kespeare du XIX'-" siècle », ce dont Barbey d'Aurevilly demande bien
pardon à Shakespeare. Il n'admet pas, en effet, que l'on puisse com-
parer ces deux hommes, ni qu'on les mette sur le pied d'égalité.
Gœthe, le Shakespeare du XIX* siècle ! il faut s'expliquer à ce sujet.
Certes, si l'on entend par là que Gœthe a été un poète, je veux dire
un créateur d'âmes analogue à Shakespeare, Barbey d'Aurevilly a
raison et la dénomination ne peut être maintenue ; mais si l'on veut
simplement indiquer la place qu'occupe Gœthe dans l'histoire litté-
raire des temps modernes et l'influence qu'il a exercée sur la marche
des idées, il convient de lui donner tort et l'appellation de Shakes-
peare moderne se justifie surabondamment pour expliquer sa gran-
deur. Voilà ce que n'a pas compris Barbey d'Aurevilly, ce que d'ail-
leurs il ne pouvait comprendre et ce qui l'a rendu injuste à l'égard
de Gœthe. Nous disons qu'il ne pouvait le comprendre et voici pour-
246 L'ARTISTE
quoi : il existait une étrange dualité dans le génie du poète allemand :
à côté du héros littéraire, du créateur qui, s'il n'est pas l'égal de
Shakespeare, n'en reste pas moins très grand, il y avait le savant,
l'intelligence ouverte à toutes les manifestations de la pensée humaine
et curieuse de toutes ces manifestations. La science n'était pas
l'affaire de Barbey d'Aurevilly ; il n'est donc pas surprenant que
cette face du génie de Gœthe l'ait trouvé rebelle à la sympathie et lui
ait gâté en quelque manière le poète. Cette universalité, cette com-
préhension merveilleuse qui nous apparaît comme un exemple pres-
que unique dans l'histoire de la pensée humaine lorsque nous lisons
la Correspondance de Gœthe et de Schiller, et surtout les Conversa-
tions de Gœthe avec Eckermatin, inquiétaient et déroutaient Barbey
d'Aurevilly, et je ne serais pas surpris qu'il eût trouvé, comme Alfred
de Musset, que c'était là du « temps perdu ». S'il ne l'a pas écrit, du
moins a-t-il dû le penser.
Sans nous expliquer sur cette question, ce qui ne rentrerait pas
dans le cadre de notre sujet, quelque importante qu'elle puisse être, et
sans prendre parti, il est intéressant de la poser puisqu'elle éclaire
d'une vive lumière un point d'histoire littéraire : ce qui distingue
notre moderne littérature, c'est la place considérable qu'y occupe,
sinon l'esprit scientifique à proprement parler, tout au moins l'esprit
philosophique se rattachant intimement aux sciences ; il est indéniable
qu'il y a eu là un rapport nouveau, une influence exercée même sur
les « purs artistes » ; seuls, quelques-uns y ont résisté, et Barbey
d'Aurevilly est du nombre. Constater la chose, n'est-ce pas expliquer
son antipathie pour Goethe qui a été l'un des premiers et des plus
complets représentants de cette tendance ? Il est curieux de noter
cette antipathie et de voir comment elle se manifeste. L'étude que
contient le volume de littérature étrangère a été écrite à propos de la
publication des lettres inédites de Gœthe publiées par Kestner, sorte
d'autobiographie du poète allemand et de complément à l'histoire
intime de sa jeunesse qui fut expliquée dans Werther. Barbey d'Aure-
villy s'indigne d'y trouver une nouvelle preuve de l'intellectualité de
Goethe et de ce fait certain que tout phénomène de sensibilité était
pour lui l'occasion d'une œuvre littéraire. Il regrette cette tournure
d'esprit du poète allemand et en conclut que Werther est « un livre
faux et platement bourgeois ». Il en arrive à lui reprocher ce qui fut la
BARBEY D'AUREVILLY CRITIQUE 247
cause même de sa grandeur et ce qui restera son plus légitime sujet
de gloire : « Gœthe, dit-ii, est un de ces esprits inventeurs qui sont
soumis aux lois d'une organisation despotiquement intellectuelle. Les
faits de la sensibilité humaine n'ont jamais existé pour lui que comme
un thème intérieur sur lequel son intelligence exécutait ses fantaisies
et bâtissait ses créations. La pensée et l'art étaient pour lui plus que
la vie ». C'est là merveilleusement définir Gœthe et résumer sa philo-
sophie la plus intime. N'est-il pas intéressant de la voir résumée à nou-
veau pette même philosophie, près d'un demi-siècle après la mort de
Gœthe, par un autre grand artiste, intellectuel comme lui et pour
qui l'art fut plus que la vie : « Si les accidents du monde, dès qu'ils
sont perçus, vous apparaissent transposés comme pour l'emploi d'une
illusion à décrire, tellement que toutes les choses y compris votre
existence ne vous semblent pas avoir d'autre utilité,. . . lancez-vous,
publiez ! » Toute la théorie de la création poétique est dans cette
phrase de Gustave Flaubert, les plus grands écrivains l'ont magnifi-
quement démontré.
En jugeant ainsi Gœthe, Barbey d'Aurevilly le glorifie donc indi-
rectement à nos yeux. Il nous fournit des raisons de l'admirer davan-
tage en prétendant diminuer son génie : voilà le paradoxe. Suivons-le
plus loin, dans le jugement qu'il porte sur les « femmes de Gœthe »
et nous arriverons à l'injustice. Pour lui les femmes de Gœthe n'exis-
tent pas et le grave reproche qu'il leur adresse est de représenter le
type allemand et non le type humain. Injustice flagrante et, je l'avoue
pour ma part, incompréhensible, venant d'une intelligence de poète
et de créateur comme l'était Barbey d'Aurevilly. C'est assurément
une des plus grandes erreurs du livre que d'avoir méconnu la « grâce
innommable « de cette créature immortelle qui s'appelle la « petite
Marguerite aux mains rouges ». A tous ceux qui l'ont aimée, dès leur
adolescence, de cette tendresse pure et profonde que les cœurs artistes
vouent à ces nobles figures qui sont les créations des poètes, à tous
ceux qui ont chéri en elle non point la femme allemande, mais la
femme éternelle en ce qu'elle a de plus confiant et de plus faible, j'en
appelle de ce jugement et je leur demande si celle-là n'a point pris
place dans leur pensée à côté des plus touchantes figures de Shakes-
peare, cette Marguerite du poète allemand, non point la Marguerite
sur qui les compositeurs d'opéra ont porté une main profane, mais la
248 L'ARTISTE
Marguerite originale, telle qu'elle sortit du cerveau de son créateur,
la Marguerite de Gœthe ! Ici encore, comme pour le Werther, Barbey
d'Aurevilly nous donne les raisons de l'aimer en la définissant :
« Qu'elle soit ignorante ou cultivée, passionnée ou vertueuse, la
femme, chez Gœthe, ce n'est jamais que l'éternelle candeur allemande,
cette candeur qui nous plaît à nous autres Français, parce qu'elle
nous change et contraste avec nos faiseuses d'additions et de soustrac-
tions en amour ! La femme allemande dans sa simplicité, dans son
éternelle facilité à croire, la femme allemande née plus séduite que les
autres femmes ! » C'est par là qu'elle vivra la Marguerite de Goethe,
n'étant point restée un type allemand, mais s'étantélevéeàla hauteur
d'un type humain !
Avec Henri Heine nous revenons aux amours de Barbey d'Aure-
villy. Aussi avec quelle autorité il en parle, et quel magnifique éloge
il fait de son génie ! A vrai dire, il ne lui reproche qu'une chose,
c'est d'avoir contribué à la gloire de Gœthe. Pour ce qui est des qua-
lités les plus intimes de son âme, il les explique et les met en lumière
avec la puissance de verbe qui lui est propre. Une page de Barbey
d'Aurevilly ne se reconnaît-elle pas à ce quelque chose de fier et d'ar-
rogant parfois, de dogmatique et de légèrement hautain qui n'admet
pas la réplique ? Il analyse les éléments qui composaient cette âme
si rare, mystérieusement voilée par l'ironie moqueuse. Il dit sa ten-
dresse et sa divine mélancolie, sa spiritualité toute moderne et surtout
ce sublime ennui des grands poètes, prenant sa source dans les plus
hautes aspirations au bonheur qui toujours leur échappe ! Ce bonheur
à jamais insaisissable dans sa totalité, incompréhensible pour les
âmes non poétiques, ils en aspirent quelques effluves comme d'un
flacon contenant un précieux parfum, dans la beauté d'une femme
qui passe, dans le ravissement d'une extase momentanée, et ces
minutes trop brèves ne leur font sentir que plus rudement les appro-
ches de la Réalité ! D'où la tristesse et l'ineffable ennui résultant du
contraste de la vie elle-même et du rêve qu'ils s'en sont fait. La plu-
part en gardent une irrémédiable mélancolie. Certains s'y sont laissé
prendre au point de ne plus même la distinguer la divine tendresse
de Heine, et de méconnaître ainsi l'essence même de son âme.
Barbey d'Aurevilly ne pouvait s'y tromper et c'est avec le mépris
superbe du vrai poète qu'il écarte et rejette le voile : a Cet
BARBEY D'AUREVILLY CRITIQUE 249
Hamlet de la poésie douloureuse du xix" siècle a eu le cœur d'aban-
donner sa pâle Ophélie qui n'était malade et un peu folle que d'amour,
pour une folle complète, la philosophie athée des universités alle-
mandes, pour l'affreux squelette vide de la logique d'Hegel le fos-
soyeur. . . . Ah ! certes il fallait qu'il eût, comme on dit, la poésie
furieusement chevillée dans l'âme, pour que l'effroyable philosophie
à laquelle il s'est livré ne l'en ait pas arrachée ! »
Aussi avec quel bonheur il y revient, à cette poésie qu'il aime d'une
inaltérable tendresse, quand il la trouve chez H. Heine ou chez
Byron, pure de tout élément étranger, élément scientifique, philoso-
phique ou politique, quand il la trouve telle qu'il estime qu'elle doit
être pour constituer cette aristocratie intellectuelle dont il est, lui
Barbey d'Aurevilly, un des représentants les plus fiers et les plus
intransigeants ! Comme il oublie alors le polémiste, le journaliste,
le voltairien qui n'était que l'enveloppe de Heine, pour s'arrêter avec
amour au poète allemand qu'était Heine lui-même, à l'auteur de
VIntermei\o^ du Livre de La^are^ à! Almansov et de tant d'autres
chefs d'oeuvre ! Avec quelle noblesse et quelle fierté il précise le rôle
du poète dans la société et montre sa supériorité sur tout ce qui l'en-
toure ! Voilà ce qui paraît d'une manière éclatante dans cette magis-
trale étude sur H. Heine, aussi précieuse pour ceux qui veulent
connaître l'esprit de Barbey d'Aurevilly et ses éblouissantes facultés
qu'était important le morceau sur Gœthe pour qui voulait montrer
ses erreurs et ses injustices.
PAUL FLAT.
ESSAIS SUR L'HISTOIRE
PEINTURE FRANÇAISE
(■)
(NOTES ET FRAGMENTS)
XVI
Nicolas Poussin {Suite)
I, n'est, dans notre paA's, écrivain d'art,
se respectant quelque peu lui-même,
qui n'ait cru se devoir d'écrire sur le
Poussin une notice ou un éloge. Je ne
parle pas des D'Argenville et des Gui-
bal du siècle passé; mais, après ceux-
là que je viens de nommer, viennent
les Cambry, et les Ruault, et les Le
Carpentier, et les Gense, et les Raoul
Rochette, et les Charles Blanc, et les
Ch. Clément, et mieux que cela, je l'ai dit, Eug. Delacroix lui-même,
en cette belle et sereine étude, écrite non sans une certaine applica-
(i) V. l'Artiste de 1889 et 1S90 passim, et mars 1891.
ESSAIS SUR L'HISTOIRE DE LA PEINTURE FRANÇAISE 25 1
tion classique, à la française, avec la pureté et la placidité forte d'un
contemporain de Nicolas Boileau.
Ce ne sont point là toutefois les biographes de métier qui intéres-
sent notre curiosité moderne. Ce qu'il nous plaît de chercher et de
rencontrer dans la légion des érudits de notre siècle, ce sont les
découvreurs de dates et de pistes nouvelles. Qui est allé aux Andelys
dresser l'enquête de l'enfance du peintre et du passage de son maître
Warin? Ce fut d'abord la sage et calme Anglaise, Maria Graham,
pour ses Mémoires sur la vie du Poussin; puis le brillant et ardent
professeur de la faculté de Caen, M. Gandar, pour ses Souvenirs de
la jeunesse de Nie. Poussin^ publiés en 1860, dans la Ga\ette des
Beaux-Arts. Le premier volume des Peintres provinciaux se mêlait,
lui aussi, des origines de ce Warin, le seul que Poussin avouât pour
son maître ; et, à l'autre bout de la vie du peintre des Andelys, le
même volume recueillait ce que la tradition avait raconté de P. Le Tel-
lier de Vernon, chef fort respecté en son vivant de l'école de Rouen,
et que ses contemporains saluaient, non sans juste apparence, comme
le proche parent et l'élève du Poussin :
Pour la première fois l'Apelles de son temps
Dans la mort de Tellier vient de perdre la vie...
Pour la première fois le grand Poussin est mort. . .
De l'illustre Poussin il me'rita les soins
Et Rome eut quatorze ans son étude et ses veilles.
Le Poussin ayant reconnu
Que l'élève approchait du maître,
Qu'à sa gloire il pouvait paraître. . .
Va, dit-il au Tellier, va montrer à la France
Que nous ne faisons rien indigne de son nom. . .
Le Tellier se piqua de satisfaire aux vœux
Qu'en faveur de la France avait faits ce grand homme.
Il fit plus qu'il n'avait promis.
Et plus pour le Poussin que pour l'idolâtrie
Qu'on a souvent pour sa patrie,
Cet illustre Normand préféra son pays.
Pour garder de son maître une plus forte idée,
Il évita la foule et le bruit de la cour,
Et d'un si beau sujet son âme possédée
Lui choisit dans Rouen un paisible séjour. . .
Le bon goût est partout et Rome ailleurs qu'à Rome.
Pour le bel art de peindre et les riches dessins.
Le Tellier n'a-til pas les plus beaux airs romains?
252 L'ARTISTE
Vernon, quoique petite ville,
Vous a fourni ce grand trésor :
Vous donnant le Poussin, Andely fut encor
Plus obligeante et plus fertile. . .
Ajoutez à ces vers du livre imprimé à Rouen en 1702, les Vérités
plaisantes ou le Monde au naturel^ que les registres baptismaux des
paroisses de Caen nous ont appris, depuis notre première étude sur
P. Le Tellier, comment ce cousin du neveu et héritier du Poussin, et
l'un des seuls peintres qui pût se vanter d'avoir reçu, pendant nom-
breuses années, les conseils directs du maître normand, lesquels
d'ailleurs n'opprimèrent point son tempérament, plus voisin de celui
de Ph. de Champaigne que de l'illustre auquel il était allié, se trou-
vait, par son parrainage de l'un des enfants de Marc Restout, et l'en-
seignement donné à Jacques Restout et à ses frères, une sorte de
point singulier d'union entre les deux grandes gloires de la peinture
normande, Nicolas Poussin et Jean Jouvenet. Mais ce Marc Restout
même n'avait-il pas la prétention d'avoir suivi, lui aussi. Poussin à
Rome, car, surtout parmi les Normands, chacun en ce temps préten-
dait, honneur suprême, avoir fréquenté chez Poussin et avoir reçu ses
conseils, quand on ne se vantait pas, comme Noël Jouvenet, l'aïeul
du fameux, d'avoir procuré « les premières instructions » à l'enfant des
Andelys. Les provinciaux, particulièrement les Gascons, se targuent,
tous, sans broncher, d'avoir traversé cet atelier dont l'approche leur
fait à jamais une illustration. La Biographie toulousaine (1823, t. II,
p. 2q7), art. de Jean-Pierre Rivalz, né à la Bastide d'Anjou, en 1625,
mort à Toulouse, en 1706, raconte que vers 1642 « un religieux
Augustin, nommé Ambroise Fredeau, habitait le couvent que son
ordre possédait à Toulouse. Élève de Simon Vouet, Fredeau avait
acquis de vrais talents. Il joignait à une profonde connaissance de la
peinture, un goût décidé pour l'art du statuaire. Rivalz visita d'abord
par curiosité l'atelier du religieux, et dans la suite il ne put résister
au désir d'être compté au nombre des élèves qui accouraient dans la
cellule de Fredeau. Les parents de Rivalz encouragèrent leur fils, et
celui-ci ayant fait des progrès rapides, reçut de Fredeau le conseil de
parcourir l'Italie et d'y contempler avec soin les tableaux qu'on y
admirait... Fredeau était lié d'une étroite amitié avec le célèbre
Poussin; il recommanda Rivalz à cet illustre artiste qui était alors à
ESSAIS SUR L'HISTOIRE DE LA PEINTURE FRANÇAISE 253
Rome. Rivalz fut accueilli par ce grand homme que la France sem-
blait alors dédaigner; et quelquefois, si nous en croyons une tradi-
tion qui paraît certaine, le jeune Rivalz fut employé par le Poussin à
finir les fonds de ses tableaux, les fabriques pittoresques que l'on y
remarque et les détails d'architecture qui les enrichissent. Après
avoir parcouru en entier l'Italie, Rivalz revint à Toulouse. . . » Mais
quelle peine n'ai-je pas à me figurer ce rude Languedocien, au pin-
ceau brutal, plus proche voisin par origine et par tempérament de
l'Espagne que de l'Italie, appelé par le Poussin à couvrir de sa pein-
ture les lignes idéales des paysages du Normand!
Nous savons d'autre part les relations que l'obstination du Tou-
lousain Hilaire Pader imposa malgré lui à notre Poussin, jusque-là
de^lui arracher une lettre civile; — et encore les récits que fit Le Blond
de la Tour, de Bordeaux, de ce qu'il avait observé des pratiques du
Poussin.
Puis on trouvait que Jean Mosnier de Blois « avait étudié la force
du coloris et la beauté du pinceau en la compagnie du célèbre Pous-
sin qui était encore fort jeune ». Où s'étaient-ils joints, ces deux stu-
dieux aventureux? à Blois peut-être, lors du passage de Nicolas
revenant quasi-mendiant du Poitou, — ou bien à Florence quand s'y
arrêta Poussin, empêché d'arriver jusqu'à Rome; ou bien à Rome
même, en cette année 1624-1625, qui fut la seule où ils purent devi-
ser ensemble sur la terre romaine, où le Normand abordait enfin
(1624), alors que le Blaisois allait la quitter pour retourner en France
(1625). Quarante ans plus tard, le fils de ce même Jean Mosnier,
Pierre Mosnier partait à son tour pour Rome en qualité de pension-
naire du Roi; muni des ins: uctions de son maître Sébastien Bour-
don qui « en avait conféré avec l'illustre Poussin et se trouvait muni
de l'approbation de ce grand homme », P. Mosnier fut chargé de me-
surer à nouveau les plus beaux antiques. Bourdon « lui avait ensei-
gné la méthode qu'il devait mettre en pratique et dont il était sûr
pour en avoir déjà fait lui-même l'épreuve. Il ne voulut pourtant pas
que son élève entreprît rien que de concert avec le Poussin, et il eut
la satisfaction d'apprenarc que l'habile artiste dont il recherchait
l'avis avait fort goûté la justesse et la simplicité de sa méthode, que
l'entreprise n'avait pas moins été de son goût, et que tout usé qu'il
était par le travail et par les année?, l'amour de l'art lui avait fait re-
!54 L'ARTISTE
trouver de nouvelles forces; et ce fut en effet avec les propres instru-
ments et presque sous les yeux et la direction du bonhomme que
l'opération se fit. » J'ai voulu laisser subsister l'expression de Bour-
don dans toute sa simplicité. Notez que P. Mosnier arrivait à Rome
dans les premiers mois de iô65, et que le « bonhomme », qui se prê-
tait avec une si paternelle complaisance aux études du fils de son ami
de jeunesse, allait mourir quelques mois après, avant la fin de cette
même année.
Inutile d'ajouter que parmi ces noms de copistes employés par
Poussin, après son retour à Rome, pour le service de Chantelou, il
s'en trouvait qui, moins heureux que Mignard, Nocret, Errard, Cha-
pron et les deux Lemaire restés eux du moins, dans le répertoire de
Félibien, s'étaient laissé quelque peu confondre dans un oubli qui
avait même brouillé leurs personnages. Guillet de Saint-Georges et
les historiens récents de l'Académie roj^ale nous ont ravivé à jamais
la figure importante et mouvante de Ch. Errard; —M. Robert-Du-
mcsnil, en son Peintre graveur français^ rassemblait sur Remy Wi-
bert le peu qu'en avait dit son siècle; Bellier de la Chavignerie nou's a
trouvé à Châteaudun l'extrait de naissance de l'intraitable Chapron;
— et après que j'ai eu la bonne chance, au temps jadis où j'exhumais
mes premiers Peintres provinciaux , de décrire en leur pays natal les
œuvres rencontrées par moi de Reynaud Le Vieux, je pouvais enfin
déterminer, dans une manière de supplément à mes études anciennes,
inséré dans la Revue de l'art français^ la part qu'avait obtenue ce
gracieux peintre, dans les copies distribuées par Poussin, et com-
ment le nom de mon brave Nîmois se trouvait à jamais glorifié par
cette passagère accointance avec le souverain maître. Bien mieux,
cela nous permet aujourd'hui de distinguer nettement dans le groupe
des copistes de Chantelou, les deux quasi-homonymes Reynaud Le
Vieux et Claude Le Rieux ou De Rieux, que Quatremère de Quincy
avait confondus comme à plaisir, et c'est rendre un juste service à
l'honnête Le Vieux, car le De Rieux, auquel Poussin ne manque ja-
mais d'appliquer son prénom de Claude (Claude Le Rieux) et qu'il
emploie à copier chez Del Pozzo, quand Le Vieux vient de repartir
pour la France, Claude Le Rieux ou De Rieux, plus inconnu encore
que le peintre de Nîmes, son nom ne nous avait été révélé que par
une aventure qui lui fit peu d'honneur, la vilenie d'une délation con-
ESSAIS SUR L'HISTOIRE DE LA PEINTURE FRANÇAISE 255
tre un tout jeune confrère. Félibicn et Guillct de Saint-Georges nous
racontent tous deux que le pauvre Sébastien Bourdon, alors qu'il ga-
gnait péniblement son pain en pastichant Claude Lorrain, André
Sacchi ou le Bamboche, sans même avoir le loisir d'étudier les vrais
maîtres dont « la théorie et la pratique » lui manqueront plus tard,
eut, peu de temps après son arrivée à Rome, « un différend avec un
peintre nommé De Rieux qui le traita d'hérétique et menaça de le dé-
noncer au Saint-Office en faisant connaître qu'il n'était pas catho-
lique. Cette menace obligea M. Bourdon de sortir en diligence des
terres du pape, de crainte d'être arrêté. Il se sauva promptement chez
M. Hesselin, maître de la Chambre aux Deniers, et qui étant alors à
Rome y faisait paraître cette grande inclination qu'il a toujours eue
pour les beaux-arts. . . Il donna donc asile à M. Bourdon et le mena
avec lui à Paris. . . »
Qui nous a dûment renseignés sur le commandeur del Pozzo, le
plus ancien patron du Poussin dans les premiers jours de ses péni-
bles débuts à Rome, celui à propos de qui Baldinucci, dans sa vie du
Testa, raconte que Nicolas proclamait bien haut et avec justice, que,
dans son art, il était avant tout l'élève de la maison et du musée du
cavalier del Pozzo? (i) N'est-ce pas M. J. Dumesnil, dans son His-
toire des plus célèbres amateurs italiens? Je n'ai eu que la bonne
(i) C'est de lui que disait Bellori : « Brillait alors à la cour du pape le cavalier
Cassiano del Pozzo, illustre par sa vertu (c'est-à-dire par son discernement sub-
til), par son savoir, par tous les nobles goûts de l'art et d'un esprit à la fois ma-
gnifique et très affable dans l'accueil qu'il faisait aux génies étrangers. Ce sei-
gneur soutenait alors Nicolas dans les sollicitations auxquelles recourait celui-ci
pour obtenir des occasions de peindre... » Et comment Del Pozzo, attentif aux
jeunes débutants étrangers, ne se serait-il pas intéressé à ce nouveau venu, arri-
vant tout dépourvu dans Rome, à l'âge de trente ans, et chez lequel était « si
grande l'avidité d'apprendre, raconte toujours Bellori, que même les jours de
fête, convié par ses camarades à se promener et à jouer, le plus souvent, quand
il le pouvait, il les laissait et s'échappait seul dessiner au Capitole et dans les
jardins de Rome. » N'est-ce pas chez ce Del Pozzo que Poussin s'était lié avec
P. Testa, dont on connaît mieux les eaux-fortes que les peintures et qui lui aussi
travaillait pour le cavalier; dessinateur d'une imagination capricieuse et poéti-
que et dont les abondants croquis pleins de verve et de feu, et souvent d'une
invention bizarre, ont dans les figures de femmes et d'enfants et dans le manie-
ment léger de la plume et jusques dans la proportion des formes, de singulières
affinités avec les dessins de la jeunesse du Poussin? Ce Del Pozzo prenait plai-
sir d'ailleurs à occuper des artistes français; car on voit par les Liltere pittoriche
256 L'ARTISTE
fortune d'ajouter quelques pages sur ce qui restait encore de cette col-
lection fameuse au commencement du xviii' siècle, et des Poussin
qu'elle avait religieusement gardés.
Qui nous a fait connaître dans tous les détails de leur famille,
ascendants et descendants, du pays du Maine, de leurs goûts, de leurs
charges de cour et de province, de leurs habitudes familières, de leurs
amitiés et de leurs travaux, ces trois frères, les Fréart de Chantelou,
dont le nom est à jamais inséparable de celui du Poussin?
M. H. Chardon, dans le plus intéressant et le plus attachant des
livres, le seul livre plein du Poussin qu'on m'ait écrit, en ce siècle,
selon mon goût, — car je ne puis souffrir qu'on me fasse un Poussin
ennuyeux; et n'est-ce pas le cas de cet honnête M. Bouchitté, que
Soulié harcelé constamment par lui sur Poussin et sur Champaigne,
n'appelait que le recteur émérite, et qui dans son volume ne songeait
qu'à mettre en thème biographique le pédantisme doctoral de Cousin
son aîné; — c'est assez, c'est trop qu'on me poursuive mon homme
du titre de peintre philosophe. Était-il donc si philosophe, ce fier à
peine endurant? un philosophe, ou plutôt un sage à la mode grecque,
si vous voulez, mais surtout un homme. Quant à Paul de Chantelou,
c'est le modèle achevé des amateurs, doux, poli, délicat, fidèle à ses
amitiés, courtois sans bassesse, de ces êtres d'humeur accorte et bien-
veillante, jouissant avec délices et non sans une vanité un peu ja-
louse des chefs-d'œuvre qui leur sont échus et qu'ils ont su démêler
dans le goût douteux de leur époque; nous en avons certes connu et
honoré de tels en notre temps; mais celui-ci est le parfait ancêtre de
cette aimable famille. Par surcroît, diplomate habile et lettré, point
ennemi de la vie élégante et friande, intimement lié, non seulement
avec son compatriote Scarron, ce dont Poussin enrage, mais avec
Voiture, Costar, Pinchesne et tous les beaux esprits; tour à tour,
conseiller le mieux écouté en matière d'art, agent familier et tendre-
ment choyé de son parent M. de Noyers, puis secrétaire du duc d'En-
ghien, le héros, puis intendant du duc d'Anjou, puis gouverneur de
qu'outre Poussin, il employait le Père de Saillans, et devinez ce qu'il demandait
à ce révérend? des portraits des belles dames de la cour d'Avignon. Ce n'était
point là d'ordinaire la besogne du bon religieux Augustin, car je possède dans
mes portefeuilles, un dessin d'une dévotion mystique, et soigneusement signé, à
la gloire du saint patron de son ordre.
ESSAIS SUR L'HISTOIRE DE LA PEINTURE FRANÇAISE 257
Chilteau-du-Loir et maître d'hôtel ordinaire du Roi; enfin, et c'est là
son plus beau titre, celui qu'en souvenir de l'amitié anoblissante du
Poussin, Colbert et Louis XIV consulteront jusqu'à la fin sur l'excel-
lence des œuvres et des artistes, protecteur, jusqu'en son extrême
vieillesse, de Le Brun, l'homme du Poussin et de Colbert, contre la
cabale de Mignard et de Louvois.
M. Chardon n'a pas manqué, dans iC même volume, de nous ras-
sembler à foison tout ce qu'il y avait à dire sur les deux frères de
Paul Fréart, sur Jean Fréart, l'aîné des trois, commis, lui aussi, de
leur oncle M. de Noyers (c'est Sauvai qui traite M. de Chantelou de
« neveu » de M. de Noyers), Jean Fréart, conseiller du Roi et com-
missaire provincial en Champagne, Alsace, Lorraine et Allemagne ;
Jean FrJart favorisé, comme ses frères, de lettres et continuels souve-
nirs du Poussin, qui loue l'excellence de son goût et dote son cabinet
d'un Baptane de Saint-Jean; et sur Roland Fréart, celui qu'on appe-
lait M. de Chambray, et qui m'a occupé moi-même un peu plus que
ses deux autres frères, au point de remplir la moitié d'un volume de
l'analyse de ses doctes travaux sur V Architecture antique et la Per-
fection de la peinture et le Traité de Léonard, livres doctoraux à logi-
que étroite, laissant entrevoir, en dépit du Poussin lui-même, vers
quels travers systématiques pouvait être entraînée dans l'avenir notre
école, en s'appuyant sur certaines conséquences mal comprises des
principes du maître.
M. Chardon n'oublie point davantage cette Madame de Montmort,
Françoise-Mariette, aimable veuve de deux maris, que Paul Fréart
épousa tardivement en i656, après avoir été tant d'années son cheva-
lier fidèle, et dont il est si souvent question dans les lettres (v. Char-
don, p. 91-92); non plus que M. de Charmois, autre amateur célèbre,
dont Poussin loue le goût et la modestie, né comme les Fréart dans
cette bonne ville du Mans, alors si féconde en patrons de la peinture,
et en amis intimes du Poussin; Martin de Charmois, l'un des fonda-
teurs et premier directeur de l'Académie royale. Ce livre sur Les frè-
res Fréart de Chantelou était vraiment la préface nécessaire de la
correspondance du Poussin, et il ne pouvait être écrit, toutes archives
privées et publiques du Maine bien fouillées, que par AL Henri
Chardon, le mieux renseigné des Manceaux et le plus scrupuleux
dans la mise en œuvre et le contrôle de ses documents.
1891 — l'artiste — NOUVELLE PÉRIODE : T. 1 I7
258 L'ARTISTE
Depuis lors, M. de iVIontaiglon nous a écrit dans les Archives
l'excellent chapitre sur Poussin, sculpteur, et les Termes de Fou-
quet; M. Th. Thuillier nous a enfin mis en liaison avec « le pauvre
M. Snelles »; — et ainsi, chacun apportant sa pierre, se grossira le
monument de celui dont, jusqu'à la moitié de sa vie, la France dédai-
gna les ouvrages, tandis que, pendant l'autre moitié, on en eût fait
volontiers le précepteur unique et absolu de l'art de son pays.
N'ai-je pas dit déjà, avec quelque honte, qu'ils étaient bien peu
nombreux les Français pour lesquels avait travaillé Poussin avant le
fameux voyage à Paris, provoqué par la lettre de M. de Noyers? Pour
le maréchal de Créquy, notre ambassadeur à Rome, un Bain de fem-
mes, qui passa plus tard entre les mains de Stella; ce sujet fait penser
au petit tableautin qu'avait recueilli M. de La Salle, et où il croyait,
avec des yeux peut-être complaisants, reconnaître une peinture du
maître en sa jeunesse. Pour un M. de Gillier, qui était auprès du
maréchal de Créquy, le Frappement du rocher^ qui finit, après avoir
traversé plusieurs cabinets, par arriver chez le marquis de Seignelay ;
— pour M. de laVrillière, en iGSy, le Maître d'école des Falisqiies ; -•-
une mythologie pour un peintre nommé La Fleur; — et un Renaud
et Armide et un Hercule et Déjanire, pour son ami Stella; — les
quatre Bacchanales, pour le cardinal de Richelieu; — la Manne, pour
Chantelou.
Hormis ces rares tableaux, il semble que le Poussin n'ait guère eu
durant quinze ans d'obligation qu'au cardinal Barberini, au comman-
deur del Pozzo et à sa famille et aussi à l'Espagne, à Naples, à Turin.
Quant à Paris, c'était comme un parti-pris par Vouet et les siens;
Paris avait oublié Poussin aussi profondément que Poussin avait ou-
blié Paris. Jugez du réveil.
{A suivre.) PH. DE CHENNEVIÈRES.
L/ARTISTE
î. INCENDIE
SIMPLES NOTES SUR LE SALON DES PEINTRES-GRAVEURS
oppose la piquante et rare surprise de l'imprévu.
ARisiENS dociles aux conven-
tions de la mode, Parisiens
accoutumés à l'inexorable
retour des exhibitions d'hi-
ver désespérément pareilles
et vides ; curieux tenus en
défiance par ce périodique
étalage de virtuosité impuis-
sant à masquer la pauvreté
de la faculté inventive ; criti-
ques en quête d'impressions
inéprouvées , d'apporteurs
de neuf à découvrir, voici
une Société qui ne ne se
réclame d'aucun procédé
mais les admet tous, voici,
pour prendre rang et date,
un petit salon qui, à l'ennui
du déjà vu, à la lassitude du
continuel recommencement,
26o L'ARTISTE
Comme œuvres, des estampes de toutes sortes, de tous procédés,
imprimées en noir, en couleur, à la sanguine, puis des peintures, des
pastels, des gouaches, des dessins, au résumé une infinie variété. A la
galerie Durand-Ruel, se sont groupés ceux qu'a fait un instant infidèles
au pinceau, à l'ébauchoir, la tentation d'éditer leur pensée à plus
d'un exemplaire, puis les manieurs de pointe résolus à ne s'enrôler
au service de personne, à ne laisser leur main n'interpréter que la
conception de leur cerveau. Ici le statuaire et le peintre se révèlent
graveur, et le graveur peintre. Ici ce n'est plus la glaise, mais le cuivre
que Rodin fouille et anime. Par lui le métal est attaqué avec une vio-
lence qui finit en caresses, lorsque, au trait rapide, indicateur de
l'essentiel, abréviateur du secondaire, se lient et s'opposent les ha-
chures entrecroisées, menues, serrées qui suivent le modelé dans son
détail et en inscrivent chaque inflexion ; et c'est bien vraiment une
gravure unique, sans précédent, celle-là oiî les blancs et les noirs
sont ainsi répartis : chaque saillie s'enlevant en clair, chaque
dépression s'enveloppant d'ombre, une gravure qui par la solidité
de l'établissement des plans, la distribution des lumières, le trouvé du-
travail donne à l'œil l'illusion, la sensation de relief, de poli, d'un
buste de marbre ou de bronze... Ici encore, contre l'ordinaire, les
enseignements, les surprises abondent. Par exemple, sans plus tar-
der, quelle curiosité devoir la pierre balafrée de tortillages, contrainte
de refléter la touchante vision de l'enfance particulière à Eugène
Carrière, et Forain poursuivre sur le vernis son enquête sociale
sans rien perdre de l'àpreté de son ironie, ni de l'alerte de sa linéature
à la cernée expressive.
A Bracquemond, à Henri Guérard revient l'honneur de la fonda-
tion de la Société des peintres-graveurs français. Dès longtemps et de
toutes manières par ses ouvrages, ses écrits, par sa parole même, —
car il est très vif polémiste, — Bracquemond a guerroyé pour l'estampe
originale ; il a formé des élèves avoués où inconscients, dessillé les
yeux de tel amateur, guidé la foi indécise de tel historien ; la cause
qui lui est tant à cœur, il la soutient aujourd'hui, le burin à la main,
avec des arguments convaincants, sans réplique. Janot Lapin., c'est à
quarante années de distance la suite logique du Haut d'un battant de
porte ; c'est la représentation de l'animal domestique étudié pour le
caractère de ses formes par un maître soucieux à la fois de l'arrange-
LES EXPOSITIONS 2C1
ment et de l'expression ; les dessins d'oiseaux, de fleurs auprès expo-
sés, seront tenus encore comme très renseignants en ce qu'ils initient
aux travaux préliminaires, au saisissement rapide du contour, au
primesaut de la notation, à la vocation décorative. Des côtés les plus
divers, Henri Guérard dirige l'activité de son cerveau, en continuel
mal d'invention ; point de sujet, réel ou irréel, qu'il n'aborde, point
de procédé qu'il ne s'assimile; vous le verrez tour à tour s'adonner
à la pratique de l'huile, de l'aquarelle ou de la gouache ; n'est-il pas
médailleur à ses heures, et l'ambition ne lui est-elle pas venue de
rénover le meuble avec ses panneaux brûlés ? Mais ces bois illus-
trés au thermo-cautère, ne sont à proprement parler qu'une gravure
au feu, sans que nul ne s'en doive étonner, car Henri Guérard est
pardessus tout un prestigieux ouvrier, curieux d'effets inobservés
[Monaco^ Havre la nuit), entiché de son métier comme pas un, en
connaissant l'alchimie, tous les secrets, — depuis la morsure jus-
qu'au tirage, — si bien qu'il peut montrer tout ensemble une frise
à la pointe sèche telle que les Corbeaux, une planche en couleurs
aux cinq cuivres comme le Bouquet., enfin des bois, le Tigre, la
Tête de chat, où brutalement la forme semble jaillir de la matière.
Jouissance unique celle que procurent de semblables preuves de la
faculté d'évocation d'un être, d'une pensée à la volonté de l'artiste,
jouissance qui jamais n'est éprouvée plus vive que devant les cadres
appelés à attester si hautement la maîtrise de Théodule Ribot, l'autorité
de son dessin, la préférence de ses observations et de ses éclairages.
Ce sont cette fois trois femmes aux ports de tête révélateurs de la
réflexion, de la douleur, aux mains expressives, agissantes, trois
femmes dont les profils se détachent cnergiquement sur le fond clair
ou sombre. Et la significative leçon, pour qui veut apprendre,
d'opposer à la puissance du résultat, la simplicité du moyen : le plus
souvent, un large trait mené franchement, en toute liberté et en
toute quiétude, un sillon qui n'effleure pas la surface mais pénètre au
plus profond de l'épaisseur du métal.
Cependant l'œuvre grave de Théodule Ribot demeure toujours à
décrire, et, pareillement celui de Bcsnard, par son importance chaque
année accrue, appelle le catalogue. L'utilité de telles désignations (1),
( i) En préparation pour être publiées dans l' Artiste par M. Roger Marx.N.D.L.R.
262 L'ARTISTE
voici, pour la confirmer, quatre planches de Besnard, souvenirs,
études, torses qui s'animent dans la pénombre, portraits doués d'une
vie singulière, celui d'une jeune femme assise, au buste projeté, à
l'attitude méditative, puis un autre d'un garçonnet figuré debout, fiè-
rement campé, le poing sur la hanche, le visage en lumière ; mais la
pièce essentielle est la Convalescente^ émergeant de la blancheur de
ses draps, à demi dressée pour recevoir quelque tasse des mains d'une
fillette qui, avec précaution, s'avance lentement, le regard fixe, très
consciente de la gravité de sa mission. Libre aux esprits enclins à la
généralisation de voir une synthèse du talent de M. Besnard dans
cette image où le sentiment s'allie à l'imagination, où la spontanéité
des indications est en même temps de la science, où la variété des
tons, le contraste des physionomies éclairées avec les demi-ténèbres
de l'entour, révèlent le coloriste parvenu à se composer une palette
avec les gris, les blancs et les noirs de l'impression.
Le souci intellectuel est très vif chez M. Félix Buhot. Il s'est pris
de compassion pour les bêtes calomniées, pour l'oie, pour l'âne, de
passion pour les bourgs et les chaumières, pour les anciens recoins
de province, pour les chimères des romanciers et des poètes. Il a été
l'interprète de Barbey d'Aurevilly et de Cazotte. Il a dit la songerie
des veilles et les postulations du rêve. Il a évoqué Londres, l'abbaye
et le pont de Westminster et les ports d'Angleterre, par le vent, la
pluie et la brume. Il a apporté à l'iconographie de la grande ville
l'appoint d'une contribution personnelle, car le Paris de Buhot, qui
n'appartient à nul autre, est celui du Boulevard de Clichy^ de la
Place Bréda et de la Taverne du bagne. Et comment oublier que
Félix Buhot fut le créateur des marges s3'mphoniques, épisodiques
où s'écrivent les hantises de l'esprit durant l'exécution d'une plan-
che, comment omettre qu'il entreprit, assuma cette tâche : doter les
musées départementaux d'une salle dont les murs garnis d'estampes
développeraient l'histoire de la moderne] gravure française? Fasse
pour chacun que ce projet se réalise, pour chacun et pour M. Nor-
bert Goeneutte ; son œuvre serait ainsi vulgarisé, et selon toute jus-
tice; dans ses eaux-fortes, ses pointes sèches, revit, avec toute
l'attirance de sa grâce ingénue et captieuse, la Parisienne d'aujour-
d'hui dont Goeneutte a surpris la gesticulation, les façons d'être
et de paraître, en Parisien de Paris, en analyste pénétrant qu'il
L'ARTISTE
SOIR DE FÊTE, Place du TrÔm
LES EXPOSITIONS
2G3
est... Que le hasard d'un voyage le transporte à Venise, il y saura
découvrir, pour notre plaisir, les recoins étranges, inaperçus des
yeux du vulgaire, car, ici et partout, c'est le caractère qui le séduit
et qu'il s'entend à dégager à merveille.
Le mélange des procédés, un profit imprévu tiré de la combinaison
de l'aqua-tinteavecle vernis mou, donnent leur originalité suggestive
aux marines, aux vues champêtres, aux scènes d'intérieur de
M. Henri Delavallée; par surcroît s'atteste en cet artiste de fine essence
Affiche de lexposUioit du Courrier français, par J. Ciiéret.
un amoureux des hameaux perdus dans la plaine et rendus plus tris-
tes encore par la neige ou par l'envahissement de la nuit. Il y a une
émotion à la Millet, une tendresse très simple dans les paysages de
M. Victor Vignon, et ses tableaux ont appris de reste combien
grande était sa religion à la vérité; mais, à s'en tenir à ses eaux-fortes.
a64 L'ARTISTE
il est telle de ces natures mortes qui, par son absolue sincérité, pro-
voque le parallèle avec Van Ostade.
Si Degas, si RafFaelli, en dépit de leur passé, si Willette sont
absents, — pourquoi ? — du moins Chéret met ici l'enchantement de
sa vision de consolant et radieux poète ; son projet à la gouache pour
l'affiche à jamais célèbre des Folies-Bergère une fois tirée de pair,
c'est à sa Muse du Courrier français^ à ses couvertures décoratives
qu'il convient de s'arrêter aujourd'hui, c'est le lithographe qu'il
faut exalter, l'admirable lithographe sous la main duquel la pierre
s'empreint de charme et d'élégance, de tout ce qui fait la gloire
de Chéret et du génie français. Elle est autre, la lithographie
de Lunois, autre et encore bien séduisante. Conduite d'un pinceau
souple qui tantôt glisse, tantôt insiste, elle aboutit à l'estampe rivale
du tableau pour l'effet, la signification morale; et le jeu de l'am-
biance s'y varie à souhait selon que M. Lunois se plaît à silhouetter
dans l'atmosphère étouffante, et au travers du treillage des fils de
leur métier, des Tisseuses arabes ou bien à dire le calme des
logis de Hollande, proprets et ordonnés, sous la caresse des
clartés tamisées d'un jour du nord. Autre encore la lithogra-
phie de M. Henri Rivière. De l'auteur des décors de Roland, de
ce peintre foncièrement personnel, ce sont d'exquises, d'inou-
bliables Vues du Pont des Saitits-Pères, de la Place de la Concorde,
du Bas-Meudon, avec des rehauts de couleurs tendres ou de bistre,
des vues où la pierre égratignée de traits décisifs ne donne pas seu-
lement l'indication exacte et artiste du cadre, mais consigne en plus
le croisement des passants à l'allure affairée, la vie du fleuve, les
particuliers aspects du ciel parisien.
Et c'est encore Paris, ses quais, ses artisans aux métiers ignorés
même de Privât d'Anglemont, ses quartiers du vieil âge demain
livrés à la pioche des démolisseurs, l'extraordinaire va et vient de ses
rues en fête, que célèbre Lepère dans ses eaux-fortes, ses aquarelles et
ses bois. A lui allait notre pensée quand nous écrivions naguère :
« C'est bien l'exemple d'une révolution que donne le bois, dégagé
de la tyrannie conventionnelle d'un travail routinier, le bois émancipé
au point de ne craindre nul rival pour l'intensité de l'expression et de
se montrer capable de toutes les libertés, de toutes les audaces, de
toutes les délicatesses, le bois qui fournit lui aussi, tirées sur papier
LES EXPOSITIONS a65
de choix, de premières, d'uniques e'preuves (i) ». Mais sur quelque
matière que s'exerce sa pointe, qu'elle raye à grands coups le cuivre
ou quelle incise le buis, toujours restent pareils l'acuité de la vision,
l'entrain chaleureux de l'artiste jaloux de fixer dans leur mouvement et
leur plein caractère les sujets de ses observations, toujours éclatent les
dons rares qui aux dernières anne'es du xix' siècle,ont fait de Louis-
Auguste Lepère le graveur par excellence du pittoresque parisien.
Ainsi tout en demeurant lui-même chacun varie son mode d'écri-
ture, s'abandonne et se livre. Louis Morin, fantaisiste plein de verve
et d'humour, sourit et badine à la façon galante du xviu' siècle; en
de troublants symboles prend corps la vision d'Odilon Redon ;
Lerolle rêve aux grands bois, à la nature immense puis à la contra-
stante chétivité de l'humaine créature; Jeanniot saisit des ressem-
blances, ou évoque les amertumes d'antan ; à son iconographie à la
pointe sèche (sur laquelle il siérait d'ouvrir un chapitre spécial dans
les annales de l'estampe), Marcellin Desboutin ajoute quelques valables
effigies ; avec une raillerie incisive Somm, par lui portraiture au vif,
fixe la mode qui passe durant que Henri Boutet trouve son plaisir à
noter l'effort de compression du corset qu'on agrafe, le lent glisse-
ment de la chemise, le dévoilement d'une nudité, tout le coquet et
pervers manège du déshabillé féminin ; ailleurs la bonne foi est tou-
chante des impressions de Latouche, de Muller, de Patrice Dillon, de
Victor Prouvé. Et de même, sans se compasser pour la galerie, les
étrangers s'offrent à l'examen tels qu'ils sont : Storm de Gravesande,
primesautier et puissant, Anders Zorn souple et ingénieux, Zilcken et
de Zwar observateurs attendris de ce natal pays néerlandais qui
leur a inspiré de maîtresses pages. Il faut tous les aller voir; ils se
montreront à vous, dans l'intimité, sans masques et sans fard; tous
ils sauront vous parler un persuasif langage, et vous émouvoir, car
au grand jour s'étale l'individualité de chacun, — l'individualité, « la
racine de ce qu'il y a de bien », assure Jean-Paul.
ROGER MARX
(i) Préface du catalogue de l'exposition des peintres-graveurs, page 7.
266
L'ARTISTE
LES PASTELLISTES
ANDis que la banalité encombre la plupart
des petits Salons, fatiguant le visiteur et
noyant les œuvres de mérite, la Société des
pastellistes a su, jusqu'ici, maintenir ses
expositions à un niveau d'art peu commun.
Il faut en savoir gré aux pastellistes d'abord
et peut-être au procédé même du pastel
qui, exigeant une grande spontanéité d'exé-
cution et un coloris raffiné, rebute les médiocres, condamnés pour
toujours à de secs crayonnages, et n'offre qu'aux délicats ses abon-
dantes ressources; mais ceux-là du moins en tirent un merveilleux
parti.
M. Besnard doit au pastel ses oeuvres les plus parfaites, et, cette
année encore, son exposition est rayonnante de fantaisie, de variété^
de couleur. C'est d'abord une série d'excellents portraits, entre les-
quels il faut citer, pour sa distinction simple, celui de M™^ J., en cor-
sage de velours noir, d'un ton chaud et fort que rehaussent encore le
bleu vert du ciel et la tache brune du fauteuil. Celui de M"" D. est
d'une facture plus mordante; la fière allure de ce profil hautain de
blonde et la noblesse du geste qui retient sur l'épaule l'écharpe
rouge largement drapée, font songer à quelque portrait d'apparat de
nos peintres classiques, modernisé par la hardiesse de l'accent. Il
faudrait signaler chacun de ces portraits d'où l'artiste a su exclure
toute monotonie en variant habilement la lumière, l'arrangement et
la facture.
Mais c'est surtout dans les morceaux de fantaisie que se déploient
l'imagination si féconde de M. Besnard et sa maîtrise d'exécution.
L'un des plus charmants est le Soir. Dans l'ombre bleue de la nuit
tombante se modèle, incertain et fugitif, un délicieux visage de jeune
fille. Les lèvres serrées, le menton effleuré du doigt, l'œil fixe agrandi
sous le sourcil relevé, elle semble perdue dans une rêverie étonnée,
et cette apparition prête à s'effacer est d'une beauté mystérieuse.
Sous le simple titre : Dans l'alelier, M. Besnard expose une de ses
LES EXPOSITIONS 367
plus curieuses études. Une jeune femme, aux chairs pâles de phtisi-
que, se soulève lentement sur sa chaise, d'un mouvement inquiet,
presque douloureux; la main gauche retient autour des reins une
draperie blanche teintée d'un mauve léger, tandis que le bras droit,
appuyé et tendu, fait saillir la maigreur maladive des épaules. Une
lumière tamisée éclaire mollement la ligne charmante du dos et se joue
sur un fond vert d'eau d'une exquise délicatesse. L'œuvre est étrange;
elle nous séduit par l'habileté du dessin, la perfection du modelé et
l'accord si harmonieux de toutes ces couleurs tendres avec les notes
plus fortes de bleu et de rouge jetées au premier plan. Il faut la voir
longuement pour en sentir le charme, car cette étude si fine pâlit un
peu auprès des deux suivantes, la Toilette et le Malin, resplendis-
santes de lumière et de vie. Dans le Matin, une superbe rousse
s'éveille et s'étire, les bras arrondis devant le visage en un geste plein
de souplesse et de grâce; sa tête se renverse et les flammes ardentes
de ses cheveux traversés de soleil se répandent sur la poitrine, avi-
vant encore la blancheur neigeuse des bras et de la gorge. Jamais
peintre n'a mieux rendu l'éclat de ces chairs opulentes de rousse, si
impressionnables à tous les reflets de la couleur, à tous les jeux de la
lumière, et l'on comprend que M. Besnard se complaise dans ces
passionnantes études. Quelques critiques lui reprochent de s'y attar-
der et parlent de formule; mais son exposition ne suffit-elle pas à
prouver qu'il n'est point aujourd'hui de talent plus riche ni d'esprit
plus chercheur?
De tous les envois de M. Blanche, l'Automne est peut-être celui
qui résume le mieux ses qualités de distinction et de sobriété. Ce
fragment décoratif représente une fillette appuyée contre un
arbre, la main posée sur la hanche un peu saillante, la tête
inclinée et songeuse. Le ton brun de la robe est rappelé par quel-
ques touches dans la verdure qui l'encadre. La grâce frêle du mou-
vement et la discrète harmonie des tonalités sourdes impriment à
cette œuvre peinte simplement, sans nulle recherche d'effet, un sen-
timent de poétique mélancolie. AL Blanche expose, en outre, une
suite d'intéressants portraits dans cette gamme atténuée et douce
qui lui est habituelle. Deux portraits d'enfants, celui de Serge
Lipmann en robe grise et celui de Charles de Lassus sont charmants
de naturel, de fraîcheur et de jeunesse. Le premier est plus vivant?
268 L'ARTISTE
avec son visage souriant, penché vers le spectateur; mais la blonde
tête du second et son vêtement d'un bleu tendre sont traités avec une
rare délicatesse.
La physionomie si curieuse de M"'' Yvette Guilbert^ sa grâce un
peu maigre, ses attitudes d'une naïveté artificielle et voulue, devaient
tenter quelqu'un de nos modernistes, et nous pensions voir la divette
en toilette fantaisiste, dans un décor de concert, débitant avec can-
deur une égrillarde chansonnette. Le portrait que M. Blanche nous en
donne n'est pas tout à fait le portrait attendu; il nous montre une
Yvette Guilbert, en toilette sérieuse, l'air très sage, qui semble en
visite dans un austère salon. Mais l'expression de ce visage est singu-
lière et amusante, et l'ouvrage même est excellent, d'un beau dessin,
d'une couleur fine et savoureuse; l'auteur s'y révèle, comme toujours,
artiste original et pastelliste habile.
M. Blanche réussit surtout les figures au repos ou voilées d'une
légère tristesse; M. Boldini, au contraire, excelle à saisir l'instanta-
néité des mouvements et des expressions. Ses personnages hors
d'aplomb sont silhouettés avec une verve incomparable, et c'est
plutôt par la vérité de l'attitude que par l'accent de la physionomie
qu'il arrive à nous donner la sensation de la vie. A ce point de vue,
la jeune femme en toilette noire décolletée est un tour de force. Le
buste penché en avant au-dessus de l'éventail déployé, elle est tout
entière tendue vers un incident, invisible pour nous, qu'elle suit avec
un vif intérêt. Le visage lui-même n'est pas très expressif; mais l'in-
tensité du mouvement, habilement accentué par la maigreur jeune
du modèle, par la ligne anguleuse des bras qui serrent l'éventail au
corsage et des jambes vivement ramenées sous la chaise, suffit à
exprimer la plus ardente attention. M. Boldini n'est pas seulement
un virtuose du dessin ; c'est aussi un fin coloriste. Ce pastel de
femme en noir est d'une harmonie parfaite et l'autre étude de femme,
en manteau rose qu'amortissent des noirs légers, est d'une couleur
plus délicieuse encore.
C'est la première fois, croyons-nous, que M. Chéret expose aux
pastellistes ; son début est un succès, presque une surprise. Dans ses
affiches, où la commande gêne parfois sa fantaisie, il est trahi souvent
par l'insuffisance de procédés industriels qui ne comportent ni la
délicatesse des nuances ni la variété des tons. Dans ses pastels.
LES EXPOSITIONS 269
l'artiste s'est affranchi de toute contrainte et son exposition est une
débauche de couleurs claires et joyeuses.
Sur des fonds de rose vif, d'émeraude ou d'outremer, intenses et
lumineux comme des flammes de Bengale, tourbillonnent des Pierrots
et des Colombines, des Arlequins et des danseuses, emportés par une
farandole ou gaîment enlacés en un retour de fête. Tous ces person-
nages lestement enlevés en traits brefs et rapides, avec leurs fins
corsages et leurs jupes galamment chiiTonnées, ont la légèreté joyeuse
des plus alertes esquisses du xviii" siècle. Mais M, Chéret est un
artiste bien personnel ; ses types sont à lui, ses petites femmes, folles
et perverses, sont d'une curieuse modernité, et sa couleur, aiguë
sans discord, n'avait encore été entrevue que dans les rêves ou les
apothéoses.
La Convalescente de M. Dagnan, délicate et touchante, obtient un
grand succès ; nous préférons son étude de femme en noir, aux
contours noyés d'ombre, le visage discrètement éclairé par une lampe.
Cette simple figure, doucement pensive, est charmante de recueille-
ment et de poésie intime. Le portrait d'enfant est excellent aussi,
exécuté avec plus de précision dans la même donnée. Toute ditférentc
est l'étude de Paysan hardiment croqué à contre-jour sur un fond de
verdure intense qu'exaspère le plein soleil ; c'est une ébauche vigou-
reuse, d'une grande justesse de lumière.
M. Duez a envoyé, comme tous les ans, de jolies études de fleurs
et des marines d'une surprenante vérité. Nos préférences vont à TefFet
de soir qu'il intitule Flaques à Villerville. La nuit descend; la mer
s'est retirée, laissant sur la plage déserte, entre les rochers noirs des
moulières, des flaques d'une eau morne aux reflets de fer bleui que
rougissent par endroits les derniers rayons du soleil couchant. Nous
aimons moins les deux études de marins, peintes mollement dans
une lumière égale et convenue. On s'explique mal le fond vert d'atelier
qui encadre la rouge figure du jeune homme et il n'y a pas, derrière
le Perc Baron, beaucoup plus d'air ni de profondeur. Il faudrait à
ces études un peu de la justesse lumineuse du paysan de M. Dagnan
et de la vigueur réaliste des types populaires que M. Thévenot nous a
parfois donnés.
Ce dernier n'expose, cette année, que des portraits ; celui surtout
de M. Ba\ire est excellent. La facture solide et franche de M. Thé-
270 L'ARTISTE
venot convient à merveille aux têtes énergiques et caractérisées. On
voudrait peut-être un peu plus de légèreté dans ses portraits, d'ailleurs
si remarquables, de femmes et d'enfants.
La Vue de Notre-Dame des Victoires^ à l'heure du salut, quand le
soleil déjà baissé pénètre d'une poussière lumineuse les ombres de
l'église et colore mollement les silhouettes recueillies des fidèles, est
un tableau finement observé, une très bonne étude de clair-obscur et
l'une des meilleures choses que M. Béraud nous ait données depuis
longtemps. Maison retrouve avec ennui dans son Monsieur Trassard
la minutie photographique qui nous avait gâté ses dernières exposi-
tions; cette figure est poussée Jusqu'à la sécheresse.
Il y a quelque banalité dans les enfants qu'expose M. Gervex, et
son portrait de vieille femme, peint à fleur de toile, d'une curieuse
facture, ne fera pas oublier les portraits si francs et si vivants qu'il
nous donnait en 1888, avec celui du prince de Sagan. Son Coucher
est une belle étude de femme nue, éclairée par la lumière défaillante
d'une bougie ; elle manque peut-être un peu de grâce, mais l'exécution
en est fort habile.
M. Lhermitte nous montre comme toujours des paysans aux lignes
sculpturales et des champs dessinés avec une rare puissance ; malgré
quelque monotonie, ces œuvres fortes s'imposent à l'attention ;
l'on regrette seulement que l'abus des ombres opaques et des hachures
noires alourdisse ces beaux champs de blé et ôte souvent à l'atmos-
phère toute sa fluidité.
Ce n'est pas à M. Montenard qu'on pourra faire le même reproche;
ses paysages inondés de soleil, ses ombres transparentes et colorées
évoquent à l'œil ébloui l'éclatante chaleur des étés de Provence, et il
sait rendre, avec une égale justesse, le calme de la mer ondulant sous
la lumière apaisée du soir, et la grise et fine clarté des hivers pari-
siens.
Parmi les paysages un peu inégaux de M. Nozal, il faut citer une
belle étude du Mont-S^ Michel et la Baie de 5' Jean-le- Thomas ; cette
œuvre, d'un facture originale et large, produit un grand effet avec son
ciel chargé de lourds nuages et ses eaux mortes coupées par la ver-
dure puissante des rochers.
M. Billotte sait trouver, aux portes même de Paris, des aspects
d'une poétique grandeur. Ce n'est plus la banlieue ignoble du plein
LES EXPOSITIONS 271
jour avec ses routes plates et poudreuses, ses usines informes, ses
guinguettes aux criardes enseignes. M. Billotte choisit l'heure où le
crépuscule ennoblit et agrandit toutes choses et ses Vues des fortifi-
cations, baignées delà lumière violette du soir, laissent une impression
profonde par leur noblesse inattendue.
Avec M. Forain, nous rentrons dans un Paris plus connu et nous
retrouvons, dans ses croquis de la vie de théâtre, tout ce monde
bizarre de filles fourbues, de danseuses au visage canaille et sour-
nois, de vieux beaux bedonnants et gobeurs, qu'il sait noter d'un
crayon si sûr, avec un réalisme si amusant. La pénombre des cou-
lisses où s'agitent tous ces personnages est rendue avec une remar-
quable justesse et harmonise habilement les couleurs disparates des
costumes.
Certains voisinages sont redoutables. M. Rosset-Granger n'a pas à
se louer de la place qu'il occupe ; l'exquise délicatesse des Besnard
exagère la lourdeur de ses effets de lumière colorée, tandis que les
études de M. La Touche se font remarquer par leur finesse et leur
simplicité.
De môme, l'étincelante exposition de M. Chéret assombrit tout
autour d'elle. Le mal n'est pas grand, pour les envois de M. Tissot :
aucun voisinage ne saurait donner à ses pastels ni légèreté ni élé-
gance ; mais les œuvres de M. Eliot en souffrent davantage et c'est
pour cela, sans doute, qu'on ne retrouve pas, dans ses belles études
de plein air, la lumière vibrante qui lui est habituelle.
M. Doucet a mis bien du talent dans le joli portrait, un peu trans-
parent, de AP" T. de A/., dont l'arrangement évoque le souvenir
affadi de quelque figure du xvi" siècle italien. Le grand portrait en
robe violette nous paraît plus contestable ; le dessin est dur par
endroits, le modelé inégal, les chairs d'une couleur singulière. Un
buste de femme vue de profil est banal et décoloré.
Le succès mondain, sinon artistique, est pour l'exposition de
M. Machard ; elle dispute aux mièvreries de M. Dubufe la faveur du
public féminin.
En résumé, l'exposition de 1891 est une des plus variées que les
pastellistes nous aient encore données. Paysage, marine, figure nue,
décoration, ils ont abordé tous les genres. Les portraits pourtant
prédominent, et leur nombre s'accroît chaque année. D'autre part, le
272
L'ARTISTE
public qui, jusqu'ici, fréquentait beaucoup moins cette exposition que
les autres petits Salons, aquarellistes ou cercles, augmente et se renou-
velle sans cesse. Tout cela semble indiquer que le pastel, dont la bril-
lante renaissance a réjoui tous ceux qui s'intéressent aux choses d'art,
commence à conquérir la mode. Nous ne pourrons que nous en féli-
citer, si nos pastellistes savent se défendre contre l'intrusion de la
fadeur et du maniérisme. Puisse le succès ne pas nous les gâter !
MAURICE DEMAISON.
LES EXPOSITIONS
273
LES GRAVEURS AU BURIN
(es graveurs auburin sont les gens du monde
les plus dignes d'estime. Leur patience est
proverbiale, leur conscience ne l'est pas
moins; et derrière leur châssis de papier
blanc tendu, loin du tumulte et du bruit où
se plaisent trop souvent les autres artistes,
ils passent leur vie en tête à tête avec leurs
planches de cuivre, sans même avoir, de
temps à autre, l'enivrement d'un succès de Salon. Leur caractère se
reconnaît bien dans la façon dont ils ont organisé leur exposition.
Ce n'est pas eux qui auraient été prendre une oeuvre de bienfai-
sance pour prétexte, louer ou se faire donner un loeal à la mode,
remplir les Journaux de réclames et couvrir les murs d'affiches. Ils
n'en ont même pas mis une à la porte du Cercle de la librairie, non
plus qu'un tourniquet à l'entrée de leurs salles. Un visiteur est chez
eux un invité. Il l'est même d'autant plus qu'un membre de leur
Société se tient presque toujours là pour l'accueillir et le renseigner
au besoin. On éprouve après cela quelque scrupule à dire sur
certains résultats obtenus, des choses comme celles qui vont suivre.
Le moyen pourtant de faire autrement quand on a, soi aussi, sa
conscience et qu'on croit que ces choses-là sont la vérité ?
Le nom de M. Henriquel-Dupont est depuis longtemps consacré.
Il est le doyen de l'art, il en est aussi le maître le plus illustre.
Chacun des pas de sa longue carrière a été marqué par des succès et
des récompenses : médaille de deuxième classe en 1822, chevalier de
la Légion d'honneur en i83i, membre de l'Institut en 1844, médaille
d'honneur en i852, grande médaille d'honneur en i855, officier la
même année, commandeur en 1877, il représente à lui seul plus d'un
demi-siècle de l'histoire du burin en France. Il a fait des œuvres
superbes, sûres de rester. On n'en a mis que deux à l'exposition, et
peut-être aurait-on pu faire un autre choix. Le Portrait de Berlin
d'après Ingres, est beau. Vu à quelque distance, il a presque l'autorité
du tableau : vu de près, il me séduit moins. Mais le Mariage
189I — l'artiste — NOUVELLE PÉRIODE : T. I l8
274 * L'ARTISTE
mystique de Ste-Catlieritie, d'aprcs Corrège, ne me séduit ni de près
ni de loin. Par quelle illusion d'esprit peut-on s'aviser de graver
Corrège quand on est l'interprète parfait d'Ingres et de Paul
Delaroche ? Il y a des qualités qui s'excluent, et pour prendre un
exemple inverse, je ne sache pas que les admirables graveurs des
Pays-Bas aient jamais trouvé le succès à mettre leur talent au
service des Italiens.
M. Henriquel est le chef reconnu de l'école, mais il est incontesta-
blement au-dessus d'elle, et c'est d'elle maintenant qu'il faut parler. Ici
commence véritablement mon embarras. Que dire de M. Blanchard
et de M. Boisson, de M. Boutelié et de M. Danguin, deM.Dubouchet
et de MM. Jacquet (Achille et Jules), de M. Lamotte, de M. Lévy,
deM. PfnorPOn croirait qu'ils ont fait vœu d'abnégation. Tous
pourtant savent dessiner, tous tiennent leur outil avec méthode, avec
courage, avec talent; mais que produisent-ils? Prenez une gravure
de l'un, une de l'autre, avant la lettre, et tâchez de mettre au bas le
nom du graveur : vous n'y arriverez jamais ; rien qui les distingue,
rien qui accuse leur tempérament propre, leur idée. Ils sont
impersonnels comme des soldats dans le rang.
Mais voici plus: que l'État ou les éditeurs leur donnent à traduire
n'importe quoi, qu'ils reproduisent le Corrège ou Meissonier, Léonard
ou Bouguereau, Raphaël ou Boucher, rien ne trahit qu'une de ces
besognes leur ait fait plus de plaisir ou coûté plus d'efforts que l'autre;
leur bu n traduit toujours et croise ses mêmes tailles sur les chefs-
d'œuvre des maîtres éternels comme sur les pauvres imitations qu'on
apprend aujourd'hui à en faire dans les académies. Une seule diflc-
rence est peut-être à signaler : c'est que plus le modèle est élevé, moins
ils sont fidèles; et plus il est généreux, plus ils l'affadissent.
Seuls de l'école, MM. Haussoulier et E. Sulpis paraissent se douter
qu'on pourrait peut-être quelquefois sortir de cette uniformité. A
côté de planches rappelant celles de leurs camarades, l'un et l'autre
en ont une où ils abandonnent un peu la trop vieille convention. En
reproduisant Baudry, dont l'œuvre, par tant de côtés, rappelle celles
des peintres de Fontainebleau, M. Haussoulier s'est souvenu que
Primatice aussi eut ses graveurs : son Orphée et Eurydice est une
tentative intéressante. Celle de M. Emile Sulpis l'est plus encore,
étant plus agréablement amenée au point. Claire d'effet, fine de travail,
LES EXPOSITIONS ayS
pleine de souvenirs empruntés à l'école mystique d'Allemagne et
peut-ctrc plus haut, sa Parabole des Aveugles, d'après Brucghel
le Vieux, mérite toute l'attention du visiteur qui sait voir.
J'ai rejeté jusqu'ici deux noms qui, selon moi, doivent être mis
entièrement à part des autres, étant franchement hors de l'école ; ce
sont ceux de MM. Burney et Flameng. Avec cette modestie qu'on lui
connaît, M. Burney ne parle jamais de Gaillard qu'en l'appelant « mon
maître », et de fait il a raison. Ce ne sont pas seulement les procédés
de Gaillard, si curieux, qu'il continue, c'est son esprit souvent qu'il
fait revivre. M. Burney expose plusieurs portraits fort beaux : celui
du Cardinal Guibert, celui de M*' Caverot, le médaillon de M. Léon
Cormidel. Et quand il grave, d'après « son maître », l'admirable et
terrible effigie de AI^' de Ségur, on se croirait presque en présence
d'un vrai Gaillard, tant on retrouve tous les effets de sa peinture, et
de son burin.
M. Léopold Flameng, est, nous disent les livrets, élève de Cala-
matta ; mais il a pris aussi des leçons de Rembrandt. Ce n'est pas
en vain qu'on copie, comme il l'a fait, la Pièce aux cents florins. La
pointe lui est plus familière encore que le burin, et quand il use de
l'un, ce n'est pas pour oublier ce qu'il sait obtenir de l'autre.
Son envoi se compose de trois cadres. Le premier qu'on aperçoit con-
tient une série de petites pièces d'après Ingres : on peut sans distinc-
tion les déclarer excellentes. En ses dimensions restreintes et ses
nuances unies, la Source est bien, je crois, la meilleure traduction
qui existe du célèbre tableau, celle au moins qui en rend le mieux la
fleur de jeunesse et de pureté. Les deux portraits sont d'une extrême
énergie intérieure, celui d'Ingres avec sa noire chevelure est saisissant;
celui de M'"" Devauçay, plus original encore. Voici une autre planche
de M. Léopold Flameng où le sentiment paternel semble avoir
mis un goût de plus dans le savoureux travail du graveur : Grolier
che:{ Aide est sans comparaison l'œuvre la plus attrayante de l'expo-
sition. Avec quelle délicatesse et quelle solidité y est traduite la pein-
ture aux qualités si modernes de M. François Flameng ! les figures
vivent, les accessoires pittoresques se détachent, et chacun à sa
place, sans tirer l'œil, sans faire étalage d'éclat ou d'érudition, disant
ce qu'ils sont chargés d'exprimer ; la lumière joue, brille, caresse :
une merveille que cette blanche clarté qui baigne au loin les mirages
27b L'ARTISTE
de l'horizon vénitien et pénètre si gaîment à travers les larges verrières
pour inonder tout l'atelier.
En chemin pour me rendre à cette exposition, dont je viens de
donner un compte rendu peut-être assez surprenant, j'avais fait un
rêve : et pourquoi me serait-il défendu de raconter ce que j'avais
rêvé, si peu que cela ressemble à la réalité ? Notre temps est celui des
résurrections ; à ne parler que de la gravure, son histoire est vrai-
ment curieuse, prise sous ce point de vue. L'eau-forte commence, et
depuis P. Huet jusqu'à Rops, sa renaissance a fourni assez d'œuvres
et de noms glorieux pour qu'il soit superflu d'insister. La lithogra-
phie, tombée pendant vingt ou trente années dans le plus afl'reux
discrédit, reléguée par le mépris général au rang des vieilleries les
plus surannées, la voici qui se réveille sous nos yeux. Autour de
l'œuvre admirable de Pantin, commencée dans les plus mauvais jours,
sans succès, sans espoir, uniquement par goût de grand artiste épris
de sa propre pensée, d'autres oeuvres s'élèvent à leur tour, que l'ave-
nir verra : ceux de Lunois, de Dillon, de plusieurs encore sans
parler des étonnantes et si personnelles créations de Chéret.
Le bois avait précédé ; à la suite de MM. Baude et Lepcre se grou-
pent toute une phalange de jeunes artistes qui ont l'ardeur, la variété,
l'éclat, qui nous donnent chaque année, non seulement dans les expo-
sitions, mais dans les publications d'art ou de luxe, dans les journaux,
partout, qui jettent sans compter aux quatre vents du ciel, toutes
sortes d'œuvres excellentes.
Le burin seul restera-t-il enfermé dans le palais de la Belle au
bois dormant ? Ayant encore à lui les académies, et quelques com-
mandes officielles, va-t-il continuer à vivre les yeux fixés sur des
modèles d'il y a deux cents ans ? Et, le voyant faire aussi son expo-
sition, et chercher les regards du grand public, je me flattais presque
de découvrir là quelques premiers rayons de la nouvelle aurore.
Hélas ! je n'ai que trop laissé voir peut-être quelle déception fut la
mienne. Et pourtant, quand j'y repense, est-ce bien moi qui avais
tort de trop désirer et de trop attendre ? ce procédé du burin, le plus
noble, le plus glorieux, le plus ancien dans l'histoire de la gravure,
est-il irrémédiablement condamné à la belle taille et aux petits qua-
drillages bien égaux avec un point dans le milieu ? Avant le xvii* siècle,
cette fameuse époque où l'esprit humain sembla vouloir s'arrêter,
I
LES EXPOSITIONS
277
comme à son solstice, n'y eut-il pas le xvi" siècle ? Avant Audran et
Nanteuii, grands maîtres sans doute, mais dont les enseignements
sont épuisés, Durer, Lucas de Leyde, Mantegna, Marc-Antoine, sans
parler des Vénitiens, n'ont ils pas été des graveurs aussi parfaits, aussi
merveilleux, aussi dignes d'être consultés ?0n semblé dire des naï-
vetés en posant de pareilles questions, et pourtant pas un de nos
burinistes ne va demander des leçons à ces vieux maîtres toujours
jeunes, pas un ne semble se douter que, pour les suivre et les égaler
peut-être, il suftirait de faire comme eux, c'est-à-dire d'être de son
temps, de regarder ce qui existe, ce qui s'agite, ce qui se développe,
ce qui vit autour de soi, et de s'efforcer à le rendre. Nous sommes
à la fin d'un siècle et nous le répétons sans cesse, mais personne ne
croit que nous soyons à la fin d'un monde, et le cri d'Ulrich de Hutten
est toujours le nôtre. « O siècle ! les esprits se réveillent, les études
refleurissent, c'est un plaisir de vivre. » Ajoutons : et de voir
la vie.
GERMAIN HEDIARD.
278
L'ARTISTE
LES ŒUVRES D'EUGENE CARRIERE
LA veille d'aller voir, sans enthousiasme
aucun, les coutumières et encombrantes
banalités des Salons, où sont perdues les
quelques vraies œuvres qui s'y hasardent,
nous avons eu la joie de passer en revue,
chez Goupil, les exquises, les merveil-
leuses toiles d'un peintre qui n'est pas
que peintre, mais qui est aussi un philo-
sophe, un poète : Eugène Carrière.
Ce doit être, en effet, la caractéristique d'un véritable artiste, cette
qualité, précieuse entre toutes, d'être un penseur. Celui qui fixe sur
la toile ou pétrit dans la glaise une manifestation quelconque de la
vie, doit y faire passer un peu de son âme, susciter la réflexion chez
le passant qui s'arrête etregarde,admiratif. Carrière l'a, cette qualité.
Devant sa peinture, on ne fait point que constater son beau talent,
on est frappé d'une émotion profonde et grave. Il a le sens intime
des sentiments tendre, que recèle le cœur des mères, du naturel
câlin et malicieux de l'enfant. Et rien, pour créer l'cette émotion,
de théâtral et de convenu. L'impression est franche, sincère, car
elle ne naît pas des procédés à la fois grossiers et puérils qu'em-
ploient les impuissants qui, pour en imposer, tentent de faire
admettre qu'ils sentent fortement, alors qu'ils n'ont jamais tressailli
d'allégresse ou de douleur au spectacle du bonheur ou de la détresse
de l'homme. Non, point d'afJ'éteric, rien de mièvre, ni rien non plus
qui vise au dramatique : la vérité, dans la simplicité absolue. C'est
un portrait d'homme où se reflètent les agitations intérieures du
modèle, ses habitudes de corps et d'esprit, son mode d'existence,
presque. C'est un visage de femme, — une femme d'intelligence et
de sensibilité vives, et non une poupée, — sur lequel on lit les
sérieuses préoccupations et dont les yeux, noyés dans le rêve, perdus
dans une vision intérieure, révèlent les mélancolies d'une destinée
LES EXPOSITIONS 279
contraire aux aspirations, racontent les chagrins, acceptés, d'une vie
pauvre et restreinte, et font songer à ces beaux vers du plus pénétrant
poète moderne après Baudelaire , — le délicat et tourmenté
Verlaine :
La vie humble aux travaux ennuyeux et faciles,
Est une œuvre de choix qui veut beaucoup d'amour.
Et c'est aussi, c'est surtout dans une scène familiale que Carrière
a prouve qu'il est un observateur attentif, plein de tendresse et de
pitié : une maman serrant dans ses bras, avec un emportement
passionné, quasi farouche, un bébé, son dernier né, car c'est encore
un enfant au maillot, tandis que deux fillettes dans l'âge de la
réllexion, sinon du jugement, contemplent, muettes, admirant et
comprenant d'instinct cet élan maternel, cet amour sacre, en germe
dans leur petit cœur, et qui, plus tard, les ravira, les troublera si
délicieusement. Le bébé s'abandonne à la chaude caresse, à cet
ardent baiser dont il a déjà l'accoutumance et qui lui est aussi
nécessaire, aussi indispensable, même, que le lait qu'il tette. Vrai-
ment, on ne saurait le répéter trop. Carrière a le sens du plus
puissant des sentiments: la maternité. Il a bien la compréhension
de cet amour prévoyant et inquiet, dévoué jusqu'à la mort, tou-
jours en éveil, fait de sourires et de larmes, tour à tour joyeux,
angoissé, douloureux.
Cette scène si belle. Carrière l'a reproduite plusieurs fois ; la même
mère et le même enfant, on les voit, accomplissant le même geste de
suave et fougueuse tendresse, dans des attitudes différentes. Mais c'est
toujours, parce que cela est vrai, cette même étreinte, ce frénétique
emportement de la mère, cette douce quiétude de l'enfant, incons-
ciemment, machinalement heureux d'être baisé, caressé. Et elle est
inoubliable, cette scène! ElUc se grave dans la mémoire de qui l'a
contemplée, bouleversé par des souvenirs, anciens ou récents, lui
rappelant une ou plusieurs scènes identiques dont il fut l'acteur ou le
témoin intéressé. Ceux qui ont perdu un enfant ou qui craignent le
mal odieux et sournois, ravisseur des êtres chéris; ceux qui tremblent
à la pensée de voir disparaître à jamais la frêle créature qui est toute
leur joie, en laquelle ils ont placé tout leur espoir, qui est l'unique
consolation de leurs peines et de leurs amertumes, dont les charmants
28o L'ARTISTE
et lumineux regards sont, pour l'homme affligé, ce qu'est le premier
rayon du soleil naissant pour la terre encore enténébrce par la nuit,
ceux-là comprendront ces tableaux de Carrière et sentiront un frisson
courir dans leurs veines, frisson de gaîté attendrie, suivi d'un frisson
d'anxiété. Ne devine-t-on pas que ces mères, en serrant contre leur poi-
trine l'enfant adoré, tressaillent en pensant aux maux toujours mena-
çants qui le peuvent faire souffrir, qui le peuvent tuer? qu'elles
craignent pour lui l'incertain, le redoutable avenir ? Et l'on jurerait
qu'elles croient le préserver en l'entourant de leurs bras, qu'elles
croient que le baiser qu'elles lui donnent est le dictame souverain,
l'invincible égide... Hélas!
Dans la préface qu'il a écrite pour le catalogue, Gustave Geffroy a
dit de ces mères : « Ce sont des lionnes attentives et soupçonneuses,
qui prévoient, qui redoutent, et qui grondent contre l'inconnu. Enla-
çant le dernier né, guidant les pas de l'hésitant, parlant du regard aux
aînés, elles se meuvent dans la tragique atmosphère chargée de menaces
où se livrent les batailles du destin.» Elle est grande, cette image : des
« lionnes attentives », grande et juste, car ces mères sont résolues,
on en a la certitude — résolues et prêtes pour la lutte comme pour le
sacrifice.
Toutes ces têtes, peintes ou dessinées par Carrière, ont une extra-
ordinaire intensité d'expression, réfléchie toujours, attristée souvent,
presque dolente. Même dans les yeux rieurs, la bouche souriante des
enfants, qu'avive la délicate pâleur des chairs, sous la transparence
desquelles bleuit le réseau veiné, on croit lire une souffrance vague,
indéfinie. Dans les yeux des jeunes filles, c'est une lueur révélatrice
des troublants malaises de la nubilité, comme dans les yeuxdes femmes
luit un regard où perce la désillusion apportée par l'expérience de la
vie. Et tout cela estompé, enveloppé d'une pénombre légère, qui noie
les détails, les accessoires inutiles, ne laissant en valeur que les
figures, et faisant du tout un ensemble vaporeux, — comme si l'on
voyait ces figures dans un rêve, une sorte d'évocation, ou bien comme
si on les apercevait brusquement, ainsi qu'on aperçoit quelquefois,
par une fenêtre entr'ouverte, en longeant les maisons à la tombée du
jour, alors que les lampes ne sont pas encore allumées pour la veillée,
des gens groupés en de familières poses, des visages qui empruntent
à la nuit qui commence un air de mystère.
LES EXPOSITIONS 281
Essaierons-nous de parler du peintre en tant que peintre, c'est-à-
dire de la façon dont l'homme entend son métier, de sa manière, en
un mot ? A quoi bon ? Quand nous aurons affirmé que Carrière des-
sine admirablement, que ses portraits sont d'une vivante ressem-
blance, comme celui de M. Gallimard; qu'en des tons atténués, des
nuances d'une suprême délicatesse, il est coloriste parfait, aurons-
nous ajouté beaucoup à l'éloge? Que l'on veuille bien examiner quel-
ques instants le tableau qui représente une femme élégante et jolie,
mollement étendue sur un sopha, près d'un guéridon sur lequel, dans
un vase, s'épanouissent les fleurs d'un bouquet, et l'on se convaincra
de l'exactitude de notre appréciation. Le visage de cette femme au
repos, dont les beaux yeux noirs brillent de tout l'éclat de la jeunesse,
s'éclaire du reflet des blancheurs de la toilette, soie d'une douceur
chatoyante, dentelle d'une matité discrète, — blancheurs relevées par
une fourrure noire, de forme serpentine, — appelée boa, d'ailleurs,
— qui contourne la nuque, descend des épaules jusqu'aux pieds, et
par deux noeuds de rubans piqués, l'un au corsage, l'autre au bas de la
robe, tous deux d'un rose éteint, mais qui paraît éclatant et donne un
vif relief à la neige des étoffes et des guipures. Quand nous aurons dit
encore que Carrière, quand il veut, quand il croit nécessaire de mettre
le sujet en pleine clarté, peint avec une rare vigueur (voir le portrait
de M. Gallimard, déjà cité, et le portrait de l'enfant à la collerette,
n" 18) qu'aurons-nous dit de plus, encore une fois? Un artiste, à
notre époque où le talent surabonde, mais où l'originalité est trop
absente, ne se recommande pas à l'attention par ses seules qualités de
facture. Il faut encore, nous nous plaisons à le répéter,qu'il ait d'incon-
testables qualités cérébrales, qu'il fasse penser, qu'il soit un suggestif,
pour nous servir d'un terme dont on a un peu abusé, mais qui exprime
bien ce qu'il veux exprimer. Il faut qu'il sache, dans ses compositions,
faire passer le souffle de la vie, palpiter l'âme des êtres et des choses.
Carrière réalise ce desiderata et voilà pourquoi nous le tenons pour
un grand, très grand peintre.
SUTTER LAUMANN.
UN ARTICLE INEDIT DE DAVID D'ANGERS (i)
LES STATUES
'n, existe dans le cœur de l'homme un sentiment natu-
rel et sacré après le respect filial, c'est celui de la
vénération pour les grands hommes; plus les nations
sont morales et célèbres, plus ce sentiment a de puis-
sance chez elles.
Les statues sont pour les masses un noble stimulant ; elles sont les
glorieuses archives du genre humain; lorsqu'une génération entière
s'est endormie dans la poussière, il reste encore un peuple de grands
hommes, debout sur les autels de la patrie. Les astres brillants de
la lumière du génie sont semblables aux phares, guides des marins
sur la mer orageuse, ils protègent leurs frères dans leur triste odyssée
à travers les siècles; ce sont des demi-dieux, des saints qu'hormis les
révolutions du globe nulles autres ne pourraient abattre, effacer de la
mémoire des hommes. Et s'ils se trouvaient enveloppés dans une
secousse de notre terre, les êtres qui nous auraient remplacés fouille-
raient dans ses entrailles et exhumeraient ces figures grandioses por-
(i) C'est à l'obligeance de M. Robert David d'Angers que nous devons la
communication de cet inte'ressant article écrit par son. père avant la re'volution
de fe'vrier 1848. On y retrouve tous les sentiments éleve's du grand statuaire et
sa générosité d'âme proverbiale, tels que nous les avait montrés la correspon-
dance du maître, publiée l'an dernier par M. Henry Jouinfi vol. Paris, Pion,
1890). Quant aux considérations relatives au sujet spécial de cet article, on
verra qu'à une quarantaine d'années d'intervalle elles n'ont rien perdu de leur
valeur, et qu'elles sont encore d'actualité, étant donné la facilité avec laquelle
on décerne à de prétendus grands hommes les honneurs d'une statue.
LES STATUES 283
tant sur le front le signe de leur immortalité. Quelle noble et difficile
tâche pour un artiste ! Plus la matière dont il se sert pour ses œuvres
oflre de caractère de durée, plus il doit chercher à les rendre sublimes
pour qu'elles ne ressemblent 'pas à ces muets et désespérants hiéro-
glyphes que les monuments antiques conservent et nous montrent
avec une dérision apparente. C'est un fort, un puissant véhicule pour
l'artiste qu'une telle mission, car son œuvre à luidevientun livre que
tous doivent pouvoir lire. Ce sont de glorieuses pages dont la création
est la pensée, et les caractères toute l'humanité dans ses types. Ces
pages, burinées par la vénération et le génie, disent aux peuples:
que le bon et le bien ont leur apothéose sur la terre; que si les pieds
de l'homme se souillent dans la fange du globe, sa tête au moins tou-
che au ciel, son dernier asile; que le malheur, quand il s'attache à
quelque chose de grand, reçoit aussi son autel, et que son image indes-
tructible se présente aussi dans l'avenir.
Si les Français ont si bien compris tout ce qu'ils doivent aux glo-
rieux génies sortis du milieu d'entre eux, c'està la Révolution régéné-
ratrice du monde qu'ils doivent d'avoir fouillé dans la poussière des
tombeaux pour ressusciter ces divins météores, qui viennent enno-
blir de leur image le sol de la France, après l'avoir illustré par leurs
œuvres. Mais l'honneur d'une résurrection, si j'ose m'exprimer ainsi,
revient surtout et à juste titre aux villes de province, ce sont elles qui
avec l'obole du prolétaire, l'argent du riche font surgir, s'élancer dans
l'avenir ces brillantes et impressionnantes réalisations rendues lisi-
bles à l'âme, et il faut avouer sans calomnie que le gouvernement si
habile à arrondir, à grouper les chiffres de son énorme budget, reste
étranger à ces actes de justice populaire, et si, à de rares intervalles,
il a doté d'une faible somme une souscriptton ouverte, on peut être
certain que le monument s'élevait pour un roi ou un serviteur des
cours.
Nous passerons rapidement en revue les principales statues élevées
par souscription dans les départements.
La statue du général Travot, à liourbon-Vendée, son buste colos-
sal à Cholet, s'élèvent tous deux à sa mémoire; mais l'immortel
Hoche, le pacificateur de la Vendée, n'a pour monument que la
statue que ses compatriotes lui firent élever par souscription à Versail-
les, sa ville natale. D'où vient cette diflerence entre deux noms si
284 L'ARTISTE
différents aussi de gloire ? C'est que la lâche vengeance des Bourbons
poursuivit Travot de sa haine implacable, et que les âmes généreu-
ses, car, grâce à Dieu ! il en existe encore en France, protestèrent
contre un odieux souvenir en le relevant sur son piédestal.
Verdun voit encore avec orgueil la statue de son illustre Chevert.
Le bronze a consacré les traits du profond Montaigne, dans sa ville
natale. Le brave d'Assas fait retentir dans Vigan son cri dévoué : « A
moi ^ Auvergne, ce sont les etviemis ! » Brune vient de recevoir un
semblable hommage de ses concitoyens, et la ville de Brives a prouvé
qu'elle avait ressenti jusqu'au cœur les coups de poignard de l'infâme
Trestaillon.
La statue du maréchal Lannes, le brave des braves, décore une
place de sa ville natale. Jeanne d'Arc est représentée, à Orléans, chas-
sant les Anglais qui vengèrent lâchement leurs défaites sur cette héroï-
que guerrière.
Tandis que la ville de Béziers inaguraitla statue de Riquet, qu'une
cité entière célébrait avec enivrement le souvenir du bienfaiteur de la.
Provence, dont la Société archéologique, aidée des souscriptions des
habitants de Béziers, avait fait élever le monument au milieu d'une
des plus belles fêtes que puisse se figurer l'imagination, et dans les-
quelles les autorités n'étaient que spectatrices, le gouvernement faisait
placer à Montpellier (ville plus qu'à moitié protestante), sur la belle
promenade du Pérou, la statue équestre de Louis XIV, commandée
parla Restauration et donnée à la ville après i83o par le gouverne-
ment actuel. L'inauguration ne causa pas grand bruit, les ouvriers
mirent avec effort le colosse sur son piédestal, et c'est à peine si quel-
ques passants s'arrêtaient un instant pour jeter un regard de mépris
iuvV homme aux dragonnades.. L'idée est heureuse, en eflet, de don-
ner à cette province l'image de celui qui fit couler tant de sang et de
larmes dans les Cévennes, qu'un malheureux hasard fait indiquer du
doigt à la statue. La même idée d'oubli des injures, sans doute, a
inspiré le don fait par le gouvernement, quelques mois auparavant,
au Musée de Montpellier, c'est le portrait de l'infâme Charles IX,
méditant la Saint-Barthélémy.
La statue colossale du grand Corneille domine le pont de Rouen.
Le jour de son inauguration, trente mille soldats-citoyens défilèrent
devant l'illustre tragique et lui portèrent les armes en inclinant le
LES STATUES 285
noble drapeau tricolore. La tête de la figure se détachait sur le ciel et
à ses pieds les navires se pavoisaient de leurs diiTérentes couleurs
nationales, tandis que les Rouennais saluaient de leur mille voix leur
célèbre compatriote. Fiers de leurs grands hommes, ils ne laissent
échapper aucune occasion pour témoigner de leur reconnaissante
admiration, et la statue d'Adrien Boiëldieu, placée au milieu du cours
qui porte son nom, est une preuve de la juste estime des habitants de
Rouen.
La ville de Strasbourg élevait, dans le même mois, un monument à
Kléber qui, par son immortelle victoire d'Héliopolis, reconquit
l'Egypte et y trouva la mort sous le fer d'un fanatique et vil assassin.
Et Gutenbcrg, sublime inventeur de l'imprimerie ! Après quatre
siècles d'indifiérence, les hommes reconnurent enfin quel bienfait ils
avaient reçu de cet homme illustre. Le monument fut exécuté au
moyen de souscriptions venues de presque tous les points de la
France, et, pendant trois jours, les fêtes les plus admirables et toutes
populaires, car les habitants seuls en firent les frais, sous la direc-
tion du comité du monument, firent tressaillir d'enthousiasme la
vieille et noble cité. Les nombreux étrangers accourus de tous lieux
purent se convaincre, en voyant les bas-reliefs représentant les bien-
faits de l'Imprimerie dans les quatre parties du monde, que les
Français se plaisent à rendre hommage à tous les membres de la
grande famille humanitaire.
Fénelon, le digne archevêque de Cambrai, cet homme de bien,
dontchaque jour de vie était une bonne action, repose dans la cathé-
drale de cette ville : trois bas-reliefs représentant les traits les plus
remarquables de sa noble vie et une statue couchée décorent le tom-
beau érigé par la reconnaissance des Cambraisiens. Une autre sta-
tue de Fénelon va être placée dans sa ville natale.
La reconnaissance placera, sous peu, à Versailles, l'image vénéra-
ble de l'abbé del'Epée.
Les Compatriotes du célèbre Cuvier ont placé au milieu d'eux sa
statue à Montbelliard. Le jour de l'inauguration, à l'instant où le
voile qui couvrait la statue fut enlevé, quinze cents voix des deux
sexes chantèrent un hymne qui s'éleva jusqu'au ciel. Une souscrip-
tion européenne a fait élever, au Jardin des Plantes, une représen-
tation de l'illustre savant, qui sut ravir aux profondeurs du globe des
pages de son histoire.
286 L'ARTISTE
Laval a inauguré en 1840, une statue en bronze d'Ambroise Paré-,
sur la plinthe est gravée la devise naïve et pieuse du chirurgien,
que son talent, et le besoin qu'en avait le roi, sauva des massacres de
la Saint-Barthélémy : « Je le pansay et Dieu le giiarit. i>
La ville deCateau-Cambrésis, où est né le maréchal Mortier, vient
de lui élever une statue. Dans la petite église de Saint-Florent
(Maine-et-Loire), où furent enfermés les cinq mille prisonniers répu-
blicains auxquels Bonchamps, mourant, sauva la vie, est placée la
statue du général vendéen sur son tombeau ; cet ouvrage est du fils
de l'un des cinq mille prisonniers.
En élevant une statue à René d'Anjou, dans la ville d'Aix, la
Provence songea plus au philosophe, peintre, écrivain, qu'à la tête
couronnée, et certes, si le souvenir du bon roi leur est resté si pré-
cieux, c'est grâce à la tradition qui le représente se chauffant le dos
contre une muraille exposée au midi. Il y avait une véritable philo-
sophie dans ce royal peintre qui avait peint sa femme la tête ceinte
d'une couronne de reine et dévorée par les vers du cercueil.
Cent mille citoyens consternés par la mort prématurée du général
Foy, votèrent un million à sa famille, un monument au tribun intré-
pide. Le tombeau est au Père-Lachaise. Quatre bas-reliefs ornent
le piédestal de la statue; ils représentent un combat en Espagne, le
général à la tribune, entouré de tous les membres marquants de
l'opposition à cette époque et dont bon nombre a malheureusement
prouvé depuis, que cette opposition n'était pour eux qu'une question
d'hommes et non de principes; le convoi du général suivi de ses
collègues, et sur l'une des faces, le génie de la guerre et celui de l'élo-
quence.
Le gouvernement a ordonné, la ville de Paris, par son Conseil
municipal, a payé le magnifique tombeau érigé à l'un de ces person-
nages, le chef des justes milieux, le grand Casimir Périer. Le
ministre est représenté le poing fermé, comme pour faire respecter
la Charte-Bérard et compagnie, qu'il tient de l'autre main.
La noble figure du patriote et chevaleresque Carrel décore le
tombeau qui l'a ravi si jeune à son pays, dans le modeste cimetière
de Saint-Mandé; il est représenté au moment où il prononce, devant
les pairs, ses mémorables paroles accusatrices sur l'assassinat du
maréchal Ney.
LES STATUES 287
Angers élèvera sous peu un monument à l'illustre Ikaurepaire,
chef du i'^'" bataillon de Maine-et-Loire, qui se brûla héroïquement la
cervelle pour ne pas subir l'humiliante capitulation de Verdun, et
dont la mort eut sur les soldats delà République une prodigieuse
influence. Cette statue sera en même temps une consécration du sou-
venir de cette intrépide légion angevine qui marcha la première vers
les frontières pour repousser les ennemis de la liberté.
Bourg attend encore avec impatience la terminaison de la statue de
l'immortel auteur De la Vie et de la Mort, Bichat, né dans ses murs.
La ville de Mayenne s'occupe aussi de ressusciter dans son sein
l'image de son digne fils, le vertueux cardinal de Cheverus, ancien
évêque de Boston. La Restauration éleva, par souscription, l'immonde
figure de Louis XV dans la ville de Reims ; le peuple ne participa pas
à cette souscription. Les habitants de Beaufort (Maine-et-Loire) ont
souscrit pour faire représenter leur bienfaitrice, Jeanne de Laval,
deuxième femme de René d'Anjou.
Le statuaire David a offert au maire de la ville de Rennes d'exécu-
ter gratuitement la .statue du tailleur Le Perdrix, maire de la ville
en 92 et 93.
Les royalistes érigèrent, sous la Restauration, une statue au traître
Pichegru ; elle fut renversée de son piédestal en i838 et les patriotes
la remplacèrent par un drapeau tricolore, en attendant que l'auteur
de la Marseillaise^ Rouget de l'Isle, y ait sa statue.
Le génie de la Liberté s'élève, dit-on, sur la colonne de Juillet,
beaucoup de personne persistent à regarder ce génie comme celui du
juste milieu. N'aurait-il pas été plus logique de représenter, sur cette
colonne, un homme du peuple appuyé sur son fusil, véritable allé-
gorie de la liberté et que le peuple, avec son sens droit, aurait certes
bien comprise!
La ville de Valence s'occupe de la réalisation d'un monument au
républicain Championnet.
L'autorité avait toléré, pendant quelques années, un buste placé
en i83o sur une fontaine de la place des Invalides, modeste monu-
ment élevé au général Lafayette, mais, trouvant que le plâtre résis-
tait trop longtemps aux intempéries des saisons, elle l'a fait briser
et le fondateur de la nouvelle monarchie n'a plus un seul monument.
La ville de Paris fait les frais du tardif monument élevé à la
288 L'ARTISTE
mémoire de Molière, mais enfin à maglio tardi clie mai. Ne semble-
rait-il pas que les tartufes dont la race semble indestructible, ne
pouvaient lui pardonner de les avoir mis au pilori du sarcasme des
siècles, et le poursuivent encore en le reléguant à Tangle d'une rue,
comme une borne-fontaine. Est-il donc trop peu pour être placé seul
sur une place publique? A Paris, elles sont consacrées d'avance aux
têtes couronnées, et pourtant quelle est la gloire royale qui puisse
lutter contre ce grand génie ?
Je suis tout émerveillé qu'on veuille bien permettre aux provinces
d'élever les images de leur grands hommes sur leurs places publiques.
C'est que, sans doute, la province ne tire pas à conséquence. On peut
voir, à Versailles, la statue du maréchal Jourdan, mais la tête seule
a été faite en son honneur, car tout le corps appartient de droit au
général Valhubert, destiné à décorer le pont Louis XVI, mais qu'on
a guillotiné pour substituer sur ses épaules (système d'économie de
la liste civile) la tête de l'illustre maréchal à la sienne propre. La
Restauration avait fait exécuter trois statues de Louis XVI, destinées
à la place delà Révolution, à Nîmes et à Bordeaux, on a oublié, depuis
i83o, de les élever sur leurs piédestaux.
Louis XIV se pavane sur l'une des places publiques de Caen. Le
grand despote a toujours trouvé grâce devant ses successeurs cou-
ronnés. Napoléon, même, l'honorait et l'aimait. Boulogne-sur-Mer a
érigé un buste colossal à Henri II, ce roi avait battu les Anglais. C'est
ce qui lui a mérité le souvenir des Boulonnais.
La Ferté-Milon, patrie de Racine, possède sa statue en marbre.
Château-Thierry s'enorgueillit de l'image du bon La Fontaine, né
dans son sein.
Les mariniers de Clamecy élevèrent, de leurs modestes souscrip-
tions, un buste colossal à Jean Rouvet, leur compatriote, inventeur
des trains de bois, il est placé sur le pont. Une chose assez plaisante
est arrivée à l'égard du modèle de ce buste. L'artiste eut l'idée d'offrir
le modèle en plâtre à la mairie de Clamecy, mais le maire n'ayant pas
bien compris la lettre d'envoi, crut que c'était un buste du roi
Louis-Philippe et renvoya, sans l'ouvrir, la boîte au statuaire, en
disant que la ville possédait déjà un buste de S. M. Peu de temps
après, la méprise s'éclaircit et l'autorité accepta alors, avec reconnais-
sance, le buste de Jean Rouvet.
I
LES STATUES 289
Il faut certainement élever beaucoup de monuments aux grands
hommes, mais il faut le faire avec justice et discernement, afin que
cet honneur ne devienne pas banal et ne fasse pas manquer le but:
la vénération et l'émulation des peuples. A Rome, dans le Bas-Empire,
il y avait plus de statues que d'hommes, on les prodiguait d'une
manière ridicule. Un avocat plaidant une cause importante exigeait
une statue s'il gagnait son procès, ce n'était donc plus qu'un portrait
en pied de l'homme : plus d'apothéose, c'était la prostitution d'une
chose qui ne reste sacrée que tant que le peuple conserve des idées
de véritable grandeur et de moralité. Cela se passait, à la vérité, à la
dislocation du colossal empire romain. Il faut, je le répète, être très
scrupuleux sur le choix des personnages auxquels on veut ériger des
monuments. Je voudrais que, dans toutes les villes, l'érection d'un
monument en ce genre fût le motif d'une délibération du conseil
municipal, qu'ensuite le nom désigné par lui fût inscrit sur un regis-
tre où chaque citoyen apposerait son vote d'adhésion ou de répulsion.
Puis, tel mériterait une statue, tel un buste, tel une simple inscrip-
tion.
Ainsi, l'admission d'un homme célèbre au Panthéon n'aurait lieu
qu'après un décret de l'Assemblée nationale, puis le scrutin de la
nation par le moyen de registres ouverts dans toutes communes de
France, viendrait en sanctionner la décison. Un semblable honneur
serait une véritable apothéose et il n'y aurait pas à craindre que
jamais un nom, confirmé de cette manière, pût être effacé du temple
de la gloire.
DAVID D'ANGERS.
1891 — l'artiste — NOUVELLE PERIODE : T. I ig
THÉODORE DE BANVILLE
assembleur de rimes, Banville,
C'est bien que les chardonnerets
Chantent dans les bois de Chaville;
Mais veux-tu chez les Turcarets
Emplir ton coffre et tes coffrets?
Plante-là ton rêve fc'erique 1
— C'est bien dit, mais je ne saurais,
Je suis un poète lyrique.
Poète lyrique! ainsi, dans sa « Ballade à lui-même », s'est fidèle-
ment dépeint celui qui vient de s'éteindre et dont la mort met en deuil
les Lettres françaises.
Le grand poète, l'impeccable artiste n'est plus ; mais son œuvre lui
survivra pour la délectation de ceux qu'exalte le Beau, pour l'enchan-
tement des dilettantes du vers. Nul plus que le maître que nous pleu-
rons, n'eut le souci de la facture. Merveilleux ouvrier, il atteignit
fréquemment à l'absolue perfection. Beaucoup d'esprits superficiels
n'ont su voir en ses livres que le parfait virtuose, que le ciseleur
habile dont la maîtrise inouïe sut assouplir le rythme à tous ses
caprices, faire sonnera la rime de retentissantes fanfares. Pourtant en
«Banville il y avait un penseur; et sa pensée, pour être exprimée dans
/ARTISTE
7*
i
THÉODORE DE BANVILLE 291
une langue prestigieuseet fixée dans une forme incomparable, n'en était
pas moins profonde. L'Idée est un diamant brut dont la gangue
emprisonne un feu latent. Ce diamant, le poète le façonne, le taille,
le polit; et du prisme multiplié des facettes jaillissent alors, en folles
bluettes irisées, de vibrantes et rutilantes flammes. Et la pierre est
une pierrerie. Combien d'inestimables joj'aux le disputent au Régent,
au Ko-Hinnor, dans ces splendides écrins qui s'appellent Les Caria-
lides, Les Stalactites^ Le Sang de la Coupe, Les Odelettes!
Les vers de Banville sont débordants de vie, exubérants de joie.
« Son talent, — a dit Baudelaire, — représente les belles heures de
la vie. Si je trouve dans ses œuvres un mot qui, par sa fréquente
répétition, semble dénoncer un penchant naturel et un dessein déter-
miné, j'aurai le droit de conclure que ce mot peut servir à caractériser,
mieux que tout autre, la nature de son talent, en même temps que les
sensations contenues dans les heures de la vie oii Von se sent le mieux
vivre. Ce mot, c'est le mot Lyre, qui comporte évidemment pour l'au-
teur un sens prodigieusement compréhensif. La L^re exprime en effet
cet état presque surnaturel, cette intensité de vie où l'âme chante,
où elle est contrainte de chanter, comme l'arbre, l'oiseau et la mer.
Par un raisonnement, qui a peut-être le tort de rappeler les méthodes
mathématiques, j'arrive donc à conclure que, la poésie de Banville
suggérant d'abord V idée, des belles heures, puis présentant assidûment
aux yeux le mot Lyre,et la Lyre étant expressément chargée de traduire
les belles heures, l'ardente vitalité spirituelle, l'homme hyperbolique,
en un mot, le talent de Banville est essentiellement, décidément et
volontairement lyrique. »
Deux mots encore, avec la persistance d'une obsession, reviennent
sans cesse dans les vers du poète : les mots lys et roses.
« Rien n'est pareil à la gloire d'un lys » , a-t-il chanté ; et, par analogie,
il s'est complu à célébrer le triomphe des chairs liliales, sur lesquelles
l'aurore épanche, par moments, ses suaves pourpris que viennent
aviver de pudiques afflux de sang. Il dit sa Heur d'élection :
Sur toutes fleurs je veux louer la rose.
Kt quelle adorable origine il lui donne, à la rose !
Amour, le dur chasseur que l'épouvante suit,
Ne de l'œuf redoutable enfanté par la Nuit
292 L'ARTISTE
Aux noires ailes, vit la grande Cythérée
Dormant dans son chemin
Eres la vit. Il vit ces bras que tout adore,
Et ces rougeurs de braise et ces clarte's d'aurore;
Il contempla Cypris endormie, à loisir.
Alors de son désir, faite de son de'sir,
Toute pareille à son désir, naquit dans l'herbe
Une fleur tendre, émue, ineffable, superbe,
Rougissante, splendide et sous son fier dessin
Flamboyante et gardant la fraîcheur d'un beau sein.
Et c'est la rose! c'est la fleur tendre et farouche
Qui présente à Cypris l'image de sa bouche.
Et semble avoir un sang de pourpre sous sa chair.
Fleur-femme, elle contient tout ce qui nous est cher.
Jour, triomphe, caresse, embrassement, sourire :
Voir la Rose, c'est comme écouter une lyre!
Notre regard ému suit le frémissement
De son délicieux épanouissement ;
Sa chevelure verte avec orgueil la couvre.
Quand nous la respirons, elle est pâmée et s'ouvre :
Son parfum d'ambroisie est un souffle. On dirait
Que, par je ne sais quel ravissement secret.
Elle prend en pitié notre amour et nos fièvres.
Et son calice ouvert nous baise avec des lèvres.
Notons enfin, pour compléter le cycXc des hantises de notre poète,
le mot laurier^ qui sonne et se répercute dans tous ses livres :
Pourquoi je vis ? Pour l'amour du laurier.
Il se complaît encore à sertir, comme un parfait joaillier, les gemmes
rares, à faire étinceler l'orient des perles, à faire scintiller de purs dia-
mants, dans des jeux de rayons, des palpitations de clarté qui sont
comme une fête de la lumière. Ce sonnet des Princesses n'est-il pas
une merveille ?
La Reine Nicosis, portant des pierreries,
A pour parure un calme et merveilleux concert
D'étoffes, où l'éclair d'un flot d'astres se perd
Dans les lacs de lumière et de flammes fleuries.
THEODORE DE BANVILLE 293
Son vGtcment tremblant charge d'orfèvreries
Est fait d'un tissu rare et sur la pourpre ouvert,
Où l'or éblouissant, tour a tour rouge et vert.
Sert de fond méprisable au\ riches broderies.
Elle a de lourds pendants d'oreilles, copiés
Sur les feux du soleil du ciel, et sur ses pieds
Mille escarboucles font pâlir le jour livide.
Et fière sous l'éclat vermeil de ses habits,
Sur les genoux du roi Salomon elle vide
Un vase de saphir d'où tombent des rubis.
L'outrance atteint ici un paroxysme hyperbolique; mais c'est là
un paroxysme voulu. Les mots chatoient comme de somptueuses
étoffes, brillent comme des métaux précieux, rutilent comme ces
rubis qui ruissellent d'un vase de saphir. Il y a une puissance
d'évocation qui éblouit l'œil en même temps que l'esprit. Les vers
fusent en gerbe lumineuse, retombent en globules de flamme multi-
colores dans un poudroiement d'étincelles d'or.
Le meilleur du génie de Banville est fait du culte hautain que,
toute sa vie il professa pour l'immortelle Beauté. Ce chrétien, —
pratiquant, dit-on, — fut un exquis païen, adorateur des dieux
d'Hellas, des mythes ineffables de la Grèce antique. Sa Muse, vêtue
du péplos, chaussée de cothurnes, le front étroit ceint de la bande-
lette de pourpre, s'en allait, portant l'amphore chantante, sous
l'azur vibrant et limpide du ciel attique, par des chemins veloutés de
mousse, bordés de lauriers-roses, d'hyacinthes et d'anémones. Une
aimable philosophie lui faisait l'âme légère, souriante la vie...
Au corps dans la tombe enfermé,
Que reste-t-il ? D'avoir aimé
Pendant deux ou trois mois de mai.
« Cherchez les effets et les causes »
Nous disent les rêveurs moroses.
Des mots ! des mots 1 Cueillons les roses.
Il fut aussi un fervent pèlerin au pays de la Fantaisie. Il aimait
à promener son rêve dans le riant décor des fêtes galantes de
Watteau. Il excellait îi faire se mouvoir, en de délicieux et féeriques
294 L'ARTISTE
paysages, ces jolis et chimériques amoureux habillés de soieries aux
nuances adoucies, et qui s'aiment par amour de l'amour; beaux
couples errants qui vaguent, à pas lents, sous des frondaisons
bleuâtres et nacrées, le rire aux lèvres, et, au cœur, une vague pointe
de mélancolie,,
Dans le parc au noble dessin
Où s'égarent les Cydalises,
Parmi les fontaines surprises
Dans le marbre du clair bassin,
Iris, que suit un jeune essaim,
Philis, Eglé, nymphes éprises,
Avec leurs plumes indécises,
En manteau court, montrant leur sein,
Lycaste, Myrtil et Sylvandre
Vont, parmi la verdure tendre.
Vers les grands feuillages dormants.
Ils errent dans le matin blême.
Tous vêtus de satin, charmants
Et tristes comme l'Amour mGme.
Grandiose et tragique dans certaines pièces des Exilés; ému,
finalement tendre dans les Roses de Noël, dédiées à sa mère ; iro-
nique, gai jusqu'au délire dans les Odes funambulesques et les
Occidentales, Banville a su faire vibrer toutes les cordes de la lyre
et toutes les fibres du cœur. Il est bien l'un des poètes de qui
Victor Hugo a dit : « Les hautes montagnes ont sur leur versant
tous les climats, et les grands poètes tous les styles. Il suffit de
changer de zone. Montez, c'est la tourmente; descendez, ce sont les
fleurs... Ils ont dans leur ravin le plus farouche, un charmant petit
printemps à eux, bien connu des abeilles. «
Un grand poète vient de mourir. Des journalistes bien informés
nous assurent que la' poésie est morte avec lui. L'affirmation est
peut-être excessive. Hugo, que je citerai encore, leur a répondu par
anticipation : « Force gens, de nos jours, volontiers agents de change
et souvent notaires, disent et répètent : La poésie s'en va. C'est à peu
THÉODORE DE BANVILLE 295
près comme si l'on disait : Il n'y a plus de roses, le printemps a
rendu l'âme, le soleil a perdu l'habitude de se lever, parcourez tous
les prés de la terre, vous n'y trouverez pas un papillon, il n'y a plus
de clair de lune, et le rossignol ne chante plus, les Alpes et les
Pyrénées s'en sont allées, il n'y a plus de belles jeunes filles et de
beaux jeunes hommes, personne ne songe plus aux tombes, la mère
n'aime plus son enfant, le ciel est éteint, le cœur humain est mort. »
Oui, la poésie vit et vivra; elle est éternelle comme les postulations
de l'âme affamée d'idéal et que sollicite l'au-delà. Tant que des
intelligences d'élite se sentiront isolées, exilées en un monde peuplé
d'êtres épris des seuls biens matériels et de banales jouissances, ces
intelligences se réfugieront dans le rêve, chevaucheront la Chimère,
pour fuir vers les radieux B^dens du songe. Peut-être le romantisme,
lui, est-il mort. On peut en douter et ne pas le désirer. Quoi qu'il
en soit, il aura été une des plus puissantes manifestations du génie
humain. Il aura resplendi, durant trois quarts de siècle, revivifiant,
régénérant l'art. Il aura eu, dans l'œuvre de Banville, un couchant
d'éblouissante splendeur. Et si, à cette heure, la poésie languit dans
une mélancolique pâleur de crépuscule, si la nuit est proche et inéluc-
table, du moins sera-ce, on peut l'affirmer, une de ces brèves et
claires nuits de juin, si tièdes, si belles, qu'elles font pressentir, tout
proche.
Le seuil vertigineux du goull'rc des aurores,
selon l'admirable vers de Léon Valadc.
THÉODORE MAURER.
BRETAGNE
\retagne ! — C'est le nom de ce pays antique
Où, sous un ciel très doux, parmi d'âpres ilôts,
La vaste mer revient, contre un roc granitique,
Briser incessamment ses formidables Jlots.
Un tapis d'ajoncs d'or et de roses bruyères
Revêt ses flancs rugueux, hérissés de menhirs ;
Et Von y voit errer, blêmes, les lavandières
Qui, sous la triste lune, exhalent leurs soupirs...
Le rêve s^y mélange au réel ; la légende
Y rayonne, évoquant impasse merveilleux ;
Et la Mélancolie, hôtesse de la lande,
Y caresse le front des filles aux r^ux bleus.
Vieux sol, ô noble sol ! les fils de tes chaumières
Te ressemblent. En eux, trois forts amours ancrés :
Dieu, — la mer, — le pays, — tiennent leurs âmes fières
Et les embrassent tous par des liens sacrés.
Fidèles à la langue, attachés aux costumes
De père en fils transmis comme un legs précieux,
Ils conservent, avec les anciennes coutumes,
Au Dieu de leur berceau la foi de leurs aïeux.
POÉSIES
La voix de V Océan qui leur parle sans cesse
Leur apprend le mépris de la mort, la bonté,
L'union, seul recours de r humaine faiblesse,
Et l'oubli de chacun dans la fraternité !
Le pays ! — Quand l'exil les couvre de son ombre,
Bretagne, ton seul nom dissipe leur langueur :
Ils pleurent, ils revoient tes dolmens, ton ciel sombre,
Et tes chants, doucement, bercent leur triste cœur...
Mais, s'ils gardent aux lieux chers qui les ont vus naître.
Au clocher, à la lande, un amour achevé.
Leur courage, leur bras, leur vie et tout leur être
Sont bien d toi, Patrie, â France : ils Vont prouvé !
Aux jours de deuil, héros stoïques, en silence.
Tes fils de la Bretagne ont su pour toi mourir...
Gloire à leurs noms ! leur sang est la rouge semence
Des revanches d'hier que nous doit l'avenir !
ROBERT V ALLIER
297
NOUVEAUTE DU PRINTEMPS
He suis comme un oiseau, naïf devant les choses,
Qui, voj^ant le brouillard obscurcir les ciels bleus,
S'était blotti, les ailes closes;
Je suis comme un oiseau frileux.
Arrive le soleil, — l'oiseau dresse ses plumes ;
Et je m'extasiais tout à l'heure, en voyant.
Brusquement, au sortir des brumes.
Le Luxembourg tout verdoyant.
Merveille exquise ! Autour, les toits gris et les pierres,
Les murs, que transfigure, en venant s'y poser,
Le jeu délicat des lumières,
Leur frôlement ou leur baiser ;
298 L'ARTISTE
Au milieu, près de Veau plus limpide, les marbres
Réjouis jusqu^au cœur et devenus de chair ;
Et ce premier duvet des arbres,
Léger comme un sourire clair.
Voilà des milliers d'ans que notre race humaine.,
Joyeuse ainsi, s'étonne en face du soleil,
Et que le printemps nous ramène
L'enchantement toujours pareil.
C'est d peine un rayon, c'est un instant de joie,
Volupté passagère, et déjà souvenir...
Mais, puisque le ciel nous l'envoie.
C'en est asse:[pour le bénir.
Béni soit-il, le ciel muet, mais pitoyable.
De nous avoir donné, comme trêve au tourment,
Devant la nature immuable,
L'imprévu de l'étonnement !
CHARLES FUS TER
CHRONIQUE
L ctait permis de supposer que deux Salons,
— Champs-Elysées et Champ-de-Mars, —
avec l'appoint des innombrables exposi-
tions particulières qui ne cessent de solli-
citer l'attention du public, pouvaient
suffire aux exigences actuelles de la pro-
duction artistique. C'e'tait là, paraît-il,
une étrange illusion : Paris eut, l'an der-
nier, deux Salons; cette année, il en aura
un troisième, et combien démesuré! puis-
que le double principe sur lequel se fon-
dent les organisateurs est que la nouvelle
exposition sera ouverte à tout le monde sans que le nombre des envois de
chacun soit limité, et qu'il n'y aura aucune sorte de jury !
Ce sont, naturellement, les artistes dont les œuvres ont été refusées aux
deux Salons, qui ont dessein de réaliser cette vaste et démocratique concep-
tion. Le jury des Champs-Elysées, qui, le premier, avait fait connaître ses
décisions, avait apporté, cette année, une certaine discrétion dans le chiffre
des œuvres reçues : moins de 1 800 peintures, sur plus de quatre mille envois.
C'était déjà un contingent notable de mécontents. Mais ce fut bien pis
lorsque l'on apprit que le jury du Champ-de-Mars n'avait admis que
2 32 toiles sur les 2.070 qui lui avaient été présentées, et 168 dessins,
pastels ou miniatures sur ()52 (Il ne s'agissait, bien entendu, que des
œuvres n'appartenant pas aux sociétaires, car ces derniers, comme on sait,
sont dispensés de l'examen du jury). Le mécontentement fut à son comble
parmi les refusés. Des meetings d'indignation et de protestation furent
organisés, et alors il fut résolu qu'une vaste exposition serait créée immé-
diatement, ouverte à tout le monde et, par dessus tout, absolument affran-
chie de tout jury.
3oo L'ARTISTE
Où trouver un local suffisant pour abriter l'avalanche de tableaux que
fait prévoir une réglementation aussi souverainement libérale? A quel
édifice pourra-t-on demander les myriamètres de cimaise que tous les
peintres, nationaux ou étrangers, ont le droit d'y ambitionner? Le comité
d'organisation de ce nouveau Salon a jeté son dévolu sur le palais des Arts
libéraux, au Champ-de-Mars. Les pourparlers avec M. Alphand ont
abouti, et prochainement la France comptera une exposition d'art de plus,
et non la moindre comme porportions.
C'est à peine si la nouvelle association a pu songer à préparer des pro-
grammes et à élaborer des statuts. Il a été décidé que, pour subvenir aux
premiers frais d'installation, chaque exposant aura à payer un léger
droit. Par la suite, les recettes, — celles des années suivantes, tout au
moins, sinon celles de la présente année qui seront vraisemblablement
absorbées par les dépenses, — seront employées, dans la pensée des orga-
nisateurs, a à créer dans Paris des ateliers libres, sans professeurs, où des
artistes trouveront, chaque jour et gratuitement, des modèles ».
L'Académie des Beaux-Arts a procédé à l'élection d'un membre titulaire"
dans la section de peinture en remplacement de M. Meissonier, décédé.
Les candidats étaient au nombre de trois : MM. Jean-Paul Laurens, Jules
Lefebvre et Edouard Détaille. Ce vote a donné lieu à trois tours du scru-
tin. Le nombre des votants étant de 35, la majorité était de i8 voix. Au
premier tour, les suffrages se sont répartis ainsi : M. Jean-Paul Laurens,
i5 voix; M. Jules Lefebvre, 17; M. Edouard Détaille, 3; au deuxième
tour : M. Laurens, 17; M. Lefebvre, 16; M. Détaille, 2; au troisième tour:
M. Laurens, 18; M. Lefebvre, 16; M. Détaille, i.
M. Jean-Paul Laurens ayant obtenu la majorité requise, a été déclaré
élu.
Au cours de la même séance, lecture a été donnée par le secrétaire per-
pétuel des décrets du Président de la République approuvant l'élection de
M. Ernest Guiraud, membre de la section de composition musicale, élu en
remplacement de M. Léo Delibes, et celle de M. Alphand, membre libre,
élu en remplacement de M. le baron Haussmann.
M. le comte Delaborde, secrétaire perpétuel, a communiqué à l'Acadé-
mie un extrait du testament par lequel feu M. Joseph Pinette, en son
vivant rentier à Versailles, a légué à la Compagnie une rente de douze
mille francs : « Désirant, dit le testateur, encourager les jeunes gens qui se
consacrent à la composition musicale, et voulant les aider dans les débuts
difficiles de leur vie d'études, je donne et lègue à titre particulier, à l'Ins-
titut de France, la somme nécessaire afin de constituer 12,000 francs de
rente sur l'État français 3 %. Cette rente sera divisée en quatre parties
CHRONIQUE 3oi
égales de 3,ooo francs chacune, qui seront servies durant quatre années
consécutives aux pensionnaires musiciens de l'Académie de France dès
qu'ils auront terminé leur temps de pension tant à Rome que dans les
autres pays qui levir sont indiqués par les règlements. Les susdits pension-
naires musiciens ne jouiront de cette rente que s'ils ont rempli, pendant la
durée de leur pension, toutes leurs obligations envers l'État. »
Communication a été donnée à l'Académie des lettres des candidats au
fauteuil de M. Lenoir, membre libre : elles émanaient de MM. Jules
Comte, Georges Duplessis, de Kéraniou et Georges Lafenestre. La com-
mission mixte, chargée du classement, présentait en première ligne
M. Duplessis, en deuxième liste M. Lafenestre. L'Académie n'ayant ajouté
aucun nom à cette liste, c'est sur ces deux seuls candidats que le vote a eu
lieu : M. Duplessis, conservateur à la Bibliothèque nationale, a été élu
membre libre par 35 voix contre 3 données à M. Lafenestre.
Un nouveau fauteuil de membre libre est vacant par suite du décès du
prince Napoléon Bonaparte; à l'une des prochaines séances, il sera donné
lecture des lettres de candidature pour ce fauteuil.
11 a été donné communication à l'Académie du décret présidentiel
approuvant l'élection de M. Jean-Paul Laurens comme membre de la sec-
tion de peinture.
M. Gounod, au nom de la section de composition musicale, a commu-
niqué le rapport sur le concours Rossini, dont il avait été chargé. La
section a proposé, vu la faiblesse des œuvres présentées, la prorogation de
ce concours au 3 1 décembre de cette année, en conservant le même livret
dont le sujet est : Isis.
Dans la même séance, le président a rappelé la perte récente que l'Aca-
démie a faite en la personne de M. Chapu, membre de la section de sculp-
ture. A ce sujet, il a donné lecture d'un télégramme envoyé par M. le duc
d'Aumale : « Au secrétaire perpétuel de l'Académie des Beaux-Arts, à
Paris. — De Palerme. — Veuillez exprimer aux confrères combien je
m'associe à leurs sentiments douloureux. — Aumale. » La séance a été
levée immédiatement après cette lecture, en signe de deuil.
Parmi les dernières communications faites à l'Académie, nous men-
tionnerons celle qui a été lue par M. Pascal, membre de la section d'ar-
chitecture : une notice qu'il a écrite sur la vie et les œuvres de son prédé-
cesseur, M. André.
M. Carnot, président de la République, a fait don au musée du Louvre
de son buste en marbre, sculpté par Chapu. Cette œuvre a été placée sur
un socle élevé dans la rotonde qui donne accès dans la galerie d'Apollon.
M. Carnot a également offert au musée de Versailles son médaillon en
bronze par Chaplain.
3o2 L'ARTISTE
L'une des salles de la Colonnade, servant à Texposition provisoire des
œuvres nouvellement acquises par le Louvre, renferme un tableau donné
au musée par M"" Maciet et M. Jules Maciet, la Flagellation^ œuvre de
rÉcole française du xiv^ siècle.
Le sculpteur animalier Auguste Gain vient de faire don au musée du
Louvre de la cire originale d'un groupe de Mène, son beau-père, VHallali
5Mr/7ferf, représentant un cerf qui se défend contre une meute, et ayant
figuré au Salon de i855. Cet ouvrage remarquable sera placé dans la salle
qui fait suite à celle où l'on a rassemblé les objets d'art en métal. C'est là
qu'on réunira toutes les sculptures en terre cuite, en bois et en cire,
actuellement disséminées dans diverses galeries du musée.
Une statue en cire, à la grandeur de nature, qui avait été préparée pour
la fonte, œuvre du sculpteur Giraud, a été léguée au Louvre par
M. Montenard. L'auteur de cette sculpture, ayant perdu sa femme en 1 827,
voulut lui élever un tombeau, mais il ne put réaliser ce projet et ne laissa
que le modèle en cire de son monument. La femme y est représentée
couchée et drapée à l'antique; elle porte au bras son nourrisson, et près
d'elle un autre enfant est endormi. Ce groupe a été placé provisoirement
dans une salle du département de sculpture de la Renaissance.
Le musée du Luxembourg vient de recevoir : un paysage, la Montée du
Petit-Saint-Bernard, par Jean Desbrosses, don de M. Carpentier ; une
aquarelle de M. Zuber, la Place Saint-Siilpice, don de l'auteur; une autre
aquarelle de M. Hector d'Espouy, architecte, représentant un Projet de
décoration pour une salle de la Villa Médicis, oSerte par l'auteur; une
peinture par Quignon, la Moisson, acquise par l'État au Salon de 1890;
un Portrait déjeune homme, par Emile Lévy, don de la veuve de l'auteur;
le Portrait de feu M'"" Rattier, par Jalabcrt, legs de M. Rattier; une
figurine en topaze brûlée, Gallia, sculptée par Gaulard, acquisition de
l'Etat au Salon de 1890.
M. Ernest Pascal a fait don au musée Carnavalet d'un médaillon en
bronze de Robespierre, par Théodore Ruhierre, un graveur dont c'est la,
affirme le Bulletin des Musées, l'œuvre de sculpture unique, et qui le
modela, vers i835, d'après un portrait fort ressemblant, appartenant à
Charlotte Robespierre. En relief et en caractères cursifs, ce médaillon porte,
encadrant le profil, l'inscription suivante : « Nous voulons que la France
devienne le modèle des nations, l'effroi des oppresseurs, la consolation des
opprimés. » Cette exergue se complète par les vers suivants, qui sont de
Robespierre lui-même :
Le seul tourment du juste à son heure dernière
Et le seul dont alors je serai déchiré,
C'est de voir en mourant la pâle et sombre envie
Distiller sur mon nom l'opprobre et l'infamie,
De mourir pour le peuple et d'en être abhorré.
CHRONIQUE
3o3
Un buste en bronze du peintre Eugène Lami vient d'être offert à la
direction des musc'es nationaux par M. Frédéric Lami, son fils. Ce
portrait, selon le désir du donateur, devra être placé dans le musée de
Versailles où figurent plusieurs œuvres importantes du peintre, notam-
ment la Bataille de Cassano, la Prisr de Maëstricht, la Capitulation
d'Anvers, etc.
/.(• Triomphe de U Vertu couronnée par Us Génies et entourée par les Arts libéraux.
Groupe en terre cuite par François Ladatte (1706-1787)
(Musée des Arts décoratifs)
Parmi les dernières acquisitions dont s'est enrichi le musée des Arts
décoratifs, se trouve un beau groupe en terre cuite (H. o. 65. L. 0.48) d'un
sculpteur peu connu et dont les œuvres sont très rares en France, François
Ladatte, né à Turin do parents français, mort à Paris en 1787. Ce groupe
représente le Triomphe de la Vertu. Dans une notice communiquée par la
3o4 L-AR TIS TE
famille du sculpteur et reproduite dans les Mémoires inédits sur les
membres de l'Académie royale^ il est fait mention de l'œuvre en ces
termes : « En 1744, M. Ladatte retourna à Turin où son premier ouvrage
fut le Triomphe de la Vertu couronnée par les Génies et entourée par les
Arts libéraux, qui existe actuellement entre les mains du sieur Cignaroli,
son gendre. Ce monument peut seul suffire à faire connaître le vrai ge'nie
de ce célèbre artiste. » La signature du sculpteur suivie de la date de 1744,
qu'on lit sur le socle, indique bien que c'est là le groupe mentionné dans
le document que nous venons de citer.
Les œuvres de Ladatte sont rares dans notre pays. Dans la chapelle du
château de Versailles il existe, de lui, un bas-relief en bronze, le Martyre
de saint Philippe, qui orne l'autel consacré à ce saint. Le Louvre possède
son morceau de réception à l'Académie, Judith tenant la tête d'Holopherne,
en marbre. 11 avait remporté le deuxième prix de sculpture en 1728,1e
premier prix en 1729 ; agréé à l'Académie en 1736, il fut reçu académicien
en 1741, adjoint à professeur en 1743. Ses œuvres sont, généralement, de
proportions réduites et de dimensions analogues à celle dont le musée des
Arts décoratifs a eu la bonne fortune de se rendre acquéreur.
M"'° Chaplin, veuve du peintre décédé en ces derniers mois, a adressé au
maire du Havre la lettre suivante :
« Monsieur le maire,
« Mon mari, depuis longtemps déjà, m'avait exprimé le désir de donner,
après sa mort, le portrait de sa mère à la ville du Havre pour son Musée.
Sa mère était Havraise, et, quoique ayant épousé un Anglais, ses meilleurs
souvenirs étaient pour cette charmante ville. Mon mari partageait cette
sympathie, aussi c'est au Havre seulement qu'il consentait à faire un petit
séjour de plaisir, car il avait horreur du déplacement. Il n'a pas laissé de
dispositions par écrit ; mais Je connais ses pensées, son attachement pour
la Normandie, et je crois bien faire en vous priant de vouloir bien accueillir
cette bonne et belle œuvre; j'aurai un grand plaisir à la retrouver au
Havre aussi.
« Recevez, monsieur le maire, l'expression de mes sentiments très
distingués.
a Jeanne Chaplin. »
Le maire du Havre s'est empressé d'adresser à M"" Chaplin ses plus
vifs remerciements.
CHRONIQUE 3o5
On vient d'installer à l'Institut, dans la salle des Pas-perdus, qui précède
la grande salle des séances, le buste de feu M. Bcaussire qui fut membre
de l'Académie des Sciences morales et politiques. Ce buste est l'œuvre du
sculpteur Bogino.
Dans une de ses dernières réunions, la commission des monuments his-
toriques, assemblée sous la présidence de M. Larroumet, directeur des
Beaux-Arts, s'est occupée de la question du déplacement de certains frag-
ments de monuments et d'antiquités ayant un intérêt artistique et histori-
que, et des difficultés auxquelles, en particulier, a donné lieu l'exécution
d'une mission ayant pour objet de rapporter dans le musée du Louvre, des
monuments découverts en Algérie, à Lambèze et à Timgad, dans le dépar-
nient de Constantine.
On sait que l'État est considéré, d'après une tradition constante et con-
sacrée par la pratique administrative, comme propriétaire des objets d'art
ou d'archéologie trouvés sur des terrains qui lui appartiennent; mais on a
toujours estimé que la meilleure destination à donner aux objets recueillis
est de les placer dans les collections publiques des villes les plus voisines :
cet usage a contribué à répandre le goût des arts et à encourager les travaux
des sociétés savantes établies sur tous les points du territoire. Toutefois,
ces dépôts ne constituent pas, de la part de l'État, un abandon du droit de
propriété. Et, d'ailleurs, l'administration centrale doit toujours, comme
par le passé, se réserver la faculté de déposer dans ses grandes collections
publiques les objets artistiques ou historiques d'une importance exception-
nelle ou dont la conservation sur place ne serait pas assurée dans de
bonnes conditions.
Or, au sujet des objets d'art et des monuments épigraphiques, recueillis
sur le territoire du département de Constantine, les membres du Parle-
ment qui représentent l'Algérie, adressèrent une réclamation au ministre
de l'Instruction publique et des Beaux-Arts. Ce dernier a donné l'ordre de
suspendre l'envoi des caisses contenant ces objets, c'est dans ces conditions
qu'il a soumis la question à la commission des monuments historiques.
Un des membres, M. Thomson, a fait observer que cette question avait
un caractère plus général et qu'elle intéressait l'ensemble des objets d'art
répandus sur tout le territoire français. Quel est le droit absolu de l'admi-
nistration des Beaux-Arts en pareille matière? Le but de la loi du 3o mars
1887 est clairement d'empêcher les aliénations qui se faisaient au grand
profit des brocanteurs. La loi crée une servitude sur les objets comme sur
les monuments historiques. Mais dans la pensée du Sénat et de la Chambre,
la loi n'a pas été plus loin. Elle n'a jamais eu, elle ne peut avoir pour
objet de dépouiller certaines régions, certaines localités, de débris artisti-
ques qui constituent l'histoire même de ces pays.
189I — l'artiste — NOUVELLE PÉRIODE : T. I 20
3o6 L'ARTISTE
Après avoir entendu MM. Bœswilwald, inspecteur des monuments histo-
riques, de Mortillet et Antonin Proust, la commission a décide' de sou-
mettre la question à l'examen préalable d'une sous-commission composée
de MM. Bardoux, Proust, Thomson, Larroumet, Bœswilwald, KaLimpfen
et de Mortillet.
Les monuments au sujet desquels la question a été soulevée, et qui pro-
viennent de Lambèze et de Timgad, sont : le sarcophage dit du Bon Pas-
teur, et deux inscriptions, le Discours de l'empereur Hadrien et V Album
des décurions.
A la suite de la démission de M. Antonin Proust comme président de
l'Union centrale des arts décoratifs, M. Georges Berger a été, comme on
sait, désigné pour lui succéder. En prenant possession de ses fonctions, le
nouveau président a d'abord fait, en ces termes, l'éloge de son prédéces-
seur: « Mon honorable collègue, M. Antonin Proust, auquel je succède
sans avoir la prétention de le remplacer, nous continuera certainement
son appui; il ne me refusera pas les conseils de son expérience. Je serais
mal à l'aise dans ce fauteuil qu'il a occupé longtemps avec distinction, si
je n'étais assuré qu'il consentira à ne pas trop s'en éloigner. M. Antonin
Prbust dit avoir gardé le souvenir de son entrée parmi nous, alors qu'au
nom de notre ancienne Union des Beaux-Arts appliqués à l'industrie, je
suis venu solliciter le concours de ses lumières, de sa collaboration et de
son influence dans le Parlement. S'il le veut bien, nous serons deux doré-
navant pour défendre le sort et l'avenir de notre société devant les pou-
voirs publics et les représentants du pays. »
M. Georges Berger a rappelé le but poursuivi par l'Union et s'est lon-
guement étendu sur la fondation du musée : « La fondation d'un musée
français des arts décoratifs, a-t-il dit, parallèlement au South Kensington
Muséum, ne saurait avoir pour but de recommencer ab ovo, ou même de
parfaire, à partir d'un degré supérieur, notre éducation artistique indus-
trielle. Cette fondation est surtout indispensable afin de classer, de coor-
donner, de vulgariser soit la notion, soit l'appropriation des ressources
inimitables que nous tenons de notre passé ou de nous-mêmes ; de per-
mettre à chacun, — artiste, fabricant, amateur et consommateur, — de
régler son goût et de faire progresser l'élévation de ses inspirations ou de
ses désirs, en puisant aussi largement que profitablement dans le trésor de
l'invention artistique française.
« L'ouverture du musée des arts décoratifs sera peut-être une révélation
pour quelques-uns; aux yeux du plus grand nombre, elle fournira le dé-
menti le plus éclatant qui puisse être donné à quiconque prétendrait
encore que le centre du mouvement artistique, dans les branches diverses
CHRONIQUE 3o7
du travail de la pensée et de la main, peut âtre déplacé et évoluer sur des
bases sérieuses autre part qu'en France. »
Quel sera l'emplacement qu'occupera ce musée ? M. Berger et le conscl
de l'Union auraient voulu l'élever en plein quartier industriel, dans la rue
Saint-Antoine ou la rue du Temple. Mais il est impossible de trouver là
les dix mille mètres carrés qu'exigera le développement certain de ce musée.
Les Champs-Elysées sont trop lointains. Il reste, sur le quai d'Orsay, la
Cour des comptes dont on utiliserait les ruines.
Il serait donc question, de nouveau, d'après les intentions exprimées par
M. Berger, de reprendre, auprès du gouvernement, les négociations ayant
pour but la cession à l'Union centrale, des ruines du quai d'Orsay. Le
ministre des Travaux publics renoncerait alors au projet d'aliénation du
terrain et des matériaux qui le couvrent, projet approuvé, comme nous
l'avons déjà dit il y a quelques mois, par ses collègues du gouvernement,
et qu'il était question de soumettre à l'approbation du Parlement appelé
à le sanctionner par une loi.
Dans le projet nouveau de M. Berger, en échange de la cession tempo-
raire des terrains du quai d'Orsay, le gouvernement recevrait de l'Union
centrale l'engagement d'être mis par elle en possession, au bout de dix ou
quinze ans, des constructions du musée et de ses collections.
Le jury chargé de juger la deuxième épreuve du concours pour la déco-
ration de la galerie Lobau, à l'Hôtel-de-Ville, a rendu sa décision. Sur les
quarante-six projets qui avaient été présentés à la première épreuve, le jury
en avait désigné cinq pour être admis au second degré du concours.
C'étaient ceux de MM. Bouveau, Dubufe, d'Espouy, Moreau-Néret et
Noël Bouton en collaboration, et Picard ayant pour collaborateur M. Ris-
1er, architecte.
Par 24 voix sur 3 1 votants, le projet présenté par M. Picard a été adopté
par le jury. C'est donc M. Picard, avec M. Risler pour collaborateur, qui
a été chargé de la décoration de la galerie Lobau.
Les autres projets ont été classés ainsi : 2° M. Bouveau, 3' M. d'Espouy,
4« M. Dubufe, 5° MM. Moreau-Néret et Noël Bouton.
La galerie Lobau est parallèle à la grande salle des Fêtes. Le plafond
qu'il s'agit de décorer est de forme assez étroite et se compose de treize
petites coupoles et de deux loggias de dimension un peu plus grande aux
deux extrémités. Dans les deux loggias, l'artiste peindra la Nuit et le Jour.
Dans les coupoles seront représentées la Naissance de Paris, Paris
repoussant les Normands, avec les noms de Charles Martel et Eudes;
Paris recevant l'héritage de l'antiquité^ et les noms d'Aristote, Homère,
Platon, Virgile; la Poésie., avec les noms de Corneille, Villon, Molière;
3o8 L'ARTISTE
VArt, avec Jean Goujon, Gabriel, Philibert Delorme, Clouet; VHistoire,
Michelet, Commines, Thierry, Froissart ; la Philosophie, Descartes, Mon-
taigne, Voltaire et Rousseau; i~S(), trois femmes nues, symbolisant la
Liberté, coiffée du bonnet phrygien, l'Égalité et la Fraternité, enveloppées
d'un large drapeau, conduisant le peuple vers la Bastille, dont les tours
s'aperçoivent dans la brume; autour, les noms de la Constituante, Législa-
tive, Convention, Bastille; la Science, avec les noms de Geoffroy-Saint-
Hilaire, Cuvier, Lavoisier, Lacaille; V Industrie, vapeur, mécanique, gaz,
électricité; Paix et abondance ; Paris bienfaisant, ouvrant ses bras à tous
les enfants; enfin, Fluctuât nec mergitur, avec les deux dates des exposi-
tions universelles de 1878 et 1889.
Les candidats au prix de Rome, admis en loge, sont : pour le concours
de peinture, MM. Boyé, Etcheverry, Dechenaud, Danguy, Lavalley,
Laurens, Thierot, Gorguet, Capponi et Blanchecotte; — pour la sculpture,
MM. Thennissen, Octobre, Desruclles, Champeil, H. Lefebvre, Clausade,
Albert Roze, Mullembeck, Aicard, Belloc.
Le septième concours triennal de la fondation Crescent vient d'être ter-
miné. La partition couronnée est l'œuvre de M. Alix Fournier; elle est
écrite sur le livret de Stratonice, commandé à M.Louis Gallet,le concours
préalable des poèmes n'ayant pas donné de résultat.
Le 8' concours pour la production d'un poème vient d'être ouvert. Les
poèmes seront reçus à la direction des Beaux-Arts, bureau des théâtres,
3, rue de Valois, du 16 au 3i octobre prochain.
Enregistrons les prix de quelques tableaux parmi les dernières ventes de
l'hôtel Drouot : le Roi Candaule, par Gérôme, dont le sujet a été vulgarisé
par la gravure, 12.000 francs. Dans la collection Durier, trois études de
Corot, Paysage au soleil couchant, 8.200 fr.; Entrée de village, 8.100 fr.;
Arbres et rochers dans la forêt de Fontainebleau, 1.900 fr. Collection
Burty, la Vigilance, étude par Puvis de Chavannes, i.85o fr.; le Pont de
Gret\, de Corot, i6.5oo fr.; Nature morte, de Chardin, 5. 000 fr.; de Mon-
ticelli, Femmes vénitiennes au bord de la mer, 8.o5o fr.; Femmes et enfants
dans un paysage, 2.400 fr.; Femmes dans un bois auprès d'une source,
i.25o fr.; Panthère noire, aquarelle de Barye, i.3oo fr.; Tête d'homme,
étude au pastel de La Tour, 3. 000 fr. Collection Patin, les Contrebandiers,
de Decamps, 5.200 fr.; Vue de basse Seine, de Daubigny, 3.2 1 5 fr.;
Marion Delorme, de Roybet, 4.180 fr.; le Rapport, de Berne-Bcllecour,
CHRONIQUE 3o9
2.800 fr. Collection de M"" Hédouin, Vue du grand canal à Venise, par
Zicm, 6.36o fr.; la Moisson, par Veyrassat, 2.400 fr.; Troupeau de mou-
tons sous bois, par Ch. Jacque, 2.600 h .\ Jeune fille à la colombe, par Ch.
Chaplin. 2.600 fr. Collection Boitclle, portrait présumé de Mlle Duthê,
par M""" Vigée-Lebrun, 3.o5o fr.; Portrait de De Troy, par lui-mûme,
2.425 fr. Collection Dodé, le Ruisseau, de Jules Dupré, 8.200 fr.; le
Berger, du même, 4.500 fr.; le Pêcheur, du même, S.ioo fr.; les Hauteurs
de Ville-d'Avray, de Corot, 17.700 îv.;Henri Ilchei l'armurier, d'Isabey,
9.600 fr.
Dans une vente d'estampes du dix-huitième siècle, des épreuves en
couleur de Debucourt : le Menuet de la mariée, 1.2 10 fr.; IcsDeux baisers,
1 .420 fr.; V Escalade ou les adieux du matin, Heur et malheur ou la cruche
cassée, deux places en couleur faisant pendants, i.25o fr.; Promenade de
la galerie du Palais-Royal, épreuve en premier état, i.5oo fr.; la Main,
la Rose, deux pièces faisant pendants, épreuves en couleur en premier état,
3.285 fr.; la Promenade publique, magnifique épreuve avant toute lettre,
de la plus grande rareté, 5.ooo fr.; VAveu difficile, par Janniet, d'après
N. Lawrence, épreuve en couleur du premier état et avant toute lettre,
4. 55o fr. Portrait de M"" Dugazon, dans le rôle de Nina ou la folle par
amour, d'après Hoin, épreuve avant toute lettre en couleur, 2.o5o fr. La
Cruche cassée, par J. Massard, d'après Greuze, i.5oo fr.
A Londres, dans la vente du marquis de Santurce, nous relevons les
enchères suivantes : Bouguercau, Allant au marché, 10.3-5 fr.; Rosa
Bonheur, Trois moutons et agneaux, 16.800 fr.; Mouton et agneau,
8.275 fr.; Jules Breton, Méditation, 12.870 fr.; Jules Dupré, Marine,
9.975 fr.; Fortuny, un Garde mauresque, 39.400 fr.; Ed. Frère, la Bouil-
lie, ?>.g^o h.; un Intérieur, 4.100 fr.; Gérôme, les Augures, 19.950 fr.;
Th. Rousseau, Soleil couchant, étude, 7.350 fr.; Troyon, le Chariot,
10.760 fr.; Moutons, io.5oo fr.; Alma-Tadcma : Audience che\ Agrippa,
66.950 fr.; les Vendanges, 59.960 fr.; un Amateur romain, 69.560 fr.
D'une autre collection vendue dans la même ville : Portrait de mistress
Butler, par Josuah Reynolds, 28.125 fr.; Portrait de vieille femme, par
Rembrandt, 121.750 fr.; Paysage de Ruysdacl, i5.ooo fr.; le Départ du
roi Charles H de VEscaut, par Van de Velde, 46.750 fr.; une Scène de
jardin, de Van Weenix, 26.000 fr.
Dans la vente de l'atelier de Ch. Chaplin, un tableau important. Dans
les rêves (Salon de 1887), a atteint 25. 000 fr.; VAge d'or, le tableau du
dernier Salon, que la gravure a vulgarisé, i6.5oo fr.; les Lilas, iS.ooo fr.;
les Roses, i5.ooo fr.; Jeune femme, 8.000 fr.; Rêverie, 2.35o fr.; une allé-
gorie de la Musique, 8.000 fr.; trois panneaux décoratifs : la Jeune fille
aux colombes, la Pèche, ÏOffrande à Vénus, iS.ooo fr.; le Sommeil,
2.3oo fr.; la Bohémienne, étude de jeune femme, 2.400 fr. Parmi les
esquisses : Farandole d'Amours, 2.65o fr.; le Printemps, 2.3oo fr.; Carna-
3io L'ARTISTE
val, 2.o5o fr.; l'Aurore, 2.200 h.; la Ronde des Amours, i.gSo fr. Parmi les
aquarelles et dessins : la Rose, 6.000 fr.; un éventail : ÏHjrr.énée, et les
Atnours vainqueurs, i.55o fr.; la Peinture, 2.200 fr.; V Age d'or, dessin
sanguine rehaussé de blanc, 3.400 fr,; Co^we^fer/e, sanguine, 2.100 fr.;
Jeunesse, dessin aux trois crayons, i.585 fr.
Le peintre Georges Seurat vient de mourir à l'âge de trente et un ans.
C'était une personnalité des plus marquantes dans le groupe des « artistes
indépendants », et l'un des plus fervents adeptes de la peinture au « poin-
tillé ». En ce genre, il avait acquis une certaine notoriété, après avoir été,
du reste, l'un des initiateurs de cette nouvelle manière.
Ces jours derniers, on apprenait la nouvelle de la mort du dessinateur
Adrien Marie, qui a succombé, à bord du paquebot qui le ramenait en
France, des suites de fièvres qu'il avait contractées dans un voyage au
Niger où il avait été envoyé par un journal illustré dont il était le colla-
borateur assidu.
Né en 1848, à Neuilly-sur-Seine, Adrien Marie avait été élève de Pils et
d'Emile Bayard. Il avait épousé la fille de ce dernier. La Société des aqua-
rellistes le comptait au nombre de ses membres ; il prenait part à toutes
les expositions de la rue de Sèze. Comme illustrateur, il a collaboré à
diverses publications périodiques et de librairie. II avait obtenu, pour ses
peintures, une médaille au Salon de 1889.
Le sculpteur René Fâche vient de mourir à l'âge de soixante-quinze ans.
Il avait été professeur à l'école des Beaux-Arts de Valenciennes.
Les obsèques du regretté sculpteur Chapu ont été célébrées à l'église
Saint-François-Xavier, au milieu d'une nombreuse assistance d'artistes et
d'admirateurs du maître. Après la cérémonie, le cortège s'est dirigé vers
la gare de Lyon. Là, M. Larroumet, directeur des Beaux-Arts, a le premier
pris la parole, au nom du ministre de l'Instruction publique et des Beaux-
Arts, et a retracé éloquemment la glorieuse carrière de Chapu. Après avoir
énuméré les principales œuvres du statuaire et apprécié en termes d'une
grande élévation ses chefs-d'œuvre, tels que le Génie de l'immortalité', la
Jeunesse, le Tombeau de Me"' Dupanloup, etc., M. Larroumet a terminé
ainsi son discours :
Il est rare, messieurs, qu'un grand artiste ne trouve pas dans sa carrière, un sujet
unique, qui lui valant à la fois l'admiration de l'élite et celle de la foule, le consacre
d'un seul coup et l'impose à la renommée. Chapu méritait si bien ce bonheur qu'il
CHRONIQUE 3ii
l'obtint deux fois. En 1870, avec sa Jeanne d'Arc à Domrùmy, il inaugurait cette série
d'images par lesquelles nos statuaires contemporains ont élcvd leur art à la hauteur
de la reconnaissance nationale envers celle qui, aprôs avoir sauvé la France, demeure sa
plus chère fierté. Cinq ans plus tard, il dressait au pied du monument de Henri Kegnault
ccHe Jeunesse en deuil, dont l'admiration publique a fait un des autels de la patrie.
Messieurs, Henri Ghapu aimait bien cette patrie, celle de nous tous, et il l'a prouvé
par ces deux inspirations, nées de son patriotisme. Il aimait aussi l'autre, la petite,
celle où nous apprenons l'amour de la grande par nos premières affections et nos
premiers souvenirs. Il repart aujourd'hui pour ce village du Mée qu'il chérissait double-
ment, parce qu'il y avait connu la plus humble condition et qu'il y avait rêve la gloire.
Il va reposer au milieu des siens, gardé de l'oubli par un nom désormais illustre et tou-
jours présent au souvenir de ses compatriotes par le petit musée, voisin de sa tombe,
où il avait réuni lui-même, comme un hommage permanent à son pays, les modèles de
toutes ses créations. L'avenir admirera comme vous ses œuvres maîtresses; il saura, par
le témoignage de tous ceux qui l'ont connu, que son talent était l'image d'un ùmc pure,
gracieuse, tendre et qui aura connu toutes les noblesses, même celle de l'épreuve et de
la douleur.
Au nom de l'Institut, M. le comte Henri Delaborde, secrétaire perpe'tuel
dcrAcadcmic des Beaux-Arts, a fait ensuite l'éloge du grand artiste. L'ora-
teur s'est attaché surtout à parler de ses qualités morales et à montrer
l'élévation de son caractère .•
Les œuvres laissées par Chapu, a-t-il dit, parlent trop haut du talent de l'artiste pour
qu'il nous semble nécessaire, surtout après ce qui vient d'être dit, de les rappeler ici.
Qui no les connaît, qui ne les admire (Mais sait-on aussi bien que chez celui qui les a
produites, le caractère était aussi pur que le talent, que l'ingénuité de son ca;ur, con-
tiant, naïf, comme le cœur d'un enfant, que la sincérité de sa modestie, que son invin-
cible candeur en toutes choses n'avaient pas été altérées, si peu que ce fût, ni par l'expé-
rience et les difficultés de la vie, ni — mérite plus rare encore ! — par l'éclat et la con-
tinuité des succès ?
A leur tour, MM. Paul Dubgis, Bouguereau et Léon Bonnat ont retracé
les souvenirs des luttes que Chapu eut à soutenir au début de sa carrière,
et ses succès.
Le corps de Chapu a été transporté au Mée (Seine-et-Marne), son pays
natal, pour y être inhumé.
On nous informe qu'un grand nombre de confrères et d'amis de Chapu
ont institué un comité pour élever par souscription un monument à sa
mémoire sur son tombeau dans le cimetière du Mée. Le président de ce
comité est M. le comte Delaborde; M. Daumct, architecte, membre de
l'Institut, a été désigne comme trésorier, pour recueillir les souscriptions.
LES THÉÂTRES
A pièce d'Ibsen, le Canard sauvage ^ qui vient d'être repré-
sentée au Théâtre-Libre, est d'une émotion plus large,
plus complète que celle des Revenants qui fut donnée,
l'année dernière, au même théâtre. A la fois réaliste et
symboliste, — réaliste dans les détails, symboliste dans
l'ensemble, — cette pièce est une des plus étranges choses que l'on puisse
voir sur une scène. Toute la presse en a raconté l'affabulation, il est
inutile, par conséquent, d'y revenir ici, et il ne nous reste qu'à en dégager
la philosophie, l'importance au point de vue purement dramatique.
Jamais, croyons-nous, cet art-là ne s'implantera dans notre pays, jamais
un écrivain français n'aura de pareilles conceptions. D'abord, et c'est pres-
que une banalité que de le constater, le génie de notre race est fait de
précision et de clarté. Nous avons, nous que l'on dit si légers, le goût de
la logique, et, dans la déduction et l'induction, nous exigeons un rigou-
reux enchaînement. « Les Français n'ont pas la tête épique », a-t-on dit, et
cela est vrai. Ils ne l'ont pas davantage symbolique. Le symbolisme est
démesuré, hors nature, merveilleux, sombre ou tout au moins saturé de
mélancolie. Le fond du caractère français est la simplicité, le besoin
d'exactitude et de vérité, une bonne humeur accommodante et facile ; avec
cela l'horreur d'un effort continu, d'une violente tension d'esprit pour
comprendre, et le sens très vif des travers et des ridicules. Voilà pourquoi
nous n'avons pas de drame et pourquoi nous avons de si fines, de si spiri-
tuelles comédies. On ne peut, en effet, si l'on parle littérature et non théâ-
tral commerce, donner le nom de drames aux inventions biscornues des
Victor Ducange, des Scribe. Les pièces d'Alexandre Dumas père sont des
a mélos », faits avec une merveilleuse dextérité, écrits dans une langue
LES THEATRES 3i3
aimable, séduisante même, et qui intéressent et amusent l'esprit. Les piè-
ces de Hugo, malgré leur allure violente, ne sont que de lourds mélodra-
mes quand elles sont en prose, des prétextes à de magnifiques tirades, à un
éclatant cliquetis de mots et d'idées quand elles sont en vers. Puis on n'y
sent pas la force créatrice directe, mais l'inspiration étrangère. Hugo s'est
trop souvent penché sur Shakespeare, et il n'est bien lui, c'est-à-dire un
sublime poète, que dans ses recueils et ses livres. Mais Corneille? Mais
Racine? Ce furent de grands poètes, mais eux aussi, plus encore que
l'auteur de Marie Tudor, de Riiy Blas et d^Hernani, eurent d'autres
sources d'inspiration que leur propre cœur. Tous deux puisèrent dans l'an-
tiquité, — le premier trouva même sa plus belle tragédie dans les « roman-
ceros » espagnols, — pour en tirer des œuvres admirables, sans doute, mais
non françaises d'allures et de caractère. Sauf les « mystères », on ne rencon-
tre rien ou presque rien, dans notre théâtre national, qui soit franchement
épique ou même dramatique, à moins que l'auteur n'ait subi une influence
extérieure. C'est peut-être seulement dans les « chansons de gestes » que
l'on voit poindre la fleur de mélancolie, s'affirmer quelque chevaleresque
et hautaine attitude, quelque manière d'être héroïque. Mais nos trouvères
ne subirent-ils pas un peu le charme des Minnesœnger de la Souabe ? Ce
n'est que dans les farces et soties du moyen âge que l'on trouve la marque
de notre esprit, cette tendance à la charge joviale, à la satire sans amer-
tume, à la moquerie, au rire épanoui. Comique, non tragique, humaine
et sans grande tendance à l'épopée, telle est l'allure de notre théâtre et
telles sont les raisons pour lesquelles Molière est le plus parfait représen-
tant, l'incarnation du génie de notre nation, et celles qui font que l'art
des gens du Nord, Russes, Suédois, Norvégiens, Germains, ne s'accli-
matera jamais chez nous.
Puis ces types d'Ibsen, ce Gregers, par exemple, nous restent fermés. Un
pareil illuminé n'existe pas dans nos pays tempérés, à égale distance des
pays de brume et des pays de soleil. Nous ne le comprenons pas parce que
c'est pour nous un fou,'pas autre chose, un fou dont on réclamerait l'inter-
nement dans une maison de santé, ou que, tout au moins, on se dispense-
rait de recevoir chez soi afin de ne pas être exposé à ses dangereuses incar-
tades. Ce n'est pas tout : le symbolisme ainsi compris, surtout, nous paraît
légèrement enfantin. Nous l'estimons charmant dans une pièce exotique,
mais, dans une pièce signée d'un nom français, nous le déclarerions un
peu « bébête ». Il faudrait que nous eussions l'âme des êtres pour lesquels
ces œuvres sont faites, que nous les comprenions comme ils les compren-
nent, ces œuvres, pour que notre émotion soit la même. Est-ce à dire que le
Canard sauvage ne soit pas chose admirable et d'une grande puissance?
Non. Ce drame d'Ibsen est de toute beauté, mais il n'intéressera, en
France, qu'une élite ; le gros public y sera réfractairc. Ceux qui y goûteront
le plus de plaisir sont les lettrés, pour qui tout est un sujet d'étude, les
3 14 L'ARTISTE
rêveurs qui cherchent ]es sensations neuves, les amateurs éclairés que
l'exotisme attire. Et ceux-là sauront un gré infini à M. Antoine et à ses
amis de leur avoir fait connaître avec tant d'art une des plus curieuses,
des plus hautes manifestations de la littérature Scandinave. — s. l.
Le théâtre du Vaudeville a donné, ces Jours derniers, la première repré-
sentation d'une comédie en un acte par M. Adolphe Adercr, Un bon ami,
fort lestement écrite, d'un tour spirituel et piquant, d'une vive allure et
d'une donnée rien moins que banale.
Une femme du monde, très « moderne » et fortement courtisée,
M"^ de Biran, a consenti à accorder un rendez-vous, bien moins par amour
que par curiosité et par caprice, à l'un de ses nombreux adorateurs,
Paul de Vitray. Celui-ci, qui habite chez sa mère, se trouve en défaut au
moment même de profiter des faveurs de la dame qu'il a tant souhaitée,
n'ayant pas un logis pour la recevoir. Mais il s'avise de prier un ami,
Pierre de Ligny, de lui prêter pour un soir sa « garçonnière ». L'ami
consent, et l'amoureux va être au comble de ses vœux : par malheur pour
lui, M"^ de Biran est arrivée la première au rendez-vous. Paul est en retard,
il a été retenu par sa mère. Aux naïves excuses du jeune homme, la belle
juge vite qu'elle a affaire à un niais; elle a tôt fait de le congédier : et c'est.
Pierre, l'ami obligeant, qui, en rentrant chez soi, reprend pour son compte
le galant tête-à-tête dont l'autre, sottement, n'a pas su profiter.
Cette agréable et fine comédie, interprétée par M"° Verneuil, MM. Achard
et Berny, a fort bien réussi. Il faut dire, d'ailleurs, qu'elle a une autre
saveur et qu'elle est d'une toute autre forme littéraire que les pièces en un
acte qui, en général, complètent le spectacle dans les théâtres de genre.
LES LIVRES
Tableaux algériens, par G. GuiLLAUMFrr. (Paris, Pion et Nourrit.) —
Comme Fromentin, Guillaumet a su conquérir la double gloire du peintre
et de l'écrivain. On se souvient du succès obtenu, il y a deux ans, dans le
monde artistique par cette magnifique édition où l'œuvre écrite du grand
orientaliste s'illustre d'admirables reproductions de son œuvre peinte, et à
laquelle V Artiste a consacré, au temps où se fit cette publication, une étude
importante.
Au moment où le tombeau de Guillaumet va être inauguré, c'est au
grand public que les éditeurs offrent aujourd'hui, sous une forme plus po-
pulaire, cette prose colorée et vibrante par laquelle l'illustre artiste, mort
prématurément, se survivra aussi bien que par les chefs-d'œuvre de son
pinceau.
Symphonie, mélanges de critique littéraire et musicale, par Hi.gi'es
Imbert. (Paris, Fischbacher.) — Ces Mélanges, sans lien préalable qui les
rattache entre eux, composés d'une série d'études, en partie déjà publiées
dans divers journaux ou revues, attestent pourtant que l'auteur est toujours
sollicité, dans ses recherches, par une préoccupation : en lui, c'est mani-
festement le critique musical qui prédomine. Si, notamment, un tableau
l'a intéressé et lui a fourni le sujet d'une monographie, c'est surtout parce
que cette peinture est un portrait de Rameau (i); si Lord Byron ou
Stendhal apparaissent dans son livre, c'est que celui-ci a été le biographe
de Haydn, de Mozart, de Rossini ; que le poème de Manfred a suggéré à
(i) L'étude sur le portrait de Rameau, du musée de Dijon, attribué à Chardin, a paru
dans l'Artiste (mars 1891).
3iC L'ARTISTE
Schumann l'un de ses chefs-d'œuvre. A travers l'œuvre littéraire ou plasti-
tique, il ne s'attache guère qu'à voir l'œuvre musicale dont celles-là ont été
le prétexte, et le compositeur qui les a inspirées ou qui s'en est inspiré lui-
même.
L'idée générale qui se peut dégager de l'ensemble de cet ouvrage,
s'affirme dans les préférences de l'auteur pour la musique dramatique, telle
que les tendances actuelles la réclament. 11 en fait le critérium de toutes
ses appréciations, la formule suprême, — souvent probante, toujours ingé-
nieuse, — de son esthétique.
Dans l'un des fragments, qui a pour titre : Rameau et Voltaire^ nous
trouvons, sur la collaboration du poète et du musicien, des documents fort
curieux, puisés principalement à la correspondance de Voltaire. Ce dernier,
en toute occasion, bien qu'il ne se pique pas d'être grand clerc en matière
musicale, exprime hautement son admiration pour le musicien, Orphée-
Rameau, comme il l'appelle souvent ; mieux encore, dans une lettre à
M. Thiériot (ii septembre i735), — détail singulièrement intéressant et
que M. Imbert se plaît à mettre en relief, — Voltaire a « pressenti les
transformations successives de l'art musical, de Gluck à Wagner ! » Voici,
du reste, le passage de la lettre en question : « On dit que, dans les Indes,
l'opéra de Rameau (i) pourrait réussir. Je crois que la profusion des
doubles croches peut révolter les lullistes (2) ; mais, à la longue, il faudra
bien que le goût de Rameau devienne le goût dominant de la nation, à
mesure qu'elle sera plus savante. Les oreilles se forment petit à petit. Trois
ou quatre générations changent les organes d'une nation. Lulli nous a
donné le sens de l'ouïe, que nous n'avions point ; mais les Rameau le per-
fectionneront. Vous m'en dire:{ des nouvelles dans cent cinquante ans
d'ici. » Et M. Imbert ajoute, avec une conviction enthousiaste, qui, semble-
t-il, renchérit passablement sur le scepticisme habituel de Voltaire : « Dans
cent cinquante ans ! Mais ceci nous mène à l'année i885, au drame musical
de Wagner, aux plus hautes conceptions qu'il ait été possible de rêver. Les
Rameau de l'avenir, pressentis par Voltaire, sont ceux qui, suivant le grand
exemple donné par Gluck, ont cherché à enlever au drame musical toutes
les niaiseries vocales et les insipidités soi-disant mélodiques qu'une école
de mauvais goût y avait introduites ; à s'éloigner de ces abus qui ont été
toujours une véritable injure faite à la logique et au bon sens ; à indiquer
son véritable but à la musique de théâtre en lui donnant toute la force, la
grandeur, l'expression nécessaires pour fortifier la poésie, sans l'adjonction
d'ornements inutiles et déplacés ; en un mot, à la rapprocher le plus pos-
sible de la vérité. » Ce commentaire fait à l'auteur du Dictionnaire pltHo-
(i) Voltaire fait ici allusion aux Indes galantes, l'opéra-ballct de Rameau, représenté à
l'Académie royale de musique le zS août lySS.
(2) Les lullistes appelaient alors les partisans de Rameau : les rameauneurs .
LES LIVRES 3i7
sophique l'honneur d'une fatidique prophe'tie qui, en somme, n'était plu-
tôt qu'une de ses boutades ordinaires.
Dans cette élude, du reste, l'intérêt ne fait pas défaut, non plus que dans
l'excellente notice sur Schumann, dans les appréciations sur Stendhal
critique d'art, et, par contre-coup, sur l'œuvre de Rossini,dans les articles
consacrés à la partition de Béatrice et Benedict, de Berlioz, et au Manfred
de Schumann. M. Imbert est un écrivain vivement épris d'esthétique mu-
sicale, ayant acquis, en outre, une profonde compétence en ces matières :
ce sont là les meilleurs titres que puisse avoir son livre au bon accueil de
tous ceux qu'elles intéressent.
Les financiers amateurs d^art aux xvi«, xvn' et xvni' siècles^ par Victor
DE SwARTE (Paris, Pion et Nourrit.) — Si, trop souvent, les financiers de
l'ancien régime ont mérité les malédictions du peuple, justifié les sanglan-
tes épigrammes de leurs contemporains et encouru les sévères jugements
de l'histoire, il serait souverainement injuste, par contre, qu'obéissant à un
tyrannique préjugé, on décrétât encore d'accusation, en bloc, toute la cor-
poration. Ce n'est pas, du reste, dans le but ni avec la préoccupation de les
soustraire à une réprobation souvent imméritée, que M. de Swarte a publié
le remarquable travail qui nous occupe. Certes, une semblable entreprise
de réhabilitation serait bien moins chimérique qu'on ne serait disposé à le
croire communément. Mais ce n'est pas à cela que l'auteur s'est appliqué :
il a formé, — et très heureusement réalisé, — le dessein de montrer de quel
puissant appui les arts, aux siècles derniers, furent redevables envers les fi-
nanciers ; de quel goût éclairé ceux-ci firent preuve et de quel admirable
discernement dans le choix des artistes auxquels ils s'adressaient pour
orner et décorer leurs fastueuses demeures, « considérant à juste titre
qu'aucune conception humaine ne peut être plus distinguée que celle du
Beau réalisé par les arts du dessin ».
Dire la part que les financiers ont eue, au cours des trois siècles der-
niers, dans la production artistique, c'est contribuer, dans une très large
mesure, à faire l'histoire de l'art durant cette période. Tel est, en réalité, le
résultat des consciencieuses et savantes recherches de M. de Swarte. Son
ouvrage était de nature à prêter aux vastes développements s'il s'était donné
la tâche de le traiter par le détail. Cette tâche, il l'a délibérément restreinte
à des indications précises, à des informations substantielles et sûres, n'omet-
tant aucun des financiers, — et ils furent nombreux, — qui, depuis le tré-
sorier général et ambassadeur à Rome, Jean Grolier, jusqu'aux fermiers
généraux, se firent gloire de professer pour les arts un goût passionné, fai-
sant bâtir de somptueux hôtels et de magnifiques châteaux, appelant à les
décorer les plus grands peintres ej les sculpteurs les plus fameux, rassem-
3i8 L'ARTISTE
blant de merveilleuses collections d'œuvres d'art et d'ouvrages précieux,
dont la renommée est parvenue jusqu'à nous. Tout cela, mis en œuvre avec
une parfaite sûreté de méthode et présenté sous une forme attrayante, plein
de renseignements biographiques et de documents sur l'histoire de l'art,
constitue un livre dans lequel érudits, curieux et amateurs trouveront éga-
lement chacun leur compte.
Les pommiers en fleur, idylles de France et de Normandie, poésies par
Emile Blémont. (Paris, Charpentier.) — Voici des vers qui, chose plus rare
qu'on ne pense, sont bien de la poésie. La captivante et persistante attrac-
tion qu'en lisant ces Pommiers en fleur nous avons subie à un degré in-
tense, procède, à n'en point douter, de ceci : c'est qu'ils sont, si l'on peut
dire, le souvenir vrai, sincère, « vécu », de paysages, de scènes rustiques,
de marines qui ont vivement impressionné une âme de poète et d'artiste;
à moins que, plutôt même, — tant ils ont gardé de fraîcheur, de sève et de
lumineux éclat, — ils n'aient été écrits en pleine nature, sous la vision di-
recte des champs, des bois et des grèves, avec la réelle sensation des brises
et des effluves printanières. Tel le paysagiste puissamment doué, dont
l'œuvre créée en l'intime perception d'un site, conserve à jamais le subtil
reflet de cette ambiance.
Dans deux parties du recueil, — Les matins d'or et les nuits bleues, puis'
La plage et la falaise^ — il est maints passages remarquables par l'abon-
dance des couleurs et l'ampleur des images; la dextérité et la cadence du
rythme n'y sont pas moins intéressantes et d'une grâce originale :
Vers l'île où, le soir, le cygne séjourne,
L'hirondelle tourne.
Puis, sur le lac pur, dans le flot nacré
Dont je vois là-bas, vibrantes et rondes.
S'élargir les ondes.
Baigne sa poitrine au duvet cendré...
La délicieuse odeur nuptiale
Que la terre exhale!
Tout rit, tout paraît heureux sans effort;
Et nonchalamment, parmi l'herbe tendre
Où je vais m'étendre.
Devant l'eau qui luit, le blond soleil dort.
Puissé-je goûter le repos suprême
En ces lieux que j'aime,
Près du lac, non loin des coteaux boisés,
Sous le peuplier de la Caroline,
Qui, lorsqu'il s'incline.
Fait, en me berçant, un bruit de baisers!
Qu'est-ce, d'ailleurs, qui peut mieux donner une idée fidèle du poète que
l'on veut faire apprécier, que de citer ses vers? Entre bien d'autres sonnets
LES LIVRES 3i9
et un peu au hasard, détachons du livre celui-ci; aussi bien est-il pour
plaire aux délicats :
LA BKLLK-AU-IiOIS-DORMANT
Au ciel tout est blancheur, tout est blancheur sur terre.
Il a neigé, neigé. Le clair de lune luit.
A quoi rêvent le Froid, le Silence et la Nuit,
Dans l'immobilité de leur triple mystère?
Gardent-ils le palais féerique et solitaire
Où, sous les blancs rideaux, loin du jour et du bruit,
La Belle-au-bois-dormant, vierge blanche, poursuit
Son long sommeil, paisible et pur, que rien n'altère;
La vie a pris l'aspect de la mort : rien n'est beau
Que de la beauté p;Me et roide du tombeau:
Les nymphes sont de marbre et les fleurs sont de givre.
Mais il est en chemin, il vient tout embraser,
Le blond Printemps, par qui l'univers doit revivre
Sous le charme ingénu du magique baiser.
Une autre partie des Pommiers en fleur ^ celle qui peut-âtre contribue le
plus à leur saveur spéciale, a pour titre : Chansons des champs; véritables
chansons à chanter, alertes, gaies, pimpantes, lestes aussi, d'une verve toute
normande, et parfois avec une nuance de mélancolie douce. Là se rencon-
trent d'heureux effets de sonorité et une facture qui concorde à souhait avec
le ton du sujet. Nous serions surpris qu'il n'en fût pas plus d'une pour
tenter la verve de quelques compositeurs. Ah! si M"° Yvette Guilhert, la
« diseuse » dont Paris est féru pour l'instant, était bien avisée, quels suc-
cès certaines de ces chansons de Blémont lui vaudraient!
Les Refuges, poésies par Maxime Formont. (Paris, Lemerre.) — Ce
recueil, qui s'ouvre par une lettre-préface de M. Sully-Prudhomme, se
recommande moins par une facture habile et une forme poétique très
poussée, — ceci est le lot commun de la plupart des poètes actuels, et, si
c'est un mérite réel, ce n'est guère qu'un mérite accessoire, — que par
l'inspiration et par une incontestable élévation de pensée. Ses tendances
philosophiques, son idéalisme bien déterminé devaient rapprocher
M. Formont du poète de la Justice et du Bonheur ; le patronage de ce der-
nier devait donc s'affirmer en toute sympathie envers l'auteur des Refuges.
Hiltons-nous d'ajouter que le pittoresque a aussi sa note brillante (Respha,
320 L'ARTISTE
Fête à Ninive, Songe du temps passe) dans ce livre. Sa portée philoso-
phique se révèle dans Refuge suprême, l'Amour sublime, Une voix; elle se
peut résumer en ces quelques vers de la seconde de ces pièces :
L'âme du genre humain, douloureuse et profonde,
Ne conçoit plus, ainsi qu'à l'enfance du monde,
La volupté sans rêve et l'amour sans tourment.
Le poème éternel des sens se transfigure,
Et le désir, ouvrant une immense envergure,
Au delà du réel regarde obstinément. . .
Plus de ces voluptés que donne l'ignorance!
Nous avons à jamais pour gloire et pour souffrance
De tendre à l'idéal, même dans le plaisir;
A travers les hasards de ce monde de fange.
Nous promenons le deuil de notre amour étrange,
Accablés d'impuissance, affolés de désir.
Le directeur gérant, Jean Alboize.
I.E MANS. IMPRIMERIE EDMOND MONNOYER.
LE SALON DES CHAMPS-ELYSÉES
I.A PEINTURE HISTORIQUE ET LA PEINTURE DECORATIVE
E n'est pas sans raison que l'Artiste a
voulu réunir dans une même analyse
ces deux genres de peinture. Outre
qu'un article, uniquement consacré à
l'histoire, eût risqué d'elTrayer le lec-
teur par son titre démode, la matière
eût peut-être un peu fait défaut, les
tableaux d'histoire devenant chaque
année moins nombreux. Beaucoup
penseront qu'il ne faut pas s'en plain-
dre et que ce ne sont point les « grandes machines » qui font d'ordi-
naire l'honneur de nos salons. Si le public se laisse volontiers
émouvoir par les vastes proportions d'une œuvre, les gens plus
éclairés savent que, confiant dans l'intérêt du sujet ou la grandeur
de l'effet, l'artiste s'y contente facilement d'une exécution grossière et
lûchée; et, s'il n'y a pas de musée plus populaire que celui de Ver-
sailles, il n'en est pas de plus lamentable au point de vue artistique.
Pourtant, quand on songe aux chefs-d'œuvre de l'Ecole vénitienne
qui tous pourraient rentrer dans la peinture d'histoire, on se prend à
penser que ce genre n'est pas aussi réfractaire à l'art et, quand on se
iSoi — l'artiste — NOUVELLE PÉRIODE : T. I 21
L'ARTISTE
rappelle la Barricade de Delacroix, on convient même qu'il est sus-
ceptible du plus émouvant réalisme et de la plus poignante moder-
nité.
Ce n'est donc pas à cause du discrédit oia ce genre serait tombé que
les tableaux d'histoire deviennent plus rares ; il faut en chercher la
raison dans le développement qu'a pris, depuis quelques années, la
peinture décorative. Pour décorer tant d'édifices importants, hôtels
de ville, mairies, écoles et musées, créés ou reconstruits depuis vingt
ans, l'État et les villes ont dû faire appel à tous ceux que leur talent
prédisposait à traiter de vastes sujets et à couvrir de grandes surlaces.
Les peintres d'histoire furent, naturellement, les premiers appelés ;
ils apportèrent là tous les procédés de la vieille peinture historique
et académique, et enrichirent nos monuments de véritables tableaux
plus ou moins remarquables, mais nullement décoratifs. Un seul
artiste s'avisa qu'il fallait demander à la décoration autre chose qu'au
tableau, que les drames violents et les reliefs excessifs devaient en être
exclus et que les qualités dominantes devaient y être la sérénité de la
composition, la fraîcheur et la légèreté du coloris. Non seulement les
ombres épaisses devaient être évitées, mais, dans la plupart des cas,
l'éclatante couleur des Vénitiens, si harmonieuse dans le cadre somp-
tueux des palais, devait faire place, sur la pierre blanche et nue des
édifices d'aujourd'hui, économiques et utilitaires, à la couleur plus
discrète et rajeunie des fresquistes florentins.
Ces théories parurent si nouvelles et les oeuvres de M. Puvis de
de Chavannes différaient tant des tableaux de ses confrères que le
public les accueillit d'abord par une longue raillerie. Sans se décou-
rager, ce grand artiste multiplia ses chefs-d'œuvre ; il s'est imposé
aujourd'hui à l'admiration unanime et les jeunes décorateurs sont en-
trés dans la voie tracée parce maître désormais incontesté. Tous ceux
qu'en d'autres temps la peinture d'histoire eût accaparés, se consa-
crent à ce genre renouvelé. Sans doute, les sujets qu'ils ont à traiter
sont souvent historiques, mais ils n'hésitent point à subordonner
l'intérêt du sujet, le mouvement de l'action à l'effet décoratif de la
composition..
Ainsi la peinture historique est venue se fondre dans la peinture
décorative, et c'était une raison de plus pour ne point séparer ces deux
genres dans le compte rendu du Salon.
LE SALON DES CHAMPS-ELYSÉES 323
Pourtant, nous trouverons encore aux Champs-Elysées quelques
tableaux d'histoire proprement dits ; M. Rochegrosse est un fidèle du
genre et sa Mort de Babjlone^ gigantesque toile qui lui a coûté trois
années de travail, est, suivant l'expression consacrée, le « clou » de
cette exposition.
Au premier plan, à droite et à gauche du tableau, s'étalent, vautrées
sur des coussins et des étoiles, terrassées par l'ivresse, des femmes
demi-nues, parées d'oripeaux éclatants et de costumes bizarres ;
parmi elles, engourdis d'une ivresse plus triviale, des hommes sont
encore enlacés à leurs amantes d'une nuit. Entre ces deux groupes et
pour relier ces masses de couleurs violentes, un amas de victuailles
s'entasse au-devant de la toile ; ce sont des fruits, des homards mons-
trueux, des pâtés d'une architecture babylonienne. Au fond du
tableau, se dresse l'immense muraille du palais, revêtue d'émaux
polychromes et percée d'une large voussure que défendent des cen-
taures à barbe tressée. Sous cette voûte qu'éclaire déjà le jour nais-
sant, arrive en bon ordre l'armée perse, précédée de la fumée de
l'incendie et brandissant des torches que l'aube fait pâlir. Tout l'in-
tervalle énorme qui sépare ces deux plans extrêmes, est occupé par
les degrés d'un trône au haut duquel, Balthazar, éveillé et debout, se
roidit et se drape en ténor qui va mourir.
Et c'est ici qu'apparaît le défaut de cette oeuvre colossale. Les pre-
miers plans étant encombrés par la figuration et les accessoires, toute
l'épouvante du drame est marquée par l'attitude théâtrale du Bal-
thazar,— figure trop petite et trop lointaine pour pouvoir être expres-
sive, — et par l'affolement de quelques personnages minuscules qui
s'enfuient clairsemés au fond du tableau. Il est vrai qu'un fantôme
gigantesque et noir, armé d'une faux, surgit au sommet de la compo-
sition, appesantissant sur Balthazar une main vengeresse ; il est vrai
aussi qu'au pied du trône, une femme, décharnée et spectrale, se
redresse, les bras au ciel, les yeux hors de la tête, les cheveux héris-
sés. Ce sont là des moyens de fantasmagorie ou de mélodrame dont
M. Rochegrosse abuse volontiers ; ils ne suffisent point à compenser
le défaut d'émotion réelle et humaine. L'œuvre devait être poignante,
elle n'est que pittoresque.
M. Rochegrosse, qui aime l'archéologie, s'en est donné ù cœur-joie.
Sa restitution de Babylone est peut-être d'une fantaisie un peu bien
324 L'ARTISTE
composite; mais il ne faut pas être plus sévère aux peintres qu'aux
archéologues de profession ; aussi n'est-ce point l'inexactitu de pro-
bable de l'archéologie de M. Rochegrosse qui nous préoccupe, c'est
l'abus qu'il en a fait. Au lieu d'indiquer en grandes lignes et en larges
touches l'aspect général du palais babylonien, il a voulu tout décrire,
tout détailler, les émaux et les grilles, les frises et les tentures, les
vases, les lampes, les victuailles et les costumes. C'est cet abus d'ac-
cessoires et de mise en scène qui fait songer à un final d'opéra de
M. Massenet.
Mais il y a plus de fond dans l'œuvre de M. Rochegrosse. Sans
parler de plusieurs excellents morceaux qu'on y pourrait signaler, il
faut louer la hardiesse et la verve du dessin, l'ampleur de la facture,
et reconnaître que la couleur, sans être très fine, est suffisamment
accordée et solide. Enfin, considérée au seul point de vue pittoresque,
il est indéniable que la composition de ce tableau fait honneur à
l'imagination et à l'habileté de M. Rochegrosse, et qu'il est aujour-
d'hui peu de peintres capables de mener à bien une pareille entre-
prise.
Ces qualités ne se retrouvent pas au même degré chez AI. Chalon
qui expose, dans une salle voisine, un sujet analogue, la Mort de
Sardanapale. Sa toile est moins colossale; elle paraît plus encombrée.
C'est une pyramide de femmes de tous costumes et de toutes races,
blanches, jaunes, noires, qui s'échafaudent, affolées et râlant d'effroi,
sur les marches d'un trône ou plutôt d'un autel de mosaïque où Sar-
danapale, assis sous un dais d'or, dans une attitude impassible d'idole,
attend la mort. Des éléphants, des gardes géants, des vases colossaux,
quelques fragments d'architecture que dévorent déjà les flammes com-
plètent le décor. L'œuvre est assez habilement composée et dessinée ;
mais on y trouve des éléments bien disparates pour l'invention et la
facture. Une femme qui se lève, au milieu de cette pyramide humaine,
serrant avec épouvante son enfant sur son sein, rappelle des figures
analogues de M. Rochegrosse; au bas de la composition, une figure
assez banale de blonde, casquée et costumée de bleu vif, avec des
jambières d'écaillés, fait presque songer à la couleur de M. Bayard.
La couleur, c'est évidemment le faible de ce tableau dont le bariolage
est fatigant à voir comme un bazar de jouets enluminés.
Dans la même salle, M. Checa, dont les Courses de chars romains
LE SALON DES CHAMPS-ELYSEES 325
obtinrent, l'an passé, un si vif succès, nous montre Attila et ses Huns
se précipitant d'un impétueux galop à la conquête du monde. L'élan
.de ces farouches cavaliers est terrifiant et il n'était peut-être pas néces-
saire de corser encore l'effet en tatouant leurs hideuses figures. Il ne
faut pas trop analyser les oeuvres de M. Checa; on y trouverait sans
doute bien des traces d'une exécution un peu primesautière ; mais
plusieurs parties sont excellentes et l'artiste sait peindre avec une fou-
gue incomparable ces mouvements furieux.
La fougue ne supplée pas à tout et l'on aimerait à voir dans la Fin
de l'épopée qu'expose M. Rouffet, moins d'emportement, un dessin
plus sûr et une couleur plus harmonieuse. A l'inverse, on souhaite-
rait que M. Michelena eût peint son Combat d'amazones d'un pinceau
moins sagement académique; l'ouvrage est honorable, mais sans
accent ; le dessin est correct, la couleur un peu froide. Les premiers
plans sont ternes et plats, tandis qu'au fond les chevaux et le ciel
rappellent des accords de tons de V Aurore du Guide.
Passons rapidement devant la peinture de M. Luminais, qui reste
toujours mérovingienne, quel que soit son sujet ; un fond vert, une
large draperie rouge, deux ou trois taches noires et brunes, il semble
toujours que ce soit le tableau de l'année précédente. Signalons le
Dieu et la mortelle, où M. Lccomte du Nouy s'efforce de retrouver
les défauts d'Ingres, la Jeunesse et la Chimère de M. Dupain, correcte
et sans intérêt, une Ambulance^ de M. Brouillet, indigne de son talent,
et arrêtons-nous devant le Sainl-Galonnec de M. Simon, l'un des plus
intéressants tableaux de ce Salon.
Sur un quai de pierres verdies par la mousse, le saint, en robe noire,
le bâton à la main, embrasse une dernière fois sa mère qui le serre
sur son sein, d'un geste enveloppant et tendre. Sur la droite du
tableau, le père, un vieux pêcheur, et son plus jeune fils font des
signes d'adieu. A gauche, un promontoire de roches s'avance dans la
rade que domine, vers le fond, la masse d'un chclteau fort. Contre la
digue, une barque attend le voyageur; un vigoureux homme nu la
maintient, cramponné à un anneau du quai, tandis que son compa-
gnon déploie déjà les voiles. Ce qui frappe surtout dans ce tableau,
c'est sa couleur très particulière, d'une sévérité pleine de distinction;
le vert bleuté de la mer y domine et fait valoir l'excellente qualité des
noirs et des rouges. La composition est aussi fort habile, et l'exécu-
32G L'ARTISTE
tion très large, sommaire même dans les derniers plans, reste toujours
d'une parfaite justesse.
Pour être complet, je devrais signaler un certain nombre de tableaux
militaires qui se rattachent évidemment à mon sujet. Ceux de
MM. Berne-Bellecour, Moreau de Tours et Grolieron sont hono-
rables; celui de M. Chartier est sentimental et démesuré. Mais, à
quoi bon critiquer les Boutign}', les Merlette, les Glazebrook ? Ces
œuvres là sont à la peinture ce que les chansons de M. Déroulède
sont à la poésie. Elles plaisent au public du dimanche qu'elles exal-
tent ou attendrissent; elles ne font pas son éducation artistique, mais
elles entretiennent son patriotisme; c'est un louable résultat.
Malgré le sujet éminemment historique delà Voûte d'acier, je n'ai
pas rangé cette oeuvre de M. Jean Paul-Laurens dans la catégorie des
tableaux d'histoire ; elle s'en écarte par sa destination et par l'inten-
tion évidente de l'auteur d'en faire une peinture décorative, d'une
facture assez différente de ses procédés habituels. Je n'ai pas à décrire
cette œuvre, après l'étude très intéressante et très complète que
VArtisle en a récemment publiée; je voudrais seulement expliquer
pourquoi elle n'a pas obtenu le succès qu'on en avait auguré. M. Jean
Paul-Laurens est nouveau venu dans la peinture décorative ; au
Panthéon, il avait traité la Mort de Ste-Geneviève en véritable tableau
d'histoire, avec sa vigueur ordinaire de dessin, ses puissants reliefs
et sa couleur violente. Depuis, il a senti les nécessités particulières
de la décoration ; il a compris qu'il y fallait une couleur plus claire,
une composition plufe simple, moins d'ombres noires et de masses
compactes. C'est à cette nouvelle manière qu'appartiennent le plafond
de rOdéon et la Voûte rf'^c/e?- destinée à l'Hôtel de Ville. Il faut bien
reconnaître que, si la tendance est bonne, le résultat immédiat n'est
pas complètement heureux et que, chez M. Laurens, le décorateur
est jusqu'ici assez inférieur au peintre d'histoire. S'il a renouvelé et
éclairci sa gamme de couleurs, sa lumière n'est encore ni molle ni
vibrante; elle n'enveloppe point ses personnages; c'est un gris froid
sur lequel les silhouettes se découpent avec dureté; s'il a cherché une
facture plus souple, son tempérament trop vigoureux se révèle encore
par endroits et n'en paraît que plus excessif. Ces défauts sont sensi-
bles à rOdéon ; ils le sont plus encore ici, pour le groupe de Bailly
et des députés du Tiers. On dit, il est vrai, que cette œuvre est desti-
LE SALON DES CHAMPS-ELYSEES 327
née à un salon de l'Hôtel de Ville discrètement éclairé et que
M. Laurens a cru devoir, en vue de cet éclairage particulier, accentuer
les valeurs fortes du tableau; sous la lumière violente des Champs-
Elysées, elles paraissent brutales. D'autre part, ce panneau décoratif
doit être, vers la droite, percé d'une porte; M. Laurens n'a pas jugé
à propos de l'indiquer, comme le fait généralement M. Puvis de Cha-
vanncs; il a, en cet endroit, prolongé l'escalier dont le développement
exagéré, grisâtre et vide, fait ainsi, au premier plan, un énorme trou
dans l'ensemble et rompt l'équilibre de la composition. Cela est
d'autant plus fâcheux que l'ordonnance générale est ce qu'il y a le
plus à louer dans le tableau. On peut regretter que l'artiste en ait
exclu toute agitation, tout enthousiasme populaires; mais, cette
conception un peu froide une fois admise, il faut en reconnaître la
clarté et admirer l'habile disposition des groupes. Réservons donc
notre jugement, puisque l'œuvre est exposée dans des conditions
défavorables, et souhaitons qu'à sa place définitive elle retrouve le
succès qu'on lui avait prédit.
En haut du grand escalier de pierre, un plafond de M. Gabriel
Ferrier, représente la Glorification des Arts. Le peintre n'avait pas
toute liberté pour traiter ce sujet ; le style un peu suranné qu'il a
adopté lui était imposé par la décoration générale du salon de l'am-
bassade de France à Berlin auquel il est destiné et qui parait appar-
tenir au rococo le plus allemand. Dans la partie la plus lumineuse
du ciel, la République française plane, abritée sous les plis du dra-
peau national ; au-dessous, portées par des nuages, les Muscs de la
peinture, de la sculpture et de l'architecture se donnent la main et se
tournent vers elle, comme pour lui rendre hommage ; à leur droite,
des femmes, jouant de la musique, complètent la guirlande, et, tout
en bas, la Poésie semble écrire sur des (leurs. Rien, dans tout ceci,
n'est bien neuf et l'ensemble même n'est pas absolument heureux;
tandis que le groupe, un peu lourd, des femmes encombre le milieu
de la composition, tout le ciel, autour de la République, reste assez
vide. Le coloris, clair et gai, n'est pas très fin; il est douceâtre et
comme sucré. Certaines parties du dessin causent un peu d'étonne-
mcnt; mais ces raccourcis deviendraient sans doute plus justes si la
toile était exposée en plafond.
Cet honneur qu'on n'a pas fait à M. Gabriel Ferrier, on l'a accordé
328 L'ARTISTE
à M. Raphaël Collin, à qui il n'est point fort utile. Son plafond, en
effet, ne plafonne guère; la forme même du panneau qu'il avait à dé-
corer était peu favorable et les qualités d'exécution de cet artiste,
toutes de charme et de délicatesse, s'apprécient mal à cette distance.
M. Bramtot s'était jusqu'ici attardé aux sujets académiques; il s'en
est, pour la première fois, départi et a traité, sans Muses, sans allé-
gories d'aucune sorte, le Suffrage universel. Dans la salle publique
d'une mairie qu'éclaire à profusion une large baie vitrée, le maire est
debout près de l'urne, entouré de ses assesseurs; les électeurs appor-
tent leurs bulletins. 11 faut louer l'artiste de la belle lumière et de la
gamme de couleurs claires qui sont assez nouvelles chez lui; mais la
scène aurait plus d'intérêt s'il y avait moins de mollesse dans la fac-
ture et d'insignifiance dans les types. Cette peinture est destinée à la
mairie des Lilas ainsi qu'un diptyque de M. Vimont, la Jeunesse et la
Famille., d'une parfaite banalité.
Pour en finir tout de suite avec les décorations officielles, signalons
une immense et laborieuse machine de M. Joseph Aubert destinée à
Notre-Dame-des-Champs. Tout l'ennui dont la peinture est capable,
est concentré dans cette énorme toile qui n'est que « le fragment
inférieur » d'une plus vaste composition; on n'y sent ni atmosphère,
ni lumière; la couleur est terne et plate, le dessin dur et sans beauté;
les figures inexpressives sont groupées suivant les plus antiques
formules.
Notons encore, de M. Lchoux, un Enfant prodigue qn'i embrasse
son père entre un chien qui tire la langue et des choux en zinc dé-
coupé; le peintre a vainement cherché à pallier la dureté de son des-
sin sous la brume bleuâtre dont il a enveloppé toute sa composition.
La Jeanne d'Arc de M. Lagarde ne fera pas oublier le Sl-Huberl
ni r Orphée du même artiste; mais c'est plaisir, après tant d'oeuvres
ennuyeuses, de retrouver un si habile décorateur. Jeanne, appu}-ée à
un arbre, les mains tombantes et ouvertes, les yeux fixes, le visage
extasié, entend ses voix; au-dessus de sa tête planent les saintes ap-
paritions, St Michel tenant l'épée, Ste Catherine présentant la palme
du martyre, Ste Marguerite joignant les mains avec une exquise fer-
veur. Cette figure surtout est charmante, sous son léger voile d'un
vert pâle. Mais les personnages sont secondaires dans les œuvres de
M. Lagarde; le sujet même n'est jamais qu'un prétexte et c'est au
LE SALON DES CHAMPS-ELYSEES 329
paysage qu'il demande l'effet décoratif. Sous un ciel où blanchissent
les premières étoiles, un bois roux occupe le dernier plan, peint par
grandes masses et violacé, dans le bas, par le brouillard qui monte.
Le sol est couvert d'une herbe pâle et meublé çà et là de quelques
moutons et de deux ou trois meules sommairement indiqués. Des
troncs d'arbres, dénudés et grêles, élancés comme d'élégantes colon-
nes, symétrisent la composition qu'émaillent quelques feuilles ou-
bliées par le vent d'automne. Ces paysages mélancoliques de M. La-
garde, simplifiés et presque monochromes, sont toujours émouvants
parleur belle ordonnance et leur pénétrante poésie.
Il ne faudrait qu'un peu plus d'originalité, à VOrphée de M. de
Belair, pour être une des bonnes toiles de ce Salon. Adossé à un arbre
le divin chanteur s'appuie de la main gauche sur sa lyre posée à terre;
sa droite retient les plis de son long vêtement blanc; des loups le
suivent et s'arrêtent, charmés par ses chansons. Un beau paysage,
très décoratif, complète le tableau : devant de hautes montagnes
violettes, sur qui se lève la lune, une verte prairie s'étend, coupée
par une rivière aux eaux lentes et ardoisées; deux ou trois arbres
d'un beau style, un if et des broussailles aux rares feuilles jaunies
rompent la monotonie de la verdure. Tout cela est bien composé et
d'un heureux effet ; l'œuvre intéresserait davantage si l'on n'y trouvait
pas un souvenir si direct des Pu vis de Chavannes et des Lagardc.
C'est aussi l'cUct décoratif que M. Henri Lévy a cherché dans sa
Mort d'Eurydice et il a volontairement voilé sa couleur autrefois
généreuse et simplifié son dessin. Cette œuvre ne comptera pas parmi
ses meilleures; l'ensemble est d'une harmonie un peu lourde; l'Or-
phée est banal et l'Eurydice, d'un vilain dessin avec son corps mai-
gre qui se casse aux hanches, fait avec l'ange de la Mort qui la saisit
et l'emporte, un angle des plus disgracieux.
Jusqu'à ces dernières années, le public ne connaissait, en M. Fan-
tin, qu'un admirable portraitiste; la belle série de ses illustrations
d'après Wagner et Berlioz a révélé qu'il possédait au plus haut point
la science de la composition et le sentiment décoratif. L'un des
tableaux qu'il expose cette année, les Danses, rappelle certaines de
ces œuvres par sa douce lumière, sa verdure et son ciel un peu som-
bres ; il est remarquable surtout par sa belle ordonnance, par la grâce
et la noblesse des attitudes. La Tentation est d'une superbe couleur.
33o L'ARTISTE
lumineuse et chaude; et c'est un morceau de maître que cette char-
mante figure de femme, assise à la gauche du tableau, élevant au-
dessus de sa tête rieuse une draperie rouge tout imprégnée de
soleil.
M. Henri Martin a emprunté aux Poèmes en prose de Baudelaire
l'idée de son beau tableau, intitulé Chacun sa chimère. Dans le désert
d'une lande plate et sans horizon, sous un ardent soleil qui rend
aveuglante la blancheur du sable où se dessèchent quelques herbes
chétives, s'avance un long cortège personnifiant toutes les vaines
illusions de l'humanité. Tous ces hommes portent sur leurs épaules
leur chimère et, sous ce fardeau, ils marchent mélancoliques, acca-
blés, mais sans révolte, résignés comme des gens « condamnés à
espérer toujours ». En tête du cortège, un jeune homme tient dans
sa main une Victoire de bronze et la gloire guerrière l'empêche d'é-
couter la Jeunesse qui, sous la figure d'une femme ailée et nue, lui
présente une rose de ses doigts effilés. A côté, marche, perdu dans
son rêve extatique, les yeux au ciel, les pieds et les mains troués des
stigmates divins, un religieux à la robe de bure, semblable à St-
François d'Assise et, sur ses épaules, plane une belle figure de la
Foi, en longs vêtements blancs, ailée de rose, les mains jointes en un
geste d'ardente prière. Puis, un voluptueux chemine accablé sous sa
pesante chimère, une courtisane au masque bestial qui, l'enchaînant
de fleurs, s'appesantit sur lui et raille sa lassitude. Plus loin, c'est
l'illusion du bonheur familial; le malheureux quia caressé ce rêve
paraît le plus lamentable de tous, traînant ses enfants affamés et gé-
missant sous le poids d'une femme trop féconde qui tient à sa ma-
melle un enfant nouveau-né. On distingue encore la chimère de la
science, celle de l'orgueil sous la forme d'un paon, celle de l'envie, une
bête immonde, une sorte de dragon, dont la gueule ouverte coiffe,
comme d'un casque hideux, la tête de l'envieux. Et le cortège se
prolonge, les signes devenant moins distincts et méconnaissables. Il
faut d'ailleurs un peu d'attention pour démêler le sens des différentes
chimères qui accompagnent l'humanité dans sa marche pénible, et
tout le monde ne les a pas comprises. Ainsi la Foi occupe si exacte-
ment le milieu de la composition et domine de si haut tout le groupe,
qu'on lui attribue une signification plus générale et que quelques cri-
tiques y ont vu le symbole de l'Illusion. On pourrait donc reprendre
LE SALON DES CHAMPS-ELYSÉES 33 1
quelque obscurité dans les détails symboliques de cette œuvre, mais
le sens général en est simple et lucide et cela me paraît suffisant.
Quant à Texécution de ce tableau, elle est extrêmement curieuse et
très personnelle à l'artiste. M. Henri Martin ne procède pas par
pointillés, comme l'école ultra-moderne, mais par bâtonnets juxta-
posés d'une pâte abondante et grasse. Il obtient ainsi des effets de
lumière singulièrement vibrants; c'est là le principal mérite de ce
procédé qui a l'inconvénient de donner un modelé mou et par trop
vague. Si la belle figure de la Foi est d'un superbe dessin, la structure
de tous les autres corps est assez incertaine. Je sais bien que, dans
ces oeuvres toutes d'imagination, on ne veut point, par un dessin
précis, donner trop de réalité à des figures flottantes de rêves ; mais si
l'on peut se contenter, en de semblables sujets, d'indications légères
et sommaires, il faut du moins qu'elles soient justes et l'incorrection
ne présente aucun avantage.
Quoi qu'il en soit, l'œuvre de M. Henri Martin est fort intéres-
sante et, parmi les tableaux dont j'ai à rendre compte, je n'en vois
pas qui puissent lui être comparés pour l'originalité de l'invention ni
de la facture.
Les Saintes Maries de M. Gervais se recommandent par la grâce de
la composition, l'éclat de la lumière et le sentiment décoratif. La tra-
dition veut que les trois saintes, jetées nues dans une barque désem-
parée, aient miraculeusement abordé dans les marais de la Provence.
Le peintre a choisi le moment où la barque vient de s'échouer parmi
les ajoncs; debout à l'avant et appuyée au mât. Tune des saintes in-
terroge du regard la terre hospitalière; la seconde, à genoux, les
mains jointes et les yeux au ciel, rend grâces au Seigneur du salut
inespéré ; la troisième, Madeleine sans doute, plus gracieuse et plus
jeune, descend déjà de la barque et, s'appuyant au bord, elle pose sur
une pierre un pied craintif. Cette dernière figure, avec son'mouvement
timide et pudique, ne manque pas de charme; je la préfère de beau-
coup à la- seconde qui est sentimentale et d'une joliesse un peu banale.
Au premier aspect, les chairs paraissent trop grisâtres, mais l'œil s'y
fait et les trouve en agréable accord avec le bleu lumineux qui fait le
fond du tableau, relevé seulement par un vol de flamants roses et par
la mousse verte qui s'attache aux pierres du rivage.
En face de ce midi clair et léger, M. Le Sidaner expose une /Jcv/tWc-
332 L'ARTISTE
tion de la Mer sous un climat plus froid et une lumière plus grise. Du
haut d'un navire échoué sur la grève, un prêtre en chasuble be'nit
l'Océan ; quelques pêcheurs et quelques femmes sont agenouillés à
droite ; un monticule de sable occupe, à gauche, tout le premier plan ;
des enfants de chœur, avec une croix et des cierges, en descendent
suivis par une procession de jeunes filles vêtues de blanches robes et
portant des bannières. Il y a, dans cette toile trop grande et un peu
vide, une certaine harmonie de couleur et une impression de froid qui
est bien rendue; mais les blancs n'y sont pas d'une qualité très fine et
l'on peut reprocher au dessin quelque mollesse.
Les peintres ont toujours aimé opposer aux blancheurs impres-
sionnables de l'épiderme féminin la tendre verdure des prairies et des
bois, et, chaque année, nous voyons se jouer, parmi les herbes folles,
des déesses ou des nymphes, ou, plus simplement, des mortelles dé-
vêtues. Ce sont sujets aimables, mais point très faciles à traiter; il y
faut de la délicatesse et de la poésie; tout le monde n'a pas, même
parmi les habiles, le charme de M. Raphaël Collin k)u la distinction
de M. René Ménard.
Dans VEté de M. Axilette, deux des femmes sont bien dessinées et
le mouvement de celle qui, assise à gauche, se retourne vers le fond,
est même assez joli; mais la troisième est plus contestable et toutes
sont d'un type lourd; les chairs sont noirâtres; la verdure, sans lu-
mière: il n'y a, dans tout le tableau, aucune poésie.
Il n'y en a pas davantage dans \aMort du Chêne, proprement et cor-
rectement peinte par M. Gabriel Gay. Ses nymphes sont insignifiantes
et la recherche du joli y est déplaisante, accusée par le rose crémeux
des chairs et la verdure trop vernie.
Je ne parle pas de l'Heure enchantée de M. Henr3^-Eugène Dela-
croix et, si je m'arrête au Printemps fleuri de M. Franc Lamy, c'est
que je ne puis comprendre le bruit qu'on a fait autour de ce tableau ;
le paysage y est banal, la lumière médiocre; sans parler d'une statue
de l'Amour un peu ridicule, le dessin des femmes est des plus lâchés
et les reflets de la verdure sur les chairs féminines sont traitées sans
délicatesse.
Le meilleur tableau, en ce genre, est celui de M. Kowalsky. Trois
blondes jeunes filles, en vêtements blancs très simples (sortes de lon-
gues chemises serrées à la taille), les bras nus, cueillent au soleil des
LE SALON DES CHAMPS-ELYSÉES 333
marguerites, sous des pommiers en fleurs, dans la première et claire
verdure du printemps. Les attitudes sont gracieuses sans maniérisme,
et le ton général du tableau est très fin.
• Mentionnons encore une intéressante composition de M. Ch.
Alexander, la Manifestation des Canadiens contre le goiivertiement
anglais^ à Saint-Charles^ en iSSj, largement traitée et dans laquelle
aucune minutie dans les détails n'altère en rien, ainsi que cela se
voit trop souvent, l'unité et le caractère de l'œuvre.
Dans ce rapide compte rendu, la part des critiques dépasse de beau-
coup celle des éloges-, mais pouvait-il en être autrement? La peinture
décorative, si intéressante depuis quelques années, n'est, dans ce
Salon, ni plus remarquable ni plus nombreuse que la peinture d'his-
toire. Les grandes décorations de la Sorbonne sont aujourd'hui ter-
minées; celles du Panthéon s'achèvent lentement sur place et, de
toutes les commandes destinées à l'Hôtel-de-Ville, les toiles de
MM. Laurens et Puvis de Chavannes se sont seules trouvées prêtes.
— Encore ce dernier n'expose-t-il point aux Champs-Elysées et c'est
dans le compte rendu de l'autre Salon que nous aurons enfin la joie
de parler d'une œuvre entièrement digne d'éloges.
[Asiiivre) MAURICE DEMAISON.
ESSAIS SUR L'HISTOIRE
DE I.A
PEINTURE FRANÇAISE
(NOTES ET FRAGMENTS)
XVII
Nicolas Poussin [Siiiie)
Voyage a Paris. — Le Palazzetto des Tuileuies.
E grand événement de la vie de
Nicolas Poussin fut son voyage
et son séjour à Paris, sur l'ap-
pel du roi, de janvier 1641 à la
fin de 1642. Il ne fallut pas
moins de deux années de négo-
ciations pour le décider à ce
déplacement. Malgré toutes ses
défiances trop justifiées, hélas !
malgré ses répugnances point
dissimulées à rompre ses habi-
tudes casanières de travail recueilli et d'engagements pris, et de soins
nécessaires à une santé déjà fléchissante, plus moyen, à moins de se
(i) VoirVArtiste de 1889 et iSgo passim, mars et avril 1891.
ESSAIS SUR L'HISTOIRE DE LA PEINTURE FRANÇAISE 335
mettre en rébellion ouverte, de résister à l'appel de llattcrics qui sont
comme un ordre du roi Louis XIII. C'est à partir de ce moment, que
ses lettres aux Del Pozzo et aux Chantelou nous permettent de sui-
vre, au jour le jour, les moindres incidents de sa vie et de ses travaux.
Depuis ce malencontreux mois de janvier iGSg, où il reçoit, coup
sur coup, la lettre de Lemaire apostillée par Chantelou, et la lettre
royale datée de Fontainebleau le i8, et que vient de précéder, plus
pressante encore, celle de M. de Noyers, datée de Ruel le 14 janvier,
le pauvre Poussin se débat comme un damné. Il ajourne, il ajourne
son consentement et son départ. Il croit s'en tirer tout d'abord en ne
parlant que de maux de vessie, et de médecins et de chirurgiens; il y
revient plus tard encore : « Mon misérable mal de carnosité n'est
point guari, et j'ay pœur qu'il faudra retomber entre les mains des
boureaux de chirurgiens devant que de me partir; car de se ache-
miner par un long voyage et fâcheux avec telle maladie, ce seroit
aller chercher son malheur avec la chandelle. »
Plus il se débat, plus on le circonvient. Il prétexte les tableaux à
finir, ses amis avec qui il doit se mettre en règle, il ne veut pas, en
partant incontinent, perdre la bienveillance de tant d'honnêtes gens
qui « en son absence peuvent tenir la protection de ce qu'il a de plus
cher en ce monde. » Il gagne un an, il gagne deux ans ; il demande
grâce sur tous les tons. Jamais artiste n'a quitté plus à contre-cœur
son modeste train de famille, l'atelier où le labeur quotidien se suit
désormais sans incertitude. Il faut que le violentant par un suprême
effort, munis d'instructions presque comminatoires : » Les Roys ont
les mains bien longues, et il sera bien difficile d'empêcher qu'un
grand Roy, comme le nôtre, n'ait quelques sentiments de l'injure
qu'il reçoit d'un homme né son subjectetqui lui manque de parole», —
Chantelou lui-même et son frère Chambray viennent arracher le
Poussin à la maison de Rome ; ils l'entraînent enfin sur la route de
Paris, où eux-mêmes vont arriver le 17 décembre 1640.
Ne serait-il pas plus simple et quasi plus bref de transcrire sans
façon la traduction de la lettre à Carlo Antonio Del Pozzo datée du
6 janvier 1641? Et qui pourrait conter avec plus de bonhomie le
triomphant accueil de M. de Noyers, les embrassades du fameux car-
dinal, et le <( voilù Vouet bien attrapé ! » du Roi :
« ... J'ai fait en bonne santé le voyage de Rome à Fontainebleau.
336 L'ARTISTE
J'y ai été reçu très honorablement dans le palais d'un gentilhomme,
auquel M. de Noyers, secrétaire d'État, avait écrit à ce sujet. J'ai été
traité pendant trois jours splendidement. Ensuite je suis venu dans
la voiture du même seigneur à Paris. A peine y fus-je arrivé, que je
vis M. de Noyers, qui m'embrassa cordialement, en me témoignant
toute la joie qu'il avait de mon arrivée.
« Je fus conduit le soir, par son ordre, dans l'endroit qui m'avait
été destiné pour ma demeure. C'est un petit palais [un pala:{ietto)^
car il faut l'appeler ainsi. Il est situé au milieu du jardin des Tuile-
ries. Il est composé de neuf pièces en trois étages, sans les apparte-
ments d'en bas qui sont séparés. Ils consistent en une cuisine, la
loge du portier, une écurie, une serre pour l'hiver, et plusieurs autres
petits endroits oii l'on peut placer mille choses nécessaires. Il }' a en
outre un beau et grand jardin rempli d'arbres à fruits, avec une
grande quantité de fleurs, d'herbes et de légumes; trois petites fon-
taines, un puits, une belle cour, dans laquelle il y a d'autres arbres
fruitiers. J'ai des points de vue de tous côtés, et je crois que c'est un
paradis pendant l'été.
« En entrant dans ce lieu, je trouvai le premier étage rangé' et
meublé noblement avec toutes les provisions dont on a besoin, même
jusqu'à du bois et un tonneau de bon vin vieux de deux ans. J'ai été
fort bien traité pendant trois jours, avec mes amis, aux dépens du
roi. Le jour suivant, je fus conduit par M. de Noyers chez S. E. le
cardinal de Richelieu, lequel avec une bonté extraordinaire m'em-
brassa, et me prenant par la main, me témoigna d'avoir un grand
plaisir de me voir. Trois jours après, je fus conduit à Saint-Germain,
afin que M. de Noyers me présentât au roi, lequel était indisposé, ce
qui fut cause que je n'y fus introduit que le lendemain matin, par
M. Le Grand, son favori. S. M. remplie de bonté et de politesse, dai-
gna me dire les choses les plus aimables, et m'entretint pendant une
demi-heure, en me faisant beaucoup de questions. Ensuite se tour-
nant vers les courtisans, elle dit : Voilà Vouct bien attrape. Ensuite
S. M. m'ordonna elle-même de lui faire de grands tableaux pour les
chapelles de St-Germain et de Fontainebleau. Lorsque je fus retourné
dans ma maison, on m'apporta, dans une belle bourse de velours,
deux mille écus en or : mille écus pour mes gages, et mille écus pour
mon voyage, outre toutes mes dépenses. Il est vrai que l'argent est
ESSAIS SUR L'HISTOIRE DE LA PEINTURE FRANÇAISE 33/
bien nécessaire dans ce pays-ci, parce que tout y est extraordinaire-
ment cher. Je m'occupe en ce moment de beaucoup d'ouvrages qu'il
y a à faire, et je crois qu'on entreprendra quelques tentures de tapis-
series... »
C'est ici, pour le lecteur, l'occasion de juger combien est difficile la
solution de la moindre question nette. Le roi régale son peintre, qu'il
vient de mander à grand bruit de Rome, de la jouissance d'un logis
dans le jardin des Tuileries. Or, pendant un siècle et demi, on n'a
point songé que ce logis sis dans les Tuileries pût occuper autre place
qu'un coin avoisinant ce qui était resté dans la mémoire du public
sous le nom de Jardin Renard. Et c'est pourquoi, tout naturellement,
je m'étais mis en campagne de ce côté, n'ayant pour guide qu'une
idée, à savoir que M. de Noyers et M. de Chantelou, voulant à n'im-
porte quel prix fixer à Paris le maître peintre, avaient dû songer,
avant tout, à faire oublier au Poussin, par les agréments singuliers
de l'habitation voisine du Louvre, les doux et riants souvenirs de la
maison du Monte Pincio, et les bienfaits de son soleil. Le mal est
qu'avec nos yeux d'aujourd'hui, habitués depuis deux siècles à cette
unité immense du Jardin des Tuileries, nous ne pouvons nous faire
idée de ce que le morcellement d'alors pouvait trouver d'usages divers
dans ces terrains royaux.
Me voilà donc en quête, — dans la grande publication de la ville
de Paris : Topographie historique du vieux Paris, par Adolphe Berty
[Région du Louvre el des Tuileries), — de la place exacte de ce
« petit palais, situé au milieu du jardin des Tuileries », et que le
Poussin décrivait si minutieusement, dans sa lettre du 6 janvier 1641
à Carlo Antonio dcl Pozzo, comme devant être « un paradis pendant
Tété ». Mes yeux se tournaient toujours vers ce jardin Regnard, qui,
peu après, durant la minorité de Louis XIV, « devint, dit Piganiol,
par sa situation et les manières commodes du maître, le rendez-vous
ordinaire des seigneurs de la Cour et de tout ce qu'il y avait de ga-
lant dans ce temps-là ». M. Berty raconte que « l'espace compris en-
tre le mur de clôture du parc des Tuileries et le rempart avait été
laissé vide pour les besoins de la défense; le plan de Quesnel le repré-
sente en cet état. On y établit ensuite une garenne à lapins et un
chenil pour les meutes du roi. Le 26 avril i63o, Louis XIII en fit
4on à un nommé Regnard, à charge de transformer le terrain en un
1801 — l'artiste NOUVELLE PÉRIODE : T. I 23
338 L'ARTISTE
jardin de plantes rares, de rebâtir le chenil en un autre endroit, et
d'indemniser un nommé Pascal, qui avait là sa demeure. Dans l'acte
de donation, lequel fut confirmé par un autre du 26 mai 1641, le lieu
est énoncé : « Place contenant quatre arpens, où il y avait une ga-
« renne, sise au-delà des Thuileries, estendue la largeur depuis la
« muraille du bout du jardin des Thuileries jusqu'au bastion qui est
« sur le fossé de la Porte-Neuve, et en longueur depuis la muraille
« qui est sur le grand chemin, le long de la rivière, jusqu'à la mu-
te raille des bastimens servans lors à la retraite des bestes sauvages
» entretenues pour le plaisir de Sa Majesté. Ensemble la maison du
« sieur Pascal, bastie dans l'un des coins ». La maison de Pascal
qu'on ne trouve point sur le plan de Mérian, paraît avoir été située
au lieu où la terrasse du bord de l'eau s'élargit en formant un retour
d'équerre devant le grand bassin. Gomboust représente le terrain
donné par Louis XIII sous l'aspect d'un jardin divisé en parterre,
d'un dessin compliqué, et il continue à l'appeler la Garenne. (Il dési-
gne du nom de M. Regnard un espace voisin de la porte de la Confé-
rence, où Regnard avait probablement sa maison.) On remarque qu'-à
l'époque où le plan de Gomboust fut dressé, le rempart était devenu
une terrasse ombragée d'arbres. Sauvai vante la vue agréable dont on
y jouissait et qui contribuait à y attirer la foule. Le jardin de Regnard
a été détruit, et l'emplacement renfermé dans l'enceinte des Tuileries,
lorsque Le Nôtre bouleversa le jardin du palais, c'est à dire vers
1664. »
Tout cela ne répondait, je l'avoue, que d'une façon bien incertaine
à la question de la maison où, en janvier 1641, le Roi fait installer
Nicolas Poussin : « un petit palais », situé au milieu du jardin des
Tuileries, et composé de neuf pièces en trois étages, sans les apparte-
ments d'en bas qui sont séparés, et consistant en une cuisine, la loge
de portier, une écurie, une serre pour l'hiver, etc. Beau et grand jar-
din rempli d'arbres à fruits, avec grande quantité de fleurs, d'herbes
et de légumes, trois petites fontaines, un puits, une belle cour dans
laquelle il y a d'autres arbres fruitiers. Des points de vue de tous
les côtés, un paradis pendant l'été. A moins de chercher du côté de
l'Assomption, où M. de Noyers, son protecteur, possédait de vastes
terrains et maisons, confinant à la porte de l'Orangerie des Tuileries,
— ce qui d'ailleurs ne s'accorderait guères avec la désignation pré-
ESSAIS SUR L'HISTOIRE DE LA PEINTURE FRANÇAISE SSg
cise donnée par le peintre : « au milieu du jardin des Tuileries, — des
points de vue de tous côtés », j'en revenais volontiers à cette maison
de Pascal, quoique celle-ci paraisse avoir été un peu écartée du « mi-
lieu du jardin », exposée plutôt vers l'extrémité de la terrasse proche
de la Seine, « bâtie dans l'un des coins », dit expressément l'acte de
donation royale. Nul ne parle de la démolition de cette maison ; elle
existait encore, à coup sûr, en mai 1641, lors de la confirmation du
don des terrains à Renard. Il eût été facile de croire que le conces-
sionnaire se serait contenté plus tard de ce « petit palais », pour sa
propre habitation, et que c'est là que le cardinal Mazarin venait ad-
mirer et acquérir les belles tapisseries dont Renard faisait commerce.
— Ne serait-ce point d'ailleurs en voisinant à travers les Tuileries
que se seraient liés assez intimement Poussin et Renard, pour que le
peintre s'occupe dans ses lettres des commandes à Rome de l'intelli-
gent amateur et des commérages du gros Chapron entre lui et M. de
Chantelou ?
On ne pouvait d'ailleurs se dispenser, pour éclaircir ce mystère,
d'interroger l'œuvre gravée de Silvestre, et particulièrement « Les
lieux les plus remarquables de Paris et des environs^ faits par Israël
Silvestre^ — dédiez à Monseigneur Louis de Buode, Seigneur de Fron-
tenac, comte de Palluau, vicomte de Lisle Sanary ». Vous remarque-
rez dans l'une des pièces de ce joli dessinateur, si précieux aujour-
d'hui pour la topographie du vieux Paris, au bout du jardin des
Tuileries, à l'angle du mur final, séparé par un passage de la porte
de la Conférence, un bâtiment à toît assez plat, dont le pignon est
percé d'une fenêtre, et au-dessous, au rez-de-chaussée, est indiquée
une large porte; juste la mine d'un logement de concierge. Une petite
porte se dessine dans le mur latéral de la longue muraille de la ter-
rasse du bord de l'eau. Cela ne saurait avoir l'importance du « petit
palais » décrit amoureusement par Poussin ; tout au plus cela se rap-
procherait-il de la désignation de la maison Pascal. Mais, en outre,
vous trouverez à une autre page de l'œuvre de Silvestre, une char-
mante petite « Veuc du jardin de Monsieur Renard aux Tuilleries, —
dessigné et gravé par Israël Silvestre^ — i65S », et qui, récemment,
a été reproduit, en 1882, à la page 45 de V Histoire de Paris^ ses
transformations successives, par Ch. Yriarte, — et en i885, à la page
83 du Journal du voyage du cavalier Dernin^ publié par Lud. La-
340 L'ARTISTE
lanne. On y distingue bien, au pied de la terrasse plantée de grands
arbres et de laquelle on descend par un escalier monumental, le com-
mencement des larges allées et des plates-bandes dessinées à la fran-
çaise, de ce jardin que Regnard s'était chargé d'enrichir de plantes
rares ; mais sur cette terrasse on n'aperçoit nulle trace de la maison
Pascal, à moins qu'il ne faille la reconnaître là-bas, là-bas, dans
l'éloignement à droite, à l'extrémité de l'estampe, et tenant encore, en
effet, semble-t-il, au Jardin ; et il n'est pas douteux que là où elle était
située, elle ne dût avoir « des points de vue de tous les côtés ». Re-
marquez toutefois, pour la confiance à ajouter à l'exactitude scrupu-
leuse de ces petites vues de Silvestre, ce que dans son livre de Rensei-
gnements sur quelques peintres et graveurs des xvn° et xvni'= siècles ;
Israël Silvestre et ses descendants (Paris, 1868), nous dit son arrière-
petit-fils, M. E. de Silvestre : « C'est après avoir parcouru, à diverses
reprises, la France, la Lorraine et l'Italie, que, vers i65g, à l'âge de
38 ans environ, Is. Silvestre, possédant déjà une riche collection de
dessins et de planches gravées, vint définitivement se fixer à Paris,
et qu'il songea à tirer parti du fruit de ses travaux «. Or, l'estampe du
Jardin Renard est datée de i658 et, s'il faut en croire son descendant,
Silvestre n'aurait commencé qu'en lôSg à utiliser et à reproduire ses
anciens dessins. Tout cela ne manque pas d'une certaine confusion.
— Que s'il fallait chercher ailleurs l'habitation du Poussin, en un
endroit beaucoup moins écarté du « milieu du jardin », et surtout du
palais, peut-être eût-on dû, de préférence à toute autre h3'pothèse,
penser à ce bâtiment qu'on appelait « la Volière », et que M. Berty,
s'appuyant sur Israël Silvestre et Pérelle, reproduit en deux de ses
planches, la Vue de la porte de la Conférence, et son Elévation pano-
ramique des quais du Louvre et des Tuileries. Mais il était peu digne
du roi de loger son premier peintre, duquel il attendait alors, à coup
sûr, de longs services, dans une maison que lui-même avait, depuis
dix ans, donnée à un autre, bien que cet autre ne se tint pas pour très
assuré de sa possession, puisqu'il avait besoin, trois mois après l'ar-
rivée du Poussin, d'une confirmation nouvelle de la donation royale.
Le Poussin, d'ailleurs, n'a jamais, dans ses lettres, laissé entendre
qu'il eût lieu de s'inquiéter et qu'il ne se sentît pas logé d'une façon
définitive.
Loin de là, le souvenir de cette habitation paraît le seul agréable
ESSAIS SUR L'HISTOIRE DE LA PEINTURE FRANÇAISE 341
qu'il ait remporté de France, puisque, même re'solu à ne pas retour-
ner à Paris, il a peine à renoncer, même à distance, à ce bien-aimé
logis, témoin sa lettre du 5 octobre 1643, à M. de Chantelou : « Si
M. Rémy vous a dit quelque chose de mon retour, ce que je lui en ai
pu dire n'a été que pour amuser ceux qui font l'amour à ma maison
du jardin de Tuileries. »
Et puis l'aspect de la Volière, dessinée du côté du quai, où elle a
une issue, s'accordait à merveille avec la description de la lettre du
6 janvier 1641 : les trois étages y sont avec le nombre de fenêtres suffi-
sant de reste aux neuf pièces signalées. Bien mieux, on y reconnaît,
se prolongeant à gauche, « les appartements d'en bas qui sont séparés »,
et qui fournissent « une cuisine, la loge du portier, une écurie, une
serre pour l'hiver, et plusieurs autres petits endroits oii l'on peut pla-
cer mille choses nécessaires ». J'ajouterai même que d'après le dessin
de M. Berty, l'air de « petit palais » ne manque pas à la façade du
bâtiment, vu du bord de la rivière. J'en étais donc venu à croire qu'il
fallait s'en tenir là, et accepter cette maison commode et ample de
la Volière, dont la destination avait sans doute changé vers la fin du
règne, comme étant le logement très plaisant et attrayant, et avec
« des points de vue de tous les côtés », que le roi avait ménagé à son
peintre, pour lui rendre moins pénible l'abandon de sa maison de
Rome.
Guillet de St-Georges raconte que, « même dans ses commence-
ments, Thibaut Poissan avait été fort considéré de M. de Noyers et
de M. Ratabon, surintendant des Bâtiments du Roi. L'un et l'autre
lui continuèrent successivement pour son logement une maison bâtie
au jardin des Tuileries, sur l'endroit où l'on a depuis élevé la grande
terrasse qui regarde la rivière. » Et je m'obstinais à voir dans cette
« maison bâtie au jardin des Tuileries », le « petit palais » que M. de
Noyers avait aménagé, vingt ans plutôt pour l'illustre ami de Thi-
baut Poissan. C'eût été d'ailleurs un procédé digne de M. de Noyers
et de MM. de Chantelou de n'avoir point voulu d'autre habitant
pour le logis consacré par le séjour du Poussin, et vers lequel celui-ci
avait si longtemps tenu les j'eux tournés avec complaisance, de n'en
avoir point souffert d'autre usufruitier que le protégé et le confident
du Poussin lui-même. Mais du moment que la maison où fut lo"é
Th. Poissan était « sur l'endroit où l'on a depuis élevé la grande
34Î L'ARTISTE
terrasse qui regarde la rivière », vous verrez tout à l'iieure pourquoi
il ne peut être question de l'habitation du Poussin.
Le premier volume de la Topographie de Berty était public en
iS66 et voilà tous les buissons que, jusqu'à l'impression du second
volume en 1868, elle permettait à un pauvre chercheur de battre à
l'aventure dans les vagabondages d'alors. Mais Tannée suivante, en
1867, était livré au public le Dictionnaire de Jal, et tout d'un coup
la vraie lumière était faite : la maison du Poussin, c'était le « Pavil-
lon de la Cloche, situé dans le grand jardin des Tuileries » ; plus
d'incertitude sur le logis ; on savait son nom, son ancien occupant et
aussi celui à qui le Roi le concédait finalement, bon gré mal gré le
peintre.
Jal nous révélait en effet, à l'article du Poussin, l'extrait d'un bre-
vet, expédié le 8 novembre 1644, et qui donne sur le « petit palais,
situé au milieu du jardin des Tuileries », et sur sa destination nou-
velle par suite de l'absence prolongée du Poussin, un renseignement
précis et qui ne permet aucun doute sur le changement d'occupant;
le peintre n'en garda pas moins longtemps l'amertume de son regret.:
« Le Roy bien mémoratif d'avoir cydevant accordé au sieur Samson
Lepage, mareschal des logis de son régiment des Gardes Suisses, par
son brevet du 20 mai 1642, confirmatif de celuy du 5 nov. iG38, la
conciergerie du pavillon de la Cloche, situé dans son grand jardin
des Tuileries... tout ainsy qu'en auoit cy deuant jouy le feu sieur
Menou, lequel pauillon a depuis esté occupé par le sieur Poussin
peintre jusques à son retour à Rome, lequel s'en estant retourné sans
auoir desclaré s'il auoit dessein de reuenir en France s'habituer au
d. logement, S. M. auoit ordonné au sieur Lepage de retarder d'en
prendre possession jusqu'à ce qu'elle eust été informée de la volonté
du d. Poussin, et que pour cet effect Elle auroit commandé d'en
escrire au sieur marquis de St Chamont, son ambassadeur extraor-
dinaire à Rome, lequel par sa lettre en date du 26 sept, dernier,
auroit mandé que « le d. Sr Poussin s'estoit expliqué qu'il ne pou-
« uoit se résoudre de s'acheminer à Paris, et que, quand il y viendroit
«1 jamais, de loger dans la d. maison en laquelle il a esté incommodé
« pour beaucoup de raisons, et mieux, qu'il l'auoit remise entre les
« mains du Sr de Noyers, intendant des bastiments, il y a plus d'un
« an... » permet à Lepage d'en prendre possession. »
I
ESSAIS SUR L'HISTOIRE DE LA PEINTURE FRANÇAISE 343
Cet abandon était, d'ailleurs, certifié par le paragraphe suivant de
la lettre du Poussin à Chantelou, datée « de Rome, ce iS™" apuril
1644: ... Je vous rends mille grâces de ce que vous aues permis à
M. Remy de faire la vente des meubles qui estoient restés en la mai-
son des Thuilleries; aussi bien se gastoient-ils.On en a tiré cent escus
que je recepurei demain. »
Toutefois la question n'était pas encore toute claire. Ce « Pavillon
de la Cloche », de quel côté du grand jardin des Tuileries fallait-il le
fixer en dehors des terrains déjà explorés par nous ?
Dans le Brevet de Louis XIII au sieur Poussin, daté du 20 mars
i64r, on lit bien : « ... Comme aussi sa dite Majesté a accordé au
sieur Poussin la maison et le jardin qui est dans le milieu de son
jardin des Tuileries, où a demeuré ci-devant le feu sieur Menou, pour
y loger et en jouir sa vie durant, comme a fait le dit sieur Menou... »
Mais ces lignes ne disent pas plus nettement que la lettre du Poussin
le point précis qu'occupait cette maison » au milieu du jardin des
Tuileries. »
Sur la piste imprévue fournie par Jal, je refeuillcte à nouveau la
Topographie àc Berty, et j'observe que, dans ces vastes espaces du
tt grand jardin des Tuileries, » le nom des « Cloches » se retrouve en
plus d'un endroit. « ... La maison qui précédait celle des Carneaux
et les deux qui la suivaient sont énoncées, en i5Gi, aboutissant au
« jardin des Cloches », de même que la maison des Carneaux, sui-
vant un acte de i55b. Ce jardin des Cloches (le nom resta au terrain
et à ses environs pendant assez longtemps : dans un bail du 29 mai
1637, un lieu dit les Cloches est indiqué comme voisin de l'entrée du
Cours-la- Reine. Dans un autre acte, de 1634, deux arpents tenant
aux fossés d'entre les portes St-Honoré et de la Conférence, sont
pareillement énoncés comme se trouvant au territoire des Cloches) ce
jardin des Cloches, qui, en 1564, appartenait aux héritiers de Marie
Briçonnet, est donc le même que le clos du président Le Vistc; il
paraît avoir commencé à peu près au droit de la maison de l'Imagc-
Sainte-Geneviève et s'être étendu assez loin dans la campagne. On
verra par l'acte de la vente faite à Catherine de Mcdicis, qu'il tenait,
vers l'est, au clos de Villeroy ou Legendre, vers l'ouest à des terres
labourables, et qu'il aboutissait, du côté du midi, sur le quai. (Dans
un titre de i52o,il est parlé d'une place à pêcher s'étendant « depuis
344 L'ARTISTE
» la porte des Tuilleryes jusques à la porte ncufve des Carneaulx de
» l'hostel de Mons. de Vilieroy. » Le jardin des Cloches aurait-il dé-
pendu de l'hôtel des Carneaux, situé sur la grande rue du faubourg?)
L'emplacement de la partie orientale du jardin correspond aujourd'hui
à celui des Quinconces, à la hauteur de l'îlot compris entre les rues
d'Alger et de Castiglione. » Dans tout cela, comme l'on voit, il n'est
sonné mot du « Pavillon de la Cloche », ni de Menou ni de Samson
Lepage, encore moins du Poussin.
Cependant il ne tenait qu'à M. Berty de nous tirer, sans retard,
d'embarras sur le mot de « Pavillon », en citant tout d'abord avec
moins de parcimonie l'acte de vente en i564, par les héritiers de
Marie Briçonnet, des terrains des Cloches à la Reine Catherine, acte
que lui-même devait publier in extenso dans son second volume,
pages 2-5. Il commence naturellement par la désignation des fondés
de pouvoirs, « achepteurs et acquesteurs pour la dicte dame (très
haute et très excellente princesse Catherine, par la grâce de Dieu
Royne de France, mère du Roy), ses hoirs ou aians cause au temps
advenir, d'ung jardin clos de murailles de tous costez, auquel y a
deux pavillons converti d'ardoi:{e, faict:^ en façon de cloche. Le dict
lieu ainsi qu'il se poursuit et comporte, appelle le Jardin des Cloches,
qui fut et appartint à la dicte delTunctte dame, Marie Briçonnet leur
dicte mère, et faisant partie du lieu des Thuilleries, assis hors et près
la Porte Neufve, près les fauxbourgs Sainct-Honoré de ceste ville de
Paris. Tenant le dict jardin, d'une part, à la dicte dame Royne, à
cause de l'acquisition par elle faicte de Mons. de Vilieroy; d'auttre
part, aux terres labourables estans entre les fossez cy-devant faictz
pour la fortification de la ville et le mur dudict jardin; d'un bout,
par devant, sur le quay ou chaussée de la rivière de Seine, allant de
ladicte Porte Neuve aux Bons-Hommes; d'aultre bout, par derrière,
aux terres labourables estans entre lesdictz fauxbourgs Sainct Hon-
noréetledict lieu des Thuilleries... » — « L'emplacement du Jardin des
Cloches, conclut la Topographie de Berty et Legrand, forma l'extré-
mité occidentale du parc de Catherine »; et il nous est bien permis
de penser que les deux pavillons couverts d'ardoise, faits en façon de
cloches, ne devaient pas occuper la place la moins agréable d'un jar-
din renommé de très ancienne date. Quant aux deux pavillons, nul
ne s'étonnera qu'en l'espace d'un siècle, — et quel siècle d'agitations,
I
ESSAIS SUR L'HISTOIRE DE LA PEINTURE FRANÇAISE 345
de démolitions et de rcmolitions, où tant de pierres sont remuées
dans ces parages des Tuileries et du Louvre ! — l'un des deux pavillons
ait disparu, ne laissant debout que son voisin, bien dégagé en ses
vues, avec ses « trois fontaines, avec ses arbres à fruits, et ses quan-
tités de fleurs, et d'herbes et de légumes », et dont le Roi confiait,
dès i638, la conciergerie au maréchal de logis de son régiment des
Gardes Suisses.
Quand tout à l'heure, rôdant à tâtons, je me demandais avec doute
s'il ne fallait pas chercher du côté de l'Assomption, où le protecteur
du Poussin, le ministre de Noyers possédait force terrains et mai-
sons, je n'étais donc pas si loin de la vérité. Poussin logeait sur le
domaine du roi, mais M. de Noyers, mieux que personne, connais-
sait les agréments du quartier, « les points de vue de tous les côtés,
le paradis pendant l'été. »
La prise de possession de ce paîa:{\etto si bien pourvu, si bien
planté^ cela égaie et charme Poussin dans le premier étourdissement
du débotté. La maison coquette avec toutes ses commodités prévues,
l'amuse dès l'abord et le séduit. Mais bientôt il faut en rabattre, et le
voilà excédé des tiraillements et exigences de ses patrons. Il lui pleut
des commandes ; il ne sait à laquelle entendre, et il faut satisfaire à
toutes de front, et sans désemparer, ni choisir dans leur variété.
On ne lui a parlé, de loin, par prudence et selon son propre désir,
que d'un engagement de cinq ans ; M. de Noyers ajoute avec bonho-
mie : « Bien que j'espère que lorsque vous aurez respiré l'air de la
patrie, diflicilement la quitterez-vous. w On avait cru peut-être qu'en
lui taillant, à son arrivée, de la besogne pour vingtans, on enchaînait
pour vingtans sa liberté à la France. Mais ce fut l'envers; se sentant
débordé par des tracasseries ou entravé par des jaloux, il ne songea
qu'à fuir; et après avoir montré sa bonne volonté, il ne cessa de guetter,
de ruminer à part lui le moyen et le moment de s'évader et de retour-
nei- là-bas, d'où l'on avait eu tant de peine à le faire sortir. Durant tout
son séjour à Paris, on sent qu'il soullVc du mal du pays de Rome.
On devine, — inutile de le dire, — que c'est M. de Chantelou qui
a imaginé et emménagé l'installation de son peintre dans le pavillon
de la Cloche. De loin comme de près, il y veille constamment sur lui
et sur ses aises. Lisez plutôt la plaisante lettre souvent citée, où
Poussin se révèle bon drille, compatriote de Saint-Amant : « Mon-
346 L'ARTISTE
sieur et patron, mardi dernier, après auoir eu Thionneur de vous ac-
compagner à Meudon et auoir esté joieusement, à mon retour je
trouuai que l'on descendoit en ma caue un mui de vin que vous
m'aviez mandé. Comme c'est vostre coustume de faire regorger ma
maison de biens et de faneurs, mercredi j'eus une de vos gracieuses
lettres, par laquelle je vis que particulièrement vous dcsiries scauoir
ce qu'il me sembloit dudit vin. Je l'ai esseié auec mes amis aimant le piot :
nous l'auons tous trouué très bon, et m'assure, quand il sera rassis,
que Ton le trouuera eccellent. Du reste, nous vous seruirons, car nous
en boirons à vostre santé, quand nous aurons soif, sans l'espargner ;
car aussi bien je vois que le prouerbe est véritable qui dit : qui Cha-
pon mange. Chapon luy vient. Mesmement hier Monsieur de Cos-
tanse (i) m'enuoya un pasté de cerf si grand que l'on voit bien que le
patisier n'en a retenu sinon les cornes. Je vous assure (Monsieur)
que de'shormais je ne manqueray pas, à commencer par le dimanche,
à me resjouir comme je fis le dimanche passé, affin que la semaine
ensuiuante soit comme l'on dit que toutte l'année est au pais de Co-
cagne. Je vous suis le plus obligé homme du monde, comme ausi je
vous suis le plus déuotieux seruiteur de tous vos seruiteurs. — Pous-
sin. » — Et la lettre, — notez ceci, — est datée « de vostre maison du
jardin des Tuilleries, ce tantiesme d'avril 1641. » — Ce «tantiesme »,
date incertaine ; Chantelou en précise de son mieux le chiffre, car il
écrit de sa main le 77° auril et aussi le i3'^ auril 1641. — Mais,
« vostre maison du jardin des Tuilleries » subsiste de la plume
de Poussin, et deux mois après, à la fin de la lettre du
16^ juin 1641., il répétera la même phrase au même Chantelou :
« De vostre maiso7i du jardin des Tuilleries. » Il y tient et ce n'est
de sa part que trait de juste reconnaissance, constatant un fait dont
nous ne pouvions douter, à savoir que celui qui avait été chargé
d'amener l'homme à Paris, s'était chargé en même temps de lui
trouver et de lui parer le logis qui pouvait l'y retenir.
(A suivre) PH. DE CHENNEVIÈRES.
(i) Qu'est-ce que ce « M. de Costanse », au gargantuesque pâté de venaison?
Poussin n'a-t-il pas voulu e'crire le nom du gourmet Costar, le courtisan connu
par le recueil de ses Lettres flagorneuses, ami, compatriote et commensal de
Chantelou, en ces fins dîners, où festoyaient Voiture, Pinchesne et les Perrault,
et où les grasses gelines du Mans jouaient un si grand rôle? (V. H. Chardon,
p. 114-119.)
HENRI CHAPU
N artiste qui meurt, c'est comme une étoile qui s'éteint,
et depuis quelque temps combien ont disparu! com-
bien nous ont laissé notre ciel assombri ! Que d'efforts
i il faudra aux générations qui se lèvent pour remplir
ces vides, pour nous rendre un peu de cette pure lumière et de ce
doux apaisement que verse autour de lui l'àme d'un grand artiste!
Entre tous ceux qui sont morts en ce début d'année, nul peut-être
n'eut le talent plus noble et plus élevé que Chapu, plus constamment
épris de choses idéales, de beauté chaste et de pensées sereines. En
son art, comme dans sa vie, c'était un perpétuel sitrsiim corda. Et
avec cela, une candeur, une simplicité, une bonté, une honnêteté par-
faite qui doublaient encore le prix de ses rares qualités, leur don-
naient une sorte de parfum plus exquis. Même en ces derniers temps,
attristé par des chagrins trop réels dont la presse s'est mêlée, comme
elle se mêle de toutes nos souffrances et de nos joies, il garda son âme
indulgente et son sourire aimable. Il fut doux même envers la mort,
qui pourtant l'enlevait en pleine gloire, quand il pouvait encore faire
de nombreux chefs-d'œuvre, à l'heure où sa présence devenait plus
que jamais nécessaire à ceux qu'il aimait. L'homme et l'artiste en lui.
sont inséparables. C'était un modeste, amoureux de la perfection, et
qui a mis de son cœur en presque toutes ses œuvres, qui leur a prêté
un peu de sa délicate tendresse.
Né le 29 septembre i833, dans un petit village des environs de Me-
lun, au Mée (Seine-et-Marne), où, par une sorte de piété filiale, il en-
348 L'ARTISTE
voyait la maquette de toutes ses créations, oij il avait fini par organiser
un petit musée, et où il repose maintenant dans un humble cimetière
de campagne, auprès des siens, Henri Chapu entra très jeune à l'Ecole
des Beaux-Arts, en 1849, à l'âge de seize ans. Il travailla dans les ate-
liers de Pradier et de Durer, de Léon Cogniet, et songea d'abord à la
gravure en médaille. On nous dit même qu'il remporta en ce genre de
vrais succès, et obtenait dès l'âge de dix-huit ans le prix de Rome.
Plus tard il s'en souvint : car il a fait des médaillons de la plus mer-
veilleuse finesse, et c'est peut-être dans cette sculpture réduite qu'il
apprit l'art des nuances, des dégradations insensibles, et le don de par-
faire une œuvre jusque dans ses derniers détails. Mais il eut l'ambi-
tion plus haute, ou du moins on l'eut pour lui; on le poussa vers la
grande sculpture, et quatre ans après, en i855, il remportait le prix
de Rome comme sculpteur, avec un bas- relief représentant Cléobis
et Biton. Il n'avait alors que vingt-deux ans. Que fit-il en Italie.^ ce
qu'on y fait d'ordinaire. Il rêva, se promena, admira, goûta l'anti-
quité, goûta la Renaissance, dans ce pays qui est comme un vaste
musée, et par delà Rome peut-être devina la Grèce. Les premières
oeuvres sont toutes dans la tradition classique. Mercure inventant le
caducée, son envoi de quatrième année, aujourd'hui au Luxembourg,
et qui lui valut une médaille de troisième classe au Salon de i863, est
conçu dans un mode paisible et pur; la Mort de Cljtie également,
qu'il expose en plâtre au Salon de 1866, en marbre à celui de 1872.
Plus tard, même quand son talent se raffine, quand il arrive à penser
par lui-même et à créer des œuvres personnelles, véritablement neuves
et tendres, il s'adresse volontiers à l'antiquité comme à la maîtresse
de toute forme belle; il lui demande perpétuellement le secret d'émou-
voir sans troubler les lignes, de charmer par l'accord heureux de
mouvements rythmés et d'expression profonde. Il avait l'âme athé-
nienne, le sentiment inné de la distinction et de la mesure. Pas d'em-
portement ni de violence. Presque toutes ses figures sont calmes,
quels que soient l'élan intérieur, le souffle d'idéal qui les agitent, et
jusque dans les draperies légères, à plis nombreux, souples et fins,
dont il aime à vêtir ses allégories, même les plus modernes d'inspira-
tion, on retrouve comme une grâce et un parfum venus de l'Attique.
Aussi, quand on eut à restaurer, il y a quatre ou cinq ans, quelques-
unes de ces délicieuses statuettes de Myrina, qui sont aujourd'hui un
HENRI CHAPU
•>49
des ornements du Louvre, c'est de lui qu'on prit immédiatement con-
seil. Il avait pénétré l'antiquité, il en avait fait sa cliair et son sang,
et pourtant il sut être original : car sous cette forme contenue, et même
un peu traditionnelle parfois, il mit une âme qui fut la sienne, âme
douce et charmante autant qu'élevée.
Il est inutile de suivre le détail de ses succès, des nombreux Salons
où il exposa. Déjà connu et estimé avant la guerre, honoré de com-
mandes officielles, décoré à l'occasion de l'Exposition universelle en
août 1867, c'est surtout après 1870 qu'il devint célèbre, universelle-
ment admiré, presque populaire, et que commence pour lui une ère
de triomphes toujours modestement acceptés, sans le moindre orgueil.
Il est nommé officier de la Légion d'honneur en 1872, reçoit deux fois
la médaille d'honneur, en 1875 pour la figure de la Jeunesse destinée
au monument d'Henri Regnault à l'École des Beaux-Arts, et en 1877
pour celle de la Pensée destinée au tombeau de Daniel Stern
(Mme d'Agoult) au Père-Lachaise. En 1880, il entre à l'Institut. C'est
le sculpteur aimé, auquel on songe dès qu'il s'agit d'un monument à
élever par souscription nationale ou par initiative privée, et dont on
attend toujours des œuvres parfaites. Il avait eu le bonheur d'expri-
mer deux fois de la façon la plus touchante et la plus haute l'émotion
même des foules, d'être en quelque sorte le porte-voix de la France.
D'abord dans sa figure de Jeanne d'Arc. Conçue, il est vrai, et exécu-
tée avant la guerre, exposée en plâtre au Salon même de 1870, cette
création admirable n'eut pourtant toute sa signification et tout son
prix, que quand elle reparut en marbre au Salon de 1872, après nos
désastres. Les circonstances lui prêtaient une sorte de symbolisme
profond, en faisaient comme l'héroïne de la revanche et l'âme même
de la patrie meurtrie, mutilée, espérant contre tout espoir. Dès 18G8,
Chapu avait été tenté par la figure de la vierge lorraine : un médaillon
de bronze, placé au chevet extérieur de l'église Saint-Aspais, à Mclun,
en témoigne. Mais pour nous la Jeanne d'Arc idéale restera toujours
celle qu'on voit au musée du Luxembourg et qu'on verra plus tard
au Louvre, agenouillée, écoutant les Voix, à la fois énergique et douce,
calme et pleine d'enthousiasme, créature raisonnable autant que pas-
sionnée. Entre toutes les Jeanne d'Arc qu'on a essayé de réaliser, il
n'en est pas qui soit plus conforme à l'histoire, ni qui réponde mieux
à nos rêves. Un tableau de Benouville, e.xposé au Salon de 1859,
L'ARTISTE
avait pu mettre le sculpteur sur la voie; mais il en a tire' un merveil-
leux parti.
Une seconde fois, Chapu se trouva^en contact direct et en sympathie
complète avec la foule, c'est quand il incarna, dans la poétique figure
de la Jeunesse^ l'hommage des générations nouvelles à ceux qui
étaient morts en combattant : hommage discret et fier tout ensemble,
où la vénération se mêle au désir secret de faire aussi bien. Timide,
elle se dresse le long du monument funéraire; elle se hausse sur la
pointe du pied ; elle fait effort de tout son être, pour atteindre à la hau-
teur du buste de Regnault et déposer devant lui la branche de laurier.
C'était encore une fois un symbole et qui toucha tous les cœurs.
Depuis lors, que de créations nobles et pures, toujours profondé-
ment réfléchies et méditées, presque toutes remarquables d'élan vers
les hauteurs! La Pe«5ét* pour le tombeau de Mme d'Agoult (1877); le
Génie de Vimmortalité pour celui de Jean Reynaud (1880); le monu-
ment à la mémoire de Berryer, dans la salle des Pas-perdus, au Palais
de Justice (1878), où la figure principale est si éloquente et en même
temps si rassise en son emportement, les allégories si délicates; celui
de Leverrier (1880); des sculptures décoratives dans le genre des
Coysevox ou des Coustou, Pliiton et Proserpine par e.xemple,pourle
parc de Chantilly (1884); le tombeau de la duchesse d'Orléans, en-
dormie gracieuse et calme dans la mort, pour la chapelle de Dreux
(i885); celui de M»"" Dupanloup, conçu sur le modèle des tombeaux
italiens de la Renaissance, si grave et majestueux, à la cathédrale
d'Orléans (1887); le monument à la mémoire de Flaubert exposé l'an-
née dernière; celui du cardinal de Bonnechose, destiné à la cathédrale
de Rouen, et la statue de la princesse de Galles qui figurent cette
année même au Salon : sans compter d'innombrables bustes et mé-
daillons. Que de motifs d'admirer! Pourtant les premières oeuvres de
son esprit, les premiers rêves de son cœur sont encore les plus char-
mants, les plus frais, les plus doux, ceux qu'on n'oublie pas. C'est
l'auteur de la Jeanne d'Arc et du monument d'Henri Regnault qu'ai-
mera, que connaîtra surtout la postérité.
Il rêvait, en ces dernières années, de faire pour un curé de ses amis,
en pleine campagne, sur la terre lorraine, un de ces naïfs chemins de
croix de grandeur presque nature, où se sont complus les imagiers du
moyen âge, un Adam Kraft à Nuremberg par exemple, ne reculant
HENRI CHAPU
35i
ni devant la dépense ni devant la peine pour cette œuvre de pur don :
car il n'était pas de ceux qui comptent avec l'art ni avec leur cœur; il se
livrait tout entier. La mort brusque et prématurée, qui l'a enlevé le
21 avril à l'affection de tous ceux qui l'ont connu, prive l'école fran-
çaise non seulement d'une de ses gloires, mais d'un des artistes qui
faisaient le plus d'honneur à la profession. L'homme en lui valait
l'œuvre, la surpasse et la domine même, autant que les qualités mo-
rales sont supérieures au talent, et le meilleur hommage qu'on pour-
rait lui rendre serait de graver sur sa tombe cette simple parole, à
laquelle son grand nom, sa juste célébrité et une nombreuse suite
de créations parfaites prêteraient une signification encore plus tou-
chante : « Il fut doux et humble de cœur ».
PAUL LEPRIEUR.
LETTRE AU "DIRECTEUR DE L'ARTISTE
Mon cher Monsieur Alboize,
Charles Keene, le dessinateur du Punch, est mort depuis plusieurs
mois; je ne l'apprends que tout récemment. Voulez-vous publier dans
l'Artiste un croquis à l'eau-forte que je fis d'après lui en 1871 ?
Keene est peu connu en France; permettez-moi de joindre quelques
notes au croquis bien sommaire que je vous offre, notes, non pas
biographiques, je ne sais rien de sa vie, mais d'appre'ciation sur son
talent, considérable à mon sens. Tout d'abord voici dans quelle cir-
constance mon eau-forte fut faite.
J'étais resté à Paris pendant les deux sièges, la guerre, la com-
mune : m'étendre sur le trouble, la surexcitation d'esprit où je me
trouvais est inutile; à la fin de juin, Edouard Lièvre me demanda à
Londres pour lui graver deux eaux-fortes destinées à l'ouvrage :
Works of art in collections ofEngland, alors encours de publication;
j'acceptai avec joie, c'était une sorte de délivrance. Mon ami Edwin
Edwards, le graveur historien des vieilles auberges de l'Angleterre,
mort en i879,chezlequelj'habitais,meprésentaà Keene. Celui-ci rêve-
CHARLES KEENE 353
nait de l'exercice, la guerre à ce moment était dans toutes les préoc-
cupations, et Kccne était un woliinleer fervent; il me montra son
fusil, des notes, des croquis qu'il trouvait le moyen de faire à travers
les manœuvres; mais nos relations étaient forcément limitées. Keene
ne parlait pas français, je ne comprenais pas l'anglais; néanmoins,
aidé par Edwards, je pus lui exprimer la très vive sympathie que jç
ressentais pour son talent.
Le lendemain je fis mon eau-forte : à mon arrivée chez lui, Keene
oua un air sur sa cornemuse qu'il appelait bug pipe, en souvenir des
Travailleurs de la mer, puis tous deux nous nous mîmes à travailler,
lui sur un bois, moi sur mon cuivre.
Par son allure d'esprit, par le choix du sujet qu'il traite, par la
qualité de son art, Keene marche de pair avec Daumier, avec Gavarni ;
comme eux peintre de mœurs, il représente dans un esprit critique, à
l'instant précis où il exécute son dessin, toutes les apparences phy-
sionomiques de ses contemporains. Je rapproche ces noms, d'impor-
tance égale, sans tenter aucune comparaison entre les œuvres de ces
artistes; leur anologie me sert simplement à présenter l'Anglais à
ceux de mes compatriotes qui ne le connaissent pas.
Collaborateur, d'un journal satirique, Keene, comme ses illustres
émules, est traité de « caricaturiste » ; en effet, tous les trois ont sou-
vent dessiné des charges, des grotesques, ils ont maintes fois systé-
matiquement mis en évidence toutes nos laideurs, tous nos ridicules.
Mais la tendance caricaturale d'une œuvre, l'outrance dans la recher-
che du grotesque, pas plus que la sentimentalité, la religiosité, le mi-
litarisme, etc., d'autres œuvres, n'impliquent par elles-mêmes aucune
valeur d'art. Aucune valeur technique ne découle du sujet, le prétexte
de l'œuvre, car il est indépendant de la matière essentielle des arts, le
dessin. Pour ma part, je suis vivement choqué de ce nom de « cari-
caturiste », appliqué à des artistes dont le talent n'est entravé dans
son expression par aucune cause d'ignorance professionnelle ; il
diminue celui auquel on l'applique, il est presque outrageant lors-
qu'il désigne des artistes qu'on doit considérer comme des maîtres.
Les fautes de proportions, le mauvais modelé, voilà la carica-
ture.
Comme procédé d'émission, Keene s'est servi de la gravure sur
bois, peut-être même est-ce gfiicc à lui dont le dessin était toujours
1S9I — l'artiste — NOUVELLE PÉRIODE : T. 1 ï'i
354 L'ARTISTE
fait à la plume sur bois, que la gravure sur bois anglaise doit
d'avoir conservé jusqu'ici sa physionomie naturelle et traditionnelle,
l'aspect typographique; tandis que chez nous elle a versé dans une
mollesse, une rondeur photographique, progrès à rebours, à mon sens.
Mais cette particularité est un détail; ce que je veux observer pour
terminer cette lettre, est la diversité du talent de Keene malgré l'ap-
parente uniformité de ses dessins, tous soumis, par l'exigence de
leur publication dans le Piinch^ à un format identique.
Keene est un ornemaniste, il sait décorer la page d'un livre par des
combinaisons de lignes et de masses tout à fait indépendantes de la
copie de la nature, et cela sans imiter l'acanthe grecque, le rinceau
du seizième siècle ni la rocaille du dix-huitième, que sans doute il
connaissait parfaitement. En composant ses ornements, il n'abandon-
nait pas son dessin habituel, son écriture propre ; malheureusement,
n'ayant pas sous les yeux la collection du Punch (i), je ne peux citer
aucun exemple, je n'en peux parler que de souvenir.
Keene possède une autre qualité : il est paysagiste ; là encore des-
sinateur par excellence dans une spécialité dont il ne semble se servir
que pour mettre des fonds aux compositions où se meuvent ses per-
sonnages, — la rue de Londres et sa crotte, les jardinets des maisons
avoisinant la ville, les plages maritimes, les ports, les champs, les
bois, les pays ravinés par des cours d'eau où des gentlemen très cor-
rects pèchent le saumon avec des engins mécaniques compliqués, —
dans tout endroit enfin où Keene représente ses compatriotes; du
bout de sa plume, par quelques traits, quelques points, il indique des
paysages pleins de brume ou de lumière, construits, pour dire un
mot du métier, avec une concision, une maîtrise extrêmes. Le souci
constant de la reproduction des effets de la nature est même surpre-
nant de la part d'un artiste dont l'observation de la comédie physio-
nomique humaine paraît la seule préoccupation.
A eux seuls, sans les figures si vivantes qui les peuplent, les paysages
de Keene suffiraient pour établir la réputation d'autant de paysagistes
que j'énumère plus haut de catégories de paysages.
(i) Afin de mettre sous les yeux des lecteurs de l'Artiste quelques spécimens
du genre traité par Keene, nous avions demandé l'autorisation de reproduire
ici certains dessins de cet artiste, publiés par le Punch : la direction du journal
anglais n'a pas cru devoir nous donner cette autorisation.
CHARLES KEENE
355
Keenc a gravé à l'eau-fortc un petit nombre de planches ; M. Be-
raldi, dans les Grapeurs du dix-neiivieme siècle, en cite vingt. Par la
liberté, l'ampleur de leur dessin et de leur exécution, ces gravures
doivent être classées parmi les eaux-fortes modernes de premier
rang.
Keene était un modeste ; je ne sais en quelle estime on le tient
dans son pays, pour moi, il est un des principaux artistes de notre
temps.
Agréez, cher Monsieur Alboize, l'expression de mes sentiments
distingués.
BRACQUEMOND.
L'EXPOSITION DE LA LITHOGRAPHIE
A L'ECOLE DES BEAUX-ARTS
L faut applaudir des deux mains à une tentative comme
celle-ci. L'art de la pierre était méprisé de la façon,
je ne dis pas la plus injuste, mais la plus absurde.
Tout ce qui était lithographie était bon à mettre au
carton de rebut, quel que fût le nom de l'auteur, quelle que pût être
la réelle beauté de l'œuvre. Les amateurs auraient eu honte d'intro-
duire une lithographie dans leur collection. Les marchands vous
riaient au nez quand on entrait chez eux pour leur demander à voir
des lithographies. Ils auraient cru faire tort à leur boutique d'en
posséder. Eh bien! les voilà qui s'étalent sur les murs de l'école na-
tionale des Beaux-Arts, ces pauvres feuilles à deux sous! On leur a
remis à elles-mêmes le soin de leur cause, et elles la plaident au
grand jour. Les artistes, les amateurs, le public sont juges non seu-
lement de leur valeur propre, mais de celle du procédé même, de sa
spontanéité, de sa souplesse, de ses ressources sans rivales aux deux
extrémités de la gamme des tons, de sa variété inépuisable entre les
mains des maures anciens ou nouveaux.
L'histoire de la lithographie présente ce caractère de se relier de la
manière la plus intime à l'histoire générale de notre art français de-
puis la Restauration. Au début c'est un enthousiasme universel
parmi les artistes. Il n'en est à peu près aucun qui ne prenne le
crayon de Senefelder pour faire au moins quelques essais. Un peu
plus tard cette ardeur se discipline, mais les œuvres importantes de
la grande époque se forment tour à tour. Plus tard encore et jusqu'à
L'EXPOSITION DE LA LITHOGRAPHIE 357
nos jours, les maîtres de la pointe et du pinceau ne touchent plus à
la pierre que par accident ou par caprice, mais ils y touchent encore
et laissent toujours quelques pièces belles ou curieuses. Telle est l'idée
qu'a mise en lumière M. H. Beraldi, dans son excellente introduc-
tion au catalogue : telle aussi celle qui a présidé au choix des pièces à
exposer.
Je parlerais contre ma pensée si je disais que ce choix a toujours
été irréprochable. Dans l'œuvre de chaque maître on a souvent montré
des pièces secondaires au lieu des pièces supérieures et décisives, ou
bien on a exposé des épreuves de troisième qualité, qui jurent à côté
des superbes choses dont elles sont avoisinées. A certains maîtres
comme à Raffet on a donné une place exagérée, mettant sous verre
le bon et le médiocre, en tout soixante-quinze pièces (i). A d'autres
on n'a vraiment pas fait la place assez grande, par exemple à Daumier,
à Charlet, dont l'importance ne ressort plus aux yeux comme elle
ledevraitjàTraviès représenté par une seule pièce(-2). Mais n'importe :
nul en ce monde ne prétend à la perfection, et ceux-là seuls qui ne font
rien sont assurés de n'être jamais convaincus d'erreur. Or, s'il est
vrai que les organisateurs de l'exposition de lithographie auraient pu
mieux faire, ils ont encore fait très bien : l'impression d'ensemble
est ce qu'elle doit être, et l'enseignement qui devait en résulter se
trouve donné.
Si j'écrivais pour d'autres lecteurs que ceux de l'Artiste, je n'aurais
plus sans doute à faire autre chose que de suivre un à un les pan-
neaux des salles, donnant aux grands noms, dans ce compte rendu,
kl même place, ou peu s'en faut, qu'ils occupent sur les murs de
l'exposition. Mais qu'apprendrais-je ici à personne en m'étcndant sur
les Géricault et les Bonington, sur les Delacroix et les Decamps, sur
les Charlet, les Eug. Isabey, les P. Huet, les Daumier, les Gavarni,
(i) Au nombre desquelles on n'a fait entrer ni une caricature, ni un titre de
romance, ni un sujet de genre proprement dit, comme la Leçon de danse, ni
parmi tant de sujets militaires, " Scrrej les rangs ", ce chef-d'œuvre.
(2) Plusieurs artistes intéressants ne sont même pas du tout repre'sente's. Je
ne citerai que Caillot, Hippolyte Lccomte, Volmar, Mmo Haudebourg-Lescot,
Calame, Bertall, Hédouin, Leleux, Legros, Grasset ; Corot e'tait absent aussi au
début de l'exposition : on a dignement réparé, depuis, cette omission inexpli-
cable.
358 L'ARTISTE
les Achille Deveria, les Gigoux? Ces hommes-là sont les généraux,
leurs triomphes sont dans toutes les mémoires, et leurs ouvrages
auront naturellement attiré tous les yeux. Je trouve plus intéressant
de faire autre chose : je vais essayer de montrer, avec les éléments qui
sont ici, qu'au-dessous de ces chefs illustres il y eut réellement une
armée, et que parmi les simples soldats, les volontaires, les combat-
tants d'une heure ou d'un instant, il n'est pas difficile encore de
trouver des noms que l'oubli recouvre injustement. Nous n'aurons
pas à les aller chercher bien loin. Tout de suite à gauche en entrant,
voici Hersent et ses Baigneuses, en épreuve à fleur de pierre. Her-
sent, quoiqu'il ait, de son temps, occupé dans l'art officiel une belle
place et ne soit mort qu'en 1860, est aujourd'hui bien peu connu. Il
ne figure même pas au catalogue du Louvre. On se prendra peut-être
à le regretter en présence de cette page charmante et d'une parfaite
élégance. On a beaucoup admiré au Salon d'une de ces dernières
années une Diane surprise où le dessin n'était ni plus pur ni plus
classique au meilleur sens du mot. Pierre Guérin n'a pas été aussi
heureux dans ses lithographies. Il s'y montre tellement allégorique et
amphigourique, au goût de son temps, que le nôtre ne peut se tenir
d'une douce gaîté en présence de pareilles imaginations. Mais par ce
côté même elles ont encore leur intérêt, sans parler du réel talent
avec lequel elles sont dessinées. Le paresseux donne une idée bien
exacte de leur mérite et de leur singularité. Il faut prendre un tout
autre ton pour parler des lithographies de J.-B. Isabey. J'espère bien
donner un jour, ici même, le travail que je prépare sur elles depuis
longtemps. Comment néanmoins ne pas faire remarquer en passant
les deux petites pièces appartenant à M. Al. Rouart : le Duo et
VInvitation au bal masqué du mardi-gras i8ig, sont de vraies
perles, aussi pures qu'elles sont rares.
On fait assez volontiers bon marché des collaborateurs de Taylor.
J'ai ouï dire que souvent des marchands avaient acheté des volumes
du Voyage pittoresque pour en retirer les Bonington, et, leur vanda-
lisme accompli, jeté le reste aux vieux papiers. Il faudrait pourtant se
montrer un peu moins sévère ou plus juste. Fragonard, de tous le
plus décrié, a gaspillé parfois bien du talent. Atthalin suit Bonington
d'assez près dans cette Grande maison aux Andclj's qu'a exposée
M. Gigoux : elle a pu surprendre plus d'un visiteur. Dauzats n'est
L'EXPOSITION DE LA LITHOGRAPHIE 359
point un lithographe méprisable, et souvent Ralfet n'a pas mieux fait
que lui. Quant à J. D. Harding, tout le monde reconnaît ses exquises
qualités. Il atteint même une note toute personnelle quand il emploie
ce procédé de lavis que nous voyons reprendre aujourd'hui par
M. Lunois. On en peut voir un exemple dans Vlntcrteur d'église^
pièce délicieuse de coloris, et de lumière.
Tout à côté, très haut, mais elle n'y perd peut-être pas, on a sus-
pendu de Saint-Èvrc U?ie scène de Quentin Ditnvard. Saint-Evre,
ancien officier d'artillerie de l'Empire, romantique de la première heure
et peintre célèbre pendant un jour avec son /oô (Salon de 1824), ne
brille pas précisément par le dessin ; les trois quarts de ses lithogra-
phies ne sont guère bonnes, mais quelques-unes font comprendre
l'engouement qu'il inspirait à ses contemporains. LeQucntin Diinvard
a bien ses qualités ordinaires d'entrain, de couleur, d'imprévu, mais
il n'est point exécuté au procédé dont Saint-Evre aimait à se servir,
en étant, je crois, l'inventeur : une sorte de manière noire suscepti-
ble d'assez beaux effets, mais trop souvent molle et boueuse. Une
seule, mais une fort jolie pièce de Thomas rappelle cet artiste mort
jeune, dont personne aujourd'hui ne sait plus le nom. Thomas a fait
d'innombrables lithographies, quoiqu'on ne les rencontre plus guère,
je ne sais pourquoi. On en retrouverait plus d'une dans les premières
années de V Artiste. Cependant l'œuvre vraiment intéressante par
laquelle il devrait survivre, c'est son album ayant pour titre : Un an à
Rome. U Inondation de la place Navone en fait partie; seulement il
est regrettable que l'épreuve exposée soit en noir. Ces lithographies,
comme celles de Lamy ou de H. Monnicr, étaient destinées à rece-
voir un coloriage : ainsi complétées, elles prennent une transparence
et un relief inattendus. Elles ont encore un autre mérite, celui d'une
vérité que je crois sans égale dans toute la série des portraits de la
Ville Paternelle. Elles ne se contentent pas de reproduire les monu-
ments de Rome dans leur milieu et dans leur air, qui n'est celui
d'aucune autre cité ; elles nous en montrent les habitants à cette date
précise de 1 823, avec leurs costumes, leur tournure, leurs mœurs,
leurs fêtes, leurs plaisirs, leur vie tout entière. Stendhal n'est pas
plus observateur, et n'ayant pas l'œil aussi simple, il a bien moinsde
charme.
On écrirait la moitié d'un livre dans l'ordre d'idées que je viens
36o L'ARTISTE
d'indiquer : je m'arrête, et signale seulement aux amateurs, avant d'en
finir avec la partie rétrospective de l'exposition, quelques raretés
curieuses, œuvres d'artistes aussi connus que leurs lithographies le
sont peu.
Les Enfants d'Edouard de Paul Delaroche sont dignes d'attention
surtout comme variante de la fameuse composition du même nom.
U Apôtre Jean Joiirnet de Courbet, titre de complainte, et même le
Semeur de Millet ne sont pas non plus des choses bien extraordinai-
res. Sans doute un maître est toujours un maître, et quoi qu'il touche
il y met sa marque. Ce n'est pas à dire qu'en certains essais, comme
ceux-ci, il ne faille pas la chercher un peu pour la reconnaître. Tout
autre est le portrait de M. Parguez par Henriquel-Dupont : la pièce
estdelaplus fière tenue dans son extrême simplicité, et rien n'y
manque pour la faire désirer des collectionneurs; elle est très belle,
elle est à peu près introuvable, et elle reproduit les traits du premier
des grands amateurs de lithographies.
Quant à deux au moins des trois compositions de Th. Chasseriau,
je ne vois qu'une façon d'en parler : elles sont admirables. L'adora-
tion de la beauté n'a jamais trouvé d'expression plus passionnée que
dans V Apollon et Daphné. Les eaux-fortes de la suite d'Othello ne
sont pas supérieures à la scène empruntée au même drame.
Une heureuse idée que Ton a eue, ç"a été de mêler les modernes aux
anciens, ou plutôt de les faire se rejoindre sans établir entre eux au-
cune barrière artificielle. Les comparaisons se font ainsi d'elles-
mêmes; dès le premier coup d'œil il devient sensible que tous ne
font qu'une même famille. Je n'ai pas besoin de dire qu'en cette se-
conde partie de l'exposition je ne puis user du même parti pris que
dans la première, et systématiquement passer sous silence les noms
principaux pour m'en tenir aux moins connus. Personne alors n'y
trouverait plus son compte, ni les exposants, ni le lecteur, ni moi sur-
tout, trop heureux de saisir l'occasion et d'exprimer à l'égard de plus
d'un l'estime ou l'admiration que je leur réserve depuis longtemps.
Rops, dont l'œuvre sur pierre est si considérable et si peu connu,
n'a que trois pièces, mais bien choisies. Il n'y a qu'un cri d'admira-
tion parmi les artistes en présence de la Peine de mort. Par l'idée
comme par l'exécution, c'est une merveille. L'Enterrement au pays
L'EXPOSITION DE LA LITHOGRAPHIE 36i
wallon est aussi fort beau; on peut le comparer avec V Enterrement
à Oriians, et le rapprochement ne laisse pas d'être curieux. Mais Rops
est à la fois plus brutal encore et plus raffine. L'air qui circule der-
rière les personnages étonne : c'est bien à de telles rencontres que se
reconnaissent les maîtres. Presque à côté, pour le contraste, voici les
toutes claires et toutes légères compositions de John-Lewis Brown.
Il n'est plus là malheureusement pour voir la note charmante qu'elles
mettent entre leurs voisines, et jouir de son succès. On a trouvé bien
des fois dans des expositions ces mêmes pièces du peintre regretté;
jamais, à ma connaissance, elle n'avaient été disposées aussi agréable-
ment pour le plaisir des yeux : leur élégance est exquise, et faites de
rien pour la plupart, elles sont des choses achevées. Je n'insiste pas
sur l'intérêt qu'elles présentent au point de vue des procédés; per-
sonne n'était plus hardi que J.-L. Brown à chercher loin des chemins
battus; personne plus heureux à résoudre, sans en avoir l'air, les im-
possibles problèmes. Le Trompette de dragons en couleur et VEven-
tail en font foi. On y croirait distinguer les touches de pastel.
J'ai peu de chose à dire de Chaplin qu'on aurait pu représenter
mieux; peu de chose de Détaille qui devrait bien, suivant le vœu de
M. Beraldi, se remettre à la pierre et nous donner des essais plus si-
gnificatifs; peu de chose même de Bracquemond, si curieux que soit
son grand Paysage. Mais Whistlcr a tous les droits de nous arrêter
avec ses Croquis qu'on a précisément alignés sur la cimaise, au-des-
sous des Rops. On y retrouve, sous une forme nouvelle et peut-être
encore plus simple, toutes les qualités caractéristiques de ses eaux-
fortes. Sa fantaisie, ses partis pris, son adresse merveilleuse à tout
obtenir des moyens les plus inattendus. VEffet de brume est, à cet
égard, extraordinaire.
Un coup d'œil, avant de quitter le premier étage, à la jolie tête de
femme de Miss Cassait, et descendons vite au rez-de-chaussée où nous
attendent Sirouy, Chauvel, Chéret, Fantin, Willette, Lunois, sans
parler de AL Raflaëlli avec son énorme tête de Paysan des environs de
Paris.
L'exposition de M. Sirouy a quelque chose de décousu dans le pla-
cement des pièces comme dans leur choix: Rosa Bonheur, Dccamps,
Prud'hon trouvent pourtant en lui un interprète habile. Aubry-Le-
comte eijt signé sans regret son petit Portrait de Ai"' Marer, ou sa
36z L'ARTISTE
grande page de Véntts et Adonis. Pourquoi M. A. Robaut s'est-il
éloigné systématiquement des expositions annuelles? En un genre à
part et qu'il avait fait sien, il obtenaient des résultats surprenants.
Ses fac-similés de dessins modernes ont la fidélité des procédés photo-
graphiques avec l'intelligence et l'art en plus. Ses Causeurs ont reçu
de Meissonier lui-même, l'homme exact par excellence, leur brevet
d'exactitude. Sa Leçon de couture d'après Millet et son Portrait
d'Alex. Dumas fils d'après J. Jacquemart ne sont ni moins réussis ni
moins précieux (i). Les cinq cadres de M. Chauvel sont harmonieu-
sement disposés pour faire ressortir la souplesse sans rivale de son ta-
lent : au milieu, la Chaumière en A'ormandie d'après E. Isabey, une
des pages les plus brillantes qui soient, au point de vue de l'exécu-
tion ; à droite et à gauche, des reproductions de Corot et de Fromen-
tin, de Meryon et de Diaz, tous les tons de la palette et toutes les
nuances de l'inspiration, rendus par le maître lithographe avec un
égal bonheur.
L'exposition de Chéret, pour occuper un bout de panneau, est
aussi d'un arrangement plein de goût. Au milieu, j'aurais aimé seule-
ment à retrouver une de ses affiches en couleur : le Théatrophone ou
le Jardin de Paris ou quelque autre ; puis, au-dessous et sur les
côtés, ce qu'on a mis de son œuvre effectivement : des titres de musi-
que, des décorations de frontispices, des couvertures de livres, des
diplômes, des « faire-part », des menus, car tout est bon à cet homme
étonnant pour servir de prétexte à ses inventions. Qu'il s'agisse de
remplir de couleur et de tapage une double feuille colombier, ou sim-
plement de perler une vignette de quelques centimètres carrés, sa
fantaisie est aussi prête, sa main aussi souple, sa réussite aussi assu-
rée : l'esprit, la grâce et le charme voluptueux sont à ses ordres ; il
est le magicien des féeries idéales.
Je serai bref sur Fantin, pour cette fois. La sympathie que m'ins-
pirent ses œuvres, m'aurait fait souhaiter pour elles un meilleur
et plus visible endroit ; on l'a confiné dans un petit coin, et ses cadres,
f i) On ne confondra pas parmi les fac-similés de M. A. Robaut un petit portrait
original de Félix Robaut se lithographiant lui-même. Le père avait pourtant déjà
les qualités caractéristiques du fils : l'adresse extrême à reproduire, et l'ingé-
niosité du faire ; les trois ou quatre cents portraits qu'il a laissés passaient
pour être frappants de ressemblance.
L'EXPOSITION DE LA LITHOGRAPHIE 363
tous grands, y forment un entassement confus. C'étaient pourtant de
belles choses à faire voir au public, que les Baigneuses et Musique et
Poésie^ et la Symphonie fantastique surtout. Je ne crois pas que
M. Lunois se plaigne de la place qu'on lui a faite, et ce n'est pas moi
non plus qui m'en plaindrai ; toutes ses plus belles pièces sont là,
placées bien à leur jour et se faisant valoir les unes les autres par des
voisinages à propos ménagés. Je ne reviens pas sur la Hollandaise de
Volendam^ qui reste encore sa planche la plus complète. J'en ai
parlé suivant ma pensée, l'année dernière, à propos du Salon. La
Belle Tulipe, où il reprend à peu près le même sujet, en y introdui-
sant deux Hollandaises au lieu d'une, est très remarquable assuré-
ment,mais ne la fait pas oublier. La Fileuse arabe, moins importante,
est aussi moins achevée. Convalescence pourrait seule entrer en riva-
lité ; certaines qualités d'inspiration en sont exquises; on y respire
celte paix si douce qui succède aux luttes de la maladie. La jeune
femme laisse sa pensée llotter et ses yeux se clore; la lampe dormir
sa clarté sous la dentelle de l'abat-jour; cependant au dehors la nuit
est tombée et ses ombres unies, au loin répandues, s'aperçoivent à
travers les vitres. Quant à la toute charmante pièce qui accompagne
ces lignes, elle ne figure pas à l'exposition, étant faite d'hier exprès
pour r Artiste. Je me suis laissé conter que c'est presque un portrait
et que le curé de Volendam, s'il était un de nos lecteurs, y recon-
naîtrait sa servante, en même temps que l'horizon de son presby-
tère. Au bord du Zuj'der:{ée.
Finissons par Willette, qui est aussi le dernier venu dans le
camp de la lithographie. Tout ce qu'il fait n'est pas bien, mais quand
il fait bien, on doit reconnaître que nul n'est plus aimable. Est-ce
aller trop loin que de qualifier d'excellente son affiche de l'Enfant
prodigue ? Je me souviens toujours de ce qui m'arriva quand les
marchands de musique commencèrent à la coller derrière leurs vitres :
chaque fois que je la rencontrais, elle m'arrêtait malgré moi. Je la
possède maintenant, et l'ai revue à loisir ; et le charme ne s'est pas
rompu. Pourtant, je comprends qu'on lui préfère la petite composition
qui porte en bas cette légende mélancolique: « Dis-moi, mon Pierrot,
quand tu seras failli, tu m'aimeras encore? » moins importante, elle
est à peu près sans points faibles, et la figure de Pierrot y est si jolie !
364 L'ARTISTE
Nos lithographes vont, dit-on, se réunir pour fonder une société
nouvelle, ayant pour objet de remettre en honneur l'art de la pierre,
et pour résultat une publication commune et périodique. On ne saurait
trop les en féliciter. Les associations ont des inconvénients, les meil-
leures choses n'en sont point exemptes. Cependant, il est certain que,
pour lutter, il faut se mettre ensemble, et que, pour avoir une action
sur le public, il est indispensable d'être au moins une poignée de gens
résolus. Le moment paraît, d'ailleurs, particulièrement bien choisi
pour l'effort qu'on va tenter. Parmi les artistes, comme parmi les
amateurs, un renouveau de la lithographie est dans l'air : on le pres-
sent et on l'attend. Les éléments ne manqueront pas à la société qui
va se fonder; les maîtres actuels lui sont déjà presque tous acquis ;
nombre de peintres qui n'ont pas encore touché la pierre ont le désir
de s'y essayer et promettent leur concours. La direction des esprits
est excellente ; on s'attache de préférence à l'estampe originale, la
seule à laquelle ne nuiront jamais aucuns perfectionnements de la
gravure photographique. On révère les anciens et l'on s'inspire d'eux,
mais sans les imiter. On ne force point le procédé, on ne cherche pas
à lui faire donner des effets qu'il ne comporte point; on le renouvelle,
au contraire, par une continuelle et discrète exploration de ses res-
sources propres, comme aussi l'on prend soin de renouveler les sujets
traités, par l'observation de la vie telle qu'elle nous entoure. L'éter-
nel reproche adressé à la lithographie, c'était de nous ramener au
temps des Gavarni et des Deveria, aux planches de la Caricature (ti
aux romances : Chéret, Lunois, Willette sont là maintenant pour
opposer leur démenti, et ce sont ceux qui les ignorent, qui retardent
sur leur temps. Enfin, tout le monde possède la foi dans l'avenir, c'est
à dire la première de toutes les forces, puisque, suivant le mot de
l'Evangile, « la foi soulève les montagnes ».
GERMAIN HEDIARD.
LA RESTAURATION DE L' « APADANA >>
DE SUSE, AU MUSEE DU LOUVRE
N ces derniers temps, une seconde salle contenant les antiqui-
tés susiennes, rapporte'es par M. Dieulafoy, a été ouverte au
public dans le musée du Louvre. Dans cette nouvelle salle
figure une curieuse restitution en relief, exécutée par le sa-
vant explorateur lui-même, du palais d'Artaxerxès Mnémon.
M. Dieulafoy a bien voulu communiquer à l'Artiste une description de ce mo-
nument, empruntée à l'ouvrage qu'il va publier prochainement à la librairie
Hachette sur l'Acropole de Suse. Nous publions ci-après ce fragment, avec le
courtois assentiment des éditeurs.
Lors de mon retour en France, après la première campagne, je
pensais que l'apadàna de Suse, en tout semblable aux édifices persé-
politains, était enveloppé de murs sur les quatre faces. Puis, quand
je dus m'occuper de sa restauration, je fus frappé par les faits sui-
vants :
1° Découverte d'un carrcUcment indiscontinu sur l'emplacement
hypothétique de la façade;
2° Orientation de la façade;
3° Inversion complète de l'entrée. A Persépoiis les salles royales
des différents palais s'ouvrent sous le portique central, tandis qu'à
Suse, comme le montrent jusques à l'évidence la situation de l'esca-
lier, des pylônes et la position de l'épigraphe trilingue gravée sur les
quatre colonnes centrales de la travée nord, la baie principale n'était
pas précédée de portique.
4° Désignation de la salle susienne par un mot perse spécial apa-
366 L'ARTISTE
dâna (i) qui n'apparaît jamais dans les inscriptions de Persépolis^
mais qu'on retrouve à Ecbatane. En même temps que je m'occupais
de la restauration de Vapadâna susien, je mettais la dernière main à
mes travaux sur l'architecture parthe et sassanide. Dans chaque palais
que j'étudiais se dessinait une immense salle sans auvent ni portique,
éventrce sur une de [ses faces et spécialement destinée aux audiences
royales. Je relisais les vieux auteurs arabes et persans; poètes et his-
toriens parlaient des draperies qui fermaient la baie centrale du
Tagèkèsrade Ctésiphon. Aux jours d'audiences solennelles les rideaux
glissaient sur leurs supports, laissant apparaître dans sa gloire le roi
de rois, le maître de l'univers. Je me rappelai que les premières mos-
quées, construites par des architectes perses et sous les influences des
idées perses, se composaient d'une salle hypostyle où le mihrab et le
member tenaient la place du trône et que cette salle était entièrement
ouverte sur une cour entourée d'arcatures; je me souvenais des palais
persans qui gravitent autour de la grande salle d'audience, le talar^
exacte copie des sanctuaires musulmans ; je songeais aux salles d'ap-
parat des palais parthes et sassanides du sud.
Pourquoi l'apadàna d'Artaxerxès n'aurait-il pas été construit sur un
(i) MM. Perrot et Chippiez me reprochent de me servir du mot apadâna.
D'après eus, ce mot s'applique à tous les édifices perses et n'a pas d'acception
spéciale. Comment se fait-il en ce cas qu'il n'apparaisse jamais sur les palais
de Persépolis, dont les inscriptions fourmillent pourtant de termes architecto-
niques ? La réponse s'impose : le mot d'apadâna ne se retrouve pas à Persé-
polis, parce qu'il n'existe pas à Persépolis de salles d'apparat ouvertes,
comme les modernes talars, sur une de leurs faces. Le mot apadâna exactement
reproduit dans la version assyrienne et susiano-médique (ce qui n'eût pas eu
lieu, s'il se fût agi d'un terme général), le mot apadâna dont la Bible nous a
conservé la forme avec le sens de tabernacle et qui est resté en arménien sous
la forme aparan avec le sens de palais, ne se retrouve pas seulement à Suse.
On le lit encore sur une inscription détachée d'une base de colonne découverte
à Ecbatane. La photographie de ces fragments m'a été communiquée par
M. James Darmesteter. Le texte est très mutilé. Sauf la partie relative à l'incen-
die du palais de Suse, il semble une copie à peu près intégrale de l'inscription
gravée sur les colonnes élamites. Les fragments remontent à l'époque d'Arta-
xerxès Mnémon. Les parties entre crochets sont restituées : « Il a dit Artaxerxès
roi grand, roi [des rois, roi des pays], roi de cette terre ; fils de Darius roi,
[Darius] fils [d'Artaxerxès] roi, Artaxerxès [fils de Xerxès roi], Xerxès fils de
Darius roi [Darius fils d'Hystaspe] l'Archéménide ; cet apadâna qu'Anahita
et Mitra »
LA RESTAURATION DE L'« APADANA » 3C7
modèle très antique, reproduit dans le palais de Hatra, de Ctésiphon.
de Machita, de Rabbat-Ammon, dans les premiers sanctuaires de
l'Islam et jusque dans les pahiis modernes des chahs. Ce type, excellent
l'été dans les pays frais et ventilés comme la Haute-Médie, l'hiver
dans les plaines très chaudes, n'aurait pas aussi bien convenu aux
plateaux persépolitains tour à tour torrides et glacials. Suse, au point
de vue climatérique, est placée dans la même situation que les villes
sassanides ou parthes susmentionnées, Suse ne recevait la cour que
l'hiver et le printemps, la façade de l'apadàna était orientée au plein
sud. Quant à la manœuvre des draperies qui fermaient les entrecolon-
nements, elle ne présentait pas de difficultés puisque le rideau placé
devant la baie de Ctésiphon excédait 700 mètres carrés, tandis que
les travaux de l'édifice élamite n'atteignaient pas au quart de cette
superficie.
J'en vins donc ù me demander s'il ne fallait pas, comme m'y invi-
taient formellement la continuité du dallage , la disposition des avenues
et des abords, et de nombreux édifices tant anciens que modernes,
laisser toute béante la façade sud. Depuis que la construction du
modèle en relief m'a permis d'embrasser dans son ensemble la salle
du trône d'Artaxerxès Mnémon, j'ai acquis la certitude que j'avais eu
raison de me confier aveuglément aux indications fournies par les
fouilles (i).
J'ai parlé des rideaux mobiles suspendus devant les entrecolonne-
ments. On ne peut douter de l'existence de ces immenses draperies,
mais on ignore comment elles étaient divisées et manœuvrées. Une
mosaïque reproduite par M. Muntz {2) fournit peut-être la solution
du problème. Il s'agit du portique hypostile d'un palais de style byzan-
tin construit à Ravenne pour Théodoric, le grand roi des Goths.
A Suse régnait sans doute un haut lambrequin supporté par des
anneaux et des poulies fixées sur la face intérieure de la sablière. Il
suffisait de tirer sur des câbles pour brasser le lambrequin et le cacher
derrière l'entablement. Au-dessous du lambrequin tombaient deux
(t) M. Perrotqui n'a pas craint de restituer la salle du trône de Xerxès sans
aucun mur, me reproche d'avoir supprimé la façade de l'apadàna. Il re'pond
lui-même à son objection en donnant dans son ouvrage un /j/iir qu'il repre'sente
comme un type caractéristique des palais iraniens {Hisl. de l'Art, p. ô56j.
(2) MUntz, La tapisserie, p. 73.
368 L'ARTISTE
portières, mobiles sur une tringle métallique. Les portières se mou-
vaient au milieu de la travée, se rabattaient derrière les fûts, se déve-
loppaient en guise de tente devant les colonnes. Le souverain, selon
son caprice, pouvait ouvrir ou fermer entièrement la grande salle du
palais ou choisir telle disposition intermédiaire. Le lambrequin se ter-
minait sans doute au niveau inférieur du chapiteau, les rideaux corres-
pondaient à la hauteur de la base et du fût.
A l'intérieur se dressent 36 colonnes de marbre gris. Leur hauteur
est de Go pieds. La taille des parements est habile, vigoureuse, ferme,
presque martelée, les détails sont finement rendus. Les surfaces sont
amenées presque au poli sauf, pour les taureaux, les poils qui paraissent
relevés au ciseau et se détachent ainsi sur la masse. Je puis donner la
preuve que les yeux et les sabots étaient dorés et que les cornes et les
oreilles étaient de bronze. Des traces de mixion rouge, très apparentes
près d'un larmier, la couleur jaune des sabots reproduite sur les briques
émaillées, la forme et les dimensions très réduites des mortaises creu-
sées sur l'emplacement des cornes et des oreilles ainsi que le canal de
la clavette qui traversait les tenons, ne laissent pas de doute à ce sujet.
On rapprochera ces renseignements directs d'un fargard de l'Avesta
où il est expressément dit que le taureau sacré avait des yeux, des
oreilles, des cornes et des sabots d'or. J'ai lieu de croire que les colliers
des bêtes et certains ornements du chapiteau, notamment du chapi-
teau intérieur, étaient dorés, mais je n'en puis fournir la preuve.
Les colonnes extérieures hautes de 55 pieds seulement reposent sur
un campanile et ne comportent pas de chapiteau entre le taureau et le
fût cannelé. Dans les deux ordres, les 24 cannelures sont à joints vifs,
sans listels, et tracées en arc de cercle. Le fût est conique, sans galbe
apparent.
Les murs reconstitués sur trois faces de la salle du trône, ainsi qu'il
a été expliqué, étaient bâtis en briques de terre crue. A l'intérieur de
la salle ils étaient revêtus de stuc rouge; sous les portiques, de stuc
gris; à l'extérieur, de moellons de faïence rose pâle ou gris. Je crois
être certain que les angles et les têtes des murs étaient renforcés par
des pilastres ou des contreforts analogues à ceux qui décorent les
palais de Méchbed-Mourgab, de Persépolis et de Ctésiphon, et qu'une
mosaïque à deux tons gris et rose tapissait les murailles. Quant aux
grandes rainures verticales tracées sur les parements en imitation des
LA RESTAURATION DE L' « APADANA » 3û(j
canaux qui séparent les pelotons d'archers, et qui se retrouvent sur
les palais du Fars et, dans les temps plus antiques, sur les édifices de
la Chaldée et de la Syrie, elles sont hypothétiques.
A mon avis les murs comme les pylônes étaient terminés par une
frise de faïence. Elle simulait l'étage casemate des tours défensives et
reposait sur un encorbellement ainsi qu'en témoignent des briques
bleues émaillées sur deux faces. J'invoque moins, en faveur de cette
restauration de la crête des murailles, les briques émaillées découvertes
au milieu des ruines du palais, caries fragments des litres fleuronnécs
ou des lions pouvaient provenir des pylônes, que la concordance exacte
de l'entablement des portiques et de la salle avec la frise des lions. Le
hasard reste étranger à de pareilles combinaisons.
La charpente était taillée dans les cèdres du Liban. J'en ai décou-
vert de nombreux fragments dans les ruines. La tonalité rose des
cèdres, très douce au contact des faïences bleues, le heurt désagréable
de la peinture et de l'émail, le respect des Persans pour la coloration
naturelle des matériaux et leur répulsion naturelle pour les dissimu-
lations architecturales, la rareté excessive des bois qui élevait le cèdre
et le cyprès au rang des matériaux précieux me font penser que l'en-
tablement passé à l'huile ou à la cire bouillante ne recevait aucune
peinture. J'estime néanmoins que les arêtes étaient garnies de cor-
nières métalliques (i) et les parements incrustés de nacre, d'ivoire,
d'or ou d'argent. Les mêmes raisons, l'absence absolue de peinture
sur les fragments enfouis profondément, le poli parfait des surfaces
me font également supposer que les marbres étaient nus ou couverts
ainsi que les bois d'un simple enduit protecteur.
Le carrelage du palais et des avenues dont on a retrouvé quelques
fragments gris et blancs était composé de dalles de marbre carrées.
Si l'on en croit les descriptions du livre d'Esther, et je suis pour ma
part très disposé à leur accorder créance, des marbres rouges et bleus
se mêlaient dans des combinaisons très simples aux marbres gris et
blancs.
(i) Quelque soin que l'on prît de me'nagcr les arêtes, elles risquaient de s'ëpau-
frer. 11 était également nécessaire de réunir d'une manière invariable les diverses
poutres qui composaient l'entablement. Aussi bien, je ne serais pas surpris que
les poutres de rive aient été comprises entre des armatures et réunies entre
elles par des boulons de cuivre doré qui servaient à maintenir leur intime union,
et participaient à la décoration générale.
1891 —l'artiste — NOUVELLE PÉRIODE : T. I 24
3/0 L'ARTISTE
Au-dessus du matelas de pisé constitutif de la terrasse régnait une
toiture posée à bain de mortier. Les tuiles émaillées en rouge ont
deux pieds de long sur un pied et demi de large. Elles s'emboîtent par
leurs extrémités et se placent au contact sur leurs rives relevées en
rebord de cuvette. Un couvre-joint cylindrique complète l'étanchéité
de la toiture. Comme toutes les terrasses persanes, la couverture de
l'apadâna devait affecter la forme d'une pyramide à quatre faces très
surbaissée. Les eaux étaient conduites dans des chéneaux de poterie.
La saillie du chéneau, très apparente sur les façades rupestres des
tombeaux, était habillée d'une feuille de cuivre dorée à l'extérieur. Ce
renseignement fourni par Diodore (i) me paraît exact et je l'ai utilisé
dans la restauration de la salle du trône.
Des arbres et des fîeurs groupés dans ces paradis si chers aux
Perses de l'antiquité précédaient l'apadâna; des tapis merveilleux, des
tentures peintes à l'aiguille couvraient en partie le sol et les lambris
des murailles ; des vases, des coupes d'or, des statues rapportées de
la Hellade ou sculptées à Suse par des artistes grecs à la solde des
grands rois,un dais merveilleux dont les bas-reliefs de Persépolis ont
conservé le dessin, peuplaient l'immensité de la salle.
Les fouilles ont permis de restaurer la majeure partie des enceintes
et la salle du trône. L'escalier de l'apadâna, les pylônes qui lui font
suite sont reconnus dans leurs grandes lignes, la situation du donjon,
de la citadelle, des portes principales et du pont a été relevée et
signalée. On sait encore qu'il existait un large fossé autour de la salle
du trône et qu'une porte fortifiée dont on a mis à nu les fondations,
s'ouvrait à l'est de l'apadâna entre cet édifice et ses pylônes. De la
pente très douce du fossé et de son développement, j'ai conclu à l'exis-
tence d'une voie d'accès pour les chars; de la situation de la porte for-
tifiée, à celle d'un ouvrage qui mettait en communication, à travers le
dédale des enceintes, avec la salle du trône, les palais du roi et des
reines.
Les tranchées creusées dans le tumulus oriental ont appris, en
outre, que toute la partie nord dudit tumulus était couverte d'habi-
tations, que les constructions sud enveloppaient une cour centrale très
apparente sur les plans, qu'une vaste salle occupait la face méridio-
(i) Diodore de Sicile, 1. XV, § 20.
LA RESTAURATION DE L' « APADANA » 371
nale de la cour centrale, et qu'un second escalier semblable à l'escalier
de l'apadàna, s'élevait de la place d'armes jusqu'aux palais. Deux
murailles comprenant entre elles une rue étroite, divisaient les quar-
tiers nord et sud du tumulus oriental. Cette rue débouchait sur la
grande porte de l'est.
Ces renseignements sommaires sont heureusement complétés dans
leur partie descriptive par un texte : je veux parler du livre d'Esther,
écrit, selon un grand nombre d'hébraïsants, à l'époque des Maccabécs
et que je considère à bon droit comme l'œuvre d'un juif élamite, d'un
juif ayant vu et parcouru les palais qu'il décrit.
On peut reconstituer à l'aide de dessins et de reliefs le corps ina-
nimé des palais où défilèrent émerveillés les ambassadeurs de tous les
Etatsde la Hellade, mais il faut renoncera les faire revivre, ces splen-
deurs à jamais évanouies; elles perdraient à quitter le domaine nua-
geux de l'imagination.
L'étude de la fortification de l'acropole susienne et des palais voûtés
du Fars m'avaient montré l'importance des combinaisons ryth-
mées dans les constructions perses de tout ordre. On devait s'atten-
dre à découvrir sous le palais le même réseau de lignes géomé-
triques. Il se décèle en effet avec une netteté qui emporte l'évidence.
Les Chaldéens attribuaient une importance majeure aux rapports
où entraient les chifl'res 2, 5, 6 et 7. Les Perses firent à Suse un fré-
quent usage des mêmes combinaisons métriques : 6 est le nombre
des colonnes d'une même travée, 7 celui des cntrecolonnements. On
retrouve le chiffre 7 dans la longueur, mesurée en pieds, des lions
passants ; les facteurs 6 et 5, dans l'élévation des colonnes intérieures;
le nombre 5, dans le rapport de la hauteur des mêmes colonnes à la
demi-largeur des travées. Leur base a 5 pieds ou 3 coudées de hau-
teur, leur fût 5 X 6 = 3o pieds ou 3 x 6= 18 coudées, comme
d'ailleurs la somme des hauteurs du chapiteau et de la base ; la base
équivaut à 1 douzième de la hauteur totalî de la colonne ; le fût, à (3
douzièmes ; la base et le fût, à 7 douzièmes ; l'ensemble du chapiteau,
à 5 douzièmes. Le prolongement des côtés du trapèze capable du
chapeau bicéphale rencontre l'axe des colonnes à 10 coudées au-des-
sus du sol s'il s'agit de l'ordre extérieur. L'ordre intérieur dépasse
l'ordre extérieur de 3 coudées ou 5 pieds.
3/3 L'ARTISTE
Les baies eussent révélé sans doute le même esprit rythmique s'il
eût été possible de les restaurer avec certitude. Le fragment décou-
vert est malheureusement trop peu important. Je l'ai néanmoins uti-
lisé et, en m'aidant des portes du palais aux cent colonnes, en m'assu-
jettissant à faire régner les grandes lignes des baies cotées en coudées
avec les assises d'une maçonnerie, où chaque brique mesure un pied,
j'ai reconstitué les ouvertures et les niches. Les conditions à remplir
sont si multiples que je me suis certainement approché de la vérité,
mais je ne puis donner aucun auti'e argument à l'appui de ma resti-
tution.
La restauration en plan et en élévation donne lieu à de nouvelles
observations métrologiques. L'ouverture de la grande salle, mesurée
entre les pilastres atteint 180 pieds (108 coudées), la largeur des ailes,
60 pieds (36 coudées) ; la longueur totale, 3oo pieds (180 coudées) ; la
hauteur, le quart de la largeur soit yS pieds (45 coudées). La crête de
la corniche de la salle règne à 70 pieds (42 coudées), c'est-à-dire que
la hauteur totale de la salle et de son entablement correspond à la base
d'un triangle équilatéral construit sur la colonne comme hauteur. Si
de la salle on passe au portique, on constate que la largeur hors œuvre
est de 200 pieds (120 coudées), et que la hauteur, entablement com-
pris, est de 63 pieds et demi (127 assises). Cette dimension correspond
aussi à la base d'un triangle équilatéral ayant la colonne extérieure
comme hauteur. La mesure exprimée en pieds de la hauteur de la
même colonne, soit 55, est encore le chiffre entier le plus voisin de
l'expression arithmétique de la base d'un triangle équilatéral, dont
48 pieds, c'est-à-dire un double entre-colonnement ou la profondeur
du portique, seraient la hauteur.
De pareils faits sont d'autant plus remarquables que les chiffres —
24 et 55 ; 55 et 63, 5 ; 60 et 70 — soumis à de multiples sujétions
métriques et constructives, n'auront été découverts qu'après de longs
tâtonnements.
Ce simple énoncé montre une fois de plus combien étaient simples
et claires les épures des architectes perses. Rythmaient-ils leurs
monuments de propos délibéré, introduisaient-ils la cadence en satis-
faisant à des sujétions multiples, telle que l'expression simultanée
des dimensions en pieds et coudées, ou en résumant dans quelques for-
mules très simples les secrets du constructeur ? Je ne sais ; ce qu'il y
LA RESTAURATION DE L' « APADANA » SjS
a de certain, c'est que les épures du palais hypostyle de Suse, du
tracé et du profil des enceintes fortifiées, des palais voûtés de
Firouz Abâd et de Sarvistan, témoignent d'une méthode unique et de
règles théoriques ou empiriques qui nous échappent, mais dont les
manifestations sont évidentes.
Dans les palais voûtés, le triangle égyptien s'accuse nettement.
Dans les édifices susiens, d'une structure plus complexe, on recon-
naît outre les groupes G, 8, lo caractéristiques du triangle égyptien,
le groupe 6, 7 qui signale le triangle équilatéral. J'imagine néanmoins
que les dimensions de l'apadàna se déduisaient d'une figure initiale au
moyen de constructions très simples.
Loin de moi la pensée que tout l'art de la Perse réside dans l'appli-
cation correcte de formules rigoureuses. Si je crois à la beauté ryth-
mée, je pense aussi qu'il ne suffit pas de pratiquer excellemment la
prosodie pour égaler Homère. Le nombre est une condition néces-
saire de la beauté, mais une condition tout à fait insuffisante. Sous
ces réserves formelles, je signalerai encore quelques-unes des règles
très simples du code polychrome de l'Iran. Je rappellerai tout
d'abord quelques faits qui ont frappé tous ceux qui ont examiné atten-
tivement les bas-reliefs susiens.
Le céramiste perse, comme le chaldéen, excluait le rouge de sa
palette. Il le connaissait, ainsi que le prouve le léger liséré qui cerne
les lèvres des archers, mais le jugeait d'un emploi fâcheux à côté des
bleus turquoise et des verts, répandus à profusion sur les bas-reliefs.
On ne trouve en vérité dans les archers que du blanc, du bleu, du
vert, du jaune, un pourpre foncé, du gros bleu et du gros vert, ces
derniers tons aflectés aux barbes et aux cheveux.
Le ciel topaze avec des taches azurées, vertes, fauves, est d'une
puissance extrême et doit en partie cette tonalité vigoureuse aux
vibrations des bleus. Les verts passent de la laque verte la plus pure
au céladon. Le jaune foncé est de ceux que les céramistes appellent
pieux genre, le jaune clair se rapproche du jaune de Naples, les blancs
sont laiteux. Les personnages ont la peau très brune, presque noire.
C'est le point initial de la gamme colorée du bas-relief. Des têtes
noires appellent de riches costumes : robes jaunes rehaussées d'étoiles
vertes, bleues et blanches, robes blanches couvertes d'un blason se
détachant sur un écu noir. Les blasons éteignent la crudité des blancs
374 L'ARTISTE
dont le contact avec le brun de la peau eût été trop dur, les étoiles
glacent les jaunes et les harmonisent avec les bleus des fonds. Aux
robes jaunes répondent des chemises pourpres ; aux robes blanches,
des chemises jaunes aux plis nombreux, aux riches galons. Les car-
quois recouverts d'une peau de tigre pourpre lutteraient avec les dra-
peries et les chairs, si le peintre n'avait eu le soin de les recouvrir de
mouchetures foncées, vertes ou bleues. Comme les valeurs sombres
l'emportent, dans le personnage jaune, sur les colorations claires^
on a teinté en vert le couvercle du carquois et rétabli ainsi l'équi-
libre.
Les litres décoratives sont également à fond bleu. Le pourpre et les
masses jaunes destinées à rehausser le bas-relief font ici complètement
défaut. Le blanc, le bleu, le vert régnent à peu près sans partage et
communiquent aux cadres une tranquille harmonie qui fait d'autant
valoir la puissance du tableau.
Bien que les échantillons des archers de race blanche soient rares,
ils suffisent et au delà pour reconstituer le bas-relief. La teinte de la
figure est encore la teinte régulatrice de la polychromie. Au lieu ^e
ces robes jaunes et blanches surchargées d'ornements, les soldats
aryens, qu'ils soient modelés en bas-reliefs ou reproduits aplat, por-
tent des uniformes de couleur unie, bordés d'un galon clair. La che-
mise est pourpre, le carquois blanc recouvert de mouchetures vertes
et bleues. On sait combien il est difficile d'harmoniser des jaunes et
des bleus francs. Quand il s'agit des guerriers nègres, dont la peau
brune demandait pour fond des tons vigoureux et profonds, l'enlu-
mineur rechercha l'harmonie en glaçant le jaune des robes avec un
semis d'étoiles. Dans le cas des archers aryens, il arrive au même
résultat en éteignant les ciels. Le bleu se grise, se rompt, s'enfonce
dans une gamme plus sourde, et conserve aux chairs blanches et aux
robes unies toute leur valeur. Le même ton bleu rompu est employé
dans la décoration des litres qui comprennent haut et bas les immor-
tels de race blanche. Cette graduation des nuances est si voulue que
les lions dont le corps est blanc et les crinières jaunes ou vertes ainsi
que les robes unies des arches ar3-ens s'enlèvent sur un ciel bleu très
adouci.
L'escalier présente deux nuances nouvelles : le gris du ciel et le
bleu pâle des corolles. J'ai déjà fait remarquer combien il était diffi-
LA RESTAURATION DE L' « APADANA » 375
cile d'harmoniser un bleu et un jaune intenses. La même observation
s'applique à deux bleus. La difficulté fut tournée en additionnant le
bleu turquoise du ciel d'une pointe de rouge et de jaune et en opali-
sant le bleu des corolles. Du rapprochement de tons qui séparés
seraient inertes, naît un ensemble d'une richesse et d'une harmonie
dont les tapis persans peuvent seuls donner une idée.
Puisque j'en viens à parler de tapis, je citerai un ravissant carreau
de faïence qui reproduit certainement une combinaison favorite des
vieux tisserands iraniens. Grâce à cet échantillon heureusement très
bien conservé, on peut avoir, à deux mille trois cents ans de distance,
la sensation très franche des tapis que foulaient les princes achémé-
nides. De cette brique comme des précédentes, les bleus violents sont
exclus à cause du voisinage des triangles jaunes et remplacés par des
gris de lin et des bleus neutres et foncés ; les teintes isolées sont
sourdes et tristes, tandis que juxtaposées elles concourent à un mer-
veilleux ensemble. Je ne sais si aucun peuple l'a jamais emporté sur
les Iraniens, dans cet art si délicat et si rare de tirer la beauté, des
matériaux vulgaires et des nuances eflacées. La terre, le pisé, les bri-
ques amenées à divers états de cuisson, les teintes sans éclat, les bois
sans valeur semblent se transformer sous leurs doigts, et acquérir
une valeur décorative qui le dispute aux marbres, aux ors et aux
éclats bruyants des soies et des velours. Tels sont les faits, essaj'ons
de remonter aux causes.
Les couleurs sont d'autant plus faciles ou difficiles à harmoniser
qu'elles teignent telles ou telles matières. Les fleurs sont toujours
ravissantes et la composition d'un bouquet où se trouvent ensemble
des roses de toutes nuances parées de leurs feuilles est chose facile.
Le jaune des épis mûrs se marie avec le rouge vif des coquelicots et
l'azur des blucts. Les étoffes soyeuses, telles que les velours, les satins,
participent dans une certaine mesure à cette tolérance. Puis viennent
les laines et en général les étoffes drapées ; mais essayer de marier
deux morceaux de papier ou de lustrine mis à plat, que d'échecs
vous éprouverez si les teintes n'ont pas été choisies avec une exces-
sive justesse.
D'autre part les couleurs les plus rebelles deviennent harmonieuses
quand on modifie les nuances. Le bleu de France et le jaune d'or, le
vert et le jaune, le violet et le jaune s'unissent sans heurt, quand le
376 L'ARTISTE
bleu et le jaune sont lavés de blanc, quand le vert, le violet et le jaune
se rembrunissent.
Tous ces phénomènes se résument dans une seule et même for-
mule : les couleurs disparates tendent à l'harmonie sous un glacis
qui les rapproche et lorsqu'elles diminuent de densité colorante. Ajou-
tez du blanc dans le bleu, vous y introduirez du jaune ; ajoutez-en
dans le jaune, vous y introduirez du bleu. Noyez du vert et du jaune
dans une ombre brune, vous diminuez, par cela même, l'intensité du
vert et du jaune par unité de surface, c'est-à-dire leur densité colo-
rante. Et dans les deux cas vous tendez à l'harmonie.
Tel est le secret de la polychromie florale. La fleur soyeuse ou
veloutée, transparente, traversée par le jour, caressée par l'ombre que
porte les pétales ; la fleur qui emprunte et réfléchit tour à tour les
tons et les nuances voisines, se glace de lumières, se noie dans des
ombres harmonieuses. Les étoffes drapées, les soies et les velours sur-
tout à cause de leur éclat et de leur reflet jouissent, à la transparence
près, des mêmes propriétés, tandis que les teintes couchées à plat sur
toile, papier ou enduit, doivent se suffire sous peine de désoler les
yeux. Cela est si vrai que tels morceaux de papier jaune, vert, bleu ou
rouge, horribles, discordants, acquièrent en partie les charmes de la
fleur s'ils se transforment sous la main d'habiles ouvrières en renon-
cules, en roses ou en bluets.
La valeur artistique de la mosaïque et des vitraux est due en partie
à une cause du même ordre. Le réseau d'ombre, formé par les joints
très nombreux ou par les plombs, adoucit les contacts dans une zone
neutre et couvre d'un glacis harmonique l'ensemble de l'ouvrage. Les
cernages noirs, qui de la peinture chaldéenne se propagèrent à tra-
vers Byzance et atteignirent la France au moyen âge, n'ont pas d'autre
raison. Mais je dois à cet égard faire une distinction essentielle. Théo-
riquement le cernage noir ne vaut pas l'ombre naturelle, l'ombre
naturelle ne vaut pas l'ombre portée. Le cernage agit seule-
ment par suppression de teinte et par diminution de densité colo-
rante, les ombres au contraire complètent le mariage en enveloppant
chaque teinte divergente dans sa teinte complémentaire. Personne
n'ignore que l'ombre d'un rayon jaune est violette, que celle d'un
rayon vert est rouge, etc.
Les Perses et, avant eux sans doute, les Susiens et les Chaldéens
LA RESTAURATION DE L' « APADANA . 377
connurent ces règles et les appliquèrent. Les œuvres en sont la preuve.
Pour atteindre à un accord chromatique toujours satisfaisant et
. souvent parfait ils avaient recours, suivant les cas, à l'une des quatre
règles suivantes :
1'"'' Faire pénétrer mécaniquement les couleurs les unes dans les
autres : tels sont les bleus, les jaunes et les gris des archers blancs,
des lions, des escaliers et de ce fragment copié sur un tapis.
2" Glacer les teintes rebelles en semant sur l'une des détails
empruntés comme couleur à la teinte juxtaposée : tels sont les étoiles
vertes et bleues jetées sur les robes jaunes des archers noirs et les jeux
de nuance variant du brun au vert introduits dans les ciels bleus.
Cette règle n'est qu'un cas particulier de la précédente.
3'^ Modeler en bas-relief les personnages et les animaux pour pro-
fiter des jeux de lumière et des reflets si favorables à la richesse et à
l'harmonie de la polychromie.
4^ Elever entre chaque couleur une cloison brune et découper en
brique les bas-reliefs afin de profiter de l'effet harmonieux des
cernages foncés et des lignes d'ombre portées par les lits et les joints.
Examinez les beaux tapis persans, les revêtements de faïence des
belles époques, les broderies et les marqueteries d'étoffe, vous vérifie-
rez la constante application de ces règles diverses. Dans les châles de
l'Inde les brodeurs en usent même si brutalement qu'ils raccordent
un bleu et un jaune, un bleu et un rouge par exemple en brodant de
bleu un fond rouge ou jaune et de jaune ou de rouge un fond bleu.
Qnant à l'intensité harmonique et décorative des réseaux d'ombre
portée, elle se décèle clairement dans les édifices construits sous la
domination des Seijoucides et des Mongols. Leurs parements montés
avec des briques monochromes, parfois relevés d'un accent de faïence
turquoise, sont couverts de larges dessins géométriques obtenus par
le recul ou la saillie des matériaux. La chaude coloration des ombres
suffit à égayer ces grands murs aveugles de l'architecture de la
Perse.
MARCEL DIEULAFOY.
lfr
LA CORRESPONDANCE DE G. FLAUBERT
/"///« volume : j 854-1 86 g)
|oRSQu'oN étudie la correspondance de
Gustave Flaubert, le point de vue où
se placer peut, semble-t-il, être dou-
ble : si, laissant de côte, comme il
l'aurait voulu lui-même, toute préoc-
cupation biographique ou critique, et
ne s'attachant qu'à la valeur même de
la production présentée au public, on
entend porter un jugement sur cette production, une telle publi-
cation, nous n'hésiterons pas à le dire, est une erreur; nous ajoute-
rons que c'est une atteinte aux convictions esthétiques les plus
intimes de l'écrivain. L'artiste aux yeux duquel la perfection de la
forme apparaissait comme la visée idéale et le suprême but, l'artiste
dont l'incessant labeur, raconté par tous les biographes, poursuivait
la réalisation d'un style impeccable et tendait à n'offrir que des
morceaux achevés, l'écrivain qui plus que tous les autres de son
époque a été l'apôtre de l'impersonnalité au point qu'on ait pu dire :
« Je trouve qu'un romancier n'a pas le droit d'exprimer son opinion
sur quoi que ce soit Le premier venu est plus intéressant que
M. G. Flaubert parce qu'il est plus général et par conséquent plus
typique », un tel homme, pour conclure, était le dernier dont la cor-
respondance, série de billets souvent écrits à la hâte, aurait dû être
livrée à la curiosité, et si ses héritiers s'étaient inspirés de l'esprit et
LA CORRESPONDANCE DE G. FLAUBERT 379
de la volonté du maître, certes ils ne l'eussent point publie'e; mais ce
sont-là des choses dont se soucient fort peu ceux qui détiennent les
papiers d'un artiste célèbre, et des considérations de nature différente
ont bien plus de poids à leurs yeux.
L'habitude de vouloir tout montrer d'un homme illustre a pris
d'ailleurs à notre époque la proportion d'une manie dangereuse, et c'est
contre leurs admirateurs souvent plus que contre leurs adversaires
que les artistes devraient se mettre en garde. C'est ainsi qu'à !a mort
des peintres, et quand on rassemble leurs œuvres en exposition, il n'y
a pas jusqu'au moindre croquis informe et sans valeur qu'on ne place
sous les yeux du visiteur, au risque de diminuer dans son esprit l'opi-
nion qu'il en pouvait avoir; je n'avance là rien que de bien connu, et
pour ne citer qu'un exemple, je rappelle au souvenir de ceux qui ont
bonne mémoire l'exposition des œuvres de notre grand peintre Eug.
Delacroix. Pour en revenir à G. Flaubert et à sa correspondance, dont
le troisième volume récemment public nous donne occasion de parler,
j'imagine que, si le maître écrivain reparaissait aujourd'hui et cons-
tatait cette publication, il lui prendrait un de ces magnifiques accès
d'indignation dont il était coutumier.
Il est pourtant un autre point de vue, tout aussi intéressant, sinon
aussi équitable que le premier, et auquel il convient de se placer pour
juger cette publication : c'est celui du critique et du biographe aux
yeux desquels rien n'est négligeable de ce qui peut éclairer la physio-
nomie d'un artiste et nous faire pénétrer dans l'arrière-fond de son
âme, car cette fameuse impersonnalité dont Gustave Flaubert, comme
les autres écrivains de son école, se sont réclamés, n'est, il faut bien le
dire, qu'un leurre, et ce sont précisément ceux-là même qui ont pré-
tendu tenir secret cet arrière-fond, dont les œuvres nous l'ont le mieux
révélé. — De quel précieux secours elle sera donc cette correspondance
pour l'analyse morale de l'écrivain, voilà ce qui ne saurait être mis en
doute et ce qui fait qu'ayant paru, le volume ne peut être mis de
côté.
Ce troisième tome des lettres de Gustave Flaubert se réfère à la
périodede. sa vie la plus significative en ce qui touche la production,
si toutefois il est permis de s'exprimer ainsi en parlant d'un artiste
dont l'existence ne fut qu'un incessant labeur sans trêve ni repos. Il va
de 1854 a 1869. Dans cet intervalle Flaubert termine Madame Bovary,
38o L'ARTISTE
revoit la Tentation de St-Antoine (i), cette œuvre chère entre toutes,
dont il eut Tidée dans sa jeunesse et qu"il ne termina qu'en son âge
mûr, écrit Salammbô et commence l'Éducation sentimentale. Ce sont
les années où d'ordinaire l'artiste est en pleine possession du talent,
entre trente-cinq et cinquante ans, ayant dégagé sa personnalité des
influences qui ont inspiré ses premiers essais, et suffisamment maître
de cette personnalité pour la diriger à sa guise.
Flaubert d'ailleurs fut mûr de bonne heure et nous donna jusqu'à
sa mort ce magnifique et rare exemple dans un monde où tout se
transforme, d'une existence une et invariable comme la passion qui
en était la raison d'être. Je ne crois pas que l'écrivain célèbre de 1869
présentât la moindre différence, quant aux goûts et aux tendances,
avec le jeune homme de 1840 qui, n'ayant encore rien produit, pré-
parait sa carrière d'artiste dans le travail et la méditation. Ce que nous
pouvons dire, c'est qu'il n'a jamais été plus lui-même qu'à cette
époque. On le retrouve tout entier et à chaque page du volume, tel
qu'il était dans sa première jeunesse, avec son amour exclusif de l'art,
sa haine de la banalité, ses admirations intransigeantes et ses partjs
pris violents, tel en un mot qu'il apparaît aux vrais artistes et tel qu'il
est aimé par eux.
L'intransigeance, cette contre-partie de l'amour, qui souvent est le
fait de la jeunesse et s'évanouit avec l'âge, persista en lui jusqu'à la
mort, comme en un autre écrivain dont nous parlions ici môme, bien
différent de Gustave Flaubert, mais qui ressentit également pour les
Lettres une passion sincère et profonde. Sur cette intransigeance, les
deux premiers tomes de la correspondance avaient déjà édifié le public ;
on se rappelle ces virulentes sorties contre ceux qui ont la « haine de la
littérature », et comment il se brouilla avec son ami d'enfance,
M. Maxime Ducamp, auquel il ne put jamais pardonner d'avoir
abandonné l'art pur pour la littérature « utilitaire ». Les lettres écrites
au moment de la publication de Madame Bovary dans la Revue de
Patois, sont curieuses à cet égard, surtout celle qu'il adressa au direc-
teur Laurent Pichat pour protester contre les coupures faites à son
œuvre : « Je trouve que j'ai déjà fait beaucoup (il avait supprimé tout un
(i) Rappelons qu'un fragment delà Tentation, l'épisode de la Reine de Saba,
fut publié à l'Artiste.
LA CORRESPONDANCE DE G. FLAUBERT 38i
passage) et la Revue trouve qu'il faut que je fasse encore plus. Or, Je
ne ferai rien, pas une correction, pas un retranchement, pas une vir-
gule de moins, rien, rien... Mais si la Revue de Paris trouve que je la
compromets, si elle a peur, il y a quelque chose de bien simple, c'est
d'arrêter là Madame Bovary tout court. Je m'en moque parfaitement. »
Plus tard, c\\ji2iï\à Salammbô paraîtra, il reprendra les mêmes théories
et affirmera les mêmes croyances.
Cette intransigeance avait sa raison dans le plus noble des senti-
ments, le respect poussé jusqu'au fanatisme pour l'art auquel il con-
sacrait sa vie. D'où sa haine du journalisme et des basses besognes
que comporte le métier. Peu d'artistes modernes, sauf peut-être
M. Emile Zola, ont poussé aussi loin le dédain pour une profession
qui vit de compromis et se prête aux volte-face les plus étranges. On
conçoit aisément, d'ailleurs, les sentiments que pouvait nourrir un
artiste comme Flaubert, pour lequel la composition d'une page
représentait souvent le travail d'une semaine, à l'égard de ces travaux
faciles et sans consistance qui sont le journalisme quotidien. Il s'in-
dignait devant la banalité de ces productions, ne comprenant pas leur
nécessité et que, d'ailleurs, leur rançon était cette inconsistance même.
Comme toutes les vraies individualités, il avait horreur de l'enregi-
mentement, et la seule pensée d'écrire dans les journaux le faisait
frissonner. « Ah ! que j'ai raison de ne pas écrire dans les journaux
et quelles funestes boutiques! La manie qu'ils ont de corriger les
manuscrits qu'on leur apporte finit par donner à toutes leurs œuvres
la même absence d'originalité... Tourgueneff m'a dit dernièrement que
Buloz lui avait retranché quelque chose dans sa dernière nouvelle.
Par cela seul Tourgueneff a déchu dans mon estime )>.
Par une anomalie qui peut paraître étrange et qui pourtant lui était
commune avec les plus grands écrivains, il ne pouvait supporter les
attaques des feuilles les plus infimes et ces attaques lui faisaient de
cuisantes blessures. Lors de l'apparition de Madame Bovary^ il avait
été fort maltraité, surtout fort peu compris; aussi avec quelle joie et
quelle reconnaissance il avait accueilli les articles comme ceux de
Th. Gautier et de Baudelaire ! sa correspondance en fait foi.
Je ne sais plus quel écrivain, parlant de ces hautes maximes dont
se compose la philosophie des sages, les compare à une barre lumi-
neuse qui, toujours devant eux, les guide à travers l'existence et les
382 L'AR TIS TE
maintient dans la sérénité. Tout artiste vraiment digne du titre de
penseur et capable d'embrasser lés choses humaines d'un coup d'œil
d'ensemble, s'est ainsi forgé une philosophie supérieure composée
de « maximes saines, fortes, simples et dures, qui servent de cuirasse
et de bouclier à celui que la fatalité de son génie jette dans une bataille
perpétuelle. » De ce nombre fut Gustave Flaubert, et ces maximes
se rencontrent éparses dans plusieurs de ses lettres qui constituent à
cet égard un document psychologique de la plus haute valeur. Chose
singulière, ce n'est point à ses égaux d'intelligence qu'elles sont
adressées, ces lettres, plus curieuses que les autres et tout à fait pré-
cieuses pour le biographe et l'analyste qui prétendent reconstituer sa
physionomie morale. Dans ce volume comme dans le précédent, elles
sont adressées à ces femmes. De même que dans la série des lettres
écrites de i85i à 1854, Flaubert envoie le meilleur de lui-même à cet
affreux bas-bleu qui eut nom Louise Colet, les plus intéressants frag-
ments de sa correspondance de 1854, à 1869 sont adressés à M"'^ Le-
royer de Chantepie, une autre femme de lettres à prétentions philo-
sophiques, tourmentée de doutes religieux et qui voudrait faire du
romancier une sorte de confesseur laïque.
Avec l'année 1866 commencent entre Flaubert et George Sand ces
échanges épistolaires qui se poursuivront jusqu'en 1876, à la veille
de sa mort. Je n'ai jamais bien compris, pour ma part, le genre de
séduction que pouvait exercer sur lui G. Sand. Tout en elle devait
le choquer, — au point de vue artistique s'entend, — depuis sa mé-
thode de composition et sa dangereuse facilité, jusqu'à ses tendances
éducatrices et ses visées humanitaires. Elle prenait une feuille de
papier blanc et, de son aveu même, sans savoir ce qu'elle allait écrire,
composait à la hâte, sans ordre ni méthode; lui, tout au contraire,
mûrissait lentement son idée et ne s'emparait de la plume qu'après de
longues méditations, suivant en cela les conseils du grand Gœthe,
sous l'autorité duquel il aimait à se placer, et dont il citait avec admi-
ration les sages enseignements. Elle, poursuivit toute sa vie la grande
utopie de l'art éducateur, fervente adepte des théories du progrès,
préparant dans le roman la voie à celui qui devait être au théâtre son
plus fidèle disciple et le véritable enfant de son intelligence,
M. Alexandre Dumas fils. Lui, par contre, n'eut jamais qu'une
croyance, l'art qu'il considérait comme une fin en soi et auquel il
LA CORRESPONDANCE DE G. FLAUBERT 383
sacrifiait tout. Et pourtant il écouta jusqu'à sa mort ses bavardages
de grand'inère sentimentale qui, suivant l'expression énergique quoi-
qu'un peu rude d'un critique, « ne troussa jamais de roman comme
les troussent d'ordinaire les femmes, pour le plaisir de l'amourette,
mais pour endoctrinailler philosophiquement son monde. » Il les
écouta donc avec bienveillance; j'imagine que venant de tout autre il
les eût vertement relevés; mais il avait pour ses «. correspondantes »,
comme il les appelait, des trésors d'indulgence.
Quoi qu'il en soit, et pour en revenir aux lettres de Flaubert, plu-
sieurs de celles contenues dans ce dernier volume méritent qu'on s'y
arrête pour leur élévation et leur sagesse. Lisez celle qu'il adresse, le
i8 mai i857,àcette demoiselle Leroyer de Chantepie, et dans laquelle
il reprend en la modernisant et en se l'appliquant à lui-même la
fameuse théorie de la « contemplation poétique », si chère à Gœthe :
« 11 y a un sentiment ou plutôt une habitude dont vous me semblez
manquer, à savoir l'amour de la contemplation. Prenez la vie, les
passions et vous-même comme un sujet à exercices intellectuels. Vous
vous révoltez contre l'injustice du monde, contre sa bassesse, sa
tyrannie et toutes les turpitudes et fétidités de l'existence. Mais les
connaissez-vous bien ? Comment pouvons-nous avec nos sens bor-
nés et notre intelligence finie, arriver à la connaissance absolue du
vrai et du bien? Saisissons-nous jamais l'absolu ?... Abandonnez l'es-
poir d'une solution. Elle est au sein du Père; lui seul la possède et
ne la communique pas. Mais il y a dans l'ardeur de l'étude des joies
idéales faites pour les nobles âmes. Associez-vous par la pensée à vos
frères d'il y a trois mille ans ; reprenez toutes leurs souffrances, tous
leurs rêves, et vous sentirez s'élargir à la fois votre cœur et votre
iutelligence ; une sympathie profonde et démesurée enveloppera comme
un manteau tous les fantômes et tous les êtres. Tâchez donc de ne
plus vivre en vous. »
Je doute que sa chère « correspondante » ait compris la portée d'un
semblable conseil, mais il n'importe. Et dans cette même lettre, quel-
ques lignes plus loin, vo3-ez avec quel dédain transcendant, qui fait
songer à celui d'un autre maître, M. Ernest Renan, il traite le « pro-
blème social. » Le passage n'a pas besoin de commentaires, mais il
vaut d'être cité, car il résume toute une philosophie, la philosophie
du sage : « C'est parce que je crois à l'évolution perpétuelle de l'huma-
384 L'ARTISTE
nité et à ses formes incessantes, que je hais tous les cadres où on
veut la fourrer de vive force, toutes les formalités dont on la définit,
tous les plans que l'on rêve pour elle. La démocratie n'est pas plus
son dernier mot que l'esclavage ne l'a été, que la féodalité ne l'a été,
que la monarchie ne l'a été. L'horizon perçu par les yeux humains
n'est jamais le rivage, parce qu'au delà de cet horizon il y en a un
autre et toujours ! »
Tout confiné qu'il demeurât dans son travail et dans son œuvre,
Gustave Flaubert n'en assistait pas moins avec intérêt au mouvement
littéraire qui se produisait autour de lui, et l'on peut dire qu'aucun
livre de réelle valeur n'a paru sans retenir son attention et susciter
ses critiques. Le « romantique impénitent » qui constituait le fond et
l'essence même de sa nature, tendait l'oreille à chaque production
nouvelle de Victor Hugo, le poète qui avait été le dieu de sa jeunesse
et lui rappelait ses plus hautes aspirations lyriques. Il faut voir son
admiration enthousiaste quand paraît la Légende des siècles, et par
contre l'indignation qu'il éprouve à la lecture des Misérables. Cette
indignation, il l'annonce à M""*^ Roger des Genettes, encore une « chère
correspondante », dans une lettre de l'année 1862, contenant en deu.x
pages la plus saississante critique de l'œuvre de V. Hugo. Le juge-
ment est sévère, mais il n'en a que plus d'intérêt, venant d'un artiste
comme Flaubert pour qui le poète avait été jusqu'alors une gloire
inattaquée. « Les dieux vieillissent, dit-il avec mélancolie en ter-
minant sa lettre. Voilà mon opinion, je la garde pour moi bien
entendu. »
Michelet le console de Victor Hugo et la Bible de Vhitmanité lui
fait oublier les Misérables. L'admirable poète et le puissant vision-
naire que fut Michelet trouvait en son âme un écho fidèle, et son im-
pression qu'il lui envoie toute vibrante est marquée au sceau du plus
sincère enthousiasme.
Les œuvres de haute critique l'attirent et le retiennent. Sainte-
Beuve avec son jugement si pénétrant et si fin, quoique souvent fermé
à la compréhension des choses nouvelles, devient un ami pour lui, et
l'apparition de Salammbô leur est une occasion de disputes courtoises.
Théophile Gautier et Baudelaire, dont le sens artistique si merveil-
leusement aiguisé s'étendait à toutes les productions de l'esprit avec
une égale compétence, écrivent, à propos de ses romans, les études
LA CORRESPONDANCE DE G. FLAUBERT 385
que l'on sait, et ces morceaux de haute critique le consolent des plati-
tudes et des injustices des journalistes. M. Taine publie son Histoire
de la littérature anglaise^ et l'effort du travailleur fixe son attention
sur l'œuvre qu'il admire tout en faisait des réserves au sujet du sys-
tème qu'il ne peut admettre dans son intégralité. Mais il est un écri-
vain pour lequel sa sympathie littéraire est absolue et dont les pro-
ductions, à mesure qu'elles paraissent, exercent sur lui une attraction
puissante : c'est M. Renan. La haute éducation et lu portée philoso-
phique de cet esprit tout imprégné de culture germanique le ravis-
sent d'aise. « J'ai dîné mardi avec Renan, écrit-il; il a été merveilleux
d'esprit et d'éloquence, et artiste comme jamais je ne l'avais vu. » Et
plus loin, dans une lettre à George Sand, qui nous montre bien le
fond de sa nature, bourrue, mais si généreuse, violente mais si sincè-
rement loyale : « Bien que je me croie un bon homme, je ne suis pas
un monsieur agréable, à preuve ce qui m'est arrivé jeudi dernier.
Après avoir déjeuné chez une dame que j'ai appelée imbécile, j'ai été
faire visite chez une autre que j'ai traitée de dinde : telle est ma vieille
galanterie française. La première m'avait assommé avec ses discours
spiritualistes et ses prétentions à l'idéal; la seconde m'a indigné en
me disant que Renan était un coquin. Notez qu'elle m'a avoué n'avoir
pas lu ses livres. Il y a des sujets sur lesquels je perds patience, et
quand on débine devant moi un ami, mon sang de sauvage revient, je
vois rouge. »
Ceci nous amène à parler de l'homme après l'artiste; car, quoi
qu'on en puisse dire, il n'est pas sans intérêt d'étudier l'un après
l'autre, d'autant mieux que chez Gustave Flaubert l'un expliquait et
complétait l'autre. Parler de l'homme, c'est parler de l'ami si solide et
si sûr, de celui qui ne pouvait souffrir qu'on « débinât » devant lui
ceux qu'il aimait. On sait quelle fut son affection pour Louis Bouilhct,
cet autre lui-même qui partagea son intimité littéraire et ne fut séparé
de lui que par la mort. Les lettres qui ouvrent le volume nous mon-
trent Flaubert assistant à ses débuts, lui envoyant ses conseils de
Croisset à Paris où le jeune poète était venu tenter la fortune du théâ-
tre, s'intéressant à ses succès plus qu'aux siens propres, et lui prodi-
guant les témoignages d'un inébranlable attachement.
Mais il est une autre amitié plus haute encore et plus pure, s'il est
possible, plus touchante puisqu'une mort prématurée vint la briser
iSqI — l'artiste — NOUVELLE PÉRIODE : T. I 25
386 L'ARTISTE
dans sa fleur, et dont le souvenir, rappelé à maintes reprises, demeura
dans l'âme de Flaubert comme le plus cher de sa toute première jeu-
nesse. Ceux qui ont connu les délices de l'amitié intellectuelle, ceux
qui eurent cette rare fortune de se développer, à l'âge qui décide des
vocations, au contact d'une intelligence vraiment sœur, tous ceux-là,
dis-je, ne pourront sans émotion lire quelques-unes des lettres conte-
nues dans ce volume, surtout si cette intelligence a été ravie à leur
affection par l'implacable destin, comme Lepoittevin fut ravi à Flau-
bert. Un pareil sentiment est l'honneur d'une existence, et il n'en est
pas un seul, non pas même l'amour, si élevé soit-il, qui mérite de lui
être comparé. Lisez ce qu'il écrit à M'"^ Gustave de Maupassant,
combien d'années après la mort de son ami, en réponse à une lettre
dans laquelle elle évoquait le souvenir de l'ami disparu : « Elle m'ap-
porte comme un souffle d'air frais toute la senteur de ma jeunesse
où notre pauvre Alfred a tenu une si grande place. Il n'est point de
jour, et j'ose dire presque point d'heure où je ne songe à lui. . . Com-
bien de fois dans la lassitude de mon travail, au théâtre à Paris pen-
dant un entr'acte, ou seul à Croisset, au coin du feu dans les longues
soirées d'hiver, je me reporte vers lui, je le revois et je l'entends, je
me rapelle avec délices et mélancolie tout à la fois nos interminables
conversations mêlées de bouffonneries et de métaphysique, nos lec-
tures, nos rêves et nos aspirations si hautes! Si je vaux quelque chose,
c'est sans doute à cause de cela. J'ai conservé pour ce passé un grand
respect. » Je ne connais de comparable à cette lettre qu'un passage
d'un maître pour lequel Flaubert avait une tendresse particulière, ce
fragment du chapitre de « l'amitié » où Montaigne écrit : « Nos âmes
ont charrié si longtemps ensemble, elles se sont considérées d'une si
ardente affection et de pareilles affections découvertes jusques au fin
fond des entrailles l'une à l'autre, que non seulement je connaissais la
sienne comme la mienne, mais je me fusse certainement plus volon-
tiers fié à lui de moi qu'à moi-même ».
Arrivé à cet endroit du livre, un rapprochement s'est présenté à
ma pensée, quelque chose comme une association d'idées par con-
traste. On a mené grand bruit cet hiver et l'on mènera grand bruit
encore autour de la publication d'un journal littéraire que le scandale
a rendu célèbre. Les esprits éclairés et soucieux de la dignité des
artistes se sont indignés à juste titre contre cette publication qui, sans
LA CORRESPONDANCE DE G. FLAUBERT 38/
utilité aucune et pour le simple plaisir de rabaisser des amis, les pré-
sentait sous un jour faux et déplaisant. On a fait remarquer non sans
raison qu'il y avait quelque chose d'au moins étrange, quand on se
faisait honneur de tenir une plume et qu'on avait quelque prétention
d'artiste, àdcnigrer ainsi de parti pris les plus illustres de ses confrères.
Hélas ! cela a été dit avant nous, à Paris plus qu'ailleurs, il est impos-
sible d'arrêter « une plume qui se croit amusante ». La publication
continuera donc et dans le même esprit, tout le fait présumer, non
pas pour le plus grand honneur de celui qui la donne. Mais il est con-
solant, et c'est par là que je veux terminer, il est heureux pour la
réputation des artistes, qu'après le journal de M. Edmond de Con-
court on puisse lire les lettres de Gustave Flaubert. La publicité
qu'on leur a donnée et que nous regrettions au début, se justifierait
surabondamment, dùt-elle ne servir qu'à montrer aux lecteurs que
tous les artistes ne sont point tels que M. de Goncouit les repré-
sente.
PAUL FLAT.
CHRONiaUE
'Académie 'des Beaux-Arts a procédé
à l'élection d'un membre libre en
remplacement du prince Napoléon
Bonaparte, décédé. La commission
mixte, chargée du classement des
candidats, présentait, en première
ligne, M. Gustave Larroumet, direc-
teur des Beaux-Arts; en deuxième
ligne, M. Georges Lafenestre.
Sur 44 votants, M. Larroumet a été
élu par 27 voix, contre 16 accordées
à M. Lafenestre et i bulletin blanc.
Divers prix ont été décernés par l'Académie. Ce sont : le prix Frémont
(composition musicale), à M. Poise; le prix Frémont (peinture et sculp-
ture), partagé entre MM. Lenoir, peintre, et Belloc, statuaire ; le prix
Chartier (institué en faveur des meilleures oeuvres de musique de cham-
bre), à M. Deldevez, premier chef d'orchestre à la Société des concerts du
Conservatoire; le prix Maillé-Latour-Landry, à M. Joseph Berger, élève
architecte de l'école des Beaux-Arts ; le prix Lambert, partagé entre
Mmes veuve CoUin, veuve Viger, veuve Oury et M"'= Vallon ; le prix
Deschaumes, à M. Bouché, architecte. La pension viagère de 5ooo francs.
CHRONIQUE 389
instituée par feu le peintre Anastasi, est allouée à M. Metzmacher, artiste
peintre.
M. P'rançais a donné lecture à l'Académie de la notice qu'il a écrite sur
la vie et les œuvres du peintre Robert-Fleury, son prédécesseur.
La cantate choisie pour servir aux concurrents du prix de Rome (com-
position musicale) est l'Interdit, de M. Edouard Noël. Les logistes admis
au concours définitif sont : i"M. Andrès, élève deM.Guiraud ; 2''M.Lutz,
élève de M. Guiraud ; 3" M. Silver, élève de M. Masscnet ; 4° M. Four-
nier, élève de MM. Delibes et Dubois ; 5" M. Bondon, élève de M. Mas-
scnet.
L'Académie, ayant à procéder à l'élection de deux membres correspon-
dants dans la section d'architecture, a élu : M. Martenot, à Rennes, en
remplacement de M. Durand, décédé, à Bordeaux, et M. Waterhouse, à
Londres, en remplacement de M. Sarti, décédé, à Rome.
Une innovation qui ne manquera pas d'être fort appréciée par les visi-
teurs du Louvre, vient d'être introduite dans les diverses salles du musée.
Elle consiste en une notice sommaire, placée dans un petit cadre à l'entrée .
de chaque salle, et donnant à la fois un historique succinct de la salle et
une désignation des artistes qui ont contribué à la décorer. Déjà plusieurs
de ces notices sont en place, et le public paraît les consulter avec beaucoup
d'intérêt. Cette innovation ne se restreindra pas au Louvre, elle sera appli-
quée à tous les musées nationaux. M. Kaempfen lui-même s'est chargé de
la rédaction de ces notices, pour le Louvre, et l'on peut affirmer que ce
sont des modèles d'exactitude et de concision.
On sait que les nouvelles acquisitions faites par le Louvre, dons, legs,
achats, étaient en ces derniers temps, exposés provisoirement dans les
salles de la Colonnade. La nouvelle affectation donnée récemment à ces
salles a obligé les conservateurs du musée à faire choix d'un autre empla-
cement pour les œuvres nouvelles. On a adopté pour cela le milieu des
deux petites salles de la peinture française, débouchant sur la grande
galerie et où se trouvent les peintures de Le Sueur. Là sont disposées, sur
de hautes cloisons occupant le centre des deux salles, les œuvres acquises
depuis peu de temps et que nous avons successivement mentionnées ici.
Nous disions ici même, le mois dernier, que le nouveau président de
l'Union centrale des arts décoratifs, M.Georges Berger, avait l'intention
de demander à l'État la concession des ruines de la Cour des comptes, sur
le quai d'Orsay, pour l'établissement définitif du musée des arts décora-
tifs. Dans sa dernière réunion, le conseil d'administration de l'Union
390 L'ARTISTE
centrale a approuvé, à l'unanimité, le projet de son président, et décidé
d'adresser une demande en ce sens au gouvernement. Cette demande va
être faite sous forme d'un projet de loi qui sera déposé à la Chambre
des députés par M. Berger lui-môme qui, comme on sait, est député de
Paris.
Les dispositions générales de la convention à intervenir entre l'État et
l'Union centrale sont les suivantes : restauration des ruines du palais aux
frais de la société, qui y consacrera une somme de 3 millions, d'après les
plans dressés par M. Moyaux; exploitation pendant quinze ans du palais
nouveau par la société, qui y installera son musée des arts décoratifs^ ses
services publics, son administration, son atelier de moulage et de photo-
graphie. A l'expiration de cette période de temps, l'État reprendra pos-
session du palais et recevra en toute propriété les collections du -musée,
qui portera désormais le titre de Musée national des arts décoratifs.
L'exposé des motifs du projet de loi de M. Georges Berger contient, sur
la situation actuelle de l'Union centrale des arts décoratifs, des renseigne-
ments intéressants. Le musée est formé dans ses grandes lignes. Les nom-
breuses séries d'oeuvres d'art ont leurs cadres remplis ; quelques-unes
même ont reçu un développement tel qu'il peut être, sous leur rapport,
mis en comparaison avec les plus riches musées de l'étranger. Le chiffre
des acquisitions faites depuis l'année 1878 atteint un million de francs ;•
celui des dons et des prêts peut être évalué au même chiffre. L'inventaire
général comprend plus de 7,000 pièces. La bibliothèque de la place des
Vosges contient 10,000 volumes, 25o,ooo gravures et photographies,
90,000 dessins et 2 5o,ooo échantillons d'étoffes diverses. Les moulages
d'œuvres d'art décoratif sont au nombre de plus i,5oo, et la collection des
clichés de photographies dépasse le chiffre de 4,000.
Les services de l'Union centrale des arts décoratifs ont pris aujourd'hui
une telle extension que les locaux qui leur sont actuellement affectés sont
devenus trop exigus. La bibliothèque de la place des Vosges est insuffi-
sante pour le chiffre de ses lecteurs quotidiens; le musée est à l'étroit dans
les galeries du palais de l'Industrie et ne peut recevoir de collections nou-
velles.
Cette situation est fâcheuse pour l'Union centrale des arts décoratifs,
qui tient ardemment à justifier sa reconnaissance par l'État comme insti-
tution nationale d'utilité publique, en donnant à son oeuvre la plus grande
expansion, et ces motifs justifient la demande de concession des ruines de
l'ancien palais de la Cour des comptes, où la société pourra assurer à
ses collections et à ses services le développement qu'ils doivent recevoir.
Le conseil d'administration de l'Union centrale s'occupe d'organiser,
pour l'année prochaine, une exposition de la plante, à la fois horticole et
décorative, pour laquelle M. Berger s'est concerté avec M. Léon Say, pré-
CHRONIQUE 391
sident de la Société nationale d'horticulture. Après avoir fait en 1880
l'exposition du métal; en 1882, celle du bois (mobilier), des tissus et du
papier; en 1884, enfin, celle de la pierre, du bois (construction), de la terre
et du verre, il restait, pour accomplir le programme que l'Union centrale
avait adopté au début, à préparer les expositions des peaux et de la plante.
La plante seule figurera à la solennité projetée; mais on comprend bien
que si, comme le veulent les organisateurs, la plante y est représentée dans
toutes ses applications à la décoration, ce sera en quelque sorte une expo-
sition universelle de l'art qui s'ouvrira en 1892 à Paris.
D'abord, dans une première section, figurera la plante vivante. Non seu-
lement les horticulteurs de tous les pays seront appelés à exposer leurs
fleurs de serre les plus nouvelles, leurs orchidées les plus étranges; mais
encore on verra les herbes des champs et des montagnes, les fleurs les plus
humbles et les plus simples. Cette section constituera un véritable musée
de modèles « vivants ». La deuxième section comprendra les industries
d'art; elle aura comme sous titre : « Application de la plante à la décora-
tion ou à la forme des produits manufacturés. » La troisième section
constituera l'exposition artistique : « Peinture décorative,dessins, sculpture,
modèles où la plante entre comme modèle décoratif. » Il y aura en outre
une section de l'enseignement où seront représentées les écoles de dessin.
Des concours, des conférences et des leçons seront organisés concurrem-
ment avec l'exposition, afin de donner à celle-ci un caractère d'utilité pra-
tique. Enfin, il y aura une cinquième partie : celle de l'exposition rétros-
pective. Elle renfermera les collections, objets anciens ou modernes, de
tous styles, classés suivant un ordre méthodique, tendant à démontrer le
rôle de la plante dans l'art décoratif. On y trouvera, dans une même salle,
rangés par ordre chronologique, tous les objets, métal, tissus, papier,
peaux, bois, pierre, terre ou verre, provenant d'un pays, tel que la Perse
par exemple, ou la Chine, ou le Japon, et montrant comment les artistes
de ces pays ont compris la flore autochtone. L'Union des arts décoratifs se
propose de joindre encore à son exposition de la plante, une sixième section
qui serait consacrée à l'art des jardins.
L'exposition de la plante se tiendra, du 1" avril au i»' octobre 1892,
dans le palais des machines, au Champ de Mars, mis à la disposition des
deux sociétés par M. Alphand. Les membres de la Société nationale d'hor-
ticulture ont fait remarquer que les végétaux, si élevés, si gigantesques
même qu'on les choisisse, paraîtront cependant écrasés et comme perdus
dans l'immense nef du palais des machines. A cela, M. Alphand a répondu
qu'il était prêt à créer une foule d'accidents de terrain, de monticules, de
rochers, etc., au milieu desquels seraient réservés des passages pour les vi-
siteurs.
Deux concours sont ouverts, pour l'année 1891, par l'Union centrale
392 L'ARTISTE
des arts décoratifs : le premier a pour objet un Mobilier en bois d'une salle
à manger; le second, des Appareils décoratifs pour V éclairage par /'eVec-
^/•/c/fe. Voici la communication que nous avons reçue à ce sujet :
« L'Union centrale des arts décoratifs, tout en enrichissant chaque jour
son musée et sa bibliothèque d'oeuvres destinées à former et à élever le
goût public, vient faire un nouvel appel aux artistes dessinateurs en ouvrant
une série de concours.
« Pénétrée de cette idée, justifiée d'ailleurs par le passé, que l'art s'appli-
que à tout et que le goût peut se manifester dans les objets usuels de la
plus petite valeur, elle a décidé que ces concours porteraient sur tout ce
qui constitue le mobilier d'un appartement habité par des personnes d'une
fortune modeste.
« La préoccupation de voir se manifester des conceptions nouvelles et
personnelles, sans toutefois se départir des lois dont le goût français a
donné si souvent la preuve, l'a engagée à écarter les imitations, avec la der-
nière rigueur.
« Tout en glorifiant le mérite des œuvres anciennes, comme en fait foi
le respect avec lequel son musée est classé et organisé, le Conseil d'admi-
nistration de la Société a pensé qu'à côté des reconstitutions des styles an-
térieurs à notre époque, il était nécessaire de provoquer des idées et des
conceptions originales, permettant d'affirmer sinon un style moderne, du
moins des créations personnelles, quel que soit leur mode d'application.
« C'est dans le même ordre d'idées et pour répondre à des besoins
nouveaux, créés par les progrès scientifiques incessants, que sur la géné-
reuse initiative d'un de ses membres, M. Davanne, l'Union centrale des
arts décoratifs ouvre, en même temps, un autre concours avant pour objet
la composition de supports spécialement destinés aux nouveaux foyers
électriques en usage dans les intérieurs.
« La lumière électrique, en effet, si répandue actuellement, est cepen-
dant encore adaptée en majeure partie à d'anciens appareils, construits
pour un autre système d'éclairage.
« Le conseil ne pouvait que s'associer à cette heureuse idée de convier
les dessinateurs à trouver des formes et des installations, en rapport avec
cette lumière, dont la puissance et la chaleur diffèrent si sensiblement des
anciens procédés.
« En invitant tous les artistes à prendre part à ces concours, l'Union
centrale des arts décoratifs a pensé que ce serait poursuivre le même but
généreux qui a toujours guidé ses efforts.
« Le Président de l'Union centrale des arts décoratifs,
« Georges BERGER. »
Programme du premier concours : Mobilier en bois d'une salle à man-
ger.
CHRONIQUE 393
Aniclc Premier. — Ce concours a pour sujet le mobilier en bois d'une
salle à manger, dont la superficie ne devra pas dépasser trente mètres car-
rés et qui est supposée avoir trois ou quatre ouvertures (portes et fenê-
tres).
Art. 2. — Toute liberté est laissée aux concurrents pour déterminer le
nombre des meubles dont se composera cette salle à manger; celui des
chaises cependant ne sera pas inférieur à douze.
Art. 3. — Le prix total de tous les meubles composant ce mobilier ne
devra pas dépasser 2.5oo fr. sur devis à l'appui.
Art. 4. — Toute copie ou imitation servilc d'un style connu sera rigou-
reusement écartée.
Art. 5. — Les concurrents devront remettre au secrétariat général de
l'Union centrale des arts décoratifs, Palais de l'Industrie, porte VII, avant
le 3i octobre 1 891, dernier délai, les dessins et épures de chacune des par-
ties de ce mobilier, à l'échelle de 0.20 centimètres par mètre, ainsi qu'un
croquis d'ensemble de sa disposition générale dans la pièce.
Art, 6. — Le nombre des dessins de chacun des concurrents sera men-
tionné dans la lettre d'envoi ainsi qu'au recto de chaque feuille, à côté d'un
même monogramme. Les dessins seront signés au verso seulement, avec
l'adresse de l'auteur.
Art. 7. — Les récompenses décernées à la suite du concours consiste-
ront en une prime de 2,000 francs pour le i" prix, et une somme de
1,000 francs qui pourra être répartie entre les concurrents classés à la suite
et dont le nombre sera déterminé par le jury.
Art. 8. — Les dessins primés resteront la propriété de l'Union centrale
des arts décoratifs, mais les auteurs en conserveront le droit de reproduc-
tion.
Programme du second concours : Appareils décoratifs pour Vdclairagc
par l'électricité.
Article Premier. — Composer différents appareils décoratifs d'éclairage
par l'électricité, pour tous les usages, dans un salon de 3 m. 35 de hauteur
et 40 mètres de superficie.
Art. 2. — Un croquis à l'échelle du dixième de l'ensemble indiquera la
disposition générale des foyers lumineux
Art. 3. — Les dessins épures seront grandeur d'exécution.
Art. 4. — Une somme de mille francs sera attribuée au premier prix.
Art. 5. — Les dessins classés à la suite recevront des primes jusqu'à
concurrence de mille francs.
Art. 6. — Les dessins primés resteront la propriété de l'Union centrale
des arts décoratifs, mais les auteurs en conserveront le droit de reproduc-
tion
Art. 7. — Ils devront être remis au secrétariat général de l'Union cen-
394 L'ARTISTE
traie des arts décoratifs, Palais de l'Industrie, porte VII, avant le 3i octo-
bre 1891, dernier délai.
Art. 8. — Les dessins et épures seront signés au verso seulement et
accompagnés d'une lettre d'envoi indiquant le nombre envoyé par le con-
current ainsi que son adresse.
Voici le résultat du vote des récompenses au salon des Champs-
Elysées :
Section de peinture
Dans cette section, il n'y a pas de médaille d'honneur, cette année,
aucun des candidats n'ayant obtenu la majorité requise ; les deux tours de
scrutin, seuls autorisés par le règlement, ont donné les résultats suivants :
r' tour : votants, 276 ; majorité, i38; MM. Benjamin Constant -.44 voix;
J.-J. Henner : 41 ; Rochegrosse : 41 ; Vayson : 21 ; G. Fcrrier : 20;
Harpignics : 17; R. Collin : 14; E. Delaunay et Henri Martin: 10;
F. Flameng : 8; Mme Dcmont-Breton : 7 ; Humbert : 5 ; Albert Maignan :
4; Vol Ion ; 3; de Vuillefroy, Paul Dubois, Gay, J. Dupré, Renouf,
Maiiowsky : i voix; bulletins blancs : 25; — 2° tour : votants, 3o6 ; majorité,
154; M.M. Benjamin Constant: io5 voix; J.-J. Henner : 79 ; Rocher
grosse : 37 ; Vayson : 18 ; G. Ferrier : 14; R. Collin : 10; E. Delaunay :8;
F. Flameng :6;Harpignies: 5; H.Martin: 3; Vollon: 2: bulletins blancs: 17;
I*as de première médaille.
2" médailles: MM. Gervais, les Saintes-Mariés ; Axilette, VEté;
Marius Roy, le Réveil, lendemain de Solferino ; Bourgonnier, la Tenta-
tion ; Chcvalicr-Taylor, \a Dernière Communion ; Duffaud,Ia Mort d'Our-
rias, Mireille ; Iscnbart, le Matin au bord du Doubs ; Léandrc, les Longs
Jours; Thévenot, X. . ., Jardin; Quignon, les Regains ; Bailletla Berge à
Portejoie.
i'* médailles : MM. Guihrie, de Schryver, Fridrcich, Salgado, Bisbing,
Le Sidaner, Chcvillard, Dessar, Orange, Noirot, Rigolot, Kowalski,
l'Yanzini, d'Issoncourt, Bisson, Grier, Lopisgich, Henri Royer, Guery,
Halluc, Rrangwyn, Lcmcunier, Bellet, Gaston Mélinguc, Lucien Ber-
ihauli, Fouace, Chalon, Borchard, Van dcr Wcydcn, Schultzbcrg, Cro-
chepierre, Csok, Jacquesson de la Chevreuse, Bastet, Mlle Baily (minia-
ture).
Mentions honorables : MM. Constantin Le Roux, de Burggraff, Roese-
Icr, Carl-Rosa, GrateyroUe, Calbcl, Kndcrs, Gumery, Heycrmans,
Mlle Langlois, Rouby, Mlle de Belair, Wilhclm Smith, Granchy-Taylor,
Rcyzncr (dessins), Mlle Bcsson, Etienne Leroux, Vorworner, Tuke,
Kendall, Bill, Siructzel, Emile Meyer, de Peiiville, Thornc, Cauchois,
Kuhstohs Foreau, Duvent, Albert Laurcns, WUhrcr, Balouzet, Thys,
CHRONIQUE 395
Maronicz, Mme Wentworth, Longsatff, Tenré, Habert-Dys, Mlle De
Hem, Sterner, Paillet, Mlle Lacombe de Presie (miniature).
Section de sculpture
Médaille d'honneur : i''^ tour de scrutin : votants, i63 ; MM. Boucher,
53 voix; Paris, 36; Peynot, i5 ; Roty, 11; Bartholdi, 10; feu Gardet, 5 ;
Gain, 3; Louis Noël, AUard, Montagny, Le Villain, Larche, chacun
I voix. — 2* tour : MM. Boucher, 85; Parys, 27; Peynot, 12; Roty, 8;
feu Gardet, 6 ; Bartholdi, 4.
La médaille d'honneur de sculpture a été, en conséquence, décernée à
M. Alfred Boucher qui a exposé une figure en marbre, A la terre.
I"' médailles : Feu Antoine Gardet, le Sommeil Je Venfant Jésus.
groupe marbre ; M. Pépin, le Joug, groupe plâtre. L'une de ces premières
médailles est attribuée à un artiste décédé, M. Gardet, qui est mort à
Rome, pensionnaire de la villa Médicis.
2' médailles : l>{},\.h({xm^ Première faute., statue marbre; Bouteiller.
Nymphe victorieuse, groupe plâtre ; Mac-Monniés, Natan Haie, statue
plâtre; d'Houdain, Faune et le Repos de Diane; Hercule, Turenne
enfant, Naïade ; Boutry, V Amour et la Folie, Chasseur ,-Mlle Lancelot, la
Famille ; Gaulard , V Idéal.
3" médailles : MM. Peenc, Anglade, Theunissen, Ghavaillaud, Des-
champs, Grandin, Bloche. Hozct, .\ubert, Lagarrigue, Pauchard.
Mentions honorables : MM. Bureau, Chcvré, Clcrget. Davis, Delacour.
Mlle Ducrot, MM, Fernand Dubois, .\lfred Foretay, Forgeot, Mlle Gena-
dius, MM. Girardin, Grafly, Greber, Hasselink, Hingre, Charles Léonard,
Loiseau-Rousseau, Muhlembcck, Pendaries, Rasumniy, Roze, Ruffier,
Seysset, Valli, Waldmann.
Section d'architecture
Deux tours de scrutins n'ont pas donné de résultat dans cette section ;
il n'y a donc pas cette année, de médaille d'honneur pour rarchiteciure.
r** Mcdailles. MNL .Vndré (Pierre"! [Restauration du théâtre ctJmJbrwn
d'Ostie^ ; Barbaud (Château de Brcssuire].
a*' Médailles: MM. Normand (Ch,-N.), Yvon, Durand (.\ntonin^,
Dutocq, Louxicr (Sainte-.\nne).
3** Médailles ; M,\I. Chedannçr Rouillard. Paulme, Dusart, Charpentier^
Bosio,
Mentions honorables: MM. Barre. Bossis, Chapelain de CaubexTes.
Dargaud, David. Dausset. Debresco et Duquesne, Dionîs du Séjour,
Dubois. Esnauli-Peherie et Meycr, Georg»t et Kahenn. Hista, Honore.
Koch, Libaudiï^re. Margotin, Marquet. Mollet, de Morsio-, Ollivier,
Raimberi. Schulerct Bcrijer.
396 L'ARTISTE
Section de gravure
En gravure, la médaille d'honneur n'a pas été décernée. Sur 140 votants,
le chiffre de voix le plus élevé, 6j^ a été atteint par M. Jules Didier.
r^'"'' médailles : Eau-forte : MM. Gery-Richard (dessins pour l'édition
nationale des œuvres de Victor Hugo), Mathey-Doret, Rubens peint par
lui-même. — Burin : Annedouche, Vierge^ d'après Bouguereau.
2° médailles : Burin : MM. Jules Massart, Ascanio^ Illusions perdues.
— Bois : Mme Jacob Bazin, Un vieux moine. — Lithographie : M. Er-
nest Guillon, Saint Sébastien, martj^r, d'après Ribot.
3' médailles : Eau-forte : MM. Gravier, Coppier, Focillon. — Bois :
MM. Gusman, Dochy. — Lithographie : MM. Pélissier, Audehert.
Mentions : Eau-forte : MM. Payrau, Bertrand, Dunod et Mme Olivier.
— Bois : Mlles Genty et Mirman, M. Lemaire. — Burin : MM. Dezar-
rois, Julian-Damazy, Kriéger. — Lithographie : MM. de la Pinclais et
Mesplès, Mlle Chapus.
Les Dernières cartouches, d'Alphonse de Neuville, l'une des plus belles
œuvres du célèbre peintre militaire et celle qui contribua le plus à fonder
sa réputation, vient d'être achetée par le commandant Hériot, au pri.x de
175.000 francs.
Une somme de 10.000 francs vient d'être accordée à titre de subvention,
par le ministère de l'Instruction publique et des Beaux-Arts, à la ville
d'Amiens pour l'aider à faire l'acquisition du tableau de M. Jules Lefeb-
vre, Lady Godiva, qui a figuré au Salon de l'an dernier. La ville
d'Amiens .complétera le prix de cette acquisition qui est, au total, de
20.0000 francs. Le conseil municipal d'Amiens ambitionnait d'acquérir
l'œuvre de M. Jules Lefebvre en considération de ce que ce dernier est né
dans cette ville.
Le jury du concours de la ville de Paris pour la composition d'une
œuvre musicale avec soli, chœurs et orchestre, a rendu son jugement. Il a
été décidé qu'il n'y avait pas lieu de donner le prix, mais on a accordé une
mention à la partition Mérovig., de M. Samuel Rousseau, avec l'attribu-
tion d'une subvention de 6.000 francs pour le cas où il voudrait faire pro-
céder à une audition publique de son œuvre.
Le conseil municipal a décidé que le monument à élever à La Fontaine
sera érigé à l'angle des avenues Ingres et du Ranelagh. 11 a désigné l'em-
placement de la statue qui doit être élevée à Beaumarchais : ce monument
CHRONIQUE 397
occupera le terre-plein situé sur le bouvlevard qui porte son nom, en face
de la rue Saint-Gilles,
Le Kuntsclub de Rotterdam est autorisé à occuper, du i5 novembre au
.3i décembre 1891, le pavillon de la Ville de Paris pour y organiser une
exposition d'œuvres d'artistes hollandais.
On vient de vendre, à Berlin, une suite de quatorze dessins à la sépia
par Morcau le Jeune. Les enchères ont atteint le prix de log.Soo marks,
soit environ 1 36. 000 francs. C'est un libraire parisien qui s'est rendu ad-
judicataire de ces dessins.
Le céramiste Deck qui, il y a quelques années, avait succédé à M. Lauth
comme administrateur de la manufacture nationale de Sèvres, vient de
mourir dans cette ville. Il était né à Guebwiller (Alsace) en 1823. Venu à
Paris où il s'établit comme céramiste, il ne tarda pas à se faire une répu-
tation dans la fabrication des poteries qu'il décorait lui-même et dans
lesquelles il montrait le talent d'un véritable artiste. Il a beaucoup contri-
bué à enrichir la palette des céramistes ; le bleu turquoise ou « bleu Deck »,
comme on l'a appelé, donnait à ses faïences un éclat incomparable. Grâce
à ses procédés^ on a pu admirer souvent, dans les expositions d'art décora-
tif, des vases décorés par lui, qui peuvent soutenir la comparaison avec les
fameuses poteries flambées à la persane, dont il semble qu'il ait retrouvé
le secret. Son passage à l'administration de la manufacture de Sèvres n'a-
vait pas encore pu faire bien juger du résultat de son influence : il faut dire
que l'art de la porcelaine n'est pas tout à fait l'art de la faïence ; et Deck
fut surtout un incomparable faïencier. Ce sont surtout les produits de son
industrie privée qui ont fait sa réputation et son véritable mérite.
Le peintre paysagiste Léon-Guy-Sébastien Le Goaësbe de Bellée est
mort à Paris, ces jours derniers, des suites d'une longue et douloureuse
maladie contractée pendant les stations hivernales qu'il faisait dans la forêt
de Compiègne, où il allait fi.xer les effet de givre et de neige dont il excel-
lait à peindre les aspects grandioses et les délicates orfèvreries.
Léon de Bellée était né à Ploërmel (Morbihan) en 1844. Il se donnait
comme élève de Montfort, artiste mort il y a déjà longtemps et qui peignit
des sujets orientaux, et de M. Lansyer. Mais, en réalité, il s'était à peu
près formé lui-même devant le spectacle, sans cesse renouvelé, de la na-
ture. Son nom n'est pas de ceux qui brillent pour les foules, car son origi-
nalité réelle était faite de délicatesse et de sincérité et aussi de distinction
qualités fort discrètes en elles-mêmes, et qu'il concentrait généralement
en de tout petits panneaux. Il choisissait ses motifs principalement dans
398 L'ARTISTE
la forêt de Compiègne, où il avait installé son atelier au bord de l'Aisne,
au milieu du joli village de Francport, ou encore sur les côtes de Nor-
mandie et de Bretagne. Ses saisons préférées étaient le printemps et l'hi-
ver. Il rendait avec un charme exquis les merveilleuses floraisons du gi-
vre diamantant les hautes futaies claires, et la première éclosion des
pommiers dont les rameaux tordus s'allument comme de petites flammes
roses. Il aimait aussi les hôtes naturels des bois, cerfs inquiets, chevreuils
dont les bardes traversent les profondes avenues, sangliers solitaires,
écureuils grimpeurs , ou canards sauvages, dont il comprenait la
vie et qui venaient animer silencieusement ses tableaux. De Bellée
a peint aussi un certain nombre de sujets polaires pendant le voyage qu'il
fit au Cap Nord en 1881, à la suite de M. Kœchlin-Shwartz qui a racon-
té cette excursion, illustrée par son compagnon de route.
Comme graveur, de Bellée a exécuté des eaux-fortes originales, quelques-
unes d'une grande importance. U Artiste a publié de lui quelques petites
impressions très fines. Il faisait partie de la réunion de peintres qui
viennent de s'associer dans le but de renouveler la lithographie et dont
parle plus haut notre collaborateur, M. Germain Hcdiard, à la fin de son
article sur l'exposition de lithographie.
LES LIVRES
L'Art en Espagne, par Paul Flat (Paris, — Lcmerre). Ce livre est bon,
pour deux raisons. D'abord, — et c'est un assez rare mérite dans les livres
d'art, un mérite qu'il faut noter, — le sujet en est un peu banal ; les mono-
graphies sur les artistes espagnols sont rares en France; on pourrait, une
fois cités le Velasque:^ de M. Paul Lefort et le Fortuny de M. Yriarte et
les jugements épars du baron Davilliers,plus soucieux d'autres données dans
ces arts qu'il aima si bien, chercher quels documents nous sont donnés sur
les individualités artistiques plus fécondes et plus robustes que tant d'éco-
les italiennes inutilement étudiées. Puis, et c'est une vertu singulière en ce
temps de lourde critique, le livre est allègre et français, écrit avec ardeur
et joie.
Une grande partie des critiques d'art, — nous suivons la carrière sans
nettement suivre leurs traces, — se sont jetés dans une vaine et pesante
érudition, imitée d'un pays voisin, et merveilleusement propre à déguiser
la pauvreté de l'idée et la pénurie du style. Il faut remercier M. Fiat
d'avoir dédaigné les entassements inutiles et les prétentieuses recherches.
Il est de l'école française : ce fut celle du souverain maître Eugène Fromen-
tin, c'est la nôtre; il a compris que l'art est fait pour d'autres que pour les
bibliomanes incapables de le comprendre. Amateur distingué, subtil et raf-
finé dans ses préférences artistiques, il a cru que la vraie manière d'étudier
et de comprendre la fleur du génie est encore de regarder avec amour, de
revenir avec passion, de parler avec foi et franchise.
Cette franchise et cette foi, peut-être bien finiront-elles par s'imposer.
Plus d'un, qu'étouffe encore l'officiel pouvoir de certains, les gardent en
eux. Il convient de les affirmer, et lorsque nous les découvrons aidées d'un
style naturellement bon, servies par un esprit solide et délicat, il est néces-
saire d'en signaler l'expression.
400 L'ARTISTE
Non que Je veuille dissimuler à l'auteur combien je lui souhaite, alors
qu'il reprendra ce livre, de développer en les fondant sur une étude plus
sérieuse encore certaines de ses esquisses; Je lui demanderais même de
compléter telles de ses notes peut-être un peu hâtives, ou trop lyriques et
parla trop vagues d'accent. Aussi bien, puisque Je me laisse aller au rôle
très facile de conseilleur, pourrais-je aussi bien lui conseiller certaine dé-
dicace qui d'abord égare sur la méthode et les tendances de ses œuvres en
la rattachant, par l'étiquette seule, à une école aussi roide dans ses doctrines
et stérile dans son esprit que la pensée de M. Fiat me paraît abondante et
souple.
Sans prétendre analyser par le détail ce livre brillant et divers, qui peut
gagner encore si l'auteur, avec une plus longue expérience de la prose
artistique, se défait de certaines formules d'admiration un peu convenues,
je puis dire que le progrès dans le sens de la vraie et féconde critique y
semble constant ; et le dernier chapitre, celui qui a trait à Goya et dont la
Revue bleue a donné déjà des extraits, ce chapitre semble aussi le meilleur
de l'ouvrage. On sent qu'une sympathie d'enthousiasme a entraîné le
voyageur artiste vers l'œuvre de ce maître extraordinaire entre tous, autant
par la conception que par le métier, profond philosophe en même temps
que peintre unique, étrange dans son génie et rare dans sa pratique : Bal-
zac et Daumier, Edgar Poë et Gavarni, avec cela toute la fougue et le racr-
veilleux savoir-faire d'un homme né dans la patrie de Velasquez.
Au reste, tout en insistant sur le mérite d'une étude consacrée au peintre
espagnol le plus voisin de notre complexe et bizarre société, il serait
injuste d'omettre les jugements ingénieux, les critiques ou les éloges égale-
ment indépendants et réfléchies que M. Fiat a consacrés aux Velasquez, aux
Zurbaran, aux Murillo, aux Ribeira, sans d'ailleurs s'interdire, en ce riche
album de voyage, les croquis vivement Jetés, de lumineux paysages où
revit çà et là l'Espagne avec son charme pénétrant, cette puissance et cette
âpre grâce, visibles dans tous ses aspects comme ils le sont dans son art
même. — p. g.
Péril, roman par Henry Gréville (Paris, Pion et Nourrit). — Le nou-
veau roman d'Henry Gréville, Péril, est une œuvre hardie et séduisante
qui obtiendra le plus vif succès. L'auteur y peint, dans le style cares-
sant et tin, dont il a le secret, les enivrements et les cruels déboires d'une
passion indigne qui fascine et foudroie un jeune peintre de génie. Les
scènes de ce récit se déroulent dans le cadre du monde artistique parisien»
qui pique si vivement la curiosité du public.
Le directeur geranl, Jean Aluoize.
l.E MANS. — IMPRIMERIE EDMOND MONNOYER.
LARTISTK
VA^^oNÙx^^
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MADEMOISELLE BOULIARD
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ar elle-même
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Lude
MADEMOISELLE
MARIE-GENEVIÈVE BOULIARD
PF.INTRE DE PORTRAITS (1772-1819)
I89I
ARTISTE — NOUVELLE PERIODE : T. l
^ E bons esprits préten-
dent que l'Histoire est
morte. Ce sont les bio-
graphes qui l'ont tuée.
La nouvelle est-elle
exacte?
— Oui et non.
— Y a-t-illieude s'at-
trister ?
— Pas encore.
— Cependant... ?
— Raisonnons.
Observée dans son
but, l'Histoire a été très
nettement définie par
l'homme qui a dit : « Le
passé est comme la dis-
tance; notre vue y dé-
croît et s'y perdrait de
même si l'Histoire et
26
402
L'ARTISTE
la Chronique n'eussent placé des flambeaux aux points les plus
obscurs. » Ce mot est de Buffon. Observe'e dans son procédé, dans
ses moyens d'action, l'Histoire est redevable à Bossuet d'une défini-
tion toujours juste, toujours actuelle : « De notre temps, l'Histoire
a dû paraître avec toutes ses preuves, et munie, pour ainsi dire, de
tous côtés. » Cette parole, vraie il y a deux siècles, n'a rien perdu de
sa portée. Elle est d'une logique rigoureuse. Mais, en raison même
des appuis sans nombre, des armes défensives dont elle est tenue de
s'entourer, l'Histoire doit être circonspecte avant de s'ériger en juge
des événements, des doctrines ou des hommes, avant de s'attribuer
un rôle décisif. Le domaine de l'Histoire, c'est le passé, mais un
passé lointain, révolu, séparé du présent par la rupture de nombreux
anneaux dans la chaîne des temps ou des idées.
On s'est ému des écrits d'un philosophe qui récemment a dérangé
les idées admises sur Napoléon. Pourquoi ? On l'a trouvé téméraire
parce qu'il portait atteinte à l'Histoire. Vains reproches. L'histoire
de Napoléon n'est pas écrite. Elle ne saurait l'être avant plusieurs
siècles, pas plus que celle de la Révolution. Cet homme et ce temps
ne sont point le passé. Nous les touchons du doigt. Le mouvemerit
provoqué par la nation en 178g, comprimé et ordonné, mais non pas
entravé par le génie d'un législateur et d'un soldat au début de ce
siècle, nous entraîne dans sa marche régulière. N'en déplaise à la
mémoire de plusieurs écrivains, l'histoire de la Révolution, l'histoire
du Consulat et de l'Empire, celle de la Restauration, du Gouverne-
ment de Juillet, de la seconde République, du second Empire n'est
pas faite, et nous ne saurions la faire. De même l'histoire de l'Ecole
française est-elle en dehors de notre pouvoir, tout aussi bien que
l'histoire de David, de Delacroix ou de Meissonier. Très différente
est la situation de l'homme de lettres, du critique, du philosophe,
du moraliste s'ils se placent en présence de l'antiquité. La civilisation
grecque ou romaine, Periclès ou César, Phidias, Virgile, Cicéron
appartiennent vraiment à l'Histoire, parce qu'il est en notre puissance
de les juger avec désintéressement et sans craindre que des révéla-
tions inattendues s'ajoutent aux documents connus. Sans doute l'his-
torien des temps révolus ou des personnages de l'antiquité n'abdi-
quera pas. Il restera maître du point de vue qui répondra le mieux
à son tempérament, à ses goûts. Mais, semblable au promeneur que
MADEMOISELLE MARIE-GENEVIÈVE BOULIARD 4o3
l'on surprend envisageant un édifice ou une statue sous toutes ses
faces, sous ses aspects les plus divers, la tentation ne lui viendra pas
de rien distraire de l'objet de son étude. Il l'analysera sans passion,
avec la seule pensée de bien dire, de distancer ses devanciers par la
justesse des aperçus, l'opportunité d'un enseignement élevé. Ainsi
aura-t-il éclairé les points obscurs du passé en y allumant ces flam-
beaux dont parle Buffon.
Quant à nous qui traitons des choses de la veille, gardons le pré-
cepte de Bossuet ; recherchons les preuves ; ayons à cœur de « munir »
de tous points notre récit. C'est le rôle du biographe, le seul que nous
puissions remplir. Il a d'ailleurs ses difficultés. Ne nous effrayons
pas, surtout, si l'on nous accuse d'être les meurtriers de l'Histoire. Le
biographe ne tue pas l'Histoire, il la prépare. Elle viendra quand il
sera temps, quand les hommes et les choses en discussion parmi
nous n'éveilleront plus de débat irritant. Elle viendra, et se plaçant
en face des événements accomplis, ce sont nos chroniques, nos bio-
graphies, nos esquisses légères qu'elle voudra compulser avant d'é-
crire. Préparons donc sa venue, abrégeons sa tâche en fi.Kant dans le
livre ce que nous pouvons savoir de circonstancié, de curieux sur un
maître de la plume ou du pinceau. Au surplus, je me doute bien que
l'Histoire négligera de lire certaines pages de nos écrits. Qu'importe !
Il y a des personnalités qui doivent rester au second plan, des figures
de demi-grandeur qui jamais n'atteindront à l'immortalité. Soit.
Mais qu'est-ce à dire? L'oubli probable de l'Histoire à l'endroit de
ces personnages au demi-relief n'est-il pas un motif de plus de sau-
ver leur profil, de rappeler leur sourire discret, leur vie modeste, leur
talent aimable et de bon aloi?
Marie-Geneviève Bouliard, peintre d'histoire et de portraits, me
recommande de ne pas négliger les maîtres oubliés. Ce n'est pas
qu'elle m'ait jamais écrit ou parlé, car elle est née en 1772 pour
mourir à quarante-sept ans, le 7 janvier 1819. Mais elle a fait mieux
que de manifester par écrit son désir de tenir une petite place dans
l'école française, elle a peint son propre portrait dès l'âge de di.x-huit
ans et nous l'a laissé en forme de douce protestation contre Tindiffé-
renceou le dédain. Le calcul était juste. Voilà plus de cent ans que la
petite toile couverte par l'artiste devant sa psyché appelle le regard et
stimule la curiosité de générationsd'amatcurs. Maintes fois reproduite
404 L'ARTISTE
par des copistes de ce siècle, la peinture originale a gardé son attrait,
sa fraîcheur, sa solidité, sa grâce sérieuse et juvénile.
Du modèle et de ses proches, nous ne saurions parler bien longue-
ment. Un écrivain de nos jours a vu l'acte de décès de Marie-Gene-
viève, et sur cette pièce, notre artiste était dénommée « BouUar ». Ce
n'est là qu'une variante du nom, opérée par l'ignorance ou la distrac-
tion d'un expéditionnaire des bureaux de l'état civil. L'accident est
sans portée. Il ne me paraît pas licite de prendre acte de la forme
nouvelle fortuitement donnée au nom patronymique de Marie-Gene-
viève pour voir en elle une descendante de Mathurin Boulart « maî-
tre peintre, sculpteur et privilégié suivant la Cour », décédé le
28 août 1676. D'ailleurs, le talent, la jeunesse, la grâce n'ont pas
besoin d'ancêtres. Par contre, les alliés sont utiles en toute circons-
tance. Le Vœ soli! se vérifie pour chacun de nous. Heureux celui qui
marche dans la vie entouré d'amis ou d'émulés! Les émules entre-
tiennent autour de nous une atmosphère ambiante profitable à l'intel-
ligence; les amis empêchent notre cœur et notre volonté de défaillir.
Je serais enclin à croire que Marie-Geneviève est parente de son
homonyme, le graveur Jacques Bouliard,qui, au Salon de 1 791, expo-
sait une estampe d'après le tableau deVincent, Borée et Orjthie. N'est-
ce pas à ce même Salon qne Marie-Geneviève envoyait une Tête de
femme couronnée de roses &t un Portrait defemme? Jacques Bouliard
prit peur durant la période aiguë de la Révolution. Il passa en Angle-
terre. Quand la Terreur eut fait son temps, l'artiste émigré tenta de
rentrer en France. Il reparut en septembre 1797. Mais la douane eut
le mauvais goût de visiter ses bagages. Ils renfermaient dix planches
accompagnées de légendes en anglais. On les retint à Calais. Bou-
liard demeura. Il ne voulut point se séparer de ses ouvrages. Marie-
Louise Gavot, sa femme, se rendit seule à Paris. Elle fit aussitôt
parvenir au « citoyen ministre de la Police générale » une supplique
établissant que les planches de son mari avaient été gravées en
France avant son départ. Si aujourd'hui ces planches étaient revêtues
de légendes en langue anglaise, c'est qu'il avait fallu vivre à Londres
et que Bouliard n'aurait pas pu vendre d'épreuves de ses gravures
sans l'addition d'un texte intelligible pour les étrangers dont il était
l'hôte momentané. D'autre part, l'artiste était digne d'éloges quant
au motif qui l'avait déterminé à passer à Londres. Marie-Louise
MADEMOISELLE MARIE-GENEVIEVE BOULIARD 4o5
Gavot l'affirmait : son mari, en traversant la Manche, n'avait eu
d'autre but que « d'acquérir de nouvelles lumières sur les procédés
en usage dans son art! » Si non e vero? . . . Au surplus, Bouliard
n'était point le premier venu. Il avait fait partie, à titre d'Agréé, de la
ci-devant Académie de Peinture. A l'appui de ces affirmations,
Antoine Renou, ancien secrétaire de l'Académie, Joachim Lcbreton,
déjà membre de la deuxième classe de l'Institut, Charles-Paul Lan-
don, à la fois peintre, graveur et écrivain, avaient apposé leurs
signatures sur la supplique de la femme Bouliard ou les pièces
annexes qu'elle voulut y joindre. Ces précautions étaient sages. En
effet, au mois de septembre 1797, le ministre de la Police générale
s'appelait Sotin. Ce magistrat n'entendait pas badinage lorsqu'il
s'agissait de produits venant d'Angleterre. Ce fut lui, on se le rap-
pelle, qui fit saisir à Lyon les manteaux des députés, reconnus pour
être de Casimir anglais. J'imagine que la femme Bouliard eut quelque
peine à convaincre le ministre protectionniste, et le graveur a bien
pu prolonger sa faction aux abords de la douane de Calais.
Eh bien! oui, nous sommes d'accord; Montaigne a eu raison
d'écrire que l'homme est ondoyant et divers. Il n'y a qu'un instant
j'aurais presque parié pour la proche parenté de Jacques et de Marie-
Geneviève Bouliard. Contemporains, Parisiens l'un et l'autre, artistes
tous les deux, exposant au Louvre à la même heure, en septem-
bre 1791, l'an III* de la Liberté, je n'aurais pas fait de difficultés
pour reconnaître en eux le frère et la sœur. Et voilà que je change
d'opinion. J'hésite. Je me trouble. Je n'ai plus foi dans ma thèse.
Établir un rapprochement quelconque entre les deux artistes dont je
viens de parler, me paraît déplacé. J'estimerais faire injure à Marie-
Geneviève en osant admettre que Jacques Bouliard est de sa race.
Sûrement il n'en est rien. Cela est évident. Nous sommes en présence
de deux homonymes, et rien de plus. Ce qui le prouve, c'est la diffé-
rence de tempérament. Ici, la crainte ; là, l'intrépidité. Ici, un
homme qui émigré; là, une jeune femme qui demeure en France, à
Paris, dans son atelier, paisiblement occupée à peindre les portraits
de ses amis ou de quelques personnes en renom. A la bonne heure!
Cette fierté, ce calme séduisent l'esprit. On se sent plein de respect,
on éprouve de l'attrait pour cette nature franche et simple, que rien
n'arrête dans l'accomplissement régulier de sa tâche quotidienne.
4o6 L'ARTISTE
Ne cherchez pas le nom de Marie-Geneviève dans les journaux du
temps : il ne s'y trouve pas. La digne femme ne songea point à faire
parler d'elle. Assez d'autres se cro3aient appelées à un rôle politique.
Marie-Geneviève estima qu'elle donnerait par ses ouvrages la mesure
de la sécurité dont certains esprits s'assurèrent le bienfait aux heures
les plus troublées, et elle continua de peindre.
En 1791, Marie-Geneviève Bouliard habite « rue Baillcul, vis-à-vis
l'hôtel d'Aligre ». Deux ans plus tard, notre artiste demeure rue
du Bac, 145. Sept peintures ou dessins paraissent sous son nom
au Salon de lygS. Au nombre de ces ouvrages prennent place les
portraits des citoyennes de With et de leur jeune frère. Quel concours
de circonstances ramènent Marie-Geneviève, en 1795, dans son
ancienne demeure de la rue Bailleul ? Nous ne pouvons le dire. Une
étude, Aspasie^ et le portrait de la citoyenne **' rappellent le nom
de M"^ Bouliard aux visiteurs du Salon. En 1796, l'artiste a de
nouveau quitté la rue Bailleul. Elle habite place Froid-Manteau, 198.
Elle envoie au Salon plus de treize portraits, parmi lesquels ceux de
la citoyenne Gambs, du citoyen Mazade, administrateur du Théâtre
des Arts, du citoyen Alexandre Lenoir, conservateur du musée des
monuments français, et de la citoyenne Lenoir. Puis vient le portrait
de la cit03'enne Arnould et plusieurs études. Enfin en 1798, Marie-
Geneviève réside au Palais national des Sciences et des Arts. Son
pinceau s'est ralenti. Deux études de femmes et un portrait consti-
tuent son envoi au musée central des arts, le i^'' thermidor
(19 juillet) date de l'ouverture du Salon. A la vérité, le portrait
exposé par M"" Bouliard en 1798 renferme deux têtes fraternellement
confondues dans un même groupe. Ce sont les enfants du citoyen
Vernet, qui se tiennent embrassés. Les pauvres petits étaient presque
célèbres. On sait le péril auquel ils avaient échappé le 10 août 1792.
Carie Vernet habitait au Louvre l'un des appartements concédés par
la Couronne aux artistes de mérite. Ici, je laisse parler le biographe
des Vernet, M. Durande :
« Apres le siège du château, le bruit s'était répandu parmi la
populace que les galeries du Louvre servaient de lieu de refuge
à quelques Suisses échappés au massacre ; aussitôt des balles font
voler en éclats les vitres des appartements où résident les artistes.
Carie comprend l'imminence du danger et veut soustraire sa jeune
MADEMOISELLE MARIE-GENEVIÈVE BOULIARD 407
famille aux violences d'une invasion probable. Il saisit Horace dans
ses bras, tandis que de son côté M'""^ Vernet prend son second enfant,
la petite Camille. Ainsi chargés de leurs précieux fardeaux, ils s'élan-
cent à travers les corridors, sortent du Louvre et gagnent le plus
vite qu'ils peuvent la maison de Moreau, beau-père de Carie.
« Cette course haletante faillit se terminer d'une façon lamen-
table. Comme ils touchaient au port, les fugitifs eurent à essuyer une
décharge de mousquetcrie ; heureusement aucune balle n'atteignit
son but, et ils en furent quittes pour recevoir une pluie de plâtras
que les projectiles avaient détachés de la muraille en venant s'aplatir
contre elle. »
On devine quel dut être l'intérêt du tableau de M"^ Bouliard repré-
sentant Horace et Camille fiévreusement blottis et comme réfugiés
dans les bras l'un de l'autre. N'était-ce pas une sorte d'écho de la
journée terrible du 10 août? Observons que Marie-Geneviève peint
cette toile au Louvre devenu le Palais national des Sciences et des
Arts. Carie Vernet y avait repris possession de son logement. Les
deux ateliers ne pouvaient être séparés que par une faible distance,
si même ils n'étaient voisins. Vous reconstituez la scène ? De temps
à autre les enfants de Carie Vernet entrouvrent la porte de l'habitation
paternelle, et les voilà courant dans le couloir. Ainsi des oiseaux
captifs, échappés de la cage, s'en vont voletant vers toutes les issues.
Une porte est entre-bàillée. Les enfants s'approchent. Une jeune fille
leur apparaît, assise devant son chevalet. Elle ne les a pas entendus.
Son travail l'occupe. Elle peint un fond en attendant que son modèle
arrive pour la séance convenue. Les deux enfants l'aperçoivent de
dos. Comment faire ? Camille se hasarde à gratter légèrement le
chambranle de la porte ; Horace frappe du pied. C'en est assez.
Marie-Geneviève se détourne. Elle les voit et sourit. Bataille gagnée.
Nos assiégeants sont bientôt dans la place. Ils vont d'un endroit à
l'autre, inspectant les toiles, le mobilier, les cartons, furetant de
l'œil dans tous les coins. Enfance et Jeunesse s'entendent aisément.
Les petits curieux ont promptement fait le tour de l'atelier. Ils
n'attendent plus que le salaire accoutumé dont on les gratifie dans
tout le Palais, je veux dire les caresses et les flatteries qui jamais ne
sont marchandées à leurs fronts candides, à leurs lèvres mutines.
Marie-Geneviève oubliant ses pinceaux asseoit sur ses genoux Horace
4o8 L'ARTISTE
et Camille tout émerveillés de l'accueil de cette jeune femme qui a pour
eux des cajoleries de sœur aînée. On se sépare. On se revoit. On
ne se quitte plus. Un jour, je ne sais comment, le souvenir du
10 août fut évoqué. Les deux enfants devinrent sérieux. La peur
les avait ressaisis. Horace voulut raconter les angoisses de cette
journée terrible. Les forces lui manquèrent. Il bulbutia. Camille
courut à lui et l'enveloppant de ses deux bras comme eût fait une
mère courageuse, elle acheva sans changer de pose le récit inter-
rompu. Ce fut pour Marie-Geneviève un trait de lumière. Sa compo-
sition, — un chef-d'œuvre de grâce, et de terreur, — était trouvée.
Consultez les écrivains du temps. Ils sont unanimes dans l'éloge de
ce portrait où les deux enfants du citoyen Vernet se tiennent étroite-
ment embrassés.
Dirai-je les exodes singuliers de M"" Bouliard à travers la grande
ville, de 1802 a 1817? Elle habite successivement le faubourg Saint-
Denis, la rue de l'Échiquier, le faubourg Montmartre et la rue des
Petites-Écuries. Quel est le secret de ces changements, de cette agita-
tion ? Caprice ou devoir ? Mystère.
Dirai-je quels furent ses ouvrages au début du siècle ? A l'excep-
tion d'une peinture qui par le sujet traité se rattache à l'histoire,
Herminie écrivant le nom de Tancrède sur l'écorce des arbres, Marie-
Geneviève semble n'avoir peint que des portraits. Les personnages
qui posent devant elle ne nous sont pas connus. Elle omet de les dési-
gner au livret des Salons où elle expose. A quoi bon ? L'œuvre peinte
vaut par elle-même et non par le cartel fixé sur le cadre. Est-ce que le
visage d'un inconnu n'a pas autant de caractère, autant d'attrait que
celui de l'homme célèbre, poète, orateur ou capitaine ? Demandez
à Millet. Ses immortels laboureurs comptent-ils beaucoup de
rivaux ?
Mais j'ai assez parlé de Marie-Geneviève étudiée dans sa vie, dans
ses relations, dans ses préférences. Quelle place est la sienne parmi
les peintres de son époque ? Qui Ta formée ? Quel est son style ?
Quelle sa palette ?
Certains écrivains veulent que M"" Bouliard ait reçu les leçons de
Doyen, de Greuze, de Taillasson et de Duplessis. Quoi ? L'aimable
artiste aurait-elle changé de maîtres comme elle changea plus tard
de demeures ? Avons-nous affaire à une nature difficile, irritable, prc-
MADEMOISELLE MARIE-GENEVIEVE BOULIARD 409
nant ombrage d'une réprimande ou d'un conseil? Je n'en crois rien.
C'est gratuitement que l'on nous présente Marie-Geneviève dans
l'atelier de Doyen. Les rares portraits que nous connaissions de
M"" Bouliard ne laissent pas soupçonner l'influence du peintre, con-
vaincu sans doute mais théâtral, du Combat de Diomède et d'Énée.
Au surplus, Doyen quittera la France en 1791, invité parCatherinell
à prendre la direction de l'Académie des Beaux-Arts de Saint-Péters-
bourg. Or, en 1791, Marie-Geneviève n'a que dix-neuf ans. Elle
exposera, je le sais, en cette même année; mais n'oublions pas que,
si les biographes ont dit vrai, notre artiste a dû fréquenter, avant 1791,
outre l'atelier de Doyen, celui de Greuze et celui de Taillasson. Tail-
lasson est certainement de trop dans la liste des professeurs de Marie-
Geneviève. Peintre pénible, hésitant, il n'a pu former une élève à la
touche légère et franche. Greuze est moins loin. M"° Bouliard l'a-
t-elle consulté? Se sont-ils vus? Je n'en sais rien, mais sûrement la
jeune femme a regardé les portraits signés de Greuze. L'attitude aisée
des personnages du peintre l'a frappée. Elle a également saisi l'aban-
don, le négligé, la grâce apprêtée, le sourire piquant, parfois malsain
qui détonnent dans les œuvres de Greuze, et Marie-Geneviève a su se
défendre de pareilles concessions,dc semblables défaillances. Mais pour-
quoi chercher? Apprenons d'elle-même quel fut son maître. Elle nous
diraque son maître, c'est Duplessis. Consultez les livrets. Aussi souvent
queM"" Bouliard se déclare l'élève de quelqu'un, elle nomme Duplessis.
Dès lors qu'aucun autre peintre ne reçoit de Marie-Geneviève ce
témoignage de déférence et de gratitude, c'est apparemment que
Duplessis a été son seul maître.
Duplessis est un peintre sévère; il atteint à l'énergie sans perdre de
vue la beauté; les nuances d'une ph3'sionomie, la mobilité du visage
humain dans ce qu'elle a d'expressif n'ont pas de secrets pour lui. Les
carnations transparentes ou montées de tons sont mises en valeur sur
ses toiles par une habile opposition de la lumière et des ombres.
Telles seront les qualités maîtresses des portraits de M"' Bouliard.
Elle a été Télève de Duplessis; elle reste son émule.
Marie-Geneviève, durant la période révolutionnaire, appartint à
l'élite des portraitistes. Rcnouvier l'a constaté. « Les peintres accré-
dités pour le portrait, écrit-il en parlant des Salons de l'an IV et de
l'an V, étaientalors Laneuville, la citoyenne Auzou, élève de Regnault,
410 L'ARTISTE
et la citoyenne Bouliard, élève de Duplessis. Ils se partagèrent, avec
Ducreux et Colson, les personnages de l'époque. » Ces lignes sont
extraites de l'Histoire de l'Art pendant la Résolution, livre posthume,
mis au jour, il y a bientôt trente ans, par M. Anatole de Montaiglon.
C'est dans le même livre que Renouvier laisse échapper cette interro-
gation douloureuse : « Où trouver maintenant les portraits de
Ducreux, de Dumont, de Colson, de Laneuville, de M"' Bouliard et
de M'"'= Auzou ? »
Trois portraits seulement de M"° Bouliard me sont connus : celui
d'Alexandre Lenoir, aujourd'hui à Château-Thierry, chez un petit-fils
du fondateur du musée des monuments français ; celui de M"' Alexan-
dre Lenoir, chez la veuve du dernier secrétaire de l'Ecole des Beaux-
Arts, Albert Lenoir, membre de l'Institut, mort nonagénaire en 1891 ;
celui de M"« Bouliard elle-même, au musée d'Angers.
Je ne veux parler ici que de cette dernière œuvre. C'est un artiste
angevin, Roch-Jean-Baptiste Donas, à la fois peintre, sculpteur et
graveur, qui offrit cette toile à la ville d'Angers en 1844. Donas avait
alors plus de quatre-vingts ans. Né en 17(52, il avait passé une notable
partie de son existence à Paris. C'est à Paris qu'il apprécia le talent
de M"^ Bouliard et s'assura la possession du portrait de l'artiste.
L'œuvre est signée.
Donas veut que cette peinture date de 1792. Le personnage
représenté accuse en effet vingt années. En buste, vue de face, la
tête légèrement penchée sur l'épaule droite, un ruban rouge dans
les cheveux, telle se montre à nous Marie-Geneviève, la gorge dé-
couverte et les épaules enveloppées d'un fichu blanc dont l'éclat est
assourdi par une écharpe de tulle noir négligemment nouée sur la
poitrine. L'artiste est assise dans un fauteuil. De longues mèches
soyeuses tombent sur ses épaules. Le regard est franc et sérieux. La
bouche est reposée. Une expression de douceur, une sorte de matu-
rité précoce enveloppent le frais visage de la jeune fille ; mais j'ai
tort, je le sens, de décrire avec la plume ce que la magie du pinceau
est seule capable de bien rendre. D'ailleurs, mon effort est vain.
Mieux que ma prose, la planche de M. J. Hanriot, délicatement
gravée d'après le dessin de M. Brunclair, conservateur du musée
d'Angers, voire même une ancienne lithographie de Gibert, car
il nç faut rien omettre, rend, à la couleur près, l'effet, le charme
MADEMOISELLE MARIE-GENEVIÈVE BOULIARD 411
de ce délicat portrait. Refermez donc ces pages, et regardez
l'estampe qui les précède.
Et maintenant, de bonne foi, l'Histoire est-elle lésée dans son droit,
•dans son œuvre future, par les rares documents, les indications insuf-
fisantes que je viens de rassembler sur M"" Bouliard? Les biographes
sont-ils si criminels qu'on veut bien le prétendre? J'ai peine à
l'admettre. Nous ne sommes guère, nous autres autres chroniqueurs,
que des auxiliaires modestes. Nous disposons le chanvre et le lin sur
le métier du tisserand, mais le tisserand, c'est l'historien. C'est lui qui,
rapprochant les fils clairsemés, leur donnera la cohésion, la régula-
rité qu'exige une trame étendue et solide. Mais si le tisserand tarde à
venir, s'il oublie de faire sa journée, l'œuvre matinale du biographe
n'aura pas été sans profit. Un poète oriental a dit : « L'ombre est
alternativement la messagère ou la suivante de la lumière, et il appar-
partient au sage de distinguer la vraie place de l'ombre dans l'orbite
du soleil. » La mémoire de Marie-Geneviève Bouliard est enveloppée
d'ombre. Ici la puissance ténébreuse est-elle messagère ou suivante ?
Les faits précis, la certitude qui sont pour une existence humaine la
lumière, se révéleront-ils jamais à quelque chercheur en le conviant à
raconter l'histoire véridique et complète du peintre aimable dont je
n'ai pu qu'esquisser le profil ? Au contraire, le souvenir de Marie-
Geneviève est-il à toujours disparu, escorté par l'oubli ? Messagère ou
suivante ? Quel est la place de l'ombre ? Aurore ou crépuscule ? Quel
nom lui convient.? Au sage de répondre. Quoi qu'il advienne, ma
tâche est remplie.
HENRY JOUIN.
<î<t?^^
ESSAIS SUR L'HISTOIRE
PEINTURE FRANÇAISE
;o
(XOTES ET FRAGMENTS)
XVIII
Nicolas Poussin [Suite)
Le baron Fouquiéres
ERS la fin de sa lettre du 19 août 1641, le
Poussin dit à Chantelou : « Le baron
Fouquer est veneu me trouuer auec sa
grandeur accoutumée ; il trouue fort
estrange de ce que l'on a mis la main à
Tornement de la grande gallerie sans lui
en auoir communiqué aucune chose. Il
dit auoir un ordre du Roy confirmé de
Monseigneur de Noyers, touchans la ditte direction, prétendans que
ses paisages soient l'ornement principal dudit lieu, estant le reste
seuUement des incidents. J'ay bien voulu vous escrire sesi pour vous
faire rire... »
(1) V. l'Artiste de 1889 et iSoo passim, mars, avril et mai 1891.
ESSAIS SUR L'HISTOIRE DE LA PEINTURE FRANÇAISE 4i3
Ce « baron Fouquer » que le Poussin raille si gaiement, a été mar-
qué là par lui d'un sobriquet qu'il gardera dans tous les siècles, et
qui d'un trait peint tout l'homme. Ce n'était point d'ailleurs le
premier venu parmi les peintres que Jacques Fouquières ; Corneille
lui-même ne s'est-il pas mêlé de glorifier son nom : Peuple^ voici
Fouquière, apprête^ la couronne; mais on n'en vit guère en son temps
de plus vaniteux, ni de plus brutalement hautain. Le Poussin ne
pouvait donc rencontrer sur son chemin de confrère plus malcom-
mode, sorte de matamore à rapière, ivrogne et processif. Né dans la
Flandre occidentale, il était allé de bonne heure à Anvers, avait été
élève de Josse de Momper, suivant de Piles, — de Breughel de
Velours, suivant Félibien. « Mais ce fut Rubens, dit Mariette en l'une
de ses pages les plus brillantes, qui lui enseigna les principes les
plus essentiels de l'art. Ce furent les excellents préceptes de ce grand
maître qui le rendirent un des meilleurs paysagistes qui eussent
encore paru. Il excelloit à représenter des enfoncements de forêts,
où il faisoit régner un sombre et une fraîcheur merveilleuse; il
entendoit très bien les lointains, touchoit les plantes, les pierres, les
rochers et les montagnes dans leur véritable caractère et peignoit
avec beaucoup de vérité les eaux dormantes. Les figures champêtres
qu'il introduisoit dans ses tableaux s'y trouvent placées à propos et
avec toute la grâce et la vraisemblance possible ; de Piles ne craint
pas de le mettre en parallèle avec le Titien. Il faut pourtant avouer
que, s'il a fait d'excellents tableaux où le bon goût de couleur et
l'intelligence des lumières sont poussés à un haut degré, il en a
peint d'autres où un même verd domine trop, et que s'il a eu une
bonne manière de toucher les arbres, les toulïes en sont aussi
quelquefois découpées avec sécheresse. Au reste, il avoit une
grande pratique de peindre en grand, et Rubens l'employa plusieurs
années dans les grands ouvrages qu'il étoit obligé de faire... Il
dessinoit volontiers et s'en acquittoit très bien. II manioit parfaite-
ment bien la plume. Je n'en connois point de plus moelleuse. Per-
sonne que je pense n'a dessiné des broussailles dans uo plus grand
détail et avec plus d'intelligence. Quo5'que faits à peu d'ouvrage, ce
n'en sont pas moins des portraits de la nature rendus dans une
fidélité surprenante. Il y règne une telle vérité dans le port des
branches ; les feuilles et les fleurs prennent des tours si heureux et
414 L'ARTISTE
des formes si justes, que chaque genre de plantes se reconnoît
aisément. Les ombres sont avec cela distribuées avec tant d'intelli-
gence que chaque objet avance ou recule suivant qu'il est ne'cessaire.
Il ne se sert, pourtant, pour faire agir sa machine, que d'un lavis
assez léger, sans trait; quelquefois il y mêle quelques couleurs fort
légères et mises à propos. Ce qui me charme dans ce maître, c"est
qu'il est expressif, et qu'il entre merveilleusement dans le détail des
formes; il n'oublie rien. Il y a dans la plupart de ses dessins des
effets de lumière étonnants. Sa manière de dessiner favorite est le
lavis sur un trait extrêmement léger fait au crayon noir ; seulement
pour arrêter sa première idée. Mais son lavis est heurté et est bien
éloigné d'être mol. (Mariette n'avait pas manqué de recueillir quel-
ques excellents dessins de l'homme qu'il prisait si haut. V, son cata-
logue; et moi-même en possède deux qui suffisent à montrer la sou-
plesse grasse et large et l'éclat de sa manière.) M. de Piles a grande
raison de regarder Fouquier comme le Titien des Flamands. Je suis
sur cela entièrement de son avis... Fouquiers quitta Rubens pour
s'en aller en Allemagne, où il travailla pour l'électeur Palatin ; mais
c'est en France où il a fait un plus long séjour. Félibien asseure qu'il
y vint en 1621. — (Le musée de Nantes possède de lui une toile signée
J. Focqiiier et datée de 1620.) — Ce qui est vray, c'est qu'il existoit
fort considéré, lorsque Le Poussin y vint en 1641. Ils eurent mesme
ensemble quelques contestations au sujet des peintures de la grande
galerie du Louvre... »
Je ne dis pas que les « contestations » seraient restées éternelle-
ment ignorées de la postérité ; mais il faut avouer que l'auteur des
Entretiens sur les vies des peintres n'eut garde de manquer la bonne
aubaine qui s'offrait à lui pour raviver outre tombe, et sur bons
papiers, la piquante querelle du Poussin et de Fouquières. Elle
dormait cette ridicule chicane du « Baron » dans la correspondance
de Chantelou, quand Félibien s'avisa de l'en tirer en citant la lettre
du 19 août 1641. Il est vrai que ce lui fut une occasion d'expliquer,
non sans équité, ce qu'il pensait de l'homme et de l'artiste. Après
avoir rappelé que « tant de grands ouvrages que l'on préparoit au
Poussin, les grâces qu'il recevoit du Roi et de ses ministres,
attiroient sur lui la jalousie des autres peintres françois, particulière-
ment de Vouët et de ses élèves, qui en toutes rencontres ne man-
ESSAIS SUR L'HISTOIRE DE LA PEINTURE FRANÇAISE 4i5
quoient pas de critiquer ce qu'il faisoit », il ajoute : « Fouquière,
excellent païsagiste, avoit eu ordre de monsieur de Noyers de pein-
dre des vues de toutes les principales villes de France pour mettre
entre les fenêtres de la grande Galerie du Louvre et en remplir les
trumeaux. Il crut que cet ouvrage qui véritablement eût été considé-
rable, devait le rendre maître de toute la conduite des ornemens de
la Galerie, et comme cela ne réussissoit pas selon son désir, il fut un
de ceux qui se plaignirent le plus du Poussin, qui en écrivit alors à
M. de Chanlelou. — Je me souviens, dit Pymandre, d'avoir vu ce
Fouquière qui portoit toujours une longue cpce. — C'est pourquoi,
répartis-je, le Poussin l'appelle le Baron, car il eût cru dégénérer à
sa noblesse, s'il n'eût même travaillé avec une épée à son côté. —
S'il étoit, répliqua Pymandre, parent de certains Fouquières
d'Allemagne, il pouvoit comme eux, avoir beaucoup de cœur, car
j'en ai oui parler comme de personnes puissantes et généreuses. —
Si quelques-uns, répondis-je, ont cru qu'il fût de cette famille, ils
n'ont pas sçu que leurs noms ni leur païs n'ont aucun rapport. Ceux
dont vous voulez parler se nommaient Fouckers; ils étoient d'Augs-
bourg et les plus riches et accrédités négociants de leur ville... or la
famille de Fouquière le peintre n'a jamais été en état de faire de si
grandes libéralités. Et quant à lui, pour soutenir sa vanité sur le fait
de la noblesse que le Roi lui avoit accordée, il souffroit volontiers
toutes sortes d'incommodités, aimant mieux ne point travailler, et ne
rien gagner que de n'être pas considéré comme un gentilhomme d'un
mérite extraordinaire. Il est vrai quepourcequi regarde ses tableaux,
il en a fait de très excellens, et qu'il avoit une manière bien plus vraie
et meilleure que son maître (Breughel). Ce qu'il a peint d'après le
naturel, ne peut être plus beau et mieux traité. »
On retrouve dans la très curieuse lettre où Nicolas Wleughels
raconte à Dubois deSaint-Gelais la vie de son père Philippe, le nom de
Fouquiers parmi ceux des peintres flamands qui prenaient leur gîte
et leur table, « et grasse chère, paraît-il, dans cette maison qu'on
appelle la Chasse qui est à l'autre bout de la rue du Sépulchre, joignant
la rue du Four et qui était une espèce de refuge des peintres de son
pays », P. Van Mol, Nicasius,Van Boucle, F^ouquiers, Calf,etc., Picard
peintre de fleurs et marchand de tableaux, Gérard Locreman doreur ; et
la colonie s'étendait jusqu'à Mathieu Plate-Montagne, et touchait par
4i6 L'ARTISTE
là à Philippe deChampaigne,qui lui même avait été à Bruxelles élève
de Fouquiers. C'est dans cette hôtellerie de la Chasse que, par la
rivalité quasi naturelle et inconsciente que j'ai dite ailleurs entre Pous-
sinistes et Rubenistes, l'on médisait à cœur joie du Poussin, et que
Fouquières échauffait ses griefs et exaltait sa rancune. Mais c'est là
aussi qu'il était le mieux connu dans les intempérances de sa vanité
et que ses prétentions à la race antique étaient le plus cruellement
rabattues.
Félibien n'avait pas ignoré que Fouquières était » né en Flandre
de parents médiocres, » et que la noblesse de ses ancêtres n'était que
vanterie, et qu'il devait se contenter sur ce chapitre d'une complai-
sance personnelle du roi. Le même Nicolas Wleughels que je viens
de citer apportait là-dessus un autre témoignage bien autrement cruel
pour notre hâbleur. «Vleughels, raconte Mariette, m'a dit qu'il avait sou-
vent ouï dire à son père qui était Flamand, ami de Fouquiers et de sa
même profession, que bien loin d'être né gentilhomme, il étoit d'une
fort médiocre condition, et que Juste d'Egmont ne le mortifioit
jamais tant que lorsqu'il lui rcprochoit d'être fils d'un charron et de
n'être riche que de nom. C'est que les Fuggers, ou, comme on les
appelle en Flandre, les Fokkiers, ont formé une maison puissament
riche, et que lorsqu'on veut distinguer dans ce pays là un homme qui
jouit d'une grande fortune, on dit assez volontiers c'est un Fok-
kiers. »
Félibien ignorait-il complètement les commissions, titres et bre-
vets dont argua si bruyamment Fouquières auprès du Poussin pour
défendre son privilège et droit exclusif à la décoration de la grande
galerie ? Nous la connaissons aujourd'hui cette commission royale
qui remettait en effet entre les mains de Fouquières, et sans ambi-
guïté et dans son incontestable plénitude, le gouvernement absolu
de ce magnifique travail, y comprenant et bien prévoyant tout ce
qui pouvait favoriser ses études préparatoires ; sa lecture ne laisse
aucun doute sur les droits entiers de Jac. Fouquières.
M. Ch. Ginoux a trouvé dans les archives communales de Toulon,
et a communiqué à la i?ew/e de V Art français (i885, pages loo-ior)
une Copie de la Com?nission du S"" de Fouquières pour les consul^ et
communautté de la ville de Tollon du 2g octobre 1626 : « Louis,
par la grâce de Dieu, Roy de France et de Navarre, à tous nos Gouver-
^
ESSAIS SUR L'HISTOIRE DE LA PEINTURE FRANÇAISE 417
neurs, Maires, Eschevins, Consuls, Jurats et Capitouls des villes et
places de notre royaume, salut. Nostre intention conforme à celle
du feu roy Henry le Grand, nostre très honoré seigneur et père que
Dieu absolve, étant pour plusieurs bonnes considérations à nous or-
données d'avoir en la grande gallerie de nostre chasteau du Louvre
les portraits desdittes villes, places et paysages des environs, aux des-
pans des Communautés d'icelles, nous avons estimé ne pouvoir
commettre le soing à personne plus digne et qui se puisse mieux
acquitter que nostre cher et bien amé le S"' Jacques de Fouquières,
gentilhomme ordinaire de nostre chambre, nous, après causes du
buct, informés de son industrie et capacité en l'art de perspective et
peinture et de sa fidelle affection à notre service, avons ledit Fouquiè-
res commis et députté, commettons et députtons par propres pièces
signées de notre main pour aller et se transporter diligemment par
toutes les grandes villes et places de nostre royaume et tirer et faire les
plans et dessaings mesmes des paysages des environs pour à son re-
tour (d'iceux) rédiger les tableaux et portraits sur les mesures qui lui
en seront données par nostre amé et féal conseiller surintendant et
ordonnateur de nos bastiments, le S' de Fourcy, gouverneur de ladite
Gallerie de nostre chasteau du Louvre avec les ornements qui y se-
ront nécessaires. S}' nous mandons également de tous endroits, pour
ainsi qu'il appartiendra, très expresseman enjoignons souffrir et per-
mettre aud. S'' Fouquières faire les plans et dessaings desdites villes
et paysages, et, ce faisant ouverture dans lieux et endroits que besoin
sera, et desdits plans et dessaings et paysages, mesmes des tableaux
et pourtraits que à son retour il en fera, de faire paj-cr incontinant
de ses sallaires des deniers communs et d'octroi de chascunes de nos
dites villes et places, où ainsi qu'il sera par vous advisé, autreman
nous lui en ferons faire taxe en notre conseil pour les susdits plans
et dessaings et paysages estres aportés à nostre ville de Paris
à la diligence et conduite dud. Fouquières ; et par lui rédigé les
tableaux et pourtraits sur les susdites mesures estre mis à ladite galle-
rie du Louvre, ainsi que ses ornemans qui y seront nécessaires,
sans que nul autre se puisse ingérer à prétendre lesd. plans, des-
saings et paysages, ne les rédiger les tableaux, et pourtraits, conduire
ornemans, décoration de lad. gallerie, circonstances et dépendances ;
ce que nous deffendons très expresseman à toutes personnes, de quel-
189I — l'artiste NOUVELLE PÉRIODE : T. I 27
4i8 L'ARTISTE
que qualité et quelque condition qu'ils soient ; et à chacun de vous
de le promettre sur permis dresser dessaings ; commandons à nos
huissiers ou sergens, produire, requérir, signifier ou prêter à tous
ceux qu'il appartiendra et dont led. Fouquière les requerra sans
demander permission ne paration nonobstant quelconques édits,
ordonnances, mandemans, deffences et lettres à ce contreres aux-
quelles nous dérogeons, car tel est nostre plaisir. — Donné à S'-Ger-
main-en-Laye, le XXIX" jour d'octobre l'an de grâce mil-six-cent-
vingt-six, et de nostre règne le dix-septiesme. Signé Louis, et plus bas :
par le Roy : de Lomenie, et scellé de sire jaulne. — CoUaiionné à
son original, signé et collationné comme dessus, exibé et retiré pour
le S' de Fouquières par moi Honoré Gilles, notaire royal, au lieu de
Six-Fours, 28 janvier 1628. — Six-Fours, ce 28 janvier 1628. Signé
Gilles. »
La commission royale à Fouquières était de 1626. La copie de cette
commission était coUationnée à Six-Fours en 1628, et, la même année
sans doute, signifiée aux consuls et communauté de Toulon. Le pein-
tre ne juge pas apparemment que les pleins pouvoirs soient assez
nettement accentués et reconnus, car voici la lettre que l'année sui-
vante 1629, il fait adresser par le roi aux consuls de Toulon : « De par
le Roy, comte de Provence. Chers et bien amez,nous avons fait expé-
dier une commission au sieur Fouquier, gentilhomme ordinaire de
notre chambre pour se transporter par toutes les villes de notre
pays de Provence (i) pour en faire les plants, tableaux, perspectives
mesmes des paysages des environs pour les faire mettre dans la grande
gallerie de nostre chasteau du Louvre, suivant le desseing du feu Roy
nostre très honoré seigneur et perre. Il vous fera voir sa commission
(i) Ce n'était pas, en effet, Toulon seulement que Fouquières entendait
exploiter; dans un Extrait du réquisitoire du procureur, à la suite de l'appel de
la communauté et de la requête de Faudran (j638), publié par M. Ch. Ginoux
(Revue de l'art français, février 1888), on lit : « Ayant ledit Fouquières voulu
tirer le plan de la susdite ville de Thollon, ensemble des villes de Marseille,
Arles, Tarascon et Les Martigues, il auroit mis en causes les dictes villes pour en
avoir payement, et obtenu arrest le dernier juillet mil six cent vingt neuf, par
lequel fut enjoint aux consuls d'icelles de convenir de gré à gré, suivant l'arrest
du i5 juin mil six cent vingt huit, avec ledict Fouquières du prix de ses plans,
et cependant, par provision ordinaire, que chacune desdites villes garniroit la
mam audict Fouquières, pour commencer lesdicts plans, de la somme de trois
cents livres... »
ESSAIS SUR L'HISTOIRE DE LA PEINTURE FRANÇAISE 419
que nous avons voulu accompagner de cette lettre afin que vous lui
permettiez de faire et lever le plan de votre ville et lui administriez ce
qui lui sera nécessaire durant son séjour, le faisant parre honnorable-
ment de son travail, comme personne de qualité et peintre finy faictes
faucte ; car tel est notre plaisir. Donné à Paris, le vingt huitiesme jour
de juillet 1G29. — Louis. — de Beauclerc. »
Il semble que, muni de tels papiers qui lui ouvrent toutes les portes
et le défraient grassement de toutes dépenses, Fouquières n'a qu'à
hâter ses études à Toulon et à Marseille, pour transporter de là ses
crayons et ses pinceaux vers les provinces voisines et se rapprocher sans
retard, avec un gros butin de croquis et d'esquisses, de cette galerie
du Louvre dont les murailles l'attendent impatiemment, sans parler
de M. de Noyers. Mais point; il avait, paraît-il, pris grand goût à la
Provence, et il y gâte, de prime abord, ses affaires comme à plaisir.
Cette « personne de qualité »> ne se fait faute de pressurer insolem-
ment sa lettre de cachet pour en tirer de la ville de Toulon tous les
bénéfices qu'il s'imagine par tricherie en pouvoir exiger. Après les
deux premières toiles représentant Toulon et ses environs qu'il a
exécutées sur place, et dont il a touché le prix, plan, perspective et
paysage, qu;; les députés de la ville ont fait parvenir au roi, s'avise-
t-il pas, le « Jacques Fouquières, se disant gentilhomme ordinaire de
la chambre du roy », de vouloir se faire payer trois cents livres un
tableau nouveau qui ne lui a point été commandé et qu'il n'a pas même
exécuté. Les consuls finissent par juger insoutenables et mal plaisantes
les obsessions de ce capitan qui s'éternise depuis quatre ans dans leur
pays dont il trouve le vin à son gré, et qui traîne avec lui une sorte
d'huissier ou de recors du nom de Giraud, « se disant exploitant
partout le royaume ». Ils en appellent, en i632, au Parlement de
Provence, menaçant de recourir à Sa Majesté. Le terrain devient enfin
très mauvais sous les pieds du gentilhomme ordinaire qui est rappelé
à Paris, d'où Ton ne voit point qu'il reparte pour une autre ville ou
place du royaume. Sa commission de décorateur du Louvre n'est
évidemment pas déchirée, et M. de Noyers la lui maintient et la
rafraîchit au besoin et avec raison, car si le roi tient au projet de son
glorieux père, il ne saurait, en attendant la venue lointaine encore de
Vandermeulen, trouver mieux que ce Fouquières son compatriote
avec « sa grande pratique de peindre en grand ». Mais adieu son
420 L'ARTISTE
crédit de coupe-gorge pour l'exploitation des provinces; et même son
crédit de peintre de cour est fort entamé.
Il est certain qu'outre ces démêlés quelque peu honteux avec les
autorités de la première ville qu'il abordât, il avait gâté lui-même à
jamais son affaire par ses inexcusables lenteurs. « Fouquier, ayant été
en Provence, — dit Mariette, lequel a signalé la présence du peintre à
Marseille en septembre 1 629 d'après une lettre écrite par un Marseillais
à Clartés l'éditeur, — s'y amusa pendant longtemps à boire au lieu de
travailler, et aj^ant été rappelé à Paris, il n'y rapporta que quelques
dessins. Depuis son retour, il travailla pour M. de la Vrillière et pour
M. d'Émery. Il fit quantité d'autres ouvrages dans cette ville, et se
les faisoit payer extrêmement cher. » Il eût fait plus sagement en
commençant les travaux de la galerie. Mais cet ajournement éternel
dans une fainéantise de dix ans, (qu'avait-il fait en effet pour le roi, de
i63o, mettons i632 à 1641, je veux dire jusqu'à l'arrivée du Poussin?)
ce retard compromettant et énervant pour M. de Noyers, avait mis
dorénavant l'artiste dans tous ses torts, et prêtait trop beau jeu aux
Chanteiou, puisque les trumeaux de la galerie restant vides, il ne se
pouvait offrir au Poussin plus beau champ pour développer son génie
au service du roi. Que pouvaient valoir à cette heure tardive les
réclamations de Fouquières et que pesait désormais cet artiste décon-
sidéré par lui-même, par ses travers et par ses ridicules qui en faisaient
la risée de ses confrères et des courtisans ?
C'était pourtant une idée vraiment royale que le projet de ras-
sembler dans la galerie du Louvre les vues de toutes les villes de
France de quelque importance, et si elle eût été exécutée avec tout
le talent que portait en lui ce maître paysagiste qu'était Fouquières,
et à l'heure de sa maturité qui était bien celle de 1626, il y avait là
une très belle entreprise à poursuivre, qui nous intéresserait très
vivement aujourd'hui au point de vue de l'art et de l'histoire.
Henri IV n'est pas l'un de nos princes dont le règne ait été le mieux
servi par la qualité et le génie de ses peintres, et il ne semble pas
que lui-même se soit par goût autant préoccupé de favoriser à sa
cour les arts de peinture et de sculpture que d'enrichir son
royaume de bonnes manufactures. Il lui suffisait de Fréminet
pour Fontainebleau, et de Bunel et Dubreuil pour le Louvre. Mais
les commandes de ce roi au sens pratique, dont il nous soit resté
ESSAIS SUR L'HISTOIRE DE LA PEINTURE FRANÇAISE 421
souvenir, ont un caractère net et clair et toujours visant juste et
large dans leur utilité nationale. Rappelez-vous cette petite galerie
du Louvre, qu'on appelait alors la galerie des Peintures et qui devint
plus tard, après l'incendie de 1661, la galerie d'Apollon. Henri la
fait décorer des portraits de « la plupart des rois et des reines,
raconte Sauvai, qui ont régné en France depuis St-Louis jusqu'à lui,
et ces portraits des rois et reines, grands comme nature, sont entou-
rés de têtes, mais des seigneurs seulement ou des dames les plus
considérables de leur cour, soit par leur naissance ou par leur
beauté, soit par leur esprit et par leur humeur complaisante. Ces
portraits sont partis de la main de trois personnes : Porbus a fait
celui de Marie de Médicis... Tous les autres portraits sont de la
main ou du dessin de Buncl. Il peignit d'après le naturel ceux des
personnes qui vivaient de son temps. Pour déterrer les autres, il
voyagea par tout le royaume et prit les stucs des cabinets, des vitres,
des chapelles et des églises, oij ils avaient été peints de leur vivant.
Il fut si heureux dans sa recherche, que dans cette galerie il n'y a
pas un seul portrait de son invention, et que par le visage et l'atti-
tude, tant des hommes que des femmes qu'il y a représentés, on
juge aisément de leur génie et de leur caractère. Sa femme (Mar-
guerite Bahuche) le seconda bien dans son entreprise. Comme elle
excellait à faire les portraits des personnes de son sexe, ceux des
reines et des autres dames pour la plupart sont de sa main et du
dessin de son mari... » Lud. Lalanne retrouva jadis dans la collec-
tion Godefroy, conservée à la bibliothèque de l'Institut, et communi-
qua aux Archives de l'art français (tome III, documents, pages
55-58), un Estât des tableaux qui sont en la galerie à Paris, c'est-
à-dire la liste des portraits qui décoraient cette galerie à la date de
septembre i6o3. Notez bien cette date; car elle semble contredire
ce que dit Sauvai d'une réunion presque exclusive des portraits de
nos rois et de nos reines entourés de personnages de la cour de
France. En 1602, si l'on excepte le roi Henri IV et Marie de Médicis,
Catherine de Médicis et Henry III, on ne rencontre, dans ces 127
portraits, que les images « en grand volume » de toutes les figures
connues de la famille de Médicis; flatterie galante à l'adresse de nos
deux reines de cette maison. Quant aux autres portraits qui enca-
drent en plus petit format, les ancêtres ou parents illustres de
422 L'ARTISTE
Catherine et de Marie, ce sont les têtes de tous les princes et princi-
picules de l'Italie et de l'Europe entière au xvi* siècle, depuis les
papes jusqu'aux empereurs et rois de Moscovie et de Pologne, de
Hongrie et d'Ecosse, et les grands Turcs et ceux d'Ethiopie et de
Tunis et du Maroc, et le prêtre Jean d'Abyssinie, Totila, Tamerlan,
et Scanderberg, et jusqu'aux empereurs de l'ancienne Rome, et les
savants et les grammairiens, voire jusqu'à Michel-Ange ; dans tout
cela pas une tête de femme célèbre par sa beauté. Vous le voyez, il
n'y a là rien de commun avec la galerie que nous décrit Sauvai, de
cette série de « rois et reines de France depuis St-Louis jusqu'à
Henry le Grand » . C'est qu'assurément l'un des jours qui ont suivi
cette date de i6o3, le roi s'est ravisé, et ne jugeant plus que ce ras-
semblement d'images de fantaisie fût de nature à honorer particu-
lièrement notre nation ni son règne, il a pensé à appliquer à la
décoration renouvelée de la petite galerie de son palais cet art de la
portraiture qui aété depuis plus de cent ans, à la suite des Fouquet,
des Clouet et des crayonneurs, l'art français par excellence, favorisé
entre tous par le goût et le génie de la nation. Bunel a été mis en
campagne ; il a recueilli partout des notes, du haut en bas du
royaume, d'après les monuments authentiques, et quand meurt le
grand roi, le peintre et sa femme ont mené à bien cette œuvre consi-
dérable dont nous devons à jamais regretter la perte. De là à cette
autre entreprise des portraits des principales villes de France, pour
la grande galerie du Louvre, quand la petite était désormais pourvue
de la série des figures qui glorifiaient notre histoire, ce n'était, pour
bien dire, que la continuation d'une même pensée royale ; et Henri
n'avait pas manqué de l'exprimer assez hautement, puisque son fils
se fit un devoir de la recueillir comme l'un des legs de sa volonté
paternelle, et d'en poursuivre religieusement l'exécution en la laissant
toujours sous le patronage de qui l'avait conçue. Les portraits des
rois et des reines et des principaux personnages de l'histoire de
France, dans la petite galerie du Louvre, les portraits des principales
villes du royaume dans la grande galerie, c'étaient deux entreprises
jumelles et dont l'une appelait l'autre, sortant bien naturellement du
même cerveau. Et par des empêchements divers, ni l'une ni l'autre
n'est venue jusqu'à nous. Celle dans laquelle se trouvent mêlés les
noms de Fouquières et du Poussin aurait pu cependant, quand j'y
ESSAIS SUR L'HISTOIRE DE LA PEINTURE FRANÇAISE 423
songe, avoir son aboutissement, si le premier, blessé dans sa superbe,
eût su reconnaître qu'il ne pouvait entraver éternellement, par ses
retards, la décoration de cette galerie fameuse, et si M. de Noyers
qui, par égard pour l'idée d'Henri IV et de Louis XIII, lui avait
montré tant d'endurance, l'eût amené, comme il en avait le droit, à
partager avec le nouvel arrivant les espaces de cet immense ^travail,
combinant un décor où seraient mariées et alternées leurs œuvres,
au lieu de les opposer l'un à l'autre. N'était-ce pas la mode, en ce
bienheureux xv!!*^ siècle, d'utiliser grandement le paysage dans l'orne-
ment des galeries de palais ? Et dès le siècle précédent, les Bril et
leur école n'avaient-ils pas montré d'exemple au Vatican et à Fon-
tainebleau, ce qu'on pouvait tirer pour le repos des yeux, de l'al-
ternance de leurs œuvres avec les conceptions des grands figu-
ristes ? De même, en l'île Saint-Louis, du vivant même du
Poussin et de Fouquières, on vit ce que donnaient à l'hôtel Lam-
bert, au-dessous des chefs-d'œuvre de Le Sueur, les Patel, les
Swanewelt et les Asselyn. Pour moi, m'est avis que les grands paysages
de Fouquières, espaçant et encadrant sur les deux faces de la
grande galerie les sobres compositions du Poussin sur la vie
d'Hercule, sortes de bas-reliefs à l'antique en camaïeu demi-coloré,
eussent donné à cette monumentale galerie un aspect d'une majesté
unique, sans desservir la gravité du maître; la monotonie même de
ce « même verd » dont l'accuse doucement Mariette, n'aurait pas nui
à l'accord des deux œuvres parallèles, en supprimant des touches
d'un éclat intempérant. Souvenez-vous, dans les plus capitaux paysa-
ges du Poussin, de la tranquillité robuste mais un peu monotone de
certains verts; ne savons-nous pas nous-mêmes, dans l'ordonnance de
nos musées, de quel profit peuvent nous être de bons paysages pour
l'encadrement et la mise en valeur des compositions des meilleurs
maîtres ? Tout pouvait donc s'arranger au mieux peut-être pour la
décoration de la plus belle galerie du monde, en menant de front et
en harmonisant entre elles deux idées excellentes. Mais il était écrit
que le pauvre M. de Noyers n'obtiendrait rien finalement de l'un ni
de l'autre de ses grands artistes. Que resta-t-il de tout cela ? « quel-
ques dessins » dans le portefeuille de chacun des deux peintres.
Fouquières, — n'est-ce pas chose triste à dire ? — n'a même pas dans
cette galerie qu'il devait couvrir tout entière, un bout de toile, un
424
L'ARTISTE
échantillon de son rare talent, là où ont trouvé place tant d'autres de
valeur bien inférieure, là où il pourrait laisser entrevoir comment
s'introduisit le paysage flamand dans les veines de l'école française.
Son orgueil le soutint jusqu'au bout ; mais la fin de sa vie fut pénible
et navrante, ne connaissant plus que la malechance jusque dans ce
qui pouvait perpétuer le dernier souvenir humain de sa hautaine
personne. Nous avons vu, par Mariette, qu'il « faisoit payer ses
ouvrages extrêmement cher. Cependant sa conduite fut telle qu'il
mourut, sans laisser de bien, vers Tannée 1660. » — On ignore même
la date précise, cinq ans environ avant la mort du Poussin. «Il laissa
deux élèves qui se sont attachés à suivre sa manière, Bellin et Rendu.
Ce dernier a copié beaucoup de tableaux de son maître. » Et Mariette
ajoute : a Fouquier a été ami de M. Montagne; et celui-ci dessina son
portrait après sa mort. Je l'ai vu entre les mains des enfants de
Montagne avec plusieurs dessins de Fouquier. J'appréhende que tout
cela n'ait été dispersé. Ceux qui avoient ces dessins sont tous morts.
C'étoient de vrais ours, qui ne communiquoient avec personne et
qui auroient laissé périr dans la poussière des morceaux qui méri-
toient d'être mieux conservés. Je regrette entre autres choses le por-
trait de Fouquier. » Ce qui n'est point douteux pour nous, c'est
qu'une fois rentré dans sa Rome bien-aimée, le Poussin avait mis
en parfait oubli le nom du peintre dont il avait un jour reçu l'étrange
et malencontreuse visite et connu les prétentions superbes; et si ce
nom lui revint jamais sur les lèvres, ce fut innocemment, «pour faire
rire » là-bas quelques honnêtes paysagistes, compatriotes du pauvre
« baron ».
{A suivre.)
PH. DECHENNEVIERES
LE SALON DU CHAMP-DE-MARS
LA PEINTURE D'HISTOIRE ET LA PEINTURE DÉCORATIVE
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proprement parler, la peinture d'his-
toire n'existe pas au Salon du Champ-
de-Mars ; il faut élargir l'acception
habituelle de cette rubrique pour }'
comprendre les tableaux religieux de
MM. Edelfelt, Lerolie et Melchers, et
les Conscrits de M. Dagnan, qui relè-
vent plutôt de la peinture de mœurs.
Dans cette œuvre, en effet, nul souffle
d'épopée. Ces conscrits ne sont pas d'exaltés patriotes qui volent au
premier appel du pays menacé, mais de calmes paysans qui vien-
nent de tirer au sort, en pleine paix; avant de rejoindre la caserne,
où ils végéteront trois années, ils font là promenade traditionnelle
dans les rues du village, se tenant par le bras, précédés d'un tam-
bour et d'un drapeau, sans cocardes et sans cris. Tout l'intérêt
du tableau est dans l'expression de ces figures également graves et
pourtant si caractéristiques. On devine que le premier conscrit, rou-
geaud, les yeux clignotants sous le soleil, l'air bon enfant, est celui
qui prendra le mieux les misères du métier, tandis que son voisin,
avec son pauvre visage souffreteux et sans menton, avec ses longues
mains tristement pendantes, est condamné d'avance à toutes les
426 L'ARTISTE
duretés, à toutes les plaisanteries ; les deux autres ont bien la figure
blanche, les yeux fixes et vides de ces Bretons qui traversent les
années de régiment sans se mêler aux autres, silencieux et passifs. Le
seul geste héroïque est celui du gamin qui porte le drapeau et s'enve-
loppe dans les plis tricolores, la mine fière et résolue. Cette toile est
donc, aux mêmes titres que les divers Pardons de M. Dagnan, un
simple tableau de la vie rustique, une étude de types et de mœurs,
et l'impression de grandeur qui s'en dégage tient surtout à cette
gravité des figures bretonnes dont on ne sait si c'est sentiment du
devoir ou passivité résignée. La facture est à peu près la même que
dans les derniers tableaux de M. Dagnan; le modelé des figures,
très fin, plutôt atténué, est obtenu, comme celui des portraits alle-
mands et français du xvi* siècle, par la seule justesse des valeurs,
sans fortes ombres, sans oppositions, sans parti pris de relief exagéré
On pourrait seulement signaler une facture plus vigoureuse dans
le gamin, et des empâtements plus épais dans le drapeau et dans
les parties violemment éclairées d'une blouse luisante et neuve ; ce
sont les seules notes un peu excessives de ce tableau, où le fond et .les
autres accessoires sont traités avec une habile discrétion, pour ne
pas nuire aux figures principales resserrées dans des plans très
voisins.
La Marie-Madeleine de M. Edelfelt est une pauvre pécheresse de
Finlande, vêtue de bure noire et brune, à peine ornée d'un modeste
collier; à genoux, les mains jointes, elle lève craintivement vers le
Christ ses yeux mouillés de repentir et d'amour. Jésus, en courte robe
blanche serrée à la ceinture, pieds nus, les cheveux épars sur son
front penché, étend vers Madeleine une main timide ; le peintre lui a
donné un peu de la gaucherie des doux illuminés des littératures du
Nord. Il y a quelque étrangeté dans ce tableau, mais il séduit bientôt
. par sa sincérité, par l'habile distribution de sa fine lumière et par la
beauté du paysage entrevu parmi de longs arbres grêles, au feuillage
délicat et doré : c'est un grand lac aux eaux riantes, bordé de la
verdure serrée des pins, qui fait songer au décor du superbe Coucher
de soleil que M. Edelfelt exposait l'an dernier.
La Fuite en Egypte de M. Lerolle est une œuvre incomplète, où
l'on trouve des qualités charmantes; nous en aimons surtout le
paysage et les principales figures. La lune, voilée de halo, éclaire
LE SALON DU CHAMP-DE-MARS 427
vaguement un grand ciel brouillé de gris, de rose et de bleu, et
roussit l'herbe d'une crête qui domine un indistinct panorama de
collines et de vallées lointaines. Sur ce beau ciel, se détache au pre-
mier plan, la lente silhouette de l'âne qui porte la Vierge auréolée
d'une flamme pâle et tendrement penchée sur Jésus. A côté, saint
Joseph, en long manteau sombre, chemine à pied, vieux et fatigué; il
a les traits et l'expression douloureuse et douce de Verlaine, dont
M. Carrière expose, en face, un si beauportrait.Tout cela est excellent;
le paysage nocturne est délicieux, les attitudes des personnages sont
touchantes. Ce qui nous gâte le tableau, c'est la banale théorie des
anges qui font cortège à l'enfant Dieu. On sent dans ces figures une
recherche de la beauté propre et lisse, spéciale aux images pieuses ;
dans les groupes, un souci d'une eurythmie académique, impeccable
et figée, et dans l'ensemble, je ne sais quoi d'immobile et d'opaque
qui donne une impression d'artifice de froideur : cette vision mys-
tique manque de naïveté, de caprice et d'expression.
Bien qu'originaire d'Amérique, M. Melchers a longtemps habité la
Hollande et, comme tous les Hollandais contemporains, il subit l'in-
fluence d'Israëls ; sa Nativité rappelle, par la couleur et la facture,
l'ancienne manière de ce maître, avant qu'il se fût arrêté à ces ébau-
ches puissantes, mais brutales et balafrées de noir, qui semblent
des projets de tableaux. L'œuvre de M. Melchers est fort bien com-
posée; la facture, très large, ne s'arrête pas aux détails inutiles, mais
elle est moelleuse et souple ; le peintre a heureusement rendu l'affais-
sement du corps de la Vierge, étendue près de l'auge où dort l'enfant;
il a su réchauffer la monochromie du tableau avec les reflets jaunes
de la lanterne qui éclaire l'étable et les lueurs violettes de l'aube
pénétrant par la porte entr'ouverte.
Je ne vois plus guère à signaler qu'une Annonciation assez intéres-
sante de M. Hœcker, de Munich, et une Pieta de M. Klingers,où l'on
trouve un singulier mélange de Mantegna et de Munkaczy. Par la
simplicité de la composition, par la rigidité des silhouettes qui se
découpent durement sur le fond, cette œuvre fait songer aux plus
secs tableaux de Mantegna ou de la jeunesse de Bellini ; mais elle
n'en a pas le beau style ; la couleur est lourde comme dans les
œuvres du peintre hongrois, les valeurs sont médiocrement obser-
vées.
428 L'ARTISTE
Si les tableaux d'histoire sont rares au Champ -de -Mars, la
peinture décorative y est largement représentée ; M. Puvis de
Chavannes expose, avec deux panneaux qui compléteront la décora-
tion du musée de Rouen, une grande toile destinée à l'Hôtel de Ville
de Paris. Cette œuvre considérable ne marque point une évolution
nouvelle chez M. Puvis de Chavannes, dont l'idéal artistique est,
depuis longtemps déjà, définitivement fixé ; on pourrait seulement
remarquer que la couleur y est plus riche et les figures plus solides
que dans les œuvres précédentes. C'est l'Eté; sous la chaude lumière,
l'eau lente et sinueuse sommeille, d'un bleu intense que ne ride
aucun souffle. A l'ombre des saules, deux beaux groupes de femmes
se baignent ou se revêtent; plus loin, dans une barque immobile, une
femme est assise, assoupie par l'ardente chaleur, tandis qu'à l'avant,
debout, demi-nu, un homme s'apprête à Jeter son filet. Puis, derrière
des peupliers, de vastes prés d'herbe rase s'étendent, coupés çà et là
par des bandes de blé mûr ; des moissonneurs entassent sur un chariot
les lourdes gerbes. Enfin, la sombre et fraîche verdure d'un grand
bois de châtaigniers clôt l'horizon, ouvrant à gauche, entre des
coteaux nus, légèrement violacés, une échappée sur le ciel pro-
fond. C'est peut-être le plus impressionnant paysage qu'ait peint
M. Puvis de Chavannes. L'azur introublé du ciel et des eaux, la lan-
gueur des attitudes, le calme et, pour ainsi dire, le silence de la com-
position, tout cela fait peser sur le paysage l'implacable chaleur d'un
jour d'été sans air. Au point de vue de l'ordonnance et du rythme,
ce fond est l'égal des plus belles œuvres de l'artiste; les groupes et
les masses sont équilibrés avec un art parfait, la perspective des
différents plans, largement établis, est habilement précisée par quel-
ques arbres épars, deux ou trois bandes de blé et les personnages
secondaires que M. Puvis de Chavannes a assis au bord de l'eau, se
reposant après le travail sur des gerbes ou à l'ombre des buissons.
Les deux groupes de femmes qui occupent le premier plan sont d'une
égale, mais diverse beauté. A gauche, une jeune fille sort de l'eau,
s'aidant des mains aux branches d'un saule; près d'elle, une femme
se baigne et joue avec son enfant. Ces figures sont charmantes ; le
corps de la jeune fille est svelte et gracieux; le mouvement de la mère,
plein de souplesse, de grâce et d'abandon. Ce premier groupe est
vivant et simple; celui de droite sent davantage la convention, mais
I
LE SALON DU CHAMP-DE-MARS 429
il est d'une sculpturale beauté. Nous aimons surtout la dormeuse
qui, les bras relevés sous sa tête rousse, allonge dans l'herbe son beau
corps. L'autre femme, adossée à un arbre et penchant, pour s'essuyer,
son torse superbe aux seins gonflés, est une figure d'un admirable
dessin ; une lumière enveloppante caresse les épaules, la gorge et les
bras, et leur donne un modelé savoureux qui n'est pas habituel aux
nus de M. Puvis de Chavannes. Il procède plus volontiers par ombres
plates, par teintes égales et sommaires qui substituent souvent des
méplats aux rondeurs; on retrouve cette facture dans une autre figure
de femme assise au second plan.
L'un des panneaux destinés à Rouen représente la Céramique ; dans
une allée de jardin, parmi les fleurs, deux femmes sont arrêtées,
blondes et frêles comme de jeunes miss; la première, vêtue de rose
tendre, contemple un beau plat de faïence rouennaise; l'autre, en bleu
pâle, tient dans ses bras, sur un linge déployé, un vase décoré de
fines guirlandes; il y a, dans son geste, de la caresse et de la dévotion.
Au fond, dans la verdure, un four élève ses murailles de brique rose.
La couleur générale n'a plus ici la même chaleur que dans VÉté ; elle
est amortie et comme anémiée, ainsi que, l'an passé, dans Inter artes
et naturam; mais elle conserve un grand charme, et il y a beaucoup
de grâce dans les poses sérieuses et recueillies des deux jeunes femmes.
Dans la Poterie, M. Puvis nous montre un ouvrier, les pieds et les
bras nus, remuant avec un râteau la pâte dans un bassin ; un autre
homme, le dos tourné, est assis sur le bord, tenant un tamis ; en face,
une femme, drapée à l'antique de blanc et de bleu, porte un arrosoir
et s'arrête, appuyée à une poutre, dans une attitude songeuse de
statue. Un hangar, une palissade et un pan de ciel clair complètent
ce tableau, conçu, comme le précédent, avec une sorte de gravité
mystique et exécuté dans la même gamme de fraîches couleurs.
M. Gcrvex n'a pas, sur la peinture décorative, les mêmes idées que
M. Puvis de Chavannes ; il ne juge pas nécessaire de donner à ses
personnages la sérénité virgilienne de figures de rêves; il peint plus
volontiers ses contemporains et même les plus vieillottes allégories,
avec un réalisme un peu lourd. Ayant à traiter la Musique pour un
plafond de l'Hôtel de Ville, il a voulu être très complet. Un coin de
l'Opéra, avec ses musiciens, ses abonnés et une Ophélie en scène,
représente la musique dramatique ; pour symboliser la musique de
43o L'ARTISTE
chambre, un gentilhomme Louis XV joue de la flûte et une belle
marquise, fort empêchée par ses paniers, manie assez gauchement
une contrebasse ; des anges avec des harpes, les Muses avec leurs
lyres rappellent la musique sacrée des divers paradis -, enfin des Amours
et une Renommée, d'une allure bien connue, portant les couronnes
et la trompette de rigueur, s'agitent dans les nuages, pour compléter
cet ensemble singulier. Cette composition a causé bien des surprises ;
on s'étonne surtout de ces spectateurs des fauteuils et des loges que
l'artiste a peints, avec tant de complaisance, au premier plan ; ces
abonnés dans un plafond paraissent un paradoxe. C'est prendre pour
audacieuse innovation ce qui n'est, en réalité, que fidélité à une tradition
bien ancienne; tous les décorateurs, grands et petits, depuis Véronèse
jusqu'à MM. LaurensetC. Duran, ont maintes fois assis sur les bords
de leurs plafonds des figures réelles et d'aplomb qui semblent assister
à l'essor, dans le ciel, des allégories et des figures volantes, aidant
ainsi à l'illusion de l'éloignement et de la profondeur. Toute l'inno-
vation de M. Gervex est d'avoir costumé ces spectateurs d'habits noirs
et de toilettes de soirée ; c'est plus moderne et non plus choquant. Ce
coin de théâtre est d'ailleurs, au point de vue de l'exécution, le meil-
leur morceau de ce plafond assez disparate ; le groupe qui occupe la
baignoire, — un clubman élégant entre deux jolies femmes, — est
fort bien peint dans une pénombre molle et pénétrée; en outre, cette
avant-scène, avec ses pilastres filant dans le nuage, et ses puissants
motifs d'architecture, forme un cadre excellent et très neuf. J'aime
beaucoup moins l'Ophélie, disgracieuse et d'une vilaine couleur; le
ciel tragique qui l'entoure, d'un bleu sombre, s'harmonise mal avec la
blancheur crayeuse des nuages où paradent le gentilhomme et la
marquise.
La Sortie de M. Adolphe Binet est aussi destinée à l'Hôtel de Ville;
après les belles toiles de M. Puvis de Chavannes, elle est assurément
l'œuvre décorative la plus importante et la plus remarquable du
Salon du Champ-de-Mars. Le ciel lourd et gros de neige s'éclaire
d'une bande soufrée; du haut des remparts, des camarades
saluent un peloton de soldats qui franchit la barrière; grimpés aux
grilles, des gamins agitent leurs casquettes. Au milieu du tableau, un
officier s'avance, sérieux et raide sur son cheval au pas, suivi de
mobiles alignés dont les rangs emplissent la rue. Au premier plan,
LE SALON DU CHAMP-DE-MARS 481
c'est l'encombrement du carrefour avec des scènes d'adieux, des
femmes embrassant leurs maris, une mère bourrant de provisions la
musette de son fils; un vieil ambulancier soulève gravement son cha-
peau ; un homme au visage résolu serre la main d'un officier de
hussards, près d'un lourd cuirassier qui met le pied à l'étrier. Ces
scènes épisodiques pouvaient prêter à de faciles effets de mélodrame
ou de diorama ; M. Binet s'en est soigneusement gardé, il a traité son
sujet très simplement, sans emphase ni sensiblerie, avec une gravité
qui n'est pas sans grandeur. L'exécution est excellente ; la couleur
surtout est harmonieuse et fine. Pour accorder ses personnages avec
le ciel gris et la neige qui couvre Paris, légèrement bleuie sur les
talus, souillée sur la chaussée, M. Binet a su amortir les couleurs des
uniformes sans tomber dans la décoloration; le dolman bleu du hus-
sard est une note charmante; les chevaux, peints avec vigueur, for-
ment un premier plan bien rempli et solide ; au fond, les dernières
maisons du faubourg se dressent, plates et grises, avec une grande
justesse de valeurs, et le chemin de ronde, avec sa longue perspective
de fines ramures violettes et de bastions décroissants, est un des mor-
ceaux les plus délicats de cet excellent tableau.
La Famille de M. Chabas, peinte un peu mollement, est une toile
bien composée, d'une couleur harmonieuse ; le paysage finement traité
a de la fraîcheur et il y a, dans les légitimes ébats de ces petites gens
en partie de campagne près des fortifications, une poésie bourgeoise
qui réjouirait M. Coppée.Mais l'atténuation des couleurs, admissible,
louable même chez M. Puvis de Chavannes qui traite le plus souvent
des allégories ou donne à ses personnages réels la noblesse sereine
d'êtres élyséens, devient plus contestable lorsque, appliquée à des
sujets familiers, elle se mélange d'un certain réalisme de détails ;
ainsi, dans le Repas nuptial du même M. Chabas, cette immatérielle
couleur de rêve s'allie assez mal avec l'air béat du garçon de café, avec
les figures allumées des convives, avec l'exubérance de la belle-mère
débordant de sa robe verte à ramages. Le dessin est ici très inégal,
certaines figures sont indiquées d'une façon trop sommaire et même
inexacte; cela est d'autant plus choquant qu'elles se trouvent dans les
premiers plans, isolées et très en vue. En somme, ce Repas^ d'une
invention plus originale que la Famille^ lui reste inférieur pour
l'exécution.
432 L'ARTISTE
La décoloration atteint ses dernières limites dans le Labourage de
M. Karbbwsky ; si l'ensemble reste harmonieux et caressant à l'œil,
il faut convenir que les personnages et les animaux, décolorés à ce
point, perdent tout relief, toute forme et toute apparence de vie.
M. René Gilbert n'appartient pas à cette école : dans la Gare des
marchandises qu'il a peinte pour le Tribunal de commerce, il ne s'est
pas préoccupé de la destination décorative de son œuvre; il a traité
son sujet en véritable tableau, avec un réalisme scrupuleux. Les
hommes d'équipe chargeant les fourgons, les employés surveillant
l'expédition sont dessinés avec franchise et vigoureusement peints.
Les noirs et les bitumes abondent dans cette œuvre, et je ne sais si
l'effet décoratif en sera très heureux ; la faute en est au sujet. La
couleur ne s'égaie un peu que dans le fond du tableau où s'aperçoit
un coin de faubourg avec les blanches fumées des usines montant
dans le ciel bleu.
Parmi les divers projets de coupoles présentés au concours de
l'Hôtel de Ville, le seul intéressant est celui de M. Georges Picard, inti-
tulé le Printemps; par l'élégance des formes, la grâce de la composi-
tion et la finesse de la couleur, il rappelle un peu les dernières œuvres
décoratives de Baudry, où se devinait l'influence de Bastien-Lepage.
Le projet de M. Dubufe est, comme ses deux panneaux, la Cigale et
la Fourmi^ lourdement dessiné et peint avec mièvrerie ; celui de
M. Moreau-Néret, le Repos, manque de grâce. Il faut signaler encore
un Figaro de M. Courtois, destiné à l'Odéon, où il fera pendant à la
charmante Lisette de l'an dernier, et une jolie Fontaine du Châtelet
traitée en panneau décoratif par M. Victor Binet.
M. Besnard n'expose, cette année, dans les galeries de peinture, que
des portraits et de petits tableaux; mais il a envoyé, comme œuvres
décoratives, un vitrail et des cartons de vitraux. Le vitrail exécuté
représente un sujet bien moderne, un Buffet de soirée mondaine,
avec sa nappe blanche couverte de fruits, de gâteaux, de bouteilles et
de flûtes à Champagne. Autour se pressent les hommes en habit noir,
les femmes en grande toilette. C'est une tentative neuve et curieuse;
elle a réussi en quelques points. Ce vitrail est amusant surtout par la
fantaisie de sa composition; les profils de femmes qui se découpent
sur le fond habilement nuancé du ciel, sont d'un charmant effet, et le
coin de droite avec les fliurs et la femme en robe violette est d'une
LE SALON DU CHAMP-DE-MARS
433
admirable couleur. Il y a pourtant quelques réserves à faire;
M. Besnard a demandé au vitrail plus de perspective qu'il n'en peut
donner, et la multitude des objets formant relief est certainement une
faute ainsi que l'abus des larges surfaces noires. Dans ses cartons de
vitraux pour l'École de pharmacie, M. Besnard s'est gardé davantage
de ces légers défauts, sans toutefois les éviter complètement; ainsi il
est à craindre que le vitrail des abeilles, avec ses ruches en perspective
et son bois épais aperçu dans le lointain, ne donne, à l'exécution,
qu'un médiocre résultat. Mais, le plus souvent, M. Besnard s'est
contenté de disposer, en des plans voisins, des arrangements très
décoratifs de feuillages et d'oiseaux, sur des fonds de ciel ou de
mer d'une fantaisie toute japonaise. Ainsi traités, ces sujets sont
merveilleusement appropriés à la destination toute décorative du
vitrail, et nous aurons sans doute à louer l'entière réussite de cette
nouvelle tentative d'un artiste qui aura tout tenté.
MAURICE DEMAISON.
LA SCULPTURE
A division des artistes, en créant deux expositions,
a fourni tout au moins à la critique un dévelop-
pement nouveau : c'est à savoir le parallèle entre
les Champs-Elysées et le Champ-de-Mars. Cha-
cun s'y escrime à loisir, probablement par une
vieille habitude prise dans cet enseignement
classique de naguère, où l'on nous faisait comparer Sophocle et Racine
au lieu de s'assurer que nous lisions l'un et l'autre.
Le châtiment du critique, et il n'en est pas de plus rude, c'est de
critiquer. Userait si doux de laisser vaguement errer ses regards, des
vélums blancs où la lumière se tamise, aux fleurs des parterres ; car ce
jardin du Champ-de-Mars est charmant, et c'est un très fort argument
en faveur de la sculpture exposée ici, je le livre à qui voudra reprendre
1891 — l'artiste — NOUVELLE PÉRIODE : T. I 28
434 L'ARTISTE
le parallèle en question. Le jour du vernissage, ce jardin semé de
vivantes roses, baigné de fontaines, parut une oasis, on y fuyait la
cohue parfumée et l'étouffante élégance d'en haut. Le gracieux parterre
a cet autre mérite, moins éphémère, qu'il n'est pas abondamment
peuplé. Au Palais de rindustrie,c'est, à côté de la Diane triomphante
et de ce lourd anthropoïde qu'on nomme la Terr'e, une foule indis-
crète de médiocrités. Ici, rien de pareil. Fort peu d'artistes, et chacun
d'entre eux dispersant quelques ouvrages parmi les buissons et les
bancs de repos. *
L'un d'eux pourtant s'est étalé dans maint endroit, avec une telle
abondance que notre seule revanche sera de taire ce nom si soucieux
de s'imposer. C'est vainement que ce fécond entasseur de bustes a
mis un socle d'on3'x à ses figures mal construites. Rien n'est frappant
dans tout cela. Hélas ! d'autres ouvrages, d'autres encore, et le portrait
même d'un pitre fameux qui fut longtemps exposé dans une vitrine
sur l'avenue de l'Opéra : il a tout repris, ce jeune homme, il a a sculpté
partout »; jamais preuve ne fut mieux faite, qu'abondance n'est pas
génie. Finissons aussi d'une fois, pour l'acquit de la conscience, avec
les ébauches mal formées de M. Charpentier, qui déroule près de
l'entrée une série que je veux croire à peine esquissée. Et respectons,
par sentiment de convenance, la statue que M. Dampt a reprise lors-
que la main défaillante d'Etcheto l'abandonna.
Malgré l'effort que l'on doit chercher à faire pour être impartial
devant M. Aube, lors même qu'on a sur le cœur les périodiques
souffrances que son monument du Carrousel inflige aux passants, il
faut bien confesser que ses astronomes et ses peintres ont en commun
la plus officielle banalité. C'est de la sculpture de garde-meuble.
Le souci de M. Escoula n'a point été d'encombrer les expositions :
il a placé devant nos yeux une seule figure exquise, d'un galbe floren-
tin, d'un type naïf et moderne. L'artiste a su réunir au style des vieux
imagiers italiens le charme de la jeunesse féminine telle que la peut
révéler une paysanne vivante aujourd'hui, quelque montagnarde ou
quelque fille de pêcheur sur une plagedu Midi. Simpledanssa coiffure,
dans l'expression et les draperies, la forme, mollement modelée, se
dégage à mi-corps, par un artifice archaïque qui revient heureusement
à la mode et nous sauvera des bustes gauchement mutilés aux deux
épaules.
!
LE SALON DU CHAMP-DE-MARS ' 435
L'Exposition universelle nous adresse son dernier souvenir avec le
buste de M. Alphand par M. Coutan; la robuste figure de l'organi-
sateur incomparable n'a qu'un tort, c'est de revenir inopinément après
' le portrait de RoU et la cantate triomphale d'une Muse au nom gaéli-
que. La seule œuvre de commande qui ait un intérêt quelconque est,
au reste, la Marie Stiiart de M. Ringel d'Illzach. Le sculpteur eîJt
gagne, je pense, à mieux lire Brantôme, en ces pages exquises où
l'abbé galant et guerrier a fait sur la reine de France et d'Ecosse le
plus charmant de ses portraits. M. Ringel a préféré s'en aller vers
cette manière que l'on nomme, d'un mot bien lourd, la manière
a décorative ». Et sa Marie Stuart, haute personne à la tête trop exi-
guë, drapée de brocart, à l'ample robe, au geste large, est une prin-
cesse biblique, quelque Judith fort accessible aux Holophernes. Il
n'y a là rien de la subtile et perverse Renaissance. Mais, ceci dit, il
convient de reconnaître les sérieux mérites de cette sculpture forte-
ment assise, la science du dessin et la noblesse de l'ensemble; il est
seulement regrettable que la main, faisant poche, mette au premier
plan sa chair trop lourde. Est-ce là « cette belle main blanche » tant
experte à toucher le luth, « ces beaux doigts si bien façonnés, qui ne
dévoient à ceux de l'Aurore ? » (i).
Dans les bustes, voici celui de M. Noël, où les yeux semblent la
rosette de la Légion d'honneur, et inversement ; celui de M. Le Duc,
qui aurait dû se souvenir, en modelant l'image d'Octave Feuillet,
que Fauteur du Village et de la Petite Comtesse restera surtout l'im-
mortel créateur de Camors et de Dalila. Malgré les proportions
absurdes du socle, M. P. Orléans mérite que l'on considère les qua-
lités laborieuses de la figure exposée.
Quand j'aurai, parce que ces choses tiennent de la place dans cette
exposition, signalé le maniérisme de certains vases, et la macabre
incohérence de groupes funéraires dispersés sur le sable par M. Ber-
tholomé, je n'aurai plus à saluer que trois sculpteurs, les plus
fameux de ceux rassemblés dans ce jardin : Dalou, Injalbertct Rodin.
Les deux premiers ont droit, d'abord, à notre reconnaissance pour les
fontaines qu'ils ont mises dans les parterres : l'une montre la force et
la souplesse d'un talent assez directement inspiré par les grands dé-
fi) Brnntomc, Vie des Dames illustre!:.
436 • L'ARTISTE
Curateurs du dernier siècle; dans l'autre, l'élégance ne va pas sans une
certaine banalité de composition. Mais de toutes deux, l'eau ruisselle
et baigne le gazon, les plantes tombent ou s'élancent : et cela nous les
rend charmantes. Dalou retrouve dans deux figures de contemporains
sa maîtrise de portraitiste; l'un des bustes, pris à mi-corps et comme
émergeant de la barre judiciaire, est celui d'un avocat bien connu, la
ressemblance en est frappante, vivante presque, sans excès ni bruta-
lité, mais poussée jusqu'au dernier terme ; l'autre... l'autre, rien ne
pouvait faire qu'il ne fût effroyable, une telle figure, doublement
étrangère à notre race, n'a pour nous que répulsion. Et je me tais.
Un écolier d'outre-Rhin murmurerait devant ce buste là : « Triste
lupus » M. Rodin, dans le portrait de Puvis de Chavannes,
excite l'admiration sans la satisfaire, l'évoque par la merveilleuse
facture de l'œuvre sans lui montrer les qualités qui l'assouvissent et
la rendent définitive. Ce morceau, — car c'est un « morceau « comme
presque toutes les œuvres jusqu'ici connues, de l'artiste, — répète ce
que nous savions, et, malgré plusieurs lacunes ou défaillances de
détail, bien que très inférieur par exemple au Victor Hugo, nous
affirme le praticien miraculeux qui est en M. Rodin; il faut que nous
sentions encore, latente chez cet artiste, une force supérieure puis-
que nous lui demandons plus et mieux, avec un ardent désir de le
voir répondre enfin à notre attente.
{A suivre.) PIERRE GAUTHIEZ.
LE SALON DES CHAMPS-ELYSEES
Suite f"
LA PEINTURE DE LA VIE MODERNE
u premier abord, je l'avoue, l'exposition de pein-
ture du Palais de l'Industrie ne m'a pas inspiré
grand enthousiasme. Sauf des exceptions rares
et précieuses, les cadres de vaste carrure, ceux
qui, à la visite initiale, accrochent le regard et
forcent l'attention, m'ont paru, malgré leurs
proportions envahissantes et leurs prétentions ambitieuses, ne conte-
nir que des espaces presque vides ou peuplés de singulières petitesses.
La plupart du temps, cela me semblait à la fois démesuré et
minuscule.
Mais, une fois échappé aux sollicitations tapageuses du début, j'ai
eu de très agréables surprises en regardant de près, à loisir et en pleine
sérénité, les toiles plus humbles et plus modestes. Le second mouve-
ment a été le bon : j'ai éprouvé un vif plaisir à reconnaître un sens
profond de l'art et de hautes qualités d'exécution dans un nombre
considérable d'œuvres, particulièrement dans celles qui interprètent
avec une si franche et si vaillante passion les aspects de la vie
moderne. Beaucoup de ces œuvres sont signées par des femmes ou
par des étrangers-, et il est intéressant d'observer les curieux effets,
les varations originales, que ces tempéraments féminins ou exotiques
(i) V. VAnislc de mai dernier.
438 L'ARTISTE
obtiennent, en s'appliquant à rendre sincèrement leur vision person-
nelle de la nature par les libres et puissants procédés de noire Ecole
contemporaine du plein air et de la pleine lumière. L'école française
est la grande et féconde initiatrice dont l'influence aujourd'hui
rayonne partout. Ne nous plaignons pas de ses conquêtes!
C'est par M. Benjamin-Constant, dont il a été si fortement question
pour la médaille d'honneur, que, cette année, on doit commencer un
article consacré aux peintres de la vie contemporaine. Il expose deux
grands portraits : celui de M""^ CIi. B. A., figure sèche et hautaine,
aux yeux d'un bleu froid sous des cheveux de fiammc; et celui de
M'"" Benjamin-Constant^ qui est une œuvre des plus remarquables.
Son succès, s'il avait décroché la médaille, aurait donc été un succès
double pour la famille; succès d'artiste et succès de modèle. Les
camarades qui lui ont donné leur suffrage, y ont mis un brin de galan-
terie avec leur juste admiration; et l'échec final est doublement
regrettable, si l'on s'en tient à cette considération. Mais pourquoi
M. Benjamin-Constant, qui est jeune encore, et M. Georges
Rochegrosse, qui est encore très jeune, se sont-ils mis en tête de
disputer le laurier d'or à Jean-Jacques Henner? L'un et l'autre en sont
dignes, certainement. Mais ils n'en sont dignes qu'après le vieux
maître alsacien; et leur triomphante jeunesse peut attendre avec séré-
nité ce qui, depuis longtemps, lui est dû. N'y avait-il pas quelque
irrévérence de leur part à vouloir être couronnés avant lui? Comment
n'ont-ils pas professé très haut le respect et la discipline que le grand
âge et le grand talent leur imposaient en pareil cas? Un tel prix n'a sa
pleine et réelle valeur, que si on l'obtient de l'assentiment général,
sans effort de coterie, sans intrigue, et sans injustice flagrante
pour un aîné plus méritant. Devant la candidature de Henner,
MM. Benjamin-Constant et Georges Rochegrosse avaient le devoir de
se retirer. Je regrette vivement, pour lui et pour eux, qu'ils ne l'aient
point compris. A la récompense obtenue, Henner aurait donné la
sanction de son talent et l'éclat de sa gloire. Ses jeunes rivaux
auraient profité eux-mêmes de sa victoire ultérieurement; et ils se
seraient beaucoup plus honorés en l'honorant par un désistement
discret, qu'en provoquant par leur âpre impatience un vote inique,
ridicule et stérile. Je demande bien pardon de ces réflexions austères à
M""* Benjamin-Constant et à son superbe portrait, où elle apparaît
LE SALON DES CIIAMPS-ELYSfclES 439
avec la majesté d'une reine souriante. En robe de velours noir, une
rose à la main, jeune, fraîche, radieuse sous sa belle couronne de
cheveux poudres à frimas, elle est là devant nous, pour recevoir nos
hommages; et le fauteuil où elle est assise, semble un trône.
L'élégance robuste des lignes, la splendeur tendre des carnations,
l'éclat somptueux des étoffes vibrent à souhait sur le fond grave et
paisible. Avec quel plaisir, madame, les plus farouches républicains
de la palette et du pinceau vous auraient couronnée, s'ils n'avaient
songé au vieux Henner et aux toiles qu'illuminent ses vivantes et
magiques clartés!
Le petit portrait de M""" Sadi Carnol, finement et fermement
modelé, fait honneur à Jules-Emile Saintin, dont la peinture sèche et
luisante sest surpassée en cette heureuse occasion. On y trouve
une grâce non moins majestueuse que dans le royal portrait de
M'"" Benjamin-Constant. Du premier coup d'œil, on reconnaît la bien-
veillante dignité, le charme sincère et sérieux de notre Présidente.
Dans ce riche salon, orné de marbres, de bronzes et d'ors, où
verdoient de sveltes plantes et où s'épanouissent de fraîches fleurs, la
voici debout, en robe bleue et rose à dentelles blanches. Il est d'un
goût parfait, ce costume doucement tricolore. Et comme on est retenu
par l'expression de bonté supérieure que respire le visage, par le regard
lucide et attentif des ye.ux clairs, par l'ensemble harmonieux des traits,
par la belle sérénité du front couronné de cheveux noirs !
Avec le portrait de M"'" A. C. par Léon Bonnat, le cadre s'élargit
de nouveau. La belle dame est représentée en pied, de face, dans
tout l'orgueil de sa beauté svelte et vigoureuse. Le satin blanc dont
elle est cuirassée, a de riches reflets d'or et d'argent. Les carnations
sont moins métalliques que dans les précédentes œuvres du maître.
Elles vivent, elle respirent. Le bras et la main gauches, modelés et
peints avec une délicatesse rare, caressent délicieusement le regard.
M. Bonnat, d'autre part, figure en personne au Salon des Champs-
Elysées, grâce à son vieil et toujours jeune ami Jean Gigoux. Front
large sous un commencement de calvitie, barbe blanchissante taillée
en pointe, regard concentré sous la barre inflexible des sourcils noirs,
voilà bien l'incarnation d'une volonté âpre et patiente, d'une vraie
volonté pyrénéenne, dans un moderne artiste parisien.
Jean Gigoux expose, en outre, la tête de M. Jules Sivion : sous le
440 L'ARTISTE
front dénudé et les tempes blanches, les sourcils épais et les mous-
taches drues offrent encore des teintes brunes ; sur les yeux et sur les
lèvres luit toujours l'expression, singulièrement pénétrante, d'une
pensée vivace et active. On y reconnaît l'infatigable auteur de Mon
petit journal et des Mémoires des autres, l'honorable et bienveillant
sénateur qui, dans sa haute et verte vieillesse, peut encore faire, dit-il
avec une douce satisfaction, « presque tout ce qu'il faisait naguère à
la fleur de l'âge». Autre figure d'académicien : M. Sullj'-Prudhovimc
par George Sauvage. Il est assis à sa table de travail, en train
d'écrire, solitaire et pensif. Haute générosité du sentiment, profon-
deur pure de la pensée, le caractère du poète s'affirme délicatement
en ce noble et beau visage dont la barbe et les cheveux grisonnent.
Ces portraits ne sont pas les seuls qui représentent l'Institut au
Salon. Le bon sculpteur Falguière, le triomphant pétrisseur de vie
et de beauté, a été fidèlement évoqué dans son atelier de la rue d'Assas,
par Antoine Calbet. Plus loin, c'est M. Gérome, que nous montre
F'ernand Cormon : ses cheveux blancs dressés en brosse sur son front
brun, il met en couleurs une statuette que son pinceau semble animer
avec amour. M. Jean-Paul Laurens, membre de l'Institut lui aussi,
n'a posé pour personne. Mais M. Louis Prétet a posé pour lui; et
cette physionomie moderne ne le cède en rien aux têtes historiques
de la Voiite d'acier, dont l'éminent peintre a décoré la salle centrale.
Elle est vivante, elle est parlante, avec sa rondeur franche, cette
figure ouverte et familière : sourcils hauts sur la lueur grise des yeux
ronds, moustache et mouche châtain clair, double menton, cou large
et fort sous le col rabattu et la cravate tombante, gilet et veston gris
avec la tache de gloire du ruban rouge. Quelle bonne expression
gauloise sur ces traits gras et fins! Avec quel relief et quelle person-
nalité ils vibrent dans une lumière calme et légèrement voilée!
Saluons au passage deux excellents comédiens du Théâtre-Fran-
çais : M. Laroche, qui a fourni le motif d'un remarquable pastel à
Adolphe-Henri Laissement; et M. Dupont- Vernon dont Louis-
Edouard Fournier nous donne la parfaite ressemblance, œil noir
d'une pénétrante douceur, bouche ferme et fine, masque original et
accentué où luit chaudement une loyale et généreuse perspicacité.
Un Allemand naturalisé Anglais, Ernest- Walter Spindler, a signé
le somptueux portrait de Saralt Bernhardt, qu'on voit de profil.
I
LE SALON DES CHAMPS-ELYSEES 44'
assise, un livre relié de maroquin rouge sur ses genoux, et toute
blanche en sa robe neigeuse que réchauffe le flamboiement des che-
veux d'or. — Les dimensions de la toile où Théobald Chartran a
fixé la très gracieuse image de M"= Brandès sont beaucoup plus res-
treintes; mais nous n'y perdons rien, c'est un petit chef-d'œuvre.
Comme elle sourit adorablemcnt de ses beaux yeux bruns en cou-
lisse et de ses belles lèvres pourprées, la demi-déesse parisienne, sous
les reflets clairs de sa chevelure châtaine, avec une fraîche fleur jaune
à la main et au corsage !
Ce n'est pas une scène de théâtre, c'est, hélas ! une scène de la vie
réelle, c'est un des plus tragiques épisodes de l'histoire contempo-
raine, que M. André Brouillet nous fait voir au foyer de la Comédie-
F'rançaise, transformé en ambulance. Et le spectre de la guerre, le
spectre de la déroute semble planer, les yeux hagards, les ailes som-
bres, sur ce temple de la Poésie que viennent d'envahir sourdement
la Douleur et la Mort. Au premier plan, un pauvre soldat de vingt ans,
frappé dans la lutte sainte pour la patrie, me rappelle cette légende
de l'invasion allemande :
C'était pendant l'hiver du siège.
On avait lutté jusqu'au soir ;
Sur Paris tombait du ciel noir,
Lentement, un linceul de neige.
Au chevet du soldat blesse,
Si pâle, ô souffrances cruelles !
Veillaient trois jeunes filles, belles
Comme l'espoir d'un fiancé.
Il était perdu! Soins, prières.
Larmes, hélas! tout restait vain.
Quel râle afTreux! .. Ce fut la fin,
On dut lui fermer les paupières.
Dans l'ombre, au loin, tonnait un fort.
Sous la triste flamme des cierges,
Pour l'adieu, les trois jeunes vierges
S'approchèrent du héros mort.
L'une dit : « — La guerre est infâme.
Je l'aurais aimé !» — » Je l'aimais! »
S'écria la seconde. Mais,
Sans un mot, l'autre rendit l'àmc.
442 L'ARTISTE
Sous ce titre : La fille de Vaiibergisie^ un peintre de Hambourg,
M. August Roeseler, expose un tableau inspiré par la vieille ballade
allemande de Louis Uhland, dont notre moderne légende parisienne
peut sembler la contre-partie : « Trois jeunes gens passèrent un jour
le Rhin et descendirent à l'auberge. — Dame hôtesse, avez-vous bonne
bière et bon vin ? Mais où donc est votre jolie fille ? — Ma bière est
fraîche et mon vin clair ; pour ma fille, elle repose en son cercueil. —
Et quand ils entrèrent dans la chambre, elle était là dans un cercueil
noir. — Le premier souleva le linceul et la contempla d'un œil triste :
— Oh ! si tu vivais encore, belle enfant, je t'aimerais de ce jour !
— Le second, laissa retomber le linceul, se détourna et dit en pleurant:
— Hélas! pourquoi es-tu dans le cercueil noir? je t'aimais depuis
si longtemps ! — Le troisième écarta le voile funèbre et baisa les
lèvres blêmes de la morte : — Je t'ai toujours aimée, dit-il, je t'aime
toujours, et je t'aimerai dans toute Téternité ! » Le tableau de
M. Roeseler fait de cette vision légendaire une scène d'une réalité
poignante. La fille de l'hôtesse est étendue sur son lit de mort; un
cierge brûle, auprès des fîeurs. Et devant la bien-aimée à jamais pej-
due, les trois jeunes gens sont là, l'un debout et pensif, l'autre à
genoux et en prière, le troisième penché sur le front pâle de la morte.
Ce ne sont pas des amoureux de romance, mais de vrais paysans
dans une vraie chambre de village. Si ce lugubre spectacle, en la
précision crue de sa vérité matérielle, rompt le charme mystérieux
de la poésie et supprime cet « au-delà » un peu vague où elle nous
transporte, il nous émeut, en revanche, d'une émotion franche et forte.
C'est beaucoup pour un simple tableau rustique; on a eu raison de
décerner au peintre une mention honorable et nous aurions mau-
vaise grâce à lui demander une vision plus idéale des choses. Obser-
vons tout bonnement qu'un peintre doit avoir l'âme d'un poète pour
interpréter dignement les chefs-d'œuvre de la poésie. Il faut être
Delacroix pour bien sentir, bien comprendre et bien illustrer Byron,
Gœthe et Shakespeare.
Les artistes qui ont pris dans leur famille les modèles des portraits
qu'ils exposent, sont en assez grand nombre au Salon; et générale-
ment cette piété familiale leur a porté bonheur. Nous avons parlé de
M. et M™ Benjamin-Constant. Nous rencontrons maintenant AL Le-
comte du Nouy avec sa trinité intime, père, mère et enfant, qu'il
LE SALON DES CHAMPS-ELYSEES 443
fait tenir dans un modeste cadre rond; le petit garçon porte une cage
de souris blanches; sont-elles aussi de « la famille? »
M. Guiraud de Sccvola a peint son père, un imposant chimiste assis
devant une table de laboratoire; et M. Etienne-Eugène Leroux a
rendu le même hommage, avec non moins de bonheur, au distingué
sculpteur qui lui adonne le jour. M. Duffaud a peint sa mère; c'est
un des meilleurs portraits de l'Exposition; on n'oublie plus cette
bonne vieille, aux lèvres fines et aux clairs yeux gris sous les ruches
blanches de son petit bonnet de linge.
Portraits de mes parents, c'est ainsi que M. Lucien Doucet appelle
le tableau où il a représenté un aimable vieillard, rose et blanc
comme l'était Victor Hugo, et une très douce grand'maman grison-
nante sous la dentelle noire, avec une svelte et gracieuse fillette entre
elle et lui. Les deux vieux sont placidement assis sur des sièges rus-
tiques, dans l'herbe d'un jardin dont les frondaisons verdoyantes et
fleuries forment le fond de la scène. La fillette se tient debout, de
face, sa poupée dans les bras; et elle est ravissante de candeur enfan-
tine, avec les longues tresses flottantes de ses cheveux châtains sous
la grande capote blanche oiî se dessine son fin visage. Très expressive,
la figure de la grand'maman ; et presque aussi expressives que la figure,
ses longues mains pâles et maigres avec leurs saillies de veines
bleuâtres! La seconde toile de M. Doucet est consacrée aune belle
dame rose, en rose sur fond bleu. Figure élégante et souriante aux
yeux d'or brun, à l'ovale allongé, aux traits réguliers et doux. Har-
monie exquise de lignes souples, de nuances tendres et légères.
Les deux portraits de femme signés par Jules Machard sont fort jolis.
Et je ne sais laquelle il faut admirer davantage, la blonde aux yeux
bleus, si radieuse de jeunesse et de joie, ou la brune coiflee du grand
feutre à plume.
Je voudrais décrire et apprécier à loisir le grand paysage parisien
de Luigi Loir, si caractéristique, si baigné d'air, si vivant; et les
fraîches, les pittoresques lavandières méridionales de M. Gaston
Thys; et aussi la fillette que M. Henri Ro\-er a si bien assise Sur la
butte; et encore les enfants de pécheur que M. Wilhelm Smith, un
Suédois, nous montre jouant avec un crabe. M. Théodore Ralli,
encore un étranger, un Constantinopolitain celui-là, a envoyé une
petite toile d'un caractère original et d'un goût délicat, I.es Rameaux
444 L'AR TIS TE
à Méffare {Grèce). M. Henry Coëylas expose une toile importante,
Les trieuses de la cartonnerie Loiirdelet-Maricot . La plupart des
nombreuses figures qu'il y a rassemblées, sont traitées avec un parfait
sentiment de la forme, de l'harmonie et de la perspective; presque
toutes, même celles qui sont le plus sobrement indiquées, ont une
personnalité bien distincte et bien vivante. La grande jeune femme en
bleu, à gauche, près de la porte ouverte sur la campagne, est d'une
allure très remarquable. L'air circule bien dans cette vaste salle lumi-
neuse, pleine de colorations fraîches, de teintes fines et bien fondues.
Le seul tort de l'artiste, c'est de vouloir être trop spirituel et de trop
sacrifier à l'anecdote. Sa figure centrale, qu'il a coiffée d'un vieux
chapeau bizarre pour nous faire rire, est la moins bonne du tableau,
et elle en gâte un peu l'effet général. A quoi bon se compromettre
toujours dans la peinture anecdotique, quand on a de telles qualités
d'observation et d'exécution? QuelSL Coëylas ne force plus son talent,
qu'il se contente de rendre simplement la nature vraie, et il obtiendra
vite tout le succès qu'il mérite.
M. Michel de Munkacs}' a représenté, dans un intérieur très luxueux
et fort agréablement fleuri, une dame aux formes opulentes qui s'épa-
nouit largement, en riche toilette jaune, avec le charme d'une belle
plante grasse. Les mains fines et roses sont délicieuses. La figure, un
peu terne, n'a pas une valeur bien supérieure à celle des accessoires.
Les nuances vertes, violettes et dorées, se fondent en une charmante
harmonie. Notons deux bons portraits par M. Basile Lemeunier,
celui de AI. Edouard Détaille, palette en main, sur la plate-forme de
son escalier mobile, devant un immense tableau militaire; et celui de
M. de Marcère, dans son ûiuîeuil, au coin du feu, avec son regard
d'une si particulière intensité. Voici M. Jean Coquelin, tranquillement
assis, la cigarette à la main, dans le tableau de Charles Duvent. Et
voilà M. Morisset peint par lui-même. Personne, paraît-il, pas même
le meilleur musicien, n'entend le son exact de sa propre voix tel qu'il
arrive aux oreilles d'autrui; et dans les auditions phonographiques,
c'est le timbre de nos propres paroles que nous reconnaissons le
moins nettement parmi des accents connus. Mais les peintres, plus
favorisés sous ce rapport que les musiciens, peuvent posséder et repro-
duire parfaitement le caractère personnel de leur physionomie.
Le conseiller à la Cour de cassation exposé par M. Marcel Baschet
LE SALON DES CHAMPS-ELYSEES 445
a une bien belle robe rouge; mais le Cardinal Bernardou^ archevêque
de Seiis^ exposé par M. Elle Delaunay, en a une bien plus belle
encore; on admire, en outre, sous la petite calotte de pourpre, le ferme
visage et l'expression austère de ce vieillard sacerdotal aux cheveux
blancs. Autre portrait de prêtre par Mlle Forgés, l'excellente élève de
Carolus Duran et de Henner, quia intitulé cette toile : Une volonté. Il
y a, elVcctivement, une énergie ardente et concentrée dans cette figure
hàlée de jeune homme en soutane. O l'intrépide soldat de la foi !
La gracieuse comtesse brune et rose, qui sourit comme une déesse
moderne, comme une Olympienne de Paris, dans le dernier envoi de
Chaplin, est bien faite pour nous rappeler tout ce que valait l'aimable
peintre que nous avons perdu. Jeunesse, printemps, aurore, quels
trésors de fraîche beauté étaient évoqués là, hier encore, par une
main aujourd'hui glacée et des yeux fermés à jamais!
Bien d'autres tableaux mériteraient une recommandation spéciale.
Je ne puis, à la fin de cet article déjà long, citer toutes les œu-
vres intéressantes parmi le grand nombre de sujets empruntés à la
vie moderne. Mais je m'aperçois que j'ai oublié les deux admirables
portraits dus à Paul Dubois, un jeune officier en uniforme et le
i> Lannelonguc en grand costume officiel. Oubliés aussi, les beaux
portraits de femme envoyés par Moreau de Tours, par Joseph Wen-
ckcr et par Raphaël Collin. Oublié encore, le portrait si réussi de
l'acteur Marais en officier bleu, costume de Thermidor, par Albert
Lambert ! Je ne saurais mieux terminer cette énumération qu'en notant
la superbe tête de vieille femme à cheveux blancs, si puissamment
évoquée par Gabriel Guay. Je devrais, en outre, consacrer un nombre
respectable de lignes à louer, comme il convient, plusieurs de ces
tableaux que les bonnes gens appellent toujours des « toiles de
genre » : le Cordon bleu de Vibert, si joyeusement épanoui devant
un bouquet rouge de hauts prélats romains; la Jeune mère de l'Aus-
tralien John Longstaff; la jolie scène de Musique., par Mlle Gapp-
Guyon;la réjouissante armée de bébés allant A la soupe, par Timo-
léon Lobrichon; l'intérieur de l'infirmerie Che:^ les sœurs., par
Laurent-Desrousseaux; la superbe séance de conseillers municipaux
qui fait tant d'honneur à Eugène Buland; l'enfant de chœur et le
bedeau de Brispot; la Dt'7-/n"L're communion, d'un effet si sincère et
si puissant, par Chevallier-Taylor: et les deux merveilleuses
44C L'ARTISTE
vieilles femmes de Crochcpierre, si vraies, si cordiales, si rayonnan-
tes sous leur réseau de rides ! Pour en finir, signalons les remar-
quables pastels de Henri Gain, de Michel-Lançon, de Mlle E.-A.
Poitevin, et cette admirable Vérité de Pantin- Latour, un grand
artiste doublé d'un délicat poète.
Si les œuvres de génie sont extrêmement rares au Salon des
Champs-Elysées, on voit que les oeuvres de talent y abondent.
EMILE BLÉMONT.
LA SCULPTURE
'il n'était d'usage, au Salon, que la médaille d'honneur
est rarement décernée à un animalier, elle aurait dû
aller se poser au socle du groupe qui, selon moi,' la
méritait : je veux parler de la magistrale composition
de M. Gain, Aigles cl vautours se disputant un ours mort. Fierté
d'allure, exécution fougueuse, et la vie, la vie carnassière, palpitant aux
ailes, aux cous tendus des brigands de l'air, voilà ce qui vous poigne
à contempler ce drame, un vrai chef-d'œuvre. Les aigles aux ailes
éployces couronnent le groupe, ils s'abattent à leur tour sur la proie
dans l'épaule de laquelle le pieu brisé est resté fiché, la bataille sera
chaude tout à l'heure. M. Gain a la force; M. P'alguièrc, un autre
maître, et des plus grands, possède surtout la grâce. Et cependant,
quand il le veut, il possède aussi les qualités de puissance, telles qu'il
les a jetées dans ce magnifique taureau camarguais, qui orne la fon-
taine du Trocadéro. Mais il s'est adonné à la contemplation de la
Femme, et il va, toujours ajoutant une sœur nouvelle à la théorie de
ses jeunes déesses qui quintessencient l'idéale beauté féminine. Gette
année, c'est Diane qu'il nous montre. La vierge héroïque vient de
décocher une flèche à l'oiseau qui passait entre les branches, et elle
regarde; sa belle chevelure dénouée flotte sur ses souples épaules de
chasseresse. Elle descend d'untertrc en un mouvement d'une suprême
LE SALON DES CHAMPS-ELYSEES 447
noblesse ; ses bras levés dévoilent le creux gracile des aisselles, et les
seins que n'ont flétris ni les caresses, ni la maternité, pointentorgueil-
leusement. « Chair de la femme, argile idéale, ô merveille! » a dit
le poète; et le statuaire sculpte des poèmes de la même beauté que
le verbe de Hugo. Le mythe antique, rajeuni par sa vision moderne,
chante radieusement dans ce marbre d'une incomparable splendeur.
Non loin de cette éclatante figure, M. Stéphan Sinding expose un
groupe que le livret appelle Homme et Femme : deux amants qui joi-
gnent leur lèvres en un baiser rempli d'ultérieures promesses. Les
lignes des deux corps sont harmonieuses, et le groupe est bien com-
posé; l'œuvre m'a rappelé certaine fantaisie de Rodin, un groupe dans
lequel le charnel désir est traité avec une énergie autrement passion-
née. Quoi qu'il en soit, l'ouvrage de M. Sinding plaît au critique, et
charmera la foule. Il a plus loin un beau bronze, une captive qui se
penche pour donner le sein à son nouveau-né. La Léda de M. Suchetet
conserve les qualités précises de rendu et la délicatesse, coutumières
à cet artiste. En pénitence^ par M. Antonin Mercié, s'impose par sa
grâce d'une mièvrerie voulue. Le marmot aux mains jointes, est-ce un
Amour qui se veut faire pardonner le trait planté dans le sein de la
jolie fille devant laquelle il s'agenouille et dit sa supplique bien joli-
ment ? Le corps de la femme est plein de séduction. Dans la même
note est conçue la Rébellion de M. Mégret, gracieuse composition
d'une note troublante. La Bacchante endormie de M. Moreau-Vauthier
est d'un réalisme à point ; ce corps déjeune femme lasse, abandonné
dans quelque taillis plein d'ombre, est doué d'une grande intensité;
il palpite et vit. Je le rapprocherais volontiers de celui de l'éclatante
Nymphe peinte par M. Foubert, et exposée au premier étage ; que passe
un faune vagabondant à travers le bois mystérieux, et les bras de l'en-
sommeillée se tendront vite vers la réalité de l'ctrcinte rêvée. L'œuvre
de M. Vauthier sera parfaite lorsque l'artiste lui aura donné la forme
définitive du marbre. M"" Jeanne Itasse a envoyé une Harpiste égyp-
/î'cHHe, d'un exotisme curieux. A VEternel poème de AL Antonin Caries
est due la halte d'une contemplation tendre; c'est bien, en effet, l'éternel
poème de la gloire et de la jeunesse féminines, devant lesquelles médite
tout artiste et tout homme soupire. De même devant le Joug de
M. Pépin. Ici l'idole se fait dominatrice, elle affirme sa puissance sur
l'homme, éternellement esclave. Le mythe est réalisé par une che-
448 L'ARTISTE
vauchée qui m'a paru quelque peu réaliste; chaste pourtant. Le groupe
est bien construit; la femme délicate, l'homme robuste.
Dans le Giotto de M. Lagarrigue, le ciseau a fouillé le marbre avec
une sûreté parfaite unie à une extrême délicatesse. M. Peynota exposé
une figure en pierre intitulée Souvenir, d'une expression poignante,
et d'une haute noblesse d'allure; la manière dont le corps de femme
se détache du monument est neuve et gracieuse, ha. Mort d' Hyacinthe
par M. Grandin est une œuvre charmante; le sculpteur a donné à ce
corps d'éphèbe une grâce délicate qui nous augmente le charme des
vers de Virgile et d'Ovide. Si la Vestale allant au supplice de
M. Holweck affecte le poncif d'un art démodé, l'artiste prend sa
revanche avec le groupe en bronze intitulé le Vin, d'un arrangement
aimable et d'une alerte exécution. Le Passant de M. Eugène Thivier
lutte à armes égales avec les suaves couplets de mon cher maître
François Coppée. Le marbre de M. Pendariès, Maraudeur, est
vivant et expressif, et la Famille à& M."'= Lancelot dénote quelque chose
de plus qu'une promesse. La Musique^ par M. Turcan, figure d'une
exécution savante mais froide, fait ressortir davantage les qualités de
souplesse plastique et d'emballement du Chasseur de M. Boutry. Du
même M. Boutry, le bas-relief V Amour et la Folie me plaît aussi,
bien que je croie devoir reprocher un peu de raideur dans l'attitude
du divin enfançon. Eji moisson, par M. Léon Deschamps, mérite
d'être signalé. Mais je tiens pour une oeuvre hors de pair V Étoile du
soir par M. Puech ; rien d'exquis comme l'abandon de la gracieuse tête,
sur le bras droit replié dans un mouvement d'alanguie morbidesse;
la sûreté dans le modelé du torse atteint la perfection et le bas du
corps est traité avec la même conscience : cette figure nous promet
un marbre ravissant pour le Salon prochain. Avec moins de maîtrise,
mais autant de charme jeune et attendri, est traité le bas-relief de
M. Ferdinand Lambert, Gioventù primavera deW anno. Mon senti-
ment est pareil pour la Salmacis de M. Charles Léonard, qui rappelle
la troublante Biblis, triomphal début de M. Suchetet. La figure en
bronze que M. Richer expose sous ce titre : Premier artiste, présente
des qualités de premier ordre, une conscience parfaite dans l'exécution
et une science approfondie de l'anatomie. La Baigneuse de M. Louis
Noël appartient à la bonne décoration; j'en dirai de même de la
noble figure de M. Becquet, la Seine à sa source.
LE SALON DES CHAMPS-ELYSEES 449
Les deux envois de feu Delaplanche nous font plus vivement
regretter la perte de cet artiste. Dans V Eve avant le péché, éclatent les
qualités gracieuses, dans le Saint-Jean Baptiste les qualités viriles
du sculpteur. Et voici une autre oeuvre de disparue, oeuvre toute de
sérénité, le Sommeil de l'Enfant- Jésus par Eugène-Joseph Gardet;
celui-ci est mort avant que les récompenses et les honneurs aient sacré
son talent, et une tristesse se mêle à l'émotion qui se dégage de ce
groupe d'une suavité si mystique et si humaine à la fois. Le plâtre de
M. Muhlembeck, Encélade foitdrojé, dénote un noble effort vers la
grande statuaire; même jugement s'impose devant le Prométhée de
M. Zacharie Astruc. Le réalisme mesuré de la, Basse-cour de M. Lan-
celot mérite des éloges; mais, si bien campé que soit le voyou décavé
que M. Honoré Icard expose sous ce titre : Retour de courses, je dé-
clare que là est l'erreur d'un artiste qui connaît son métier et le doit
consacrer au beau, non au laid. De M. Léopold Savina la Sainte
Catherine d'Alexandrie, haut-relief en bois, est d'un travail curieux
et très achevé. En cette matière si regrettablement délaissée par les
sculpteurs, M. Bloch aproduituneœuvte très remarquable, le Martyr,
intense manifestation d'un art très estimé aux époques de foi religieuse
où des artistes modestes ornaient de chefs-d'œuvre anonymes, les
vieilles basiliques romanes ou gothiques. La Gardeuse d'oies, bronze
de M. TourguénefF, néglige pour s'imposer, et en cela elle fait bien,
l'outrée dislocation donnée par M. Toussaintà l'acrobatequi chevauche
sur les mains; le plâtre de M. Toussaint ne manque pas de qualités
techniques, mais souvenons-nous que l'art de la statuaire repose sur-
tout dans la noblesse des attitudes et le calme des lignes. Voici le Sans
asile de M. Fernand Dubois et V Hospitalité de la Presse, de M. Weise,
œuvres touchantes, mais qui relèvent un peu trop delà romance. Le
marbre de M. Larche, Jésus enfant, est d'un beau style, malheureu-
sement il rappelle trop la figure principale du tableau de Ribot au
musée du Luxembourg, Jésus parmi les docteurs.
Dans la sculpture décorative, le plus vaste travail exposé à ce Salon,
le plus encombrant aussi, est de M. Louis Carricr-Belleuse, le peintre
charmant des tutus et des ballerines : Monument national de Costa-
Rica, dit le livret. Les figures en bronze sont bien traitées, l'ordon-
nance de la composition est quelque peu confuse et l'ensemble assez
froid; toutefois il serait téméraire de porter un jugement définitif sur
l 89 I — l'artiste — NOUVELLE PÉRIODE : T. I 39
45o L'ARTISTE
un ouvrage de cette importance, dont les qualités ne ressortiront
entièrement qu'à la place à laquelle il est destine'. Le Danton de
M. Paris est conçu et exprimé dans le sentiment traditionnel ; le ter-
rible tribun, le bras tendu vers la frontière, y jette de sa parole fou-
gueuse les bataillons de volontaires. A sa droite, est un homme armé,
à sa gauche, l'inévitable tambour : une concession de plus faite par
le sculpteur à la banalité; ce Danton est celui qui doit être érigé pro-
chainement au boulevard Saint-Germain.
Voici les dernières œuvres de Chapu, deux chefs-d'œuvre : la statue
de Monseigneur de Bonnechose pour son tombeau dans la cathédrale
de Rouen,est d'un grand caractère ; l'austère figure du prélat aux traits
affinés jusqu'à la maigreur, est saisissante de vérité; l'arrangement
des vêtements sacerdotaux s'étale avec une ampleur absolue. La cathé-
drale de Rouen va compter dans la chapelle où reposent ses évêques
défunts un joyau de plus. Quelle œuvre délicieuse aussi, que la statue
de la Princesse de Galles, œuvre toute de grâce et de distinction, exé-
cutée avec une merveilleuse virtuosité.
M. Alfred Boucher,par cette hardie composition qu'il avaitintitulée :
An but, passait, non sans raison, pour un artiste possédant à fond la
science anatomique. Avec sa nouvelle œuvre : A la terre, pour laquelle
la médaille d'honneur lui a été décernée, cette année, il semble qu'il
ait voulu renchérir encore sur la preuve qu'il avait déjà donnée de
son savoir : la figure de son robuste laboureur, dont tous les muscles
sont mis en jeu par le pénible travail de la glèbe, est un morceau
remarquable, une oeuvre saine et forte, non sans quelque lourdeur
pourtant; au demeurant, digne de la haute récompense qu'elle a reçue.
En grève de M. Theunissen nous retient aussi dans la réalité souf-
frante, nous remet en face de l'insoluble problème : pourquoi les uns
jouissent-ils pendant que les autres souffrent? L'œuvre de M. Theu-
nissen est humaine et profondément vraie; ses pauvres gens ne posent
pas, ils vivent, et dans leur physionomie comme dans leurs gestes
de révolte ou d'accablement résigné, tout crie leur souffrance.
Du Lassalle équestre de M. Cordier, à défaut d'autre éloge, on peut
dire qu'il est pittoresque et décoratif: tel on se représente bien l'in-
trépide cavalier et l'épique sabreur. Dans le Naufrage, de M. Stigell,
je ne vois d'intéressante que la figure de l'enfant qui se hisse vers son
père ; l'attitude de l'homme et son cri sont d'un mélodramatique exa-
T-
LE SALON DES CHAMPS-ELYSÉES 45i
géré et faux. V Agrippa cCAubigné enfant^ de M. Rambaud, est élé-
gant; le bras tendu exprime un geste sobre et aisé, qui n'a rien de
convenu. Dans le groupe de M. Allar, Jeanne d'Arc entend ses voix,
l'he'roïne, assez insignifiante d'ailleurs, et qui semble avoir la péril-
leuse prétention de rappeler par l'attitude l'incomparable chef-d'œuvre
de Chapu, est évidemment supérieure aux saintsqui l'entourent ; ceux-
ci ne sortent pas de la banale « bondieuserie » courante, en honneur
dans les boutiques qui avoisinent Saint-Sulpice. Je dirai aussi fran-
chement mon impression, laquelle n'est pas très favorable non plus,
à l'œuvre de M. Bartholdi. Ce dernier est sans doute habitué à faire
énorme; par là môme, lorsqu'il diminue ses figures, elles deviennent
outrées : ainsi l'une de ses figures d'enfants, gauche et mal bâtie, a
une physionomie vieillotte; pourtant l'arrangement du groupe
fait oublier certains défauts de détail dans les personnages, et
l'ensemble du monument a du moins des qualités d'harmonie et de
pondération. Il faut louer la solide facture d'Un drame au désert de
M. Fouques, même après avoir admiré les œuvres de M. Gain. Je
citerai encore le Souviens-toi ! de M. Michel, d'une intention supé-
rieure à l'exécution, et je gravis le premier étage où m'appellent, dans
le salon de lecture, l'une par sa grâce, l'autre par son rugissement,
la mignonne et exquise Danseuse ainsi que le majestueux Lion de
M. Gérôme.
Je passe maintenant au bataillon des statuettes. Il en est de
curieuses, d'adorables, d'étranges, toutes intéressantes. Voici d'abord
le Saint Georges de Frémiet, en bronze doré, œuvre de grande allure
et de style dans sa petite dimension, et qui constitue le plus parfait
joyau d'art qu'on puisse voir. Non loin de cette merveille appa-
raissent les deux envois de M. Barrias, Mozart enfant, une variante
de son gracieux marbre devenu célèbre, pleine de souplesse, élé-
gante et fine ; ainsi que sa Bacchante, délicieuse statuette en argent.
Dans ce coin privilégié, j'admire encore la curieuse reconstitution
byzantine de M. Claudius Marioton, dans laquelle l'artiste a obtenu
le plus joli effet de l'argent, de l'or, de l'ivoire et des pierres fines.
Une cire précieuse de M. Vernhes avoisine une tète en marbre très
poignante due au ciseau de M""= Sarah Bernhardt. Le plâtre de
M. Anglade, que le livret appelle Profide, est d'une délicate expres-
sion ainsi que d'une facture adroite : l'enfant porte les deux mains
452 L'ARTISTE
à sa blessure en un mouvement qui n'a rien de conventionnel, char-
mant petit poème de souffrance enfantine sans rien de plus. La
fillette appelée Cigale par M. Bastet est très mignonne. Je tiens pour
une chose exquise et une œuvre de premier ordre un buste de
M. Agathon Léonard, le Scapulaire ; ce profil est d'une pureté
raphaëlesque tout simplement : donner à un marbre cette expressive
beauté, c'est dévoiler une âme d'artiste doué entre tous.
Les trois médaillons en bronze exposés par M. Robert David
d'Angers sont fort intéressants par leur précision toute syracusaine.
Deux portraits historiques, Le tambour Strait par M. Pêche, et Le
sergent Pie dont j'ai vainement cherché le nom d'auteur, m'ont
semblé dignes d'orner, une fois en bronze, la place du marché de la
ville où ces braves sont nés. La Chanson de M. Weigele, et YEnfant
charmeur àe. M. Auguste Moreau sont deux charmantes œuvres dont
il ne faut pas sourire de même manière qu'en face d'une alléchante
enseigne de confiserie. Je n'aurai garde d'oublier l'exposition de
M. Hercule; sa Naïade est très séduisante et son Titrenne enfant
décèle une crânerie très décidée, voilà bien les traits du vainqueur
futur des Dunes et de Senef.
Comme chaque année, les bustes sont légion; il s'alignent pareils à
des têtes dans une baraque de « massacre ». Un buste, à mon avis,
n'est intéressant que par la ressemblance, s'il ne s'impose par une
facture absolument hors de pair : tels le Scapulaire de M. Léonard et
YInspiration de M. Laoust. Je note toutefois celui de Regnard par
M. Doublemard, destiné à l'Odéon, ceux de MM. Fagel, Allouard,
Iselin, Marqueste, Chatrousse, le portrait du Docteur Péan par
M. Fournier. Si M. Lormier a modelé sans retouche M"' Yvette
Guilbert, je plains sincèrement cette illustre chanteuse « fin de siècle, »
et plus encore ses admirateurs.
Doit-on penser que ce Salon de sculpture est, dans son ensemble,
inférieur aux précédents ? Oui : vous n'y trouvez pas l'équivalent de
la Mort d'Alceste, des Premières funérailles^ de \'Age de fer. La
grâce y abonde, la force y manque. Une foule d'ouvrages distingués,
deux ou trois seulement absolument supérieurs.
GASTON DE RAIMES.
L'ARTISTE
Su^A^A^ x>i<2/.
L'ART PRÉHISTORIQUE
A PROPOS DE LA STATUE ! LE « PREMIER ARTISTE B , DU MUSÉUM (l)
I les premières origines de
l'espèce humaine sont encore
entourées d'obscurité, il n'en
n'est pas moins démontré
aujourd'hui que l'existence
de l'homme remonte bien
au delà de la période géolo-
gique actuelle, jusqu'à ces
lointaines époques où le
globe terrestre en évolution
subissait ses dernières méta-
morphoses.
Deux sciences nées de nos jours, l'anthropologie et l'archéologie
préhistoriques, ont résolu le problème. Elles nous ont révélé l'exis-
tence d'ancêtres dont l'histoire ne peut rien nous apprendre. Bien
mieux, elles nous ont fait connaître leurs mœurs, leurs coutumes et
jusqu'à leur conformation extérieure. Nous savons aujourd'hui que
l'homme a été le contemporain d'animaux fossiles dont l'espèce est
éteinte, qu'il a vécu d'abord à l'état sauvage dans un dénùment ab-
(i) Ce bronze figure actuellement au Salon des Champs-Elysées.
454
L'ARTISTE
solu et que ce n'est que progressivement et peu à peu qu'il a conquis
par son intelligence et son travail tout ce qui fait maintenant sa force
et son orgueil. Nu et sans armes, il a eu d'abord à lutter pour la vie,
au milieu des nombreuses espèces d'animaux qui se disputaient la
surface terrestre. Les premiers spécimens de son industrie sont des
silex travaillés, qui, fixés à l'extrémité d'un bâton, pouvaient être
des armes redoutables. Sans doute, bien auparavant, il avait dû se
servir de branches d'arbre formant massues ou de pierres brutes ;
mais le premier progrès qu'il nous soit permis de constater consiste
dans la taille du silex pour confectionner les outils les plus variés ; ce
sont en premier lieu des haches grossières (Fig. i), des grattoirs for-
Fig. I. — Hache de Saiiit-Aclicui (collection Boucher de Pcrihe)
mes d'abord par un simple éclat dont l'usage est attesté seulement
par les éraillures du tranchant (Fig. 2 et 3) ; plus tard apparaissent
des scies, des pointes de flèche ou de javelot, etc. Puis les perfection-
L'ART PREHISTORIQUE
455
nements arrivèrent : l'homme travailla l'os et l'ivoire; les instruments
en silex furent polis avec soin. Mais ce ne fut que de longs siècles
après qu'il découvrit l'usage des métaux.
t\
^
>»
Fig. 2,— Grattoir de Saint-Achciil vu par sa face
convexe (coflcctioii de Bocuhcr Pcrthcs).
Fig. 3. — Le même grattoir de Saint-Acheii
vu par sa face plane.
Ces premiers produits de l'industrie ont servi de base à une subdi-
vision des premiers âges de l'humanité. L'époque la plus lointaine
est désignée sous le nom d'âge de la pierre taillée ou paléolithique,
puis vient Vâge de la pierre polis ou néolithique qui correspond au
début de la période géologique actuelle ; enfin Vâge du bronie, du
cuivre, et \'âge du fer.
C'est dans le cours de ces époques lointaines de l'âge de la pierre
taillée et pendant la période géologique dite quaternaire que se mon-
trent les plus anciennes manifestations artistiques ; et les spécimens
de cet art primitif, dont les premiers ont été découverts par
E. Lartet, nombreux aujourd'hui, sont bien faits pour provoquer
l'étonnement et nous devons même ajouter l'admiration. Que
l'homme nu et sans armes soit arrivé par son intelligence à disputer
à ses redoutables contemporains sa place au soleil, la chose n'est pas
faite pour surprendre. Mais, dès cette époque lointaine, il sent s'éveil-
ler en lui de plus hautes aspirations que celles de satisfaire aux ins-
tincts de l'animalité. Il orne sa misérable demeure, il se pare lui-
même et les siens de coquillages brillants ou de pierres colorées; il
456 L'ARTISTE
décore ses armes qu'il ne se contente plus de parfaitement approprier
à leur destination. Il les couvre de gravures et de sculptures qui, ne
répondant à aucune idée d'utilité, n'ont d'autre but que de satisfaire
ses premières aspirations vers le beau. Le pas décisif est franchi, Phi-
dias et Raphaël viendront à leur heure. Les Beaux-Arts sont inventés.
Les Grecs racontaient que la fille d'un potier de Corinthe au mo-
ment de quitter son fiancé, ayant remarqué son ombre se profiler sur
le mur aux rayons d'une lampe, en avait marqué les contours avec un
trait pour fixer la chère image, et qu'ainsi les arts du dessin étaient
nés. Cette gracieuse fable doit-elle être reportée aux temps préhisto-
riques, et l'amour a-t-il inspiré la première œuvre d'art ? Le champ
des suppositions reste ouvert et la poésie peut se donner libre car-
rière : la science n'éclairera jamais ces détails du passé. L'anthropo-
logie préhistorique fait revivre les races anciennes, mais dans le
tableau qu'elle nous trace les individualités disparaissent, les acci-
dents s'effacent et de la foule de nos lointains ancêtres il ne surgit que
quelques types dans lesquels se résume tout ce qu'il y a d'essentiel à
connaître. Or, elle nous révèle ce grand fait de l'existence de l'art dès
les premiers âges de l'humanité, alors que l'homme 'ne semblait de-
voir être préoccupé, bête au milieu des bêtes, que de ses instincts
matériels et de ses besoins physiques. Et ce n'est plus un leurre, ni
une invention poétique que ce spectacle vraimentétonnant de l'homme
fossile, sorte d'athlète aux puissantes allures, abandonnant ses armes
au retour de la chasse et, d'une main habituée à manier les pesantes
massues, s'essayant à graver l'os, à modeler la terre ou à sculpter
l'ivoire, dans la joie de son foyer retrouvé. Et, en effet, quelle joie
intime et profonde n'a pas dû éprouver le premier artiste, lorsqu'il a
vu sous ses doigts encore inexpérimentés se former la première ébau-
che !
Cet homme, ce premier artiste dont les œuvres vénérables, au tra-
vers d'une aussi longue suite de siècles, sont parvenues jusqu'à nous,
pouvons-nous le reconstituer lui-même ? Ressemblait-il aux hommes
d'aujourd'hui ? Quels étaient ses caractères physiques? Quelle était sa
physionomie? Les récentes découvertes de la science permettent,
dans une certaine mesure, de satisfaire notre légitime curiosité. On
distingue, en effet, plusieurs races fossiles encore incomplètement
L'ART PREHISTORIQUE 457
connues, mais l'une d'elles particulièrement remarquable peut être
décrite avec des détails suffisamment nombreux et précis, et c'est
justement celle à laquelle il convient d'attribuer les premières mani-
festations artistiques dont il vient d'être question. On lui a donné le
nom de race de Cro-Magnon, du nom de l'abri sous roche, dans la
vallée de la Vezère, où ont été trouvés les premiers squelettes de
cette race qui aient été étudiés et décrits en particulier par Broca et
Pruner Bey, dont les noms seuls sont une garantie d'authenticité et
d'exactitude.
Voici quels en sont les caractères ostéologiques. Le crâne présente
un front large, s'élevant au-dessus des sinus frontaux peu développés,
et une voûte présentant les plus belles proportions. La région céré-
belleuse est saillante et elle porte à la partie inférieure de nombreuses
et robustes empreintes d'insertions musculaires. Enfin, chose sur-
prenante, la capacité crânienne est très supérieure à celle de la
moyenne chez les Parisiens modernes; elle l'est également à celle
des autres races européennes actuelles. « Ainsi, dit M. de Quatre-
fagcs, auquel nous empruntons ces détails si intéressants, chez ce sau-
vage des temps quaternaires qui a lutté contre le mammouth avec ses
armes de pierre, nous trouvons réunis tous les caractères ostéologi-
ques généralement regardés comme les signes d'un grand développe-
ment intellectuel. » La face est remarquable par l'étendue de son
diamètre transversal bi-zygomatique. Les orbites sont peu élevés,
mais très allongés. Les os du nez font une forte saillie. Le bord
alvéolaire de la mâchoire supérieure est projeté en avant, la mâchoire
inférieure est remarquable surtout par la largeur de sa branche mon-
tante. Enfin le menton légèrement triangulaire est avancé.
La racé de Cro-Magnon était grande. Un squelette de vieillard
trouvé à Cro-Magnon avait environ i '"82, d'après MM. de Quatrefages
et Hamy, et l'^go, d'après M. Topinard. Un autre squelette trouvé à
Menton par M. Rivière et que l'on peut voir dans les galeries du
Muséum, mesurait i™85. Tous les os sont solides et épais, les em-
preintes musculaires sont fortement accentuées.
« En somme, dit en terminant M. de Quatrefages, chez les hommes
de Cro-Magnon, un front bien ouvert, un grand nez étroit et recourbé
devaient compenser ce que la figure pouvait emprunter d'étrange à
des yeux probablement petits, à des masséters très forts, à des con-
458
L'ARTISTE
tours un peu en losange. A ces traits, dont le type n'a rien de désa-
gre'able et permet une véritable beauté', cette magnifique race joignait
une haute stature, des muscles puissants, une constitution athlétique.
Elle semble avoir été faite à tous égards pour lutter contre les diffi-
cultés et les périls de la vie sauvage (i). »
C'est ce type que la statue du Premier artiste tente de réaliser.
Elle est de grandeur réelle, c'est à dire qu'elle mesure de taille i"^ 86.
Elle ne dépasse donc pas les proportions vraies du modèle qu'elle
essaie de faire revivre. La tête a été modelée directement sur le mou-
lage d'un crâne fossile, le plus beau et le plus complet de ceux trouvés
à Cro-Magnon. Toutes les formes et toutes les proportions qui, sur
une tête humaine, dépendent de l'ossature, peuvent donc être consi-
dérées comme rigoureusement exactes. Quant au reste, aux parties
molles, il a bien fallu les imaginer, mais encore ici le squelette en a-
t-il, dans une certaine mesure, déterminé la morphologie. C'est ainsi
que la grandeur et la forme des yeux dépendent des dimensions de la
cavité orbitaire où ils doivent être logés. La largeur du nez à sa base
est déterminée par la largeur des orifices antérieurs des fosses nasales;
je ne parle pas de la saillie du dos du nez qui dépend uniquement du
Fis- 4' — Plaquette dos découpée et gravée. Station de Biuniquel (Tarn-et-Garonnc)
squelette. Les empreintes musculaires de la mâchoire inférieure
trahissent des muscles masséters et temporaux puissants. Enfin, si
(i) De Quatrefages, /'£s;;èce humaine, page 234. (Paris, Félix Alcan, édit. 108,
Boulevard Saint-Germain. 1
L'ART PREHISTORIQUE. 459
l'oreille elle-même a dû être entièrement composée, du moins sa
place a été nettement déterminée par la présence du trou auditif
externe
Reste la chevelure. Si nous recherchons les analogies, nous savons
que les sauvages actuels portent d'ordinaire la chevelure longue rele-
vée d'une façon ou d'une autre sur le sommet de la tète. On comprend
d'ailleurs que nos chasseurs de l'àgc de la pierre taillée ne pouvaient,
dans leurs courses ou dans leurs luttes contre leurs féroces voisins,
garder la gêne d'une chevelure retombant sur les épaules. Mais, mieux
encore que ces présomptions, deux documents authentiques peuvent
aider à la solution de cette question. L'homme de Menton porte sur
le sommet du crâne une longue épingle en os qui servait évidem-
ment à fixer sa coiffure. Enfin une gravure sur bois de renne, connue
sous le nom du Chasseur d'aurochs^ représente une figure humaine
complètement nue et dont la tête se termine supérieurement en une
pointe marquée de hachures et que l'on s'accorde généralement à
considérer comme représentant les cheveux massés sur le sommet du
crâne. La coiffure est complétée, sur le Premier artiste^ par quelques
coquillages qui retombent sur les tempes. Car le goût de la parure
était très développé chez les hommes de Cro-Magnon. La preuve en
est dans l'existence, dans les mêmes couches géologiques, de nom-
breuses pendeloques consistant en dents de mammifères trouées à
leurs racines, en coquillages également percés d'un ou plusieurs trous
et en divers ossements gravés. C'est ainsi qu'un squelette trouvé à
Laugerie-Bassc était orné de 20 coquilles percées de cyprées, dispo-
sées symétriquement sur les diverses parties du corps. Le squelette
de Menton porte sur le crâne un grand nombre de petits coquillages
tous percés et qui devaient entrer dans la composition d'une coiffure
vraisemblablement assez compliquée.
Enfin, on pense que nos troglodytes poussaient l'amour de la
parure jusqu'à se peindre ou se tatouer. On a trouvé, en effet, dans
plusieurs stations de cette époque, des mortiers et des morceaux de
limonite ou sanguine portant des traces de raclures. On en a conclu
que les mortiers servaient très probablement à triturer les couleurs
minérales pour les amalgamer avec un corps gras quelconque et servir
à tatouer ou à peindre diverses parties du corps.
Je dois ajouter ici, relativement aux caractères ethniques de la
460
L'ARTISTE
statue du Premier artiste^ que, à l'exception de la tête dont il vient
d'être question, tout le reste du corps a été conçu en dehors de toute
recherche spéciale et simplement dans les données générales d'un type
robuste et fortement constitué. La poitrine est large et puissante,
comme chez les individus rompus à la course et aux fatigues corpo-
Fig. 5. Gr. 2/3. — Aiguilles, harpons, pendeloques (dents et coquilles perforées), ob;ets divers de la
période de la Madeleine.
relies. Il n'existe aucune surcharge graisseuse qui serait un obstacle
à l'agilité des mouvements et partout le système musculaire est très
développé.
L'ART PREHISTORIQUE.
461
Assis sur un rocher que recouvre une peau d'ours, notre homme est
occupé à sculpter une figure de mammouth, et sa physionomie
trahit la surprise et la joie que lui procure la première ébauche. Je
dois dire que cette figurine de mammouth n'est point vraie, en ce sens
qu'elle n'existe pas parmi les objets sculptés qui jusqu'à présent ont
été mis à jour, mais elle n'en est pas moins très vraisemblable, ainsi
qu'il ressortira du rapide exposé qui va suivre. Par contre, aux pieds
de notre sculpteur figurent les reproductions d'un certain nombre de
pièces, gravures ou sculptures, toutes parfaitement authentiques et
dont nous indiquerons la provenance.
Fig. f). Gr. 2/3. — Objets d'os ornés de gravures au trait I.augerie-Bassc (Dordogncj.
(Collection Elie Massenat.)
Les spécimens que l'on possède aujourd'hui sur l'art quaternaire
sont très nombreux. Ils se répartissent en trois classes : gravures,
462 L'ARTISTE
bas-reliefs et rondes-bosses. La matière est la pierre, l'os, le bois de
renne ou l'ivoire. Les sujets représentés sont le plus souvent des ani-
maux, et c'est dans cette série que se trouvent les documents vraiment
remarquables qui placent ces artistes à un rang fort distingué dans
l'histoire des beaux-arts. On trouve aussi quelques dessins géomé-
triques d'ornementation et de très rares images de végétaux (Fig.6). La
figure humaine a été aussi représentée, bien que rarement, et, il faut le
dire, avec peu de bonheur. Les œuvres de cette nature sont de beau-
coup inférieures aux représentations d'animaux. Il existe là un fait
analogue à celui que nous présente l'histoire de tous les arts primitifs.
Presque toujours les animaux figurés le sont avec une exactitude
suffisante pour qu'il soit possible de déterminer l'animal réprésenté.
Dans certains cas, l'œuvre est tout à fait supérieure. « Tous les
détails caractéristiques de l'espèce, de l'âge, du sexe, dit M. E. Car-
tailhac, sont admirablement rendus. Ils révèlent un profond esprit
d'observation, un sentiment exquis de la nature. Plusieurs de ces
dessins sont supérieurs aux illustrations de quelques-uns de nos
livres d'histoire naturelle, et il faut avouer que plus de la moitié des
copies qu'on a faites de ces œuvres pour les publier sont au-dessous
des originaux. Ce fait est tout à l'éloge des artistes primitifs (i). »
Les animaux le plus souvent représentés, sont le renne, le cheval,
l'hippopotame, le mammouth, le rhinocéros, le sanglier, l'aurochs, le
cerf, le bouquetin, etc. On a rencontré dans les stations de la Dor-
dogne un nombre considérable de gravures de rennes, la plupart du
temps très fidèles. Mais le spécimen le plus remarquable est sans con-
tredit celui qui a été trouvé en Suisse, à Thaïgen, et qui représente un
renne broutant (Fig. 7). L'allure est vraiment admirable de simplicité
et de vérité. Le trait de la gravure est d'une sûreté et d'une hardiesse
remarquables. L'artiste qui a gravé ce dessin, mériterait de prendre
rang parmi nos meilleur^ animaliers modernes, tant est sincère l'ob-
servation de la nature; c'est du meilleur réalisme. On a fait observer
que la tète était peut-être un peu large et les oreilles un peu courtes;
mais M. le professeur Hain, de Zurich, a fait remarquer que ces
caractères sont une preuve de plus de la conscience de l'artiste et de
la fidélité de son burin. L'animal que copiait l'artiste était un animal
(i) E. Cnrtailhac, La France préhistorique. (Paris, Alcan, éditeur, 1889.)
L'ART PRÉHISTORIQUE
463
vivant dans de mauvaises conditions, ainsi que le prouve le ventre
efflanqué de la pauvre bête, et lorsqu'il n'a que de maigres pâturages
pour le nourrir, le renne acquiert tous ces caractères si admirablement
saisis et rendus.
Nous devons rapprocher de cette gravure, le célèbre renne sculpté,
trouvé à Laugerie-Basse. Il forme le manche d'un poignard pris tout
entier dans le même morceau de bois de renne. Cette sculpture est
Fig. 7. — Renne broutant, gravé sur un bois de cet animal et trouvé dans la grotte en abri de Thalgen.
conçue avec un sentiment profond de la décoration et de l'adaptation
au but spécial que l'artiste se proposait, sans rien sacrifier des-formes
de la bête et Ton pourrait presque ajouter du naturel de la pose. En
effet, l'animal est représenté le mufle relevé de façon que les cornes
viennent s'appliquer sur les épaules et le long du dos. Les pattes de
devant se replient sans effort sous le ventre, comme si l'animal effec-
tuait un saut, et les pattes postérieures allongées se prolongent jus- .
que sur la lame. Cette pièce vraiment typique se trouve au musée de
Saint-Germain. Elle est placée au premier rang des accessoires qui se
trouvent aux pieds du Premier artiste. Près d'elle se trouve égale-
ment un de ces objets que l'on a désignés sous le nom de bâtons de
commandement et dont la signification n'est pas encore exactement
déterminée. Ils consistent en un fragment de bois de renne percé
d'un ou de plusieurs trous et le plus souvent très orné de gravures
variées. Celui qui est représenté ici est gravé de plusieurs figures de
chevaux (Fig. 8).
A côté du renne de Laugerie-Basse dont il vient d'être question, je
dois citer les deux rennes en ivoire de Bruniquel, ayant appartenu à
464
L'ARTISTE
M. Peccadeau de l'Isle et aujourd'hui au Musée Britannique, et dont
il existe de bons moulages au musée de Saint-Germain (Fig. 9). Ilsfor-
maient également manche de poignard, et il est facile de se con-
vaincre qu'au point de vue du travail, de la
composition et de l'adaptation, ils ne le cè-
dent guère au premier.
Parmi les mammifères qui ont posé de-
vant le burin de nos graveurs, il en est dont
les espèces sont aujourd'hui éteintes : ce qui
est la meilleure preuve que nous puissions
avoir de la contemporanéité de l'homme et
de cette espèce. Tel est, par exemple. Tours
des cavernes gravé sur un schiste trouvé à
Massât (Ariège) (Fig. 10). La paléontologie
nous permet de reconstituer la physionomie
de ces espèces fossiles et ne nous laisse au-
cun doute sur la parfaite exactitude du des-
sin de l'artiste quaternaire.
Une autre pièce tout à fait hors pair et re-
présentant également un animal quaternaire,
mammouth, a été reproduite à la droite
rocher sur lequel est assis le Premier
artiste : il s'agit d'une gravure sur un
fragment de défense de mammouth,
trouvée à la Madeleine (Dordogne) en
1864 par M. E. Lartet et qui est actuel-
lement au Muséum d'histoire naturelle
(Fig. II;. L'animal est facilement re-
connaissable à ses longs poils et à ses
grandes défenses recourbées. La décou-
verte, faite en 1806, à l'embouchure de
la Lena, d'un de ces animaux conservé
par le froid avec sa chair et sa peau, a
'''^'(n^THL"^^'!?-''^""^' Laugerie-Basse permis de reconstituer avec la plus
(Dordogne) (Collection Christy.) ^
grande vérité ce géant fossile dont
les ossements se retrouvent dans presque toute l'Europe. En dehors
des caractères cités plus haut, l'animal présentait un front large et
L'ART PREHISTORIQUE
465
excavé et des oreilles petites; il portait sur le dos et le cou une
épaisse crinière qui pendait jusqu'aux genoux. Ainsi se trouve con-
trôlée la parfaite exactitude du dessin de l'artiste de la Dordogne.
Fig. 9- — Gr. 2/3. Renne sculpté en ivoire, abris sous roche de Bruniquel (Tarn-et-Garonne).
(British Muséum.)
Nous nous sommes inspiré de ce dessin pour la figurine ébauchée
que \q Premier artiste tient entre les mains. Les divers spécimens
d'art dont nous avons déjà entretenu le lecteur montrent de quoi
étaient capables nos artistes quaternaires. En leur attribuant une
semblable sculpture, nous ne sommes certainement pas sortis du do-
Fig. 10. — Ours des cavernes, grave sur un scliistc. Grotte de Massât (Ariège).
maine de la vraisemblance. Les objets d'art parvenus jusqu'à nous
sont tous en os, en ivoire ou en pierre, substances dures, ayant pu
résister aux injures du temps. Mais il n'est pas douteux que nos artis-
tes sculptaient aussi des substances plus faciles à entamer, comme le
bois ou la pierre tendre. Les grains de glaise séchée au soleil qu'on a
retrouvés permettent de supposer qu'ils modelaient également en
terre leurs esquisses. Et de toutes ces œuvres d'art plus fragiles,
nulle n'a pu arriver jusqu'à nous. Certes, le champ des suppositions
189I — l'artiste — NOUVELLE PÉRIODE : T. I 30
466
L'ARTISTE
est vaste ; mais en présence des spécimens que nous avons sous les
yeux et qui sont certainement une bien minime partie de ce qu'a pro-
duit la race artiste de Cro-Magnon, comment ne pas penser à tout ce
qui s'est trouvé forcément dé-
truit, ou même simplement à
ce qui reste encore enfoui et
dont l'avenir nous réserve
peut-être la surprise ?
Cette figurine de mam-
mouth, produit supposé mais
modeste de cet art vraiment
remarquable , pouvait être
regardée comme modelée en
terre ou sculptée dans le bois
ou la pierre tendre. La pré-
férence a été donnée à cette
dernière supposition. Notre
artiste vient de dégrossir son
œuvre avec les instruments de
sile.x, couteaux, grattoir, poin-
tes de lances, épars autour de
lui. Il tient à la main un
instrument plus fin, im burin
(Fig. 12), avec lequel il s'ap-
prête à entrer dans le détail
de son œuvre.
On nous fera peut-être ob-
server qu'il eût mieux valu,
pour rester dans la vérité des
débuts de l'art, ne pas déta-
cher les jambes de la bête du
bloc dans lequel elle a été
Fie. II.- Mammouth gravé sur une plaque divoire SCulptéc. On nOUS rappellera
du même animal déc-ouverte à la station de la Ma- , /-. .
deleine en 1864, en présence de MM. Lartet et de 3 CC prODOS IcS Çoava de GrècC,
Verneuil. '■ '■ ^
— premiers et grossiers essais
en bois de l'art grec, représentant une forme humaine enfermée
comme dans une gaine, les bras pendants et collés aux Hancs,
L'ART PRÉHISTORIQUE. 467
— et le fameux passage de Diodore de Sicile dans lequel il
attribue à un personnage légendaire nommé Dédale les pre-
miers progrès de la sculpture. « Les statues qu'il avait faites, dit-il,
étaient semblables à des êtres vivants; elles voyaient, elles mar-
chaient. C'est lui qui le premier leur ouvrit les yeux, leur délia les
bras et les jambes. » Eh bien! nos artistes du Périgord, bien avant
les Grecs, bien avant Dédale, avaient appris à séparer les jambes
des êtres qu'ils sculptaient. Un mammouth sculpté en
manche de poignard, trouvé par M. Peccadeau de
risie à BruniqucI, bien qu'assez grossièrement repré-
senté, montre les quatre membres distincts dans la
plus grande partie de leur étendue. Ils ne se réunis-
sent à nouveau qu'en bas, au niveau des pieds, vrai-
semblablement à cause de la destination spéciale de
cette sculpture qui devait former poignée. Une autre
'li'ie'x^' ûind"dé statucttc, représentant probablement l'aurochs, brisée
la période de la . . .
Maddeinc. en partie, recueillie au Mas-d Azu par M. Viette,
« montre que le sculpteur savait aussi isoler les jambes,
respecter l'attitude naturelle, graver tous les détails extérieurs de
l'animal et faire une œuvre de grande allure que l'art classique ne
désavouerait pas. (Cartailhac.) »
Je ne résiste pas au plaisir de citer un nouvel exemple qui prouve
combien nos artistes savaient observer la nature, et que j'emprunte à
M. Verneau : « On a découvert chez nous une gravure représentant
une antilope dont on n'avait pas encore signalé les restes dans les
terrains quaternaires de la France ; M.. P. Gervais y reconnaît l'image
du saïga, aujourd'hui confiné dans l'Oural et la Tartarie. On pou-
vait déjà affirmer que cet animal avait jadis vécu dans notre pays;
car, pour le représenter avec cette exactitude, il fallait que l'artiste
d'autrefois l'eût sous les yeux. Cette conclusion s'est trouvée confir-
mée par la découverte d'ossements de saïga dans plusieurs cavernes
de l'époque quaternaire. »
Je mentionnerai encore deux pièces bien surprenantes de la collec-
tion Piette et qui représentent deux têtes d'animaux écorchés, figurés
en bas-relief sur des bois de renne. « Ces deux représentations anato-
miques, dit le D'' Verneau, donnent une idée de l'esprit d'observation
des artistes quaternaires : certains détails sont nettement indiqués,
468 L'ARTISTE
et si d'autres laissent à désirer au point de vue de la précision, il faut
bien reconnaître que Tensemble des têtes et surtout leurs contours
sont rendus avec une vérité frappante. »
Il ne faut pas croire cependant que tous les spécimens de l'art qua-
ternaire que nous possédons aient la valeur des pièces que nous
venons de signaler. Il en est un bon nombre d'un mérite inférieur et
qui prouvent qu'en ce temps-là, comme aujourd'hui, tous les artistes
n'avaient pas un égal talent. Mais nous devons bien avouer que, sous
le rapport de la représentation de la forme humaine, les artistes
quaternaires, ainsi que nous l'avons déjà dit, sont demeurés bien
au-dessous de ce que l'on était en droit d'attendre d'eux, si l'on s'en
rapporte aux représentations d'animaux qu'ils ont laissées. Faut-il
supposer que le hasard nous a mal servis et que pendant que les
couches quaternaires nous ont livré les meilleures figures d'animaux,
elles retiennent encore cachés les spécimens remarquables sur les-
quels l'homme s'est lui-même représenté ? Ce serait vraiment surpre-
nant. Bien des endroits ont été fouillés. Les œuvres d'art découvertes
sont déjà en grand nombre (on compte plus de trois cents figures
d'animaux). Néanmoins, dans ces questions dont tant de points restent
encore obscurs, la prudence est de commande et il est sage de réser-
ver son jugement.
Quelque idée superstitieuse pourrait, ainsi que le pense M. de Qua-
trefages, suffire à expliquer et la rareté des pièces figurant des êtres
humains et leur imperfection. Les meilleures représentations humai-
nes sont les suivantes :
Sur un bâton de commandement trouvé à la Madeleine par MM. E.
Lartet et Christy, on voit, entre deux têtes de chevaux et près d'une
sorte de grosse anguille, une petite forme humaine parfaitement re-
connaissable, bien que sommairement indiquée. Elle n'a ni figure,
ni pieds, ni mains ; le corps incliné en avant, elle paraît marcher.
Plus complète et plus finie se trouve être la figure d'un homme
gravée sur un bois de renne recueilli à Laugerie-Basse, par M. Mas-
sénat. Dans la partie la plus large de l'objet, est gravé un aurochs
superbe de pose et d'exécution. « L'homme qui vient à la suite est
simplement couché, parce que la surface disponible ne permettrait
pas de le mettre debout, ainsi que l'a fait observer M. Cartailhac. Le
corps a ses contours passablement indiqués, sauf les bras qui sont
L'ART PRÉHISTORIQUE 469
mauvais. Le visage a une physionomie sardonique qui n'est que le
résultat inconscient des lignes de la gravure. L'artiste a tenu à bien
marquer le sexe de son personnage (i). » On considère généralement
cet homme comme s'apprêtant à lancer un trait sur l'aurochs qui fuit
devant lui, tête baissée. Les bras sont si incorrects, que le doute est
permis. Dans tous les cas, en admettant que l'artiste ait bien eu l'in-
tention de représenter une bête poursuivie et un chasseur, il faut con-
venir qu'il n'a pas su bien composer la scène, ni donner au chasseur
une attitude naturelle (2).
La femme est également représentée. C'est d'abord une petite sta-
tuette en ivoire de Laugerie-Basse. La tête et les bras manquent, les
pieds également. Le torse long et informe se termine par les parties
sexuelles exagérées. Les hanches sont proéminentes et les genoux
assez bien indiqués.
Sur un fragment d'omoplate découvert à la même station, une
femme est gravée de profil. Les jambes petites et mal dessinées, sont
traversées à angle droit par les jambes énormes, mais bien exécutées,
d'un renne dont le corps manque. La tête de la femme a également
disparu, par suite de la rupture de la plaque osseuse. Le ventre est
très développé et velu. Le bras droit porte des bracelets et le cou la
trace d'un collier.
Il n'est pas sans intérêt de remarquer que toutes les figures humai-
nes de l'art quaternaire, quelque imparfaites qu'elles soient, sont
représentées nues, bien qu'il soit démontré, par les nombreuses
aiguilles retrouvées partout et par la dissémination des coquillages de
la tête aux pieds des squelettes, que les vêtements étaient en usage,
tout au moins à certaines époques, ou dans certaines circonstances.
Comme les maîtres des grandes époques, nos artistes ont préféré
le nu.
En résumé, la supériorité des artistes quaternaires se manifeste
particulièrement dans la représentation des animaux. En cflet, le lec-
teur a pu se convaincre par l'examen des quelques pièces citées plus
haut, que cet art n'avait rien de la naïveté des inhabiles ou des débu-
tants. Le dessin n'a rien d'abrégé ou de schématique ; la recherche de
(i) Cartailhac, loc. cit.
(2) On pourrait également soutenir que l'homme s'approchait en rampant de
la bête et que c'est dans cette posture qu'il lui lance son trait.
470 L'ARTISTE
la forme exacte et précise y est au contraire poussée très loin. Nous y
trouvons ces deux grandes qualités que sont loin de présenter toutes
les productions de l'art moderne, l'amour de la nature et la recherche
de l'expression. On peut remarquer, en effet, que la plupart de ces
dessins ne se contentent pas de représenter exactement l'animal im-
mobile et comme figé dans une attitude toujours la même. Au con-
traire, l'animal est figuré en mouvement dans des poses variées et
dans des attitudes toujours expressives. C'est ainsi que nous le voyons
brouter ou courir, marcher lentement ou galoper, s'avancer fièrement
ou fuir épouvanté, etc. Et ces poses diverses étaient quelquefois l'ob-
jet de recherches suivies et d'essais répétés. Ce n'était pas du premier
coup que l'artiste réalisait son idéal et parfois le but n'était atteint
qu'après de nombreux tâtonnements. Témoin, cette curieuse gravure
de Laugerie-Basse représentant un cheval dont les jambes sont des-
. sinées plusieurs fois dans la recherche bien évidente de l'attitude
représentant le trot (Fig. i3).
Fig. i3. - Gr. 2/3. Gravures sur os. Laugcric-Bassc (Dordogne). (Collection G. Marty.)
Ainsi que l'a très justement fait remarquer M. S. Reinach, « c'est
l'imitation de la nature, c'est un réalisme sincère qui caractérise
Vart des cavernes et le fait contraster si vivement avec tous les arts bar-
bares dérivés d'arts supérieurs, comme celui des bronzes italo-celtes
ou des monnaies gauloises. Dans la gravure et la sculpture des tro-
glodytes, il n'y a pas de trace de convention. C'est un art sincère, pri-
L'ART PRÉHISTORIQUE 471
mesautier, né pour ainsi dire au contact et sous l'impression immé-
diate de la nature. »
Si habiles à représenter l'individu isolé, nos artistes n'auraient pas
su le grouper avec d'autres pour représenter des scènes plus ou moins
compliquées. Ce qui paraît bien certain, c'est qu'aucun des spéci-
mens que nous connaissons ne peut être considéré d'une façon cer-
taine comme formant scène ou tableau. Les files plus ou moins longues
d'animaux qui ornent les bâtons de commandement, sont purement
décoratives. Les animaux se succèdent comme des motifs de décora-
tion dans un dessin d'ornement. Pour remplir les vides, des poissons
sont dessinés entre les jambes des chevaux, etc. Il faut, nous semble-
t-il, beaucoup d'imagination pour considérer le petit bonhomme de la
Madeleine comme un pasteur de chevaux, parce qu'il paraît porter un
bâton sur l'épaule et qu'il se trouve entre deux grosses têtes d'équidés.
Si l'on admet cette hypothèse, il faut alors convenir que le sentiment
des proportions manquait absolument à nos artistes, ce qui paraît
bien difficile à admettre. Mais il y a, en outre, derrière l'homme, une
énorme anguille. Faut-il en conclure que notre homme gardait ses
chevaux auprès d'une rivière ? C'est aller bien loin, ce nous semble.
Et n'est-il pas plus simple et plus logique de considérer toutes ces
figures comme des dessins d'ornementation?
La pièce intitulée la Chasse à l'auroclis, suivant l'interpréta-
tion que lui a donnée M. E. Massénat et qu'on admet généralement,
constitue à notre connaissance la tentative de scène et de groupement
la plus certaine. Mais, encore ici, le parti-pris évident de garnir toute
la surface à décorer, donne à cette pièce sa véritable signification et
éloigne l'idée d'une composition formant tableau. On peut soutenir
que c'est intentionnellement, dans un but de décoration, et non par
inhabileté, naïveté ou maladresse, que l'artiste a disposé, comme il
l'a fait, les différents acteurs de la scène qu'il a voulu figurer. Quant à
la fameuse gravure sur roche schisteuse, intitulée : Combat de rennes
et qui représenterait une scène d'amour dont les rennes seraient les
héros, elle nous semble avec beaucoup plus de raison devoir être con-
sidérée, ainsi que le pense M. Cartailhac, comme une réunion d'es-
quisses inachevées et enchevêtrées, comme on en rencontre beaucoup
sur des fragments d'os, dessins d'étude, véritables pages d'album de
nos artistes quaternaires. La figure 14 en est un exemple fort curieux.
472
L'ARTISTE
Les instruments dont se sont servis les artistes primitifs pour gra-
ver ou sculpter, étaient en somme assez grossiers. Ils n'étaient point
d'autre sorte que ceux qui servaient aux usages journaliers, ou pour
la chasse ou la guerre. Ils consistaient en silex taillés dans des formes
variées et plus ou moins bien adaptées au but qu'ils se proposaient.
Parmi les silex de cette époque, on en a rencontre dont l'extrémité
Fig. 14. — Esquisses de cervidés et d'équidés gravés autour d'un os, grotte de Lortet [Hautes-Pyrénées
(Collection E. Pictté.) '
taillée en pointe, portait un double biseau à la manière des burins
(Fig. 12). C'est pourquoi on les a désignés sous ce dernier nom, et ce
n'est pas sans quelque raison qu'ils sont considérés comme ayant été
employés pour creuser sur l'os les traits de la gravure. Il n'est pas
douteux que les autres silex taillés en forme de couteaux, de racloirs,
L'ART PRÉHISTORIQUE 473
de pointes, devaient leur servir également. Tout grossiers qu'étaient
ces instruments, il n'en a pas fallu davantagepour faire de petits chefs-
d'œuvre, tant il est vrai qu'à toutes les époques ce n'est point l'outil
qui fait l'ouvrier, ni l'instrument le véritable artiste.
La matière première des œuvres d'art est, ainsi que nous l'avons
déjà dit, la pierre, l'ivoire ou l'os, mais en proportion très inégale.
Les pièces en pierre ou en ivoire sont très rares. Les os sont un peu
plus fréquents et exclusivement consacrés à la gravure; les plus em-
ployés sont les omoplates et les côtes. Enfin les cornes de renne ont
été la matière préférée, elles fournissent plus des trois quarts des ob-
jets. Or, ces matières premières, os, ivoire ou cornes de renne, ne
permettaient pas des œuvres de grande dimension. Nous avons déjà
dit ce que nous pensions relativement à l'emploi probable du bois, de
la pierre tendre ou même de la terre glaise, comme matière première
d'œuvres d'art aujourd'hui certainement détruites. Il nous est permis
de penser que toutes ces matières ne mesuraient point d'avance les
dimensions de l'objet d'art et par suite permettaient des œuvres de
plus grande envergure. Il est vrai que ce ne sont là que des supposi-
tions. Mais elles paraissent bien vraisemblables, et la conclusion la
plus certaine à en tirer, c'est que, quelque merveilleuses que soient
les trouvailles qui nous permettent aujourd'hui de parler d'un art
quaternaire, elles constituent une bien infime minorité relativement à
tout ce qui a été produit, et que ce que nous savons est encore bien peu
de chose auprès de tout ce qui échappe encore à notre investigation.
Nous arrêterons là ces quelques considérations sur un art dont il
y aurait encore beaucoup à dire. Ce qui précède suffit, pensons-nous,
pour intéresser le lecteur à ces premières et curieuses manifestations
artistiques.
Notre art moderne qui découle des grandes civilisations orientales,
en passant par la Grèce et l'Italie, ne paraît pas avoir de lien avec
l'art quaternaire. D'ailleurs, phénomène bien étrange, cet art dispa-
raît avec l'âge de la pierre taillée. La magnifique race qui l'avait in-
venté est remplacée, à la période de la pierre polie, par un mélange
de plusieurs races à tête courte, présentant des caractères bien diffé-
rents.
La race de Cro-Magnon qui paraît avoir eu son centre principal
dans le Languedoc, le Périgord et les Pyrénées, n'a cependant pas
474 L'ARTISTE
complètement disparu de la surface du globe. M. Verneau a mis hors
de doute que ses descendants se trouvent aux Canaries et que les vrais
Guanches sont les descendants des troglodytes de la Vézère. Mais
ils n'ont rien gardé de l'art de leurs ancêtres.
L'art quaternaire constitue donc, du moins en l'état actuel de la
science, un épisode isolé dans l'histoire de Thumanité. Il n'en est
pas moins intéressant à cause des nombreux documents qu'il présente
et de leur perfection relative, bien au-dessus de tout ce que l'art des
tribus sauvages, anciennes ou actuelles, a pu enfanter. « lis appar-
tiennent, dit M. Cartailhac, à une longue période et à des populations
répandues sur une assez vaste région. Pas un seul indice ne peut
faire soupçonner qu'ils soient dus à une initiative étrangère. Ils sont
de notre sol et de nos pères; ce sont des souvenirs de famille et di-
gnes dès lors d'une attention plus vive. »
PAULRICHER.
Les figures qui accompagnent ce travail m'ont e'te' obligeamment prête'es par
MM. de Quatrefagcs, Cartailhac et Verneau dont les ouvrages bien connus font
autorité dans la science anthropologique. Je suis heureux de leur exprimer ici
toute ma gratitude. Les figures i, 2, 3, 7, 8 et 11, sont extraites de Ylntroduc-
tion à l'cludc des races humaines, par A. de Quatrcfages {Hcnnuyer, éditeur,
47, rue Laffitte) ; les figures 4, 5 , 6, 9, 1 2, et 14, de La France préhistorique, par
E. Cartailhac (Alcan, éditeur) et la figure 10, de L'Enfance de l'humanité, âge
de la pierre, par le docteur Verneau (Hachette, éditeur). — P. R.
Le directeur gérant, Jkan Ai.boize.
TABLE DES MATIERES
Les maîtres de la lithographie : Paul Htict. — Gehmain Hédiabd i
Le portrait en France aux XIII', XIV' et XV' siècles. — Paul Leprieur 14
La marquise du Plessis-Bellière. — Henry Jouin 84
Joseph-Donaventure Laurens. — E. DuRANo-GRÉvri.LE 48
Poésie -.Janvier. — Théodore Maurer 6q
— Chanson d'hiver. — Thomas Maisonneuve 70
— L'âme. — Lepage de Villeroy 71
Chronique 72
FÉVRIER
Une lettre inédite. — Hector Berlioz 81
Les antiquités orientales du Louvre, — E. Ledrain 85
Une histoire de la Révolution . — Gaston Schéfeh 93
Meissonier . — Gustave Geffroy 103
Eugène Delaplanche. — Léon Riotor 1 08
Aimé Millet. — Camille Levmarie 114
Les expositions : Au Cercle artistique et littéraire. — Emile Bléhont 119
— Au Cercle de l'Union artistique. — Pierre Dax 124
Les maîtres de la lithographie : Paul Huct (Fin). — Germain Hédiard 127
Poésie : Soir d'hiver. — André Lemoyne 138
— Rondeau. — Paul Musurus 140
Chronique 141
Les théâtres 1 52
Les livres , 1 58
mars
Frédéric Reiset. — Ph. de Chennevières 161
Charles Chaplin. — J. A 167
Essais sur l'histoire de la peinture française : XV. Nicolas Poussin (Suite). —
Ph. de Chennevières 173
476 L'ARTISTE
Le Ma(;e, opéra de M. J. Massenet. — P.-V. de La Nux 184
L'art hébraïque au musée de Cluny. — L. deVeyran 192
Un portrait de Rameau au musée de Dijon. — Hugues Imbert 201
L'art industriel au Salon du Champ-de-Mars. — Raoul Sertat 212
Les expositions : Le Salon des XX à Bruxelles. — Eugène Demolder 2 1 G
— Les dessins, aquarelles, eaux-fortes, etc., au Cercle artistique et
littéraire. — L'Union des femmes peintres et sculpteurs. — Les
aquarellistes. — Pierre Dax 222
Louis XVI à l'Hôtel de Ville, peinture de M. Jean-Paul Laurens. — Gaston Schéfer. 227
Poésie : L'hiver. — Victor Pittié 23o
Chronique 232
avril
Barbey d'Aurevilly critique. — Paul Flat 241
Essais sur l'histoire de la peinture française : XVI. Nicolas Poussin (Suite). —
Ph, de Chennevières 25o
Les expositions : Simples notes sur le Salon des peintres graveurs. — Roger Marx.. 259
— Les pastellistes. — Maurice Dehaison 264
— Les graveurs au burin. — Germain Hédiard 27?
— Les œuvres d'Eugène Carrière. — Sutter Lauhann 278
Les statues. — David d'Angers 282
Théodore de Banville. — Théodore Maurer 290
Poésie : Bretagne. — Robert Vallier 29C
— Nouveauté du printemps. — Charles Fuster 298
Chronique 299
Les théâtres 3 1 2
Les livres ■ 3 j 5
Le Salon des Champs-Elysées : La peinture historique et la peinture décorative. —
Maurice Demaison 321
Essais sur l'histoire de la peinture française : XVII. Nicolas Poussin (Suite). —
Ph. de Chennevières 334
Henri Chapu. — Paul Leprieur 347
Charles Keene. — Bracquemond 35i
L'exposition de la lithographie à l'École des Beaux-Arts. — Germain Hédiard 356
La restauration de l'apaddna de Siise au musée du Louvre. — Marcel Dieulafoy. . . . 365
La correspondance de G. Flaubert. — Paul Flat 378
Chronique 388
Les livres 3gq
juin
Mademoiselle Marie-Geneviève Bouliard, peintre de portraits (f;y2-i8ig). —
Henry Jouin -oj
Essais sur l'histoire de la peinture française : XVllI. Nicolas Poussin (Suite). —
Ph. de Chennevières 412
Le Salon du Champ-de-Mars : La peinture d'histoire et la peinture décorative. —
Maurice Demaison 423
— ^ La sculpture. — Pierre Gauthiez 433
Le Salon des Champs-Elysées (Suite) : La peinture de la vie moderne. — Emile
Blémont 437
— La sculpture. — Gaston de Raiues 446
L'art préhistorique. — Paul Richer 453
Table du premier semestre de iS()i 4-^5
TABLE DES MATIERES 477
TABLE DES GRAVURES HORS TEXTE
Portrait de Paul Huet, eau-forte originale par René-Paul Huet i
Madame du Plessis-Bellière en Artémise, tableau de Charles Le Brun, gravé par
Adrien Nargeot 44
Le vieux port de Menton, eau-forte originale par V. Huault-Dupuy.. 6S
FEVRIER
Le lièvre, eau-forte originale par Félicien Rops 84
La Musique, statue par Eugène Delaplanche 108
Etude de chat, eau-forte originale par Lepic 140
MARS
La lecture, eau-forte originale par Charles Chaplin 172
Portrait de Rameau (musée de Dijon), attribué à Chardin, gravé à l'eau-forte par
A. et E. Burney 202
Lafayette, étude pour la Voûte d'acier, par Jean-Paul Laurens 22S
avril
L'incendie, eau-forte originale par Tu. Ribot 25g
Soir de fête, place du Trône, lithographie originale par H. -P. Dillon 262
Théodore de Banville, portrait à la pointe-sèche par Marcellin Desboutin 290
haï
Portrait de Charles Keene, croquis à l'eau-forte par Bracquemond 352
Au bord du Zuyder^iée, lithographie originale par Alexandre Lunois 365
Une tisseuse, eau-forte par Eugène Decisy, d'après son tableau ; 39S
Portrait de Mademoiselle BouLiARD^^iir elle-même (musée d'Angers), gravé à l'eau-
forte par Jules Hanriot 401
Premier artiste, âge de la pierre taillée, statue en bronze par Paul Richer (Muséu m
d'histoire naturelle) ^53
Paysage, eau-forte originale par Léon de Bellée 474
478
L'ARTISTE
TABLE DES GRAVURES DANS LE TEXTE
Arche sainte (musée de Cluny) ig3
Chandelier à huit branches (ibid.) i ç5
Boite à parfums et Bois de la vie (ibid.) 197
Mains indicatrices (ibid.) ir)<)
Affiche de l'exposition du Courrier français, par J. Chéret 233
Le Triomphe de la Vertu couronnée par les Génies el entourée par les Arts libéraux
(musée des Arts décoratifs), groupe en terre cuite par François Ladatte 3o3
Hache de Saint-Acheul 434
Grattoir de Saint-Acheul, vu par ses deux laces 453
Plaquette d'os découpée et gravée 438
A iguilles, harpons, pendeloques, etc 4O0
Objets d'os ornés de gravures au trait 461
Renne broutant, gravé sur un bois de cet animal 4ii3
Bois de renne 464
Renne sculpté en ivoire 465
Ours des cavernes, gravé sur un schiste —
Mammouth gravé sur une plaque d'ivoire du même animal 466
Burin en silex taillé 4O7
Gravures sur os " 4-0
Esquisses de cervidés et d'equidés, gravés autour d'un os 472
2
A8
csér,93
t.l
L'Artiste; revue de l'art
contemporaine
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